Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) / I. Les origines, les races et les langues
Chapitre III
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
VESTIGES MATÉRIELS DE L'HUMANITÉ PRIMITIVE.
§ 1.--L'HOMME DES TEMPS GÉOLOGIQUES.
Nous avons écouté jusqu'à présent la grande voix de l'humanité
racontant, dans la tradition sacrée et dans la tradition profane, les
souvenirs qu'elle avait gardés de ses premiers âges. Il nous faut
maintenant aborder un tout autre ordre d'informations, pour essayer
de compléter les renseignements que l'on peut grouper dans l'état
actuel sur l'existence primitive de l'homme. Ce sont désormais les
pierres qui vont parler. Nous demanderons aux couches
constitutives de notre sol les secrets qu'elles cachent dans leur sein;
nous examinerons soigneusement les vestiges matériels qu'a
laissés le passage des populations antérieures à toute histoire. Et
nous pourrons ainsi placer, à côté des faits généraux transmis par la
tradition, de nombreux détails sur la vie des premiers hommes, ainsi
que sur les phases successives de leurs progrès matériels.
Il s'agit là d'une science toute nouvelle, qui n'a pas encore plus d'un
quart de siècle d'existence et qu'on a appelée l'archéologie
préhistorique. Comme toutes les sciences qui en sont encore à leurs
débuts, elle est très orgueilleuse; elle prétend, du moins dans la
bouche d'une partie de ses adeptes, bouleverser la tradition, en
réduire à néant l'autorité et expliquer à elle seule tout le problème de
nos origines. Ce sont là des prétentions bien hardies et qui ne se
réaliseront jamais. Sans viser si haut, la science nouvelle, dans les
vraies limites de ce qui lui est possible, a déjà un rôle assez
considérable et assez brillant à remplir pour pouvoir s'en contenter.
Combler avec certitude les énormes lacunes de la tradition, en
éclaircir les données obscures au moyen de faits positifs,
scientifiquement constatés, c'est là ce qu'elle doit faire un jour et ce
qu'elle a déjà fait en partie. L'archéologie préhistorique, au reste,
n'est encore qu'imparfaitement constituée; elle présente de grandes canules, des problèmes jusqu'à présent dépourvus de solution.
L'esprit de système s'y est trop souvent donné carrière, et bien des
savants se sont hâtés d'y échafauder des théories avant d'avoir
mené assez loin les observations. Enfin tous les faits de cette
science ne sont pas établis d'une manière parfaitement certaine.
Mais malgré ces imperfections, inévitables dans une étude
commencée depuis si peu d'années, la science des vestiges
archéologiques de l'humanité primitive a pris rang parmi les sciences
positives. Elle a rassemblé déjà un très grand nombre de faits
absolument certains, dont la synthèse commence à se dessiner. Ses
recherches ont fait réapparaître les scènes de la vie rude et sauvage
des premiers hommes, et de ses succès jusqu'à présent on peut
augurer ceux qui suivront. Il est désormais impossible de faire un
livre dans le genre de celui que nous avons entrepris, et de le mettre
à la hauteur de l'état des connaissances, sans y donner une place
aux résultats de cette étude. Comme de raison, les faits
indubitablement constatés doivent seuls être insérés dans un
résumé tel que le nôtre. Aussi avons-nous fait avec le plus grand
soin le départ des choses certaines et des choses encore
douteuses.
Malheureusement les recherches de l'archéologie préhistorique n'ont
pas pu être poussées encore dans toutes les parties du globe. Elles
ont eu jusqu'à présent pour théâtre principal l'Europe occidentale, et
en particulier la France et l'Angleterre. Ceci nous met loin des lieux
où l'espèce humaine dut faire son apparition, où vécut le couple de
nos premiers pères. C'est en cela que la science présente une de
ses plus regrettables lacunes, qui sera sans doute un jour comblée.
Mais, comme on va le voir, les faits mêmes constatés en Europe,
bien que ne pouvant pas être regardés comme absolument
primordiaux, ont un intérêt de premier ordre qui ne permettait pas de
les passer ici sous silence.
Ils ont pris surtout une importance exceptionnelle depuis que la
paléontologie humaine s'est constituée comme une branche à part
de l'archéologie préhistorique. Celle-ci, lorsque les savants des pays scandinaves en ont jeté les premières bases, n'étendait pas ses
investigations au delà de l'époque actuelle de la formation de
l'écorce du globe, au delà du temps où les continents prirent à peu
de chose près le relief que nous leur voyons aujourd'hui. La
paléontologie humaine, au contraire, fait remonter bien autrement
haut dans les annales du passé de l'homme; elle nous reporte à une
antiquité qu'on ne saurait, au moins quant à présent, évaluer en
années ni en siècles d'une manière quelque peu précise. Elle fait
suivre les plus antiques représentants de notre espèce, au travers
des dernières révolutions de l'écorce terrestre, par delà plusieurs
changements profonds des continents et des climats, et dans des
conditions de vie très différentes de celles de l'époque actuelle.
C'est dans les étages supérieurs du groupe de terrains désigné sous
le nom de miocène, c'est-à-dire dans les couches de sédiments
déposés vers le milieu de la grande période géologique appelée
époque tertiaire, que l'on a cru retrouver dans nos pays les plus
antiques vestiges de l'existence de l'homme.
La flore et la faune des couches en question démontrent que la
température de la surface du globe était alors beaucoup plus élevée
qu'elle n'est aujourd'hui. Les contrées de l'Europe centrale
jouissaient d'un climat pareil à celui des tropiques; les portions les
plus septentrionales de l'Asie et de l'Amérique, et le Groënland lui-
même, n'étaient pas encore envahis par les glaces. Jusque sous le
cercle polaire, toutes les terres émergées--et de ce côté elles
paraissent alors avoir été plus nombreuses qu'aujourd'hui--étaient
couvertes d'épaisses forêts, dont la riante végétation était alors, à
peu de chose près, ce qu'est maintenant celle des climats tempérés.
De grands singes anthropomorphes voisins des gibbons, le
rhinocéros à quatre doigts que les paléontologistes ont appelé
acerotherium, le dicrocère, l'amphicyon gigantesque, plusieurs
espèces d'ours et de grands félins plus formidables que le lion et le
tigre de nos jours: tels étaient les animaux qui peuplaient alors la
France, et auxquels vinrent bientôt se joindre les colosses de la
famille des proboscidiens, mastodontes et dinothériums, auprès
desquels les éléphants actuels ne sont que des diminutifs.
Il est certain que, sur quelques points du centre de la France, on a
exhumé des strates des terrains miocènes supérieurs des silex
éclatés à l'aide du feu, où il est bien difficile de ne pas reconnaître
les traces d'un travail intentionnel et intelligent, destiné à les
transformer en armes et en instruments. De très hautes autorités
n'hésitent pas à y voir les oeuvres des premières générations
humaines. D'autres, au contraire, effrayés de l'antiquité que ces faits
révéleraient pour notre espèce, ou bien, dans une autre direction
d'idées, influencés par les doctrines transformistes, attribuent ces
vestiges à un «précurseur de l'homme,» encore inconnu, qui aurait
été déjà doué d'intelligence et capable d'industrie. D'autres enfin,
mais le nombre en va toujours diminuant devant l'évidence de plus
en plus grande des faits observés, y opposent une dénégation
formelle et prétendent ne voir ici que de simples produits de
circonstances fortuites.
Tant que l'on n'aura pas rencontré, dans les couches où s'observent
ces silex, qui paraissent travaillés et ont déjà donné lieu à tant de
discussions, des ossements de l'homme ou de son précurseur
supposé, la question devra demeurer indécise. Il n'y aura pas moyen
de la trancher d'une manière définitive. On doit cependant
remarquer que, dans l'état actuel de la science, une grande
objection contre l'opinion qui suppose dès cette époque l'existence
de l'homme, perpétué ensuite sans interruption depuis lors, se tire
du hiatus énorme formé dans le temps par la durée des époques où
se déposèrent les terrains pliocènes inférieurs et moyens, terrains
où jusqu'ici l'on n'a pu constater aucun vestige analogue.
1 D'après le Précis de paléontologie humaine, de M. le docteur Hamy. La pièce
a été extraite, par M. l'abbé Bourgeois, des marnes lacustres de Thenay (Loir-
et-Cher).
Le passage de l'époque miocène à celle où se formèrent les strates
pliocènes inférieures, représentées dans nos pays par les
mollasses, fut marqué par un changement de climat notable, un
abaissement de température qui plaça l'Europe centrale environ
dans les mêmes conditions qu'aujourd'hui. «Si, dit M. Schimper dans
son Traité de paléontologie végétale, la période miocène offre un mélange de plantes tropicales et subtropicales, au milieu desquelles
les plantes des zones tempérées ne jouent qu'un rôle secondaire, il
n'en est plus ainsi dans la période pliocène, où celles-ci finissent par
dominer exclusivement.» Cette flore européenne tempérée
correspond assez exactement à celle des contrées dont la moyenne
thermométrique est de 13 degrés environ. A la modification de la
flore de nos pays correspond une modification parallèle de la faune,
en rapport avec le changement du climat.
Celui-ci, du reste, alla rapidement en s'accentuant de plus en plus.
La baisse de la température, par suite de causes qui restent encore
absolument inconnues, en vint au point de produire les
phénomènes, aujourd'hui parfaitement constatés, de la première
époque glaciaire. Le climat moyen de l'Europe, descendu bien au-
dessous de ce qu'il est aujourd'hui, donna naissance à d'immenses
accumulations de glace qui couvrirent toute la Scandinavie, toute
l'Écosse et tout le plateau central de la France d'une calotte
uniforme, pareille à celle qui enveloppe aujourd'hui le Groënland, et
remplirent les vallées de toutes les chaînes de montagnes jusqu'à
leurs débouchés dans les plaines inférieures. C'est alors que le
grand glacier du Rhône descendit jusqu'au point que marque la ligne
des anciennes moraines s'étendant de Bourg-en-Bresse à Lyon. Un
refroidissement aussi considérable de la température, qui paraît
s'être produit proportionnellement sur toute la surface du globe, eut
pour résultat de tuer la riche végétation qui embellissait nos régions,
et d'anéantir en grande partie la faune européenne. Les
mastodontes, et avec eux nombre d'espèces de carnassiers, de
ruminants, etc., s'éteignirent ou émigrèrent vers le sud. De même,
s'il avait existé antérieurement des hommes dans nos contrées, ils
durent forcément être détruits ou contraints à l'émigration; car le
climat de l'Europe ne permettait plus alors la vie de l'homme, non
plus que de la plupart des animaux de la faune vertébrée. C'est dans
des contrées plus méridionales qu'on devra rechercher un jour,
quand elles seront mieux ouvertes aux explorations, si la race
humaine se conserva pendant ce temps sous des climats moins
rigoureux où elle aurait émigré, ou bien si les êtres intelligents, qui
taillèrent les silex découverts dans le calcaire de Beauce et dans les sables de l'Orléanais, furent entièrement anéantis. Alors seulement
on pourra se former une opinion sérieusement motivée sur la
question de savoir s'ils étaient les ancêtres des hommes actuels,
des préadamites, c'est-à-dire, des humains d'une race disparue, ou
bien encore des précurseurs de l'homme, des êtres se rapprochant
de notre espèce mais en étant nettement distincts, sortes
d'ébauches par lesquelles le Créateur aurait préludé à la formation
définitive de l'homme.
Quoiqu'il en soit, après la période glaciaire, lorsque se formèrent les
terrains pliocènes supérieurs, la température de l'Europe redevint
tempérée et probablement très voisine de ce qu'elle est aujourd'hui,
car dès lors la flore fut à peu de chose près ce qu'elle n'a pas cessé
d'être depuis. Sur nos pays débarrassés des glaces qui les avaient
couverts, on vit revenir une faune très différente de celle qui l'avait
précédée. À celle-ci appartenaient les derniers mastodontes; celle-là
voit apparaître les premiers éléphants, l'elephas meridionalis. Aux
rhinocéros et aux tapirs, aux ours et aux cerfs du pliocène inférieur,
se substituent des cerfs, des ours, des tapirs, des rhinocéros
d'espèces jusqu'alors inconnues. Les genres hippopotame
(hippopotamus major) et cheval (equus robustus) jouent un rôle
important dans cette population animale nouvelle; les félins, au
contraire, y deviennent relativement rares. C'est le temps des
alluvions de Saint-Prest auprès de Chartres, et du val d'Arno
supérieur, si riches en débris d'éléphants.
L'homme avait apparu ou reparu dans nos contrées en même temps
que les animaux que nous venons de nommer; et depuis lors les
monuments de sa présence se succèdent sans interruption jusqu'à
nos jours. On a trouvé les traces non équivoques de son passage à
Saint-Prest, où elles ont été constatées pour la première fois par M.
Desnoyers; dans le val d'Arno, où elles ont été reconnues par M.
Ramorino; et aussi dans les oesar de la Scandinavie, dépôts de la
même époque, étudiés par M. Nilsson. Ce sont des pointes de
flèche et des grattoirs en silex, taillés par éclatement d'une manière
encore fort grossière; ce sont surtout des incisions produites
manifestement par les lames de pierre servant de couteaux sur les ossements des grands pachydermes, en en détachant les chairs
pour les manger. Car les sauvages de l'époque pliocène supérieure
chassaient hardiment ces colosses animaux et en faisaient leur
nourriture.
1 D'après le Précis de paléontologie humaine, de M. Hamy.
Les terres émergées dans notre partie du globe étaient beaucoup
plus vastes qu'aujourd'hui. Un soulèvement d'environ 180 mètres du
fond de la mer unissait les Iles Britanniques à la France, comme
appendice du continent européen, qui embrassait aussi toute
l'étendue actuelle de la mer du Nord, de telle façon que la Tamise
était alors un affluent du Rhin. Au midi, la Sicile tenait à l'Afrique
septentrionale, comme aussi l'Espagne. Cet état des continents
explique les migrations animales qui commencèrent presque
aussitôt à se produire et qui occupèrent toute l'époque de la
transition entre l'âge tertiaire et l'âge quaternaire. En effet, tandis
que la faune caractérisée par l'elephas meridionalis, l'hippopotamus
major et le rhinoceros leptorhinus apparaissait dans l'Europe
centrale, deux autres faunes analogues, mais distinctes,
caractérisées par des espèces différentes des mêmes genres,
s'étaient montrées en même temps, l'une au nord et l'autre au sud,
l'une dans les régions hyperboréennes et l'autre en Afrique. La
première était remarquable surtout par le mammouth ou éléphant à
longs poils (elephas primigenius), par un rhinocéros à épaisse toison
(rhinoceros tichorinus), animaux aujourd'hui disparus, par le renne,
l'élan, le glouton, le boeuf musqué, qui habitent encore maintenant
les environs du pôle; la seconde était la faune qui subsiste en
Afrique avec son éléphant, son rhinocéros et son hippopotame.
Or, tandis que la faune propre à nos contrées s'éteignait assez
rapidement, sauf quelques espèces, comme l'ours des cavernes,
sous l'influence de causes que nous ne pouvons encore pénétrer, un
double courant de migration, dont la constatation est due aux
travaux de M. Lartet, amenait dans l'Europe centrale les animaux de
la faune hyperboréenne et ceux de la flore africaine, les uns
descendant du nord, les autres remontant du sud par les communications terrestres qui existaient alors, venant se réunir sur
notre sol et pénétrant jusque dans ce qui a été plus tard les Iles
Britanniques. Ce sont les diverses phases de ce mélange, et de
cette substitution d'une faune à une autre, qui sont marquées en
Angleterre par les couches du crag des comtés de Norfolk et de
Suffolk, ainsi que par le «forest-bed» de Cromer, auprès de Paris par
les alluvions fluviales de Montreuil et de Villejuif, en Sicile par les
remplissages des grottes de Syracuse et de San-Teodoro. Du même
temps sont aussi les dépôts qui remplissent la grotte de Wookey, en
Angleterre, où l'on a recueilli des objets de travail humain indiquant
une industrie un peu plus avancée que celle à laquelle appartiennent
les instruments en silex de Saint-Prest et des oesar de la Suède.
Mais, en même temps que la double migration des animaux
hyperboréens et africains vers l'Europe centrale achevait ses
premières étapes, une grande révolution s'accomplissait dans le
relief des continents et marquait l'aurore d'une nouvelle époque
géologique. Un immense affaissement, sensible plus fortement
qu'ailleurs dans les régions septentrionales, plongeait sous les eaux
la plus grande partie du nord de l'Europe; où les glaces flottantes
venaient disperser, dans les plaines de la Russie, de la Pologne et
de la Prusse, des blocs de rochers arrachés au voisinage du pôle.
Les Iles Britanniques étaient réduites à un archipel de petits îlots
formés seulement par les sommets les plus élevés. A la même date,
l'Atlantide tertiaire disparaissait également, la Sicile se séparait de
l'Afrique, la mer venait couvrir l'espace qu'occupe aujourd'hui le
Sahara. De tels changements dans la distribution des terres et des
eaux amenaient forcément avec eux un changement profond dans le
climat.
L'accomplissement des phénomènes d'immersion dont nous venons
de parler, et le moment où ils atteignirent leur maximum d'intensité
ouvrent une nouvelle époque géologique, celle que l'on appelle
quaternaire. Ses débuts sont marqués par une extension des
glaciers, moins grande que celle du milieu des temps pliocènes,
mais énorme encore, et qui a laissé des vestiges impossibles à
méconnaître dans toutes les régions de montagnes. Les vallées des Carpathes, des Balkans, des Pyrénées, des Apennins, sont alors de
nouveau encombrées de glaces. Les glaciers du versant sud des
Alpes s'avancent jusqu'à l'entrée des plaines du Piémont et de la
Lombardie; celui du Rhône va rejoindre une seconde fois le Jura,
remplissant le bassin du lac Léman. C'est la seconde période
glaciaire.
On n'est point surpris de retrouver, dans les dépôts que cette
époque a laissés sur notre sol, des débris de toutes les espèces,
éteintes ou conservées, qui caractérisent la faune des régions
circumpolaires et ne peuvent vivre que dans un climat très froid. Le
mammouth et le rhinocéros à narines cloisonnées, dont le berceau
fut en Sibérie à l'âge pliocène, et que leur épaisse fourrure révèle
comme des animaux organisés pour vivre sous la température la
plus rigoureuse, descendaient alors jusqu'aux Pyrénées et aux
Alpes. Les marmottes, les bouquetins, les chamois, maintenant
relégués sur la cime des plus hautes montagnes, habitaient, jusque
dans les environs de la Méditerranée, des plaines où il leur serait
impossible de vivre aujourd'hui. Le boeuf musqué, que l'on ne trouve
plus que par delà le 60e parallèle, dans l'Amérique septentrionale,
errait dans les campagnes du Périgord. Le renne, plus arctique
encore, abondait dans toute la France, où le glouton l'attaquait,
comme aujourd'hui dans le pays des Lapons. Le grand ours des
cavernes, espèce qui s'est graduellement éteinte, et qui avait
disparu longtemps avant l'ouverture des temps purement
historiques, se rattache aussi à cette faune septentrionale.
Mais il ne faudrait pas en conclure, comme on l'a fait trop vite, que le
climat de nos pays fût alors identique à ce qu'est maintenant celui de
la Sibérie. Par suite du double courant de migrations animales
venant du nord et du sud, que nous avons indiqué tout à l'heure, la
faune des dépôts quaternaires de la France présente le mélange le
plus extraordinaire des espèces des zones chaudes et des zones
froides. À côté des animaux des contrées circumpolaires, on y
rencontre la plupart de ceux du continent africain. Les débris de
l'éléphant d'Afrique se rencontrent, en allant vers le nord, depuis
l'Espagne jusqu'aux bords du Rhin; le rhinocéros bicorne, aujourd'hui restreint dans les environs du Cap, a laissé ses
ossements dans les alluvions quaternaires de la Grande-Bretagne.
L'hippopotame amphibie des grands fleuves de l'Afrique habitait nos
rivières et y était très abondant; on en rencontre fréquemment les
vestiges dans les dépôts de l'ancienne Seine. Une énorme espèce
de lion ou de tigre,--les naturalistes hésitent encore sur ses affinités,-
-le felis spelæus; vivait dans toutes les provinces de France et des
pays voisins avec la hyène, la panthère et le léopard. Force est donc
d'admettre qu'à l'époque quaternaire, si les glaciers des montagnes
avaient un prodigieux développement, si le froid était vif sur tous les
plateaux un peu élevés, la température des vallées plus basses
offrait un contraste marqué et était assez chaude pour convenir à
des espèces animales dont l'habitat actuel est en Afrique.
M. le docteur Hamy, dans son beau Précis de paléontologie
humaine, a très bien expliqué, par des raisons simples et
vraisemblables, ces conditions toutes particulières de climat et de
faune.
«Dans le nord, le Royaume-Uni morcelé en un certain nombre d'îles
moyennes et petites, la Scandinavie très réduite en étendue, la
Finlande séparée du reste de l'Europe par un bras de mer reliant, à
travers les lacs russes, la Baltique à la Mer Blanche, l'Océan Glacial
s'avançant jusqu'au pied de l'Oural du centre, les plaines de la
Sibérie en grande partie inondées, comme celles de la Russie, de la
Pologne et de la Prusse; dans l'est, la Caspienne, réunie à la Mer
Noire et à la Mer d'Azof, couvrant les steppes d'Astrakhan, entre
l'Oural et le Volga, et s'étendant du Caucase jusqu'au delà de
Kherson, les grands lacs d'Aral, de Ko-Ko-Noor, etc., bien plus
vastes, une mer intérieure remplaçant l'immense désert de Gobi; au
sud, enfin, le Sahara submergé, doublant presque la surface de
notre Méditerranée: telles seraient les principales modifications qu'il
faudrait introduire dans la carte de l'ancien continent pour y
représenter la géographie quaternaire. Partout des îles ou de
grandes presqu'îles, entre lesquelles pénètrent les eaux de la mer,
et par là même presque partout le climat insulaire substitué au climat
continental.
«Dans les conditions où se trouvent aujourd'hui nos contrées, les
températures moyennes des divers mois de l'année varient de plus
en plus, quand de l'équateur on va vers les pôles. Circonscrites
entre 2 et 3 degrés centigrades de 0 à 10 degrés de latitude nord,
ces variations augmentent de 10 à 20 degrés, augmentent encore
de 20 à 30 degrés, et s'accentuent de plus en plus dans les zones
tempérées. À Paris, l'amplitude de l'oscillation est de 15 à 16 degrés
centigrades; à Berlin, elle en atteint 20 degrés et demi; à Moscou, 35
ou 36 degrés. À Boothia-Felix, enfin, par 72 degrés de latitude nord,
elle est de plus de 45 degrés.
«Dans les îles, ces variations sont bien plus limitées. Dans l'archipel
de la Nouvelle-Zélande, par exemple, qui s'étend aux antipodes à
des latitudes égales à celles de l'Europe, les divergences sont
beaucoup moins fortes de l'hiver à l'été, puisque, au lieu d'aller à 16,
20 ou 25 degrés, elles ne dépassent pas 7 degrés.
«Avec un climat continental, les chaleurs des étés détruisent l'action
du froid pendant les hivers; le vent chaud du Sahara (foehn des
naturalistes suisses) établit une sorte de compensation à l'égard des
vents froids qui ont soufflé du nord et de l'est, et les glaciers, dont
quelques années froides se succédant abaisseraient, comme en
1816, la limite inférieure d'une manière notable, se maintiennent, ou
peu s'en faut, à la même élévation. Les influences de latitude
s'atténuant dans un climat insulaire, et l'altitude conservant toute sa
force, on pourra voir de belles vallées, couvertes d'une splendide
végétation méridionale, dominées de quelques centaines de mètres
seulement par d'immenses glaciers.
«Il en est ainsi à la Nouvelle-Zélande, que nous avons choisie
comme exemple plus haut. Tous les voyageurs, depuis Cook, ont
parlé avec enthousiasme des vigoureuses forêts de la «terre des
bois verts,» où l'élégant areca sapida représente le groupe des
palmiers et marie ses riants bouquets au feuillage des podocarpées,
des dacrydies et des fougères arborescentes. Tous ont admiré la
riche végétation de ces plaines verdoyantes où croissent en
abondance les dracæna, les cordylines, les phormium tenax, etc. Et à quelque distance seulement de ces richesses végétales, ils ont vu
se dresser les masses blanches des Alpes du sud. Si, à la suite des
Haast, des Hector, des Hochstetter, ils ont gravi les pentes de cette
belle chaîne de montagnes, ils ont trouvé à des niveaux bien moins
élevés que dans notre continent la limite inférieure des neiges
perpétuelles.
«Ce n'est plus, en effet, à 2,700 mètres, comme dans les Alpes
d'Europe, que commence la fusion de la glace; c'est à 1,460 environ
au glacier d'Hochstetter, à 1,450 pour celui d'Ashburton. Cette limite
est située plus bas encore aux glaciers de Hourglass (1,155 mètres)
et de la Grande-Clyde (1,140 mètres). Elle descend à 1,070 mètres
pour celui de Murchison, à 838 mètres pour celui de Tasman, enfin à
115 mètres seulement d'altitude pour le glacier de François-Joseph.
C'est à 1,000 mètres en moyenne au-dessus du niveau de l'Océan
que s'arrêtent les glaces perpétuelles de la Nouvelle-Zélande. On
remarquera que c'est précisément à cette même hauteur que se
rencontrent les traces les plus inférieures des anciens glaciers
alpestres.
«Les résultats produits sont exactement comparables, et la cause
qui maintient à ce niveau relativement bas les neiges perpétuelles
de la Nouvelle-Zélande s'est certainement exercée sur une grande
partie de l'Europe quaternaire. N'est-il pas logique de conclure de ce
rapprochement que l'ancien monde, réduit à former des groupes
géographiques comparables à l'archipel zélandais, par des
affaissements considérables dont sa surface présente de
nombreuses traces, dut à ces conditions spéciales les
manifestations glaciaires que nous avons rapidement décrites?
«Dans ces conditions de milieu, l'altitude agissant presque seule sur
la température, qui, en raison de l'état insulaire, varie peu d'une
saison à l'autre à des niveaux également élevés, il serait facile de
placer un grand nombre d'espèces d'animaux variées dans les
conditions les plus favorables à leur développement. On pourrait, par
exemple, ainsi que l'a fait M. Saratz, au Roseggthal, dans la Haute-
Engaddine, transporter des rennes dans le voisinage des neiges perpétuelles, où ils prospéreraient, tandis que dans les régions
basses les rhinocéros, les hippopotames trouveraient la douce
température qui leur est nécessaire.
«En s'élevant graduellement de la plaine au sommet des monts, le
zoologiste jouirait ainsi d'un spectacle toujours nouveau, comparable
à celui qui attend le botaniste sur certaines montagnes. De même
que ce dernier peut, dans son ascension au mont Ventoux, par
exemple, cueillir successivement sur les pentes du mont des plantes
qui correspondent à celles des diverses latitudes de l'Europe,
chaudes, tempérées, glaciales; de même le zoologiste rencontrerait
l'un après l'autre les divers groupes d'animaux qui peuvent se
présenter à ses yeux de l'Algérie aux Alpes laponnes. En d'autres
termes, l'élévation en altitude remplacerait l'élévation en latitude.»
Tel était l'état de notre Europe à l'époque quaternaire. Et l'on peut
apporter une nouvelle preuve, en faveur de l'opinion de M. le docteur
Hamy, sur l'influence qu'exerçaient alors les conditions du climat
insulaire, en invoquant le témoignage des vestiges révélant le
développement prodigieux qu'avaient dans cet âge les phénomènes
aqueux à la surface de notre partie du globe. Dans des îles et des
presqu'îles entourées de tous côtés et pénétrées par l'Océan,
l'atmosphère était saturée d'humidité, et partout les dépôts
quaternaires en ont conservé l'empreinte. Presque toutes les hautes
vallées, au-dessous de la limite des glaces, étaient occupées par
des lacs, qui se sont successivement desséchés en rompant leurs
barrages naturels. Alimentés par ces lacs, par les immenses glaciers
qui les dominaient, par des pluies dont rien ne peut plus, dans les
phénomènes actuels, nous donner une idée suffisante, les fleuves
étaient énormes et occupaient toute la largeur des vallées de
dénudation où coulent aujourd'hui leurs successeurs; car ces vallées
ne sont pour la plupart que leurs lits, profondément creusés par le
passage de pareilles masses d'eau. Pour reconstituer la Somme, le
Rhin, le Rhône de cet âge, c'est à 100 mètres pour le premier de ces
fleuves, à plus de 60 pour le second, à 50 au moins pour le
troisième, qu'il faut relever le niveau présenté par eux actuellement. Les traces de l'existence de l'homme sont très multipliées dans les
dépôts quaternaires, dès le début de cette période géologique. Les
ossements des animaux que nous énumérions tout à l'heure se
trouvent associés aux silex taillés et à quelques autres objets en
pierre dénotant un travail très imparfait et un état social fort
rudimentaire, mais pourtant un progrès bien sensible depuis l'âge du
pliocène supérieur, dans les sables et les graviers fluviatiles du
comté de Suffolk et du Bedfordshire, dans les dépôts de transport
des vallées de la Somme et de l'Oise, dans les sablières du Champ-
de-Mars et de Levallois-Clichy, à Paris, et en général dans toutes les
alluvions quaternaires de l'Europe occidentale, France, Angleterre,
Belgique, Allemagne, Italie, Espagne. De cet âge également
paraissent être celles des cavernes ossifères des Pyrénées, qui sont
situées à une hauteur de 150 à 250 mètres au-dessus des vallées
d'aujourd'hui, et certaines des grottes du Périgord, celle de Moustier,
par exemple, dont les silex travaillés sont pareils à ceux que l'on
recueille à Saint-Acheul et à Abbeville.
Les pièces les plus multipliées et les plus caractéristiques de cet âge
de la vie de l'humanité sont des haches lancéolées, taillées à grands
éclats. On reconnaît aisément que ces silex, couverts d'une patine
blanchâtre de cacholong qui révèle leur extrême antiquité, étaient
destinés à la fois à trancher, à fendre et à percer. Quand les pointes
sont aiguës, elles ont été obtenues par des cassures à plus petits
éclats. On rencontre aussi dans les mêmes dépôts des pointes de
lances et de flèches grossières, et des lames détachées avec assez
d'habileté pour former des couteaux, qui sont aussi multipliées à
Levallois-Clichy que les haches à Saint-Acheul et à Abbeville.
Quelques pierres figurent de véritables grattoirs, qui servaient sans
doute à râcler intérieurement les peaux dont se couvraient les
sauvages quaternaires pour se défendre contre le froid. C'est la
forme qui paraît aussi la plus habituelle et la mieux caractérisée
dans les silex taillés du calcaire de Beauce, dont l'attribution à
l'industrie de l'homme est encore incertaine.
1 Cette figure et la suivante sont empruntées à la traduction française de
l'ouvrage de Lyell sur l'Ancienneté de l'homme.
L'objet est représenté à moitié de sa grandeur originale, vu de face sous la
lettre a, et vu par le bord tranchant sous la lettre b.
On peut, du reste, se faire une idée assez exacte de ce qu'était la
vie des sauvages quaternaires. La culture de la terre et l'élève des
animaux domestiques leur étaient inconnues; ils erraient dans les
forêts et s'abritaient dans les cavernes naturelles des montagnes.
Ceux qui habitaient les bords de la mer se nourrissaient de poissons
harponnés au milieu des rochers et de coquillages; les peuplades de
l'intérieur vivaient de la chair des animaux qu'elles frappaient avec
leurs armes de pierre. Les accumulations d'ossements d'animaux
observées dans les grottes en sont la preuve, et certains de ces os
portent encore la trace de l'instrument qui en a détaché les chairs.
Mais les hommes de cette époque ne se bornaient pas à dévorer les
parties charnues de la dépouille des ruminants, des solipèdes, des
pachydermes, des carnassiers même, ils étaient très friands de la
moelle, ainsi que l'indique le mode presque constant de fracture des
os longs. C'est un goût que l'on a observé chez la plupart des
barbares. Certaines tribus, comme celle qui a laissé des traces à
Choisy-le-Roi, près de Paris, paraissent s'être adonnées à
l'anthropophagie; mais les indices de cette horrible habitude ne se
montrent qu'exceptionnellement.
1 Le nº 1 provient d'Abbeville, c'est une sorte de hachette ovale. Elle est
figurée de face (a) et sur le tranchant (b); en c on a dessiné une fracture
voisine du sommet, où l'on voit dans la partie centrale le silex noir non altéré
et autour l'épaisseur de la couche altérée par l'action du temps et de divers
agents naturels qui ont transformé le silex en cacholong. L'objet est figuré à
moitié de sa dimension.
Sous le nº 2 on a représenté de grandeur naturelle, une sorte de perçoir
provenant de Saint-Acheul. La partie a-b est taillée par l'industrie humaine,
ayant son bord tranchant en a; la partie b-c est non travaillée.
Les hommes dont un retrouve la trace dans les dépôts quaternaires,
et encore plus ceux du temps du pliocène supérieur, étaient donc
des sauvages aussi peu avancés que le sont aujourd'hui ceux des
îles Andaman ou de la Nouvelle-Calédonie. Leur vie était
profondément misérable; mais c'étaient déjà bien des hommes; même dans leur état d'abjection, l'étincelle divine existait chez eux.
Déjà l'homme était en possession du feu, cette invention primordiale
et prodigieuse qui établit un abîme entre lui et les animaux les plus
élevés. Ne l'oublions pas, d'ailleurs, les inventions les plus
rudimentaires sont celles qui ont réclamé le plus grand effort
d'intelligence, car elles ont été les premières et rien ne les avait
précédées. Au début de l'humanité il a fallu plus de génie encore
pour arriver à tailler, dans le silex, les haches grossières que nous
restituent les sables des alluvions fluviales, qu'il n'en faut aujourd'hui
pour combiner les plus savantes et les plus ingénieuses machines.
1 D'après le Précis de paléontologie humaine, de M. le docteur Hamy.
2 D'après les Reliquiae aquitanicae, de Lartet et Christy.
Si l'on contemple d'ailleurs en même temps, dans les salles de nos
musées, ces seules armes de l'humanité primitive, et les squelettes
des animaux formidables au milieu desquels il lui fallait vivre, on
comprend qu'il a fallu à l'homme, si faible et si mal armé, déployer
toutes les ressources de l'intelligence qu'il avait reçue du Créateur
pour ne pas être rapidement anéanti dans de telles conditions.
L'imagination peut maintenant se représenter, avec exactitude, les
luttes terribles des premiers hommes contre les monstres encore
subsistants des créations aujourd'hui disparues. À chaque instant il
leur fallait disputer des cavernes à ces carnassiers plus grands et
plus redoutables que ceux de notre âge, ours, hyènes et tigres.
Souvent, surpris par ces fauves redoutables, ils en devenaient la
proie.
Unus enim tum quisque magis
deprensus eorum
Pabula viva feris praebebat dentibus
haustus;
Et nemora ac montes gemitu
silvasque replebat,
Viva videns vivo sepeliri viscera
busto.
Ils parvenaient cependant, à force de ruse et d'adresse, à vaincre
ces grands carnassiers devant lesquels ils étaient si faibles et si
impuissants, et ceux-ci, peu à peu, reculaient devant l'homme. Les
sauvages européens de l'époque quaternaire savaient aussi, comme
aujourd'hui ceux de l'Afrique, creuser des fosses qui leur servaient
de piéges pour capturer les éléphants et les rhinocéros, et la viande
de ces géants du règne animal entrait pour une part importante dans
leur alimentation.
Nous ne parlons ici que des faits constatés dans l'Europe
occidentale, car c'est dans ces contrées seulement que l'étude des
vestiges de l'humanité de l'âge quaternaire a pu être poursuivie
d'une manière un peu complète; c'est là que les observations ont été
les plus nombreuses et les plus probantes. Mais dans d'autres
parties du monde, les découvertes, bien que peu multipliées encore,
sont suffisantes pour prouver que l'homme y vivait aussi à la même
époque, et dans les mêmes conditions que chez nous. J'ai signalé la
trouvaille de haches pareilles à celles des alluvions de la Somme, en
compagnie d'ossements de grands mammifères éteints, dans les
graviers quaternaires, aux environs de Mégalopolis en Arcadie, et
depuis j'en ai recueilli, avec M. Hamy, dans la plaine de Thèbes, à la
partie supérieure des alluvions du Nil de cet âge. M. Louis Lartet a
fouillé dans le Liban, tout auprès de Beyrouth, des grottes ossifères
où des silex taillés sont mêlés à des débris d'os de ruminants. Des
haches du type de Saint-Acheul et d'Abbeville ont été aussi
exhumées, par M. Brace-Fooke, des dépôts quaternaires autour de
Madras. On en a enfin rencontré en Amérique. Un naturaliste français, M. Marcou, a découvert dans les États du Mississipi, du
Missouri et du Kentucky, des ossements humains, des pointes de
flèches et des haches en pierre, engagés dans des couches
inférieures à celles qui renferment les restes des mastodontes 96,
des mégathériums, des mégalonyx, des hipparions et des autres
animaux qui ont disparu de la faune actuelle. Ainsi l'espèce humaine
s'était déjà répandue sur la plus grande partie de la surface du globe
à l'époque quaternaire.
Note 96: (retour) Les mastodontes se sont maintenus en
Amérique beaucoup plus tard qu'en Europe.
Nous avons dit qu'on n'avait pas encore découvert d'ossements
humains dans les couches tertiaires miocènes, où se sont
rencontrés les vestiges d'un travail que l'on hésite encore à attribuer
à l'homme, ou à un être qui reste à connaître et qui aurait été son
précurseur. On possède, au contraire, maintenant, un nombre assez
considérable de débris de squelettes d'hommes des temps
quaternaires. L'étude en a été faite d'une manière toute spéciale et
complète par M. de Quatrefages et M. le docteur Hamy dans leur
grand ouvrage commun des Crania ethnica, et résumée par le
premier dans quelques chapitres de son livre sur l'Espèce humaine.
Toutefois les ossements humains de l'âge quaternaire appartiennent
encore presque exclusivement à l'Europe. «Cette absence de
fossiles humains recueillis hors de nos contrées est des plus
regrettables, remarque M. de Quatrefages. Rien n'autorise à
regarder l'Europe comme le point de départ de l'espèce, ni le lieu de
formation des races primitives. C'est en Asie qu'il faudrait surtout les
chercher. C'est là, sur les versants de l'Himalaya, au pied du grand
massif central, que Falconer espérait trouver l'homme tertiaire. Des
recherches assidues et persévérantes pourraient seules vérifier les
prévisions de l'éminent paléontologiste.»
«Quelques faits généraux, dont on comprendra facilement l'intérêt,
continue le savant professeur du Muséum d'Histoire naturelle, se
dégagent déjà des détails recueillis sans sortir des terres
européennes. Constatons d'abord que, dès les temps quaternaires, l'homme ne présente pas l'uniformité de caractères que supposerait
une origine récente. L'espèce est déjà composée de plusieurs races
distinctes; ces races apparaissent successivement ou
simultanément; elles vivent à côté les unes des autres; et peut-être,
comme l'a pensé M. Dupont, la guerre de races remonte-t-elle
jusque là. La présence de ces groupes humains nettement
caractérisés à l'époque quaternaire, est à elle seule une forte
présomption en faveur de l'existence antérieure de l'homme.
L'influence d'actions très diverses et longtemps continuées peut
seule expliquer les différences qui séparent l'homme de la Vezère,
en France, de celui de la Lesse, en Belgique.
«Malgré quelques appréciations émises à un moment où la science
était moins avancée et où les termes de comparaison manquaient,
on peut affirmer qu'aucune tête fossile ne se rattache au type nègre
africain ou mélanésien. Le vrai nègre n'existait pas en Europe à
l'époque quaternaire. Nous ne concluons pourtant pas que ce type
n'a pris naissance que plus tard et date de la période géologique
actuelle. De nouvelles recherches, faites surtout en Asie et dans les
contrées où vivent les peuples noirs, sont encore nécessaires pour
qu'on puisse conclure avec certitude sur ce point. Toutefois on voit
que jusqu'ici les résultats de l'observation sont peu favorables à
l'opinion des anthropologistes qui ont regardé les races nègres
comme ayant précédé toutes les autres.»
«Dolichocéphale ou brachycéphale, dit encore M. de Quatrefages,
grand ou petit, orthognathe ou prognathe, l'homme quaternaire est
toujours homme dans l'acception entière du mot. Toutes les fois que
ses restes ont permis d'en juger, on a retrouvé chez lui le pied, la
main qui caractérisent notre espèce; la colonne vertébrale a montré
la double courbure à laquelle Lawrence attachait une si haute
importance, et dont Serres faisait l'attribut du règne humain, tel qu'il
l'entendait. Plus on étudie et plus on s'assure que chaque os du
squelette, depuis le plus volumineux jusqu'au plus petit, porte avec
lui, dans sa forme et ses proportions, un certificat d'origine
impossible à méconnaître... Nous pouvons donc avec certitude
appliquer à l'homme fossile que nous connaissons les paroles de Huxley. Pas plus aux temps quaternaires que dans la période
actuelle, aucun être intermédiaire ne comble la brèche qui sépare
l'homme du singe anthropoïde. Nier l'existence de cet abîme serait
aussi blâmable qu'absurde.»
Les races humaines de l'époque quaternaire--c'est là un des
résultats les plus certains, et historiquement le plus important des
recherches dont elles ont été l'objet--n'ont pas été exterminées par
les catastrophes géologiques ou par les populations qui sont venues
s'établir, à la suite d'invasions plus ou moins violentes, dans les
contrées qu'elles ont habitées les premières. Recouvertes et comme
submergées par plusieurs couches ethniques successives, elles s'y
sont fondues, et leur type reparaît sporadiquement jusqu'à nos jours,
par un curieux effet d'atavisme, au milieu des nations qui occupent le
sol où elles vivaient. Ainsi les races d'hommes qui chassaient le
mammouth et l'hippopotame dans les forêts do nos pays, avant la
période géologique actuelle, comptent encore, pour une faible part il
est vrai, dans les éléments constitutifs de la population de l'Europe
occidentale. Elles y ont encore des descendants directs, chez
lesquels se perpétue leur type.
1 D'après le livre de Lyell sur l'Ancienneté de l'homme. Le fragment comprend
toute la calotte supérieure du crâne depuis l'arcade sourcilière (a) jusqu'à la
protubérance occipitale (d); la lettre b marque la suture coronale, et c le
sommet de la suture lamdoïde.
Pour ce qui est de nos contrées, les seules dont on puisse encore
parler avec certitude, les faits déjà rassemblés établissent d'une
manière incontestable l'antériorité de la présence d'une race haute
de taille et fortement dolichocéphale, ou à crâne allongé, sur celle de
la race petite et brachycéphale, ou à tête ronde, ressemblant de très
près aux Lapons, qu'une théorie, qui a compté beaucoup de
partisans, considérait d abord comme ayant fourni les premiers
habitants de l'Europe occidentale. Cette race brachycéphale ne
commence à se montrer sur le sol français qu'à la fin de l'époque
dont nous parlons en ce moment, et elle semble alors arriver par une
migration venue du nord. Mais elle trouve, établie antérieurement sur
ce même sol, la race dolichocéphale, qui dans certains caractères de sa tête présente des traits singulièrement rudes et bestiaux: le
frontal bas, étroit et fuyant, s'appuyant sur des arcades sourcilières
développées; le pariétal étendu, déprimé dans son quart postérieur;
l'occiput saillant en arrière; un prognathisme tellement développé,
qu'il rend le menton fuyant. Tous ces traits, fortement accusés dans
le crâne découvert à Canstadt en Wurtemberg, arrivent au plus haut
degré de l'exagération dans celui qui a été exhumé, en 1857, de la
caverne de Neanderthal, auprès de Dusseldorf.
«À en juger par la distribution géographique des restes rencontrés
jusqu'à ce jour, dit M. de Quatrefages, la race ainsi reconstituée,
pendant l'époque quaternaire, occupait surtout les bassins du Rhin
et de la Seine; elle s'étendait peut-être jusqu'à Stängenäs, dans le
Bohuslän; certainement jusqu'à l'Olmo, dans l'Italie centrale; jusqu'à
Brux, en Bohême; jusqu'aux Pyrénées, en France; probablement
jusqu'à Gibraltar.
1 Le crâne découvert par Schmerling dans la grotte d'Engis, près de Liège,
appartient à la race de Cro-Magnon, dont nous parlons dans le paragraphe
suivant.
2 D'après l'ouvrage de Lyell sur l'Ancienneté de l'homme.
Ces trois crânes ont été ramenés à la même longueur absolue, pour mieux
comparer leurs proportions. La lettre a marque la glabelle, b la protubérance
occipitale, c la position du trou auditif.
«Cette race n'est pas confinée dans les temps géologiques.
L'attention éveillée par les caractères étranges du crâne de
Neanderthal, a fait entreprendre une foule de recherches qui ont
rapidement tiré ce remarquable spécimen de l'isolement où il
semblait d'abord devoir rester.... De cet ensemble de travaux, il
résulte que le type de Canstadt, parfois remarquablement pur,
parfois aussi plus ou moins altéré par les croisements, se retrouve
dans les dolmens, dans les cimetières des temps gallo-romains,
dans ceux du moyen âge et dans les tombes modernes, depuis la
Scandinavie jusqu'en Espagne, en Portugal et en Italie, depuis
l'Écosse et l'Irlande jusque dans la vallée du Danube, en Crimée, à Minsk, et jusqu'à Orenbourg en Russie. Cet habitat comprend, on le
voit, l'ensemble des temps écoulés depuis l'époque quaternaire
jusqu'à nos jours, et l'Europe tout entière. M. Hamy a justement fait
remarquer qu'il existe dans l'Inde, au milieu des populations
refoulées par l'invasion aryenne, des représentants du type de
Neanderthal. Toutefois, pour les retrouver avec certitude, il faut aller
jusqu'en Australie. Nos propres études ont confirmé sur ce point le
résultat de celles de Huxley. Parmi les races de cette grande île, il
en est une répandue surtout dans la province de Victoria, aux
environs de Port-Western, qui reproduit d'une manière remarquable
les caractères de la race de Canstadt.»
Nous empruntons encore au même savant quelques observations
d'une haute importance. «Les épithètes de bestial, de simien,
souvent appliquées au crâne de Neanderthal et à ceux qui lui
ressemblent, les conjectures émises au sujet des individus auxquels
ils ont appartenu, pourraient faire penser qu'une certaine infériorité
intellectuelle et morale se lie nécessairement à cette forme
crânienne. Il est aisé de montrer que cette conclusion serait des plus
mal fondées.
Au Congrès Anthropologique de Paris, M. Karl Vogt a cité l'exemple
d'un de ses amis, dont le crâne rappelle entièrement celui du
Neanderthal, et qui n'en est pas moins un médecin aliéniste des plus
distingués. En parcourant le Musée de Copenhague, je fus frappé
des traits tout pareils que présentait un des crânes de la collection; il
se trouva que c'était celui de Kay Lykke, gentilhomme danois qui a
joué un certain rôle politique pendant le e siècle. M. Godron a
publié le dessin de la tête de Saint Mansuy, évêque de Toul au e
siècle, et cette tête exagère même quelques-uns des traits les plus
saillants du crâne de Neanderthal. Le front est encore plus fuyant, la
voûte crânienne plus surbaissée. Enfin la tête de Bruce, le héros
écossais, reproduisait aussi le type de Canstadt. En présence de
ces faits, il faut bien reconnaître que même l'individu dont on a
trouvé les restes dans la caverne de Neanderthal a pu posséder
toutes les qualités morales et intellectuelles compatibles avec son
état social inférieur.»
§ 2.--L'HOMME DES CAVERNES DE L'ÂGE DU RENNE.
Un second âge du développement de l'humanité s'annonce par un
progrès dans le travail des instruments de pierre; mais des
caractères zoologiques tranchés ne le distinguent pas du premier.