Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) / I. Les origines, les races et les langues

Livre II

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

 

LES RACES ET LES LANGUES

 

CHAPITRE PREMIER

 

LES RACES HUMAINES 120.

 

Note 120: (retour) S .--Les

mémoires des Sociétés Ethnologiques de Paris et de New-York.--

Les Bulletins des Sociétés Anthropologiques de Paris et de

Berlin.--Camper, Dissertation sur les variétés naturelles qui

caractérisent la physionomie des hommes, traduction française,

Paris, 1791.--Ch. V. de Bonstetten, L'homme du Midi et l'homme

du Nord, Genève, 1824.--Edwards, Des caractères

physiologiques des races humaines, Paris, 1829.--Foissac, De

l'influence des climats sur l'homme, Paris, 1837.--J.-C. Prichard,

Histoire naturelle de l'homme, traduction française, Paris, 1843.--

D'Omalius d'Halloy, Des races humaines, Paris, 1845.--Rob.

Knox, The races of men, Londres, 1850.--R.-G. Latham, The

natural history of the varieties of man, Londres, 1850.--Ch.

Pickering, The races of man and their geographical distribution,

Londres, 1851.--Hollard, De l'homme et des races humaines,

Paris, 1853.--Nott et Gliddon, Types of mankind, Boston, 1854.--

A. de Gobineau, Essai sur l'inégalité des races humaines, Paris,

1855.--Hotz, The moral and intellectual diversity of races,

Philadelphie, 1856.--A. Maury, e La terre et l'homme , 3 édition,

Paris, 1869.--A. de Quatrefages et E. Hamy, Crania ethnica, en

cours de publication.--A. de Quatrefages, Rapport sur les progrès

de l'anthropologie e , Paris, 1868, L'espèce humaine , 2 édition,

Paris, 1877.

 

§ 1.--L'UNITÉ DE L'ESPÈCE HUMAINE ET SES VARIATIONS.

 

La tradition sacrée nous enseigne que l'humanité tout entière, dans

ses races les plus diverses, descend d'un seul couple primordial. A

la parole divine seule il appartenait de prononcer d'une manière

affirmative et précise sur cette question capitale au point de vue

religieux, comme au point de vue philosophique, car elle intéresse le

dogme fondamental du christianisme, celui de la rédemption. La

science humaine ne saurait en pareille matière avoir des affirmations

aussi absolues, qui échappent à ses recherches. Elle ne peut

remonter que par induction au couple primordial; le résultat qu'il est

donné à ses investigations d'atteindre est la démonstration de ce fait

que toutes les variétés de races d'hommes appartiennent à une

espèce unique, ce qui suppose presque nécessairement le couple

unique des premiers auteurs.

 

Il existe aujourd'hui deux écoles de naturalistes adonnés à l'étude de

l'homme, envisagé au point de vue de son organisation physique;

l'une admet, conformément à la tradition sacrée, l'unité de l'espèce

humaine; l'autre suppose plusieurs espèces d'hommes apparues

dans les lieux divers, mais ses adeptes n'ont jamais pu s'accorder

sur le nombre de ces espèces, qu'ils font varier de deux à seize.

C'est ce qu'on appelle les monogénistes et les polygénistes. Entre

les deux doctrines, les faits de l'ordre purement scientifique, ceux qui

relèvent d'une manière exclusive de la méthode de l'histoire

naturelle, les observations de l'anatomie et de la physiologie, ne

permettent pas encore et ne permettront peut être jamais de

trancher d'une manière définitive. Il s'agit, en effet, d'un problème

que la nature particulière de l'homme rend nécessairement

complexe comme elle-même. Les considérations philosophiques et

même religieuses ne sauraient en être tenues à l'écart. Elles doivent

forcément y intervenir, et l'on n'a pas le droit de les tenir en dehors.

Elles exercent une influence décisive sur la manière d'envisager les faits et sur les conclusions qu'on en tire. Il n'est pas un monogéniste

ou un polygéniste sur les théories duquel elles n'aient eu une action,

qu'elles n'aient contribué puissamment à déterminer en faveur de

l'un et de l'autre système.

 

Nous n'éprouvons aucun embarras à l'avouer, c'est principalement

cet ordre de considérations qui fait de nous un partisan résolu, de la

doctrine de l'unité de l'espèce humaine. Il est dans le monde toute

une série de problèmes que nul ne pourrait prétendre supprimer et

qui pourtant sont insolubles pour la science pure. La nécessité d'une

croyance philosophique et religieuse s'impose à chaque homme, et

c'est toujours une croyance de ce genre qui le dirige et l'inspire dans

ses travaux, fût-elle le scepticisme ou même le nihilisme le plus

absolu. C'est en vain qu'une école s'intitule aujourd'hui positiviste,

elle n'est pas plus positive que les autres, en ceci que, malgré sa

prétention, elle ne se borne pas plus qu'une autre à recueillir des

faits formellement constatés. Il lui faut les grouper, les interpréter, et

elle ne peut le faire, elle non plus, qu'en prenant pour point de départ

une pétition de principe, un axiome doctrinal, une théorie

philosophique. Elle affirme supprimer la métaphysique, et en réalité

elle ne fait pas autre chose qu'avoir sa métaphysique à elle propre.

 

Pour nous restreindre ici, sans nous laisser entraîner dans des

considérations plus générales, à ce qui est de l'unité ou de la

pluralité de l'espèce humaine, du monogénisme ou du polygénisme,

ce seront toujours les raisons et les arguments de l'ordre

philosophique qui primeront ce débat et qui décideront les esprits à

opter pour l'un et l'autre système, également soutenables au point

de vue de la science positive. L'histoire naturelle, l'anatomie et la

physiologie ne le tranchent pas, non plus que la linguistique ou

l'ethnographie. Ce n'est pas réduire le rôle de ces sciences, c'est le

définir exactement, que de dire qu'elles ont pour objet et pour

mission de bien établir, sur des bases solides, les éléments du

problème, mais non sa solution. Tout ce que la critique la plus

rigoureuse a le droit d'exiger de celui qui affirme sa croyance à

l'unité de l'espèce humaine, est qu'il la justifie comme n'étant en rien

démentie par les faits que la science constate à l'aide de l'observation et de l'expérience; que même sa doctrine, ou si l'on

veut son hypothèse fondamentale, est celle qui explique le mieux

l'ensemble de ces faits, en fournit la coordination la plus

satisfaisante.

 

Les preuves qui permettent de défendre au nom de la science pure

la thèse de l'unité de notre espèce ont été récemment groupées une

fois de plus en faisceau par M. de Quatrefages, le plus éminent des

anthropologistes français, et présentées à certains points de vue

d'une manière plus saisissante qu'on n'avait fait jusqu'alors, en

profitant des derniers progrès des connaissances. C'est là que nous

puiserons les éléments d'un rapide résumé d'une telle

démonstration, qui sans doute appartient au domaine de la

physiologie, mais qui ne saurait être laissée de côté par l'histoire, sur

les jugements et la méthode d'appréciation de laquelle la question

de savoir si tous les hommes sont frères, ou si des différences

d'espèces créent entre eux des barrières infranchissables, ne saurait

manquer d'avoir une grande influence. L'origine de l'homme,

d'ailleurs, est nécessairement le premier chapitre de son histoire. Et

c'est là notre justification pour avoir placé, en tête d'une esquisse

des annales des plus anciennes civilisations de l'humanité

historique, ce livre et le précédent.

 

1 D'après l'Histoire naturelle de l'homme, de Prichard. Le n° 1 est le crâne d'un

Européen; le n° 2 celui d'un Mongol; le n° 3 celui d'un nègre du Congo; et le

n° 4 enfin, le crâne d'un ancien Péruvien, tiré des sépultures de l'époque des

Incas.

 

L'homme, considéré au point de vue du naturaliste, est le siège de

phénomènes communs à tous les êtres doués de vie et

d'organisation. Lors donc qu'il présente un problème dont il ne peut

par lui-même donner la solution, la marche à suivre est d'interroger

sur ce point les animaux, les végétaux eux-mêmes, et de conclure

d'eux à lui. C'est par cette voie qu'on arrive à justifier

scientifiquement l'unité de l'espèce humaine.

 

Mais d'abord il faut bien définir ce que c'est qu'une espèce:

«L'espèce est l'ensemble des individus, plus ou moins semblables entre eux, qui sont descendus, ou qui peuvent être regardés comme

descendus d'une paire primitive unique par une succession

ininterrompue de familles.» Les individus qui s'écartent du type

général d'une manière prononcée sont des variétés. La race est une

variété qui se transmet par génération.

 

1 Ces crânes sont les mêmes que ceux représentés de profil à la

p. 228.

 

Les caractères propres à chacune des races humaines ne doivent

pas être considérés comme des caractères d'espèces, car les

variations qu'on observe dans une même espèce chez les animaux,

surtout les animaux domestiques, et qui vont jusqu'à affecter les

parties les plus essentielles du squelette, sont bien autrement

considérables que celles qui séparent le blanc du nègre, les deux

types humains les plus éloignés. D'ailleurs on ne peut pas établir de

séparation bien tranchée entre les races d'hommes, qui passent de

l'une à l'autre par une infinité d'intermédiaires. Or, quand il s'agit

d'espèces animales, quelque rapprochées qu'elles soient, on arrive

à déterminer un ou plusieurs caractères, absents chez les unes,

présents chez les autres, et qui les différencient nettement. Il n'en

est pas ainsi des races. Les caractères s'entrecroisent pour ainsi

dire, si bien que, lorsqu'elles sont un peu nombreuses, on a de la

peine à dire quel est le trait qui les distingue réellement.

 

Si nous consultons les croisements, ils révèlent à leur tour des

différences fondamentales entre l'espèce et la race. Le croisement

entre espèces est très rare dans la nature. Lorsqu'il s'opère sous

l'influence de l'homme, il est infécond dans l'immense majorité des

cas. Le croisement entre races est toujours fécond. Or les unions

entre les types les plus opposés de l'humanité présentent

constamment ce dernier caractère; il arrive même quelquefois que la

fécondité des races ainsi unies s'y augmente.

 

La race, avons-nous dit, est une variété que l'hérédité parvient à

propager. Les influences du milieu, c'est-à-dire l'action des

conditions d'existence au milieu desquelles se développe un animal,

est la principale des causes qui produisent dans une même espèce les variétés, origines des races. Cette influence des milieux, due au

climat, à la nature du sol, au mode de vie, fut bien évidemment celle

qui détermina la naissance des différentes races de l'humanité. Sans

doute nous ne la voyons plus produire des effets aussi puissants

dans les émigrations européennes des siècles modernes. Mais cela

tient à la manière intelligente dont l'homme civilisé se défend contre

le milieu où il réside. Cette lutte, il la soutient sans cesse, dans le

lieu même qui fut le berceau de la race à laquelle il appartient;

émigrant, il agit de même avec plus de soin encore. L'habitant des

zones tempérées qui arrive en Sibérie perfectionne ses moyens de

chauffage; dans l'Inde ou au Sénégal il s'efforce d'échapper à la

chaleur, et il y réussit en partie; partout il transporte avec lui des

moeurs, des habitudes, des pratiques qui font aussi partie du milieu

et tendent à diminuer l'influence du changement.

 

Toutefois l'homme a beau se défendre, il n'en subit pas moins dans

une certaine mesure l'action du climat et du sol nouveau, où il fixe sa

demeure. L'individu européen peut, quand il renonce à la lutte, être

rapidement transformé au point de devenir méconnaissable pour ses

compatriotes. La race anglaise qui, plus qu'aucune autre, emporte

avec elle tout ce qui peut la protéger contre les actions dont il s'agit,

est attaquée dès la première génération en Australie, où pourtant

elle prospère merveilleusement. Aux États-Unis, elle s'est assez

transformée pour pouvoir être considérée comme ayant donné

naissance à une race nouvelle.

 

1 D'après Prichard. Type de la race blanche dans sa division aryo-asiatique.

La tête de l'Apollon du Belvédère, placée en tête de ce chapitre (p. 225), est

un exemple du type idéal des peuples aryo-européens.

 

S'il en est ainsi de nos jours, pour l'homme pourvu de tous les

moyens de défense que fournit la civilisation la plus raffinée,

combien ces influences auxquelles il ne parvient jamais à se

soustraire entièrement, n'ont-elles pas dû avoir d'action sur les

familles primitives qui se sont répandues dans le monde encore à

l'état sauvage. Dans les conditions de cet âge de l'humanité,

l'influence du milieu a été forcément la même sur l'homme que sur

les animaux, et les changements qu'éprouvent toutes les espèces animales transportées dans de nouveaux climats, ne sont pas

moindres que les différences qui séparent entre elles les races

humaines. Un changement complet dans le mode de vie d'une

population, sous le même climat, suffit d'ailleurs à produire des faits

analogues à ceux qui se sont produits ainsi dans l'époque

primordiale de l'humanité et qui ont donné naissance à ses races.

On en a vu un exemple saisissant dans l'Irlande, à la suite des

guerres du e siècle. Des populations entières, refoulées dans les

contrées les plus sauvages de l'île et vouées pendant plusieurs

générations à la misère, à la faim, à l'ignorance, sont pour ainsi dire

revenues à l'état sauvage; et leurs caractères physiques,

profondément altérés, modifiés, en ont fait une race parfaitement

distincte de celle d'où elles sont sorties et que l'on retrouve avec ses

caractères primitifs dans les comtés voisins.

 

Rien, du reste, ne prouve d'une manière plus manifeste l'unité de

l'espèce humaine, sa descendance d'une même souche et la

production de la variété de ses races par des influences de milieu,

que le spectacle de la distribution géographique des différents

rameaux de l'humanité sur la surface du globe, et du rapport de

leurs types avec les conditions physiques et sociales dans lesquelles

ils sont placés.

 

«Toutes les traditions, a dit M. Maury, auquel nous nous plaisons à

emprunter ces pages si remarquables, toutes les traditions

concourent à placer la formation de la race blanche, c'est-à-dire de

la race la plus élevée dans l'échelle intellectuelle, celle qui possède

au plus haut degré la convenance, la proportion, le parfait équilibre

des forces et de l'organisation physique, dans la partie

septentrionale de l'ancien monde, située pour ainsi dire à égale

distance de ses deux extrémités. L'étude des migrations des

peuples, la comparaison des langues, les témoignages historiques,

s'accordent à faire rayonner la race blanche de la contrée située au

pied du Caucase, comprise entre la Méditerranée, la mer Rouge et

la mer des Indes, les steppes de l'Asie centrale et les montagnes de

l'Himalaya. Plus nous nous éloignons de ce berceau de notre race,

plus les caractères de ce beau type s'altèrent ou s'effacent. C'est en Europe qu'il se conserve davantage. Toutefois on ne retrouve déjà

plus dans les traits des populations européennes cette régularité

parfaite, cette noble symétrie qui nous frappent tant dans les figures

des Orientaux, chez les habitants de l'Arménie, de la Perse, ou chez

les femmes de la Géorgie et de la Circassie. Chez les Européens il y

a, par contre, plus d'animation, plus de mobilité, plus d'expression; la

beauté est, en un mot, moins physique, mais plus morale.

 

1D'après le Tour du Monde. Type de la race blanche dans sa

division sémitique ou syro-arabe.

 

«Pénétrons en Afrique, et nous allons rencontrer un autre ordre

d'altérations. Déjà l'Arabe qui habite le voisinage de l'isthme de

Suez, et qui peuple à la fois l'un et l'autre littoral de la mer Rouge et

s'avance sur les bords de la Méditerranée, a les traits moins

intelligents et moins réguliers. Son front est plus fuyant, et sa tête

plus allongée; son visage n'a ni la beauté du coloris, ni la fermeté

des chairs du Persan ou de l'Arménien, ni la fraîcheur de l'Européen;

sa peau est jaunâtre et parfois bistrée. Avance-t-on au midi, au delà

du tropique du Cancer, la couleur prend une teinte encore plus

sombre, en même temps que les cheveux deviennent crépus, les

lèvres épaisses. Telle est la physionomie des Gallas de l'Abyssinie.

Plus avant vers le sud, sur la côte orientale de l'Afrique, ce type

s'enlaidit encore. Alors apparaît le Cafre à la chevelure laineuse, aux

lèvres épaisses, et dont les mâchoires sont déjà légèrement

proéminentes. Enfin, à l'extrémité même de l'Afrique, au point le plus

éloigné de ce côté du monde où l'espèce humaine puisse atteindre,

ses caractères physiques et moraux sont arrivés à leur point

extrême de dégradation. Le Hottentot nous présente le type le plus

enlaidi et le moins intelligent de l'humanité.

 

«Sur la côte d'Afrique opposée, à des distances encore plus

éloignées du berceau de la race blanche, la dégénérescence

s'opère par une progression plus rapide. Les races berbères du

Sahara se rattachent sans contredit à la souche blanche, mais déjà

on découvre dans leur type comme les avant-coureurs de l'altération

profonde qui s'opère dans le Soudan. La tête est allongée, la bouche

forme une saillie prononcée, les membres sont maigres et mal proportionnés, la couleur de la peau se fonce. Le Fellatah du

Soudan est déjà un nègre, mais un nègre dont la figure respire

l'intelligence. Ce reste de noblesse dans les traits disparaît chez le

noir de la Sénégambie, et est remplacé par un peu plus de laideur.

Le nègre du Congo nous fournit enfin le type pur de sa race: front

déprimé et rejeté en arrière, mâchoire inférieure proéminente, lèvres

épaisses, nez camus, chevelure laineuse, occiput développé,

intelligence bornée et confinée presque tout entière dans l'adresse

manuelle. Enfin, aux extrémités de cette côte occidentale d'Afrique,

le Buschman ou Boschiman nous offre les traits enlaidis, s'il est

possible, du Hottentot.

 

«Cette dégénérescence graduelle du type humain qui vient d'être

constatée, pour ainsi dire en latitude, des bords de la mer Caspienne

au cap de Bonne-Espérance, on la retrouve non moins prononcée

lorsqu'on s'éloigne du même berceau, dans la direction de l'est et du

sud-est. Si nous pénétrons dans les steppes de l'Asie Centrale, nous

rencontrons le Mongol aux pommettes proéminentes, aux yeux

petits et bridés, relevés à leur angle externe, à la face triangulaire,

aux formes carrées et épaisses. Toute harmonie dans les lignes a

disparu. La race dravidienne, repoussée par les hommes de race

blanche de la majeure partie de l'Hindoustan, réfugiée dans les

montagnes de son ancienne patrie, la race malaie, qui en forme

comme l'avant-garde et qui de la presqu'île transgangétique s'est

répandue dans les îles, depuis les Moluques jusqu'à Madagascar,

offrent des traits plus sauvages que les Mongols et une coloration

plus prononcée. Chez les plus barbares, la peau est presque noire,

et les membres laissent déjà percer cette maigreur et ces formes

grêles qui, en Afrique, annoncent le voisinage de la race noire.

L'Alfourou présente différentes teintes variant du brun clair au brun

foncé. Sa chevelure affecte une disposition par touffes énormes, qui

commence chez les populations malayennes les plus abruties. Enfin,

au delà de la race alfourou qui les repousse devant elle, çà et là

répandus, des îles Andaman aux Philippines, à l'intérieur desquelles

ils habitent, les Australiens et les Negritos, dont la patrie s'avance

jusque dans la terre de Van-Diémen, nous offrent le dernier degré de

la grossièreté et de la laideur, de la stupidité et de l'abjection.

1 D'après Prichard. Type de la race jaune.

 

«Si, au lieu de descendre au sud-est, on s'avance au delà des

Mongols, dans la direction du nord et du nord-est, on observe une

altération d'un autre genre, mais moins profonde. Comme l'espace

ne s'offre pas aussi étendu à la migration des peuples, que notre

espèce ne peut pas s'éloigner autant du point où elle atteint son plus

haut degré de développement, la dégénérescence n'a point eu un

champ si ouvert à ses progrès. Les races ougro-finnoises, qui

s'étendent sur tout le nord du globe, depuis la Laponie jusqu'au pays

des Esquimaux, rappellent encore la race mongole; mais leurs yeux

sont généralement moins obliques, leur peau ne prend plus une

teinte jaune aussi prononcée, leur chevelure est plus abondante,

leur front plus déprimé, leur figure respire moins d'intelligence.

 

«L'Amérique, en excluant la partie septentrionale habitée par la race

boréale, renferme une autre race dont le mode de distribution ne

correspond plus toutefois avec la loi que nous venons de constater.

Dans l'Amérique du Nord, l'homme se présente avec un caractère

d'énergie dans les traits tout particulier. Les lignes de la figure sont

arquées, le front est extraordinairement fuyant, sans être pour cela

déprimé à la façon de celui du nègre, la peau est rouge, la barbe est

nulle ou rare, l'oeil est très légèrement relevé sur les bords, les

pommettes sont proéminentes. Ce type atteint son point culminant

de beauté et d'intelligence dans les régions équatoriales du Mexique

et du Pérou. Au delà de ces régions, à mesure qu'on descend vers

le sud, la peau se fonce ou plutôt se brunit, les traits s'enlaidissent,

les lignes perdent de leur courbure et de leur régularité, les

membres de leur bonne conformation. Tel est le caractère des

Guaranis, des Rotocoudos, des Aymaras. Lorsqu'on arrive à

l'extrémité méridionale de l'Amérique, on ne trouve plus que la plus

difforme et la plus misérable des populations, la plus abrutie et la

plus stupide, les Pécherais de la Terre de Feu.

 

«Cette distribution nouvelle et en apparence anomale des races du

Nouveau Monde, loin d'être une exception à la loi qui nous présente

le type humain d'autant plus parfait que les conditions climatologiques sont plus favorables, ne fait, au contraire, que la

confirmer. L'Amérique a aussi sa contrée tempérée; cette contrée

est située plus au sud que celle de l'Europe, parce que ce continent

est plus froid; la chaîne de montagnes qui lui sert comme d'arête,

détermine une succession de plateaux élevés. C'est en effet au

Mexique et au Pérou c'est-à-dire dans des contrées placées, à

raison de leur altitude, dans des conditions plus favorables à la vie,

que la civilisation indigène américaine avait atteint son plus haut

degré de développement.

 

La diffusion de l'humanité dans toutes les parties du globe et sous

tous les climats, dont nous venons d'esquisser le tableau, est encore

un des faits où la science de l'anthropologie, guidée par l'analogie

des observations les plus modernes sur la distribution géographique

des animaux, découvre la justification de l'unité de notre espèce, en

constatant qu'elle a dû se répandre partout en partant d'un point

unique et restreint, où elle avait fait sa première apparition à la vie.

 

1D'après Prichard. Type de la race noire dans sa division

africaine.

 

Les animaux, comme les plantes, ne sont pas distribués au hasard

sur le globe. L'observation nous apprend que chaque région a ses

espèces, ses genres, ses types particuliers. L'expérience démontre

que certaines espèces peuvent être transportées d'une région dans

une autre, y vivre et y prospérer. Mais il n'existe pas une seule

espèce qui soit naturellement cosmopolite. Aussi faut-il, pour les

animaux et les plantes, abandonner l'idée d'un centre de création

unique et accepter celle des centres de création multiples.

 

Ces centres de création multiples, les partisans des doctrines

polygénistes sont obligés de les admettre pour les hommes, du

moment qu'ils en distinguent plusieurs espèces. Mais là encore ils

viennent se heurter contre les lois que la science proclame comme

ayant présidé à la répartition des êtres organisés. En effet, pour

avoir une aire plus étendue que les espèces, les genres n'en

présentent pas moins des faits de cantonnement analogues, car,

comme l'a si bien dit M. de Candolle, «les mêmes causes ont pesé sur les espèces et sur les genres.» Plus l'organisation d'un végétal

ou d'un animal devient complète, plus son aire devient restreinte.

Dans la série des mammifères particulièrement, on peut suivre pas à

pas le rétrécissement de l'aire occupée à mesure qu'on s'élève dans

l'organisation. Quand nous en arrivons aux grands singes

anthropomorphes, qui sont les animaux les plus rapprochés de nous

au point de vue physique, nous constatons que presque chaque

genre est représenté par une unique espèce, que pas un de ces

genres n'est commun à l'Asie et à l'Afrique, pas un ne s'étend sur

l'ensemble de la partie du monde qu'il habite, enfin que tous sont

remarquablement cantonnés. Supposer donc que le genre humain

se subdivise en plusieurs espèces, issues d'origines distinctes,

admettre que ce type, le plus perfectionné de tous, même au point

de vue purement organique, a pris naissance dans tous les centres

de création, qu'il n'en a caractérisé aucun, ce serait faire de l'homme

une exception unique aux lois de la nature.

 

Ainsi l'observation directe et la science de la physiologie mettent en

état d'affirmer, suivant l'ingénieuse expression de M. de

Quatrefages, que «tout est comme si l'ensemble des hommes avait

commencé par une paire primitive et unique.» Elles ne nous

apprennent rien sur l'existence de ce couple originaire. La parole

divine pouvait seule nous instruire à ce sujet.

 

§ 2.--LE CANTONNEMENT PRIMITIF DE L'ESPÈCE HUMAINE ET

SES MIGRATIONS.

 

«Est-il possible, dit M. de Quatrefages, d'aller plus loin que nous

venons de le faire et de chercher à déterminer la position

géographique du centre d'apparition humain? Je ne saurais aborder

ce problème dans ses détails; je me bornerai à en préciser le sens et

à indiquer les solutions probables d'après les données de la science

actuelle.

 

«Remarquons d'abord que, lorsqu'il s'agit d'une espèce animale ou

végétale, de celles même dont l'aire est la plus circonscrite, personne ne demande le point précis où elle a pu se montrer pour la

première fois. La détermination dont il s'agit a toujours quelque

chose de très vague et est forcément approximative. L'on ne saurait

en demander davantage, quand il s'agit de l'espèce répandue

aujourd'hui partout. Dans ces limites, il est permis de former au

moins des conjectures ayant pour elles une certaine probabilité.

 

«La question se présente avec des caractères assez différents,

selon que l'on s'arrête aux temps présents ou que l'on tient compte

de l'ancienneté géologique de l'homme. Toutefois les faits ramènent

dans les mêmes régions et semblent indiquer deux extrêmes. La

vérité est peut-être entre eux deux.

 

«On sait qu'il existe en Asie une vaste région entourée au sud et au

sud-ouest par l'Himalaya, à l'ouest par le Bolor ou Belourtagh, au

nord-ouest par l'Ala-Tau, au nord par l'Altaï et ses dérivés, à l'est par

le Kingkhan, au sud et au sud-est par le Felina et le Kouenlun. A en

juger par ce qui existe aujourd'hui, ce grand massif central pourrait

être regardé comme ayant renfermé le berceau de l'espèce

humaine.

 

«En effet, les trois types fondamentaux de toutes les races

humaines sont représentés dans les populations groupées autour de

ce massif. Les races nègres en sont les plus éloignées, mais ont

pourtant des stations maritimes où on les trouve pures ou métisses

depuis les îles Kioussiou jusqu'aux Andaman. Sur le continent elles

ont mêlé leur sang à presque toutes les castes et classes inférieures

des deux presqu'îles gangétiques; elles se retrouvent encore pures

dans toutes deux, remontent jusqu'au Népal et s'étendent à l'ouest

jusqu'au golfe Persique et au lac Zareh, d'après Elphinstone.

 

1D'après Prichard. Type de la race noire dans sa division

pélagienne.

 

«La race jaune, pure ou mélangée par places d'éléments blancs,

paraît occuper seule l'aire dont il s'agit; elle en peuple le pourtour au

nord, à l'est, au sud-est et à l'ouest. Au sud elle se mélange davantage, mais elle n'en forme pas moins un élément important de

la population.

 

«La race blanche, par ses représentants allophyles, semble avoir

disputé l'aire centrale elle-même à la race jaune. Dans le passé

nous trouvons les Yu-Tchi, les Ou-soun au nord du Hoang-Ho; de

nos jours dans le Petit Thibet, dans le Thibet oriental, on a signalé

des îlots de populations blanches. Les Miao-tseu occupent les

régions montagneuses de la Chine; les Siaposch résistent à toutes

les attaques dans les gorges du Bolor. Sur les confins de l'aire, nous

rencontrons à l'est les Aïnos et les Japonais des hautes castes, les

Tinguianes des Philippines; au sud les Hindous. Au sud-ouest et à

l'ouest l'élément blanc, pur ou mélangé, domine entièrement.

 

«Aucune autre région sur le globe ne présente une semblable

réunion des types humains extrêmes distribués autour d'un centre

commun. A lui seul, ce fait pourrait inspirer au naturaliste la

conjecture que j'ai exprimée plus haut; mais on peut invoquer

d'autres considérations.

 

«Une des plus sérieuses se tire de la linguistique. Les trois formes

fondamentales du langage humain se retrouvent dans les mêmes

contrées et dans des rapports analogues. Au centre et au sud-est de

notre aire, les langues monosyllabiques sont représentées par le

chinois, le cochinchinois, le siamois et le thibétain. Comme langues

agglutinatives, nous trouvons du nord-est au nord-ouest le groupe

des ougro-japonaises ou altaïques, au sud celui des langues

dravidiennes et des malaies, à l'ouest les langues turques. Enfin le

sanscrit avec ses dérivés, et les langues iraniennes représentent au

sud et au sud-ouest les langues à flexion.

 

«C'est aux types linguistiques accumulés autour du massif central

de l'Asie que se rattachent tous les langages humains; soit par le

vocabulaire soit par la grammaire, quelques-unes de ces langues

asiatiques touchent de très près à des langages parlés dans des

régions fort éloignées, ou séparées de l'aire dont il s'agit par des

langues fort différentes.

«Enfin c'est encore d'Asie que nous sont venus nos animaux

domestiques les plus anciennement soumis. Isidore-Geoffroy Saint-

Hilaire s'accorde entièrement sur ce point avec Dureau de la Malle.

 

«Ainsi, à ne tenir compte que de l'époque actuelle, tout nous ramène

à ce plateau central ou mieux à cette grande enceinte. Là, est-on

tenté de se dire, ont apparu et se sont multipliés les premiers

hommes, jusqu'au moment où les populations ont débordé comme

d'une coupe trop pleine et se sont épanchées en flots humains dans

toutes les directions.»

 

1 D'après Prichard. Type de la race rouge.

 

Avons-nous besoin d'insister sur ce qu'a de remarquable et de

frappant pour l'esprit l'accord de ces conclusions, fondées

uniquement sur des considérations anthropologiques, avec celles où

nous a conduit, dans le livre précédent, l'étude des traditions

antiques des plus grandes races humaines sur le berceau de

l'humanité primitive? Le lecteur aura certainement relevé cet accord

et en aura apprécié toute l'importance, sans qu'il nous soit

nécessaire de le lui signaler.

 

«Mais, continue l'éminent anthropologiste que nous citons ici, les

études paléontologiques ont conduit assez récemment à des

résultats qui peuvent modifier ces premières conclusions. MM. Heer

et de Saporta nous ont appris qu'à l'époque tertiaire la Sibérie et le

Spitzberg étaient couverts de plantes attestant un climat tempéré. A

la même époque, nous disent MM. Murchison, Keyserlink, de

Verneuil, d'Archiac, les barenlands de nos jours nourrissaient de

grands herbivores, le renne, le mammouth, le rhinocéros à narines

cloisonnées. Tous ces animaux se montrent chez nous au début de

l'époque quaternaire. Ils me semblent ne pas être arrivés seuls.

 

«Les trouvailles de M. l'abbé Bourgeois démontrent à mes yeux

l'existence en France de l'homme des âges tertiaires 121. Mais tout

semble annoncer qu'il ne comptait encore chez nous que de rares

représentants. Les populations de l'âge quaternaire, au contraire, étaient, au moins par places, aussi nombreuses que le permet la vie

de chasseur. N'est-il pas permis de penser que, pendant l'époque

tertiaire, l'homme vivait dans l'Asie boréale à côté des espèces que

je viens de nommer et qu'il les chassait pour s'en nourrir, comme il

les a plus tard chassées en France? Le refroidissement força les

animaux à émigrer vers le sud; l'homme dut les suivre pour chercher

un climat plus doux et pour ne pas perdre de vue son gibier habituel.

Leur arrivée simultanée dans nos climats, l'apparente multiplication

subite de l'homme s'expliqueraient ainsi aisément.

 

Note 121: (retour) Nous avons fait plus haut par avance certaines

réserves sur cette affirmation (p. 121 et suiv.). La question de

l'existence de l'homme dans nos contrées aux temps de la

période tertiaire est encore douteuse.

 

«On pourrait donc reporter bien au nord de l'enceinte dont je parlais

tout à l'heure, et au moins jusqu'en Sibérie, le centre d'apparition

humain. Peut-être l'archéologie préhistorique et la paléontologie

confirmeront-elles ou infirmeront-elles un jour cette conjecture.

 

«Quoiqu'il en soit; aucun des faits recueillis jusqu'à ce jour n'autorise

à placer ailleurs qu'en Asie le berceau de l'espèce humaine. Aucun

non plus ne conduit à chercher notre patrie originelle dans les

régions chaudes, soit des continents actuels, soit d'un continent

disparu. Cette pensée, bien souvent exprimée, repose uniquement

sur la croyance que le climat du globe, au moment de l'apparition de

l'homme, était ce qu'il est aujourd'hui. La science moderne nous a

appris que c'est là une erreur. Dès lors rien ne s'oppose à ce que

nos premiers ancêtres aient trouvé des conditions d'existence

favorables jusque dans le nord de l'Asie, où nous ramènent tant de

faits empruntés à l'histoire de l'homme, à celle des animaux et des

plantes.»

 

La tradition religieuse et la philosophie spiritualiste affirment l'unité

spécifique du genre humain. La physiologie fournit des éléments de

démonstration de cette thèse qu'il n'existe qu'une seule espèce

d'homme dont les différents groupes humains sont les variétés et les

races. La géographie zoologique conduit à admettre presque forcément que cette espèce a dû être primitivement cantonnée dans

un espace relativement très restreint. Si donc nous la voyons

aujourd'hui partout, c'est qu'elle s'est répandue en irradiant en tous

sens à partir de ce centre primitif. Le peuplement du globe par voie

de migrations est la conséquence nécessaire de ces prémisses.

 

Les polygénistes, les partisans de l'autochthonie des races

humaines ont déclaré ces migrations impossibles pour un certain

nombre de cas, et ont présenté cette impossibilité prétendue comme

une objection insurmontable à la doctrine monogéniste. Les faits

historiquement connus, d'où l'on est en droit d'induire de quelle

manière ont dû s'opérer les faits analogues dont le comment reste et

restera toujours inconnu, répondent surabondamment à une telle

objection. Car ils établissent au-dessus de toute contestation deux

faits essentiels, qui suffisent à expliquer le peuplement du globe

entier par voie de migrations ayant un point de départ unique: la

faculté spéciale qu'a l'homme de toutes les races de s'acclimater

dans toutes les contrées et sous tous les climats; non-seulement la

possibilité, mais la réalisation, dans des circonstances connues, de

migrations ethniques qui se sont produites précisément dans les

conditions où on les représentait, d'après des théories préconçues;

comme absolument impossibles.

 

1 D'après Prichard. Type de la sous-race éthiopico-berbère.

 

«L'expérience, dit M. Maury, montre que l'acclimatation est possible

dans un climat donné pour des hommes de toute race, mais qu'elle

s'opère d'autant plus facilement que la race à laquelle ils

appartiennent trouve des conditions plus analogues à celles de son

berceau, et adopte un genre de vie plus conforme à celui que

nécessite sa nouvelle patrie. Ce qui se produit pour certains

animaux, tels que les boeufs et les chevaux, revenus à l'état

sauvage en Amérique, y prospérant, s'y propageant aussi bien que

sur la terre natale, a également lieu pour l'Européen établi aux États-

Unis et dans l'Amérique du Sud, pour le Chinois transporté en

Californie et le Nègre dans le Nouveau-Monde. Seulement cette

acclimatation exige une véritable lutte pour l'existence, dans laquelle un grand nombre succombent. Les individus émigrés sous un ciel

très différent du leur, comme cela s'observe pour les animaux et les

plantes exotiques, languissent d'abord, et ne retrouvent qu'au bout

d'un certain nombre de générations leur fécondité native. Il y a

d'ailleurs des races qui sont plus propres à s'acclimater que d'autres.

Il y a des contrées malsaines où toutes les races dépérissent,

comme la côte du Gabon; il en est, comme l'Australie, qui

conviennent à toutes, parce qu'elles offrent des conditions

moyennes auxquelles les races les plus distinctes peuvent s'adapter.

Mais l'acclimatation est loin d'avoir toujours réussi. L'influence

délétère des agglomérations trop nombreuses, des vices qu'apporte

aux sauvages le contact de la civilisation européenne, des guerres

d'extermination et de bien autres causes de destruction ont amené

l'anéantissement de certaines races qui avaient émigré. Malgré ces

faits, n'en subsiste pas moins la loi générale qu'à quelque race qu'il

appartienne l'homme peut se faire à tous les milieux auxquels s'est

déjà accommodé son semblable, qu'il peut se reproduire sous tous

les climats. Cette loi permet donc d'admettre que des migrations se

sont opérées dans les sens les plus divers, que les races ont dû

non-seulement se mêler, mais se substituer les unes aux autres,

qu'aucune, en un mot, n'est irrévocablement attachée à une contrée

déterminée.»

 

Voilà pour ce qui est de la faculté spéciale d'acclimatation que

possède l'homme, soit qu'on l'envisage au point de vue de

l'ensemble de son unité d'espèce, soit qu'on le considère

séparément dans chacune de ses variétés et de ses races.

Écoutons maintenant M. de Quatrefages au sujet des objections

élevées contre la possibilité matérielle du peuplement de la surface

terrestre par des migrations ayant pour point de départ un centre

d'origine commun et restreint.

 

«Les migrations se montrent à peu près partout dans l'histoire, dans

les traditions et les légendes du nouveau comme de l'ancien monde.

Nous les constatons chez les peuples les plus civilisés de nos jours

et chez les tribus encore arrêtées aux plus bas échelons de la vie

sauvage. A mesure que nos connaissances grandissent et dans quelque sens qu'elles s'étendent, elles nous font de plus en plus

connaître les instincts voyageurs de l'homme. La paléontologie

humaine, l'archéologie préhistorique ajoutent chaque jour leurs

témoignages à ceux des sciences historiques.

 

«A ne juger que par cette sorte de renseignements, le peuplement

du globe entier par voie de migrations, de colonisations, apparaît

comme plus que probable. L'immobilité primordiale et ininterrompue

d'une race humaine quelconque serait un fait en désaccord avec

toutes les analogies. Sans doute, une fois constituée, elle laissera

en place, à moins d'événements exceptionnels, un nombre plus ou

moins considérable, et d'ordinaire la très grande majorité de ses

représentants; mais, à coup sûr, dans le cours des âges, elle aura

essaimé.

 

«Les partisans de l'autochthonie insistent d'une manière spéciale sur

deux ordres de considérations tirées les unes de l'état social des

peuples dans l'enfance et dépourvus des moyens d'action que nous

possédons, les autres des obstacles qu'une nature jusque-là

indomptée devait opposer à leur marche.

 

1 D'après Prichard. Type de la sous-race altaïque dans ses variétés les plus

rapprochées de la race jaune pure.

 

«La première objection repose évidemment sur une appréciation

inexacte des aptitudes et des tendances développées chez l'homme

par ses divers genres de vie. L'imperfection même de l'état social,

loin d'arrêter la dissémination de l'espèce humaine, ne pouvait que

la favoriser. Les peuples cultivateurs sont forcément sédentaires; les

pasteurs, moins attachés au sol, ont besoin de rencontrer des

conditions spéciales. Les chasseurs au contraire, entraînés par leur

genre de vie, par les nécessités qu'il impose et les instincts qu'il

développe, ne peuvent que se disséminer en tout sens. Il leur faut

pour vivre de vastes espaces; dès que les populations s'accroissent,

même dans d'assez faibles proportions, elles sont forcées de se

séparer ou de s'entre-détruire, comme le montre si bien l'histoire des

Peaux-Rouges. Les peuples chasseurs ou pasteurs sont donc seuls propres aux grandes et lointaines migrations. Les peuples

cultivateurs seront plutôt colonisateurs.

 

«L'histoire classique elle-même confirme de tout point ces inductions

théoriques. On sait ce qu'étaient les envahisseurs du monde romain,

les destructeurs du Bas-Empire, les conquérants arabes. Le même

fait s'est produit au Mexique. Les Chichimèques représentent ici les

Goths et les Vandales de l'ancien monde. Si l'Asie a tant de fois

débordé sur l'Europe, si le nord américain a envoyé tant de hordes

dévastatrices dans les régions plus méridionales, c'est que dans ces

deux contrées l'homme était resté barbare ou sauvage.

 

«Les obstacles naturels étaient-ils vraiment infranchissables pour les

populations dénuées de nos moyens perfectionnés de locomotion?

Cette question doit être examinée à deux points de vue, selon qu'il

s'agit de migrations par terre ou par mer.

 

«Le premier cas nous embarrassera peu. On a vraiment trop

exagéré la faiblesse de l'homme et la puissance des barrières que

pouvaient lui opposer les accidents du terrain, la végétation ou les

faunes. L'homme a toujours su vaincre les bêtes féroces; dès les

temps quaternaires il mangeait le rhinocéros. Il n'a jamais été arrêté

par les montagnes lors même qu'il traînait à sa suite ce qui pouvait

rendre le passage le plus difficile; 'Hanniba'al a franchi les Alpes

avec ses éléphants et Bonaparte avec ses canons. Les hordes

asiatiques n'ont pas été arrêtées par les Palus Méotides, pas plus

que Fernand de Soto par les marais de la Floride. Les déserts sont

chaque jour sillonnés par des caravanes; et quant aux fleuves, il

n'est pas de sauvage qui ne sache les traverser sur un radeau ou

une outre.

 

«En réalité,--l'histoire des voyages ne le prouve que trop--l'homme

seul arrête l'homme. Quand celui-ci n'existait pas, rien ne s'opposait

à l'expansion de tribus ou de nations avançant lentement, à leur

heure, se poussant ou se dépassant tour à tour, constituant des

centres secondaires d'où partaient plus tard de nouvelles migrations.

Même sur une terre peuplée, une race supérieure envahissante ne

procède pas autrement. C'est ainsi que les Aryas ont conquis l'Inde, c'est ainsi qu'avancent les Paouins, qui, partis d'un centre encore

inconnu, arrivent au Gabon sur un front de bandière d'environ 400

kilomètres.»

 

1 D'après Prichard. Type de la sous-race hyperboréenne.

 

Les migrations terrestres suffisent à expliquer le peuplement des

trois parties, du continent de l'ancien monde et des îles qui y sont

adjacentes, car l'occupation de celles-ci sortait à peine des

conditions de ces migrations. Les bras de mer qu'il fallait franchir

pour y pénétrer n'offraient pas, en général, pour leur passage de

difficultés beaucoup plus grandes que celles que présente le

passage des grands fleuves, qui n'ont arrêté aucune migration

terrestre de peuples sauvages ou barbares. On conçoit facilement

comment des tribus qui ne possédaient encore que des moyens de

transport par eau tout à fait rudimentaires, ont pu cependant

traverser de semblables bras de mer et passer du continent dans les

îles voisines. Ce ne sont pas là, à proprement parler, des migrations

maritimes.

 

Dans le cours de l'histoire que nous avons entrepris de raconter,

nous rencontrerons, nous saisirons pour ainsi dire sur le fait

quelques migrations de cette dernière catégorie, qui se sont

produites au milieu des temps pleinement historiques, dans le bassin

de la Méditerranée et dans celui de la mer d'Oman: par exemple la

migration d'une partie des populations pélasgiques d'Asie-Mineure

en Italie, ou bien celles qui ont eu lieu entre l'Inde, d'une part, et, de

l'autre, l'Arabie méridionale et la côte africaine du pays des Somalis.

Mais ce sont, d'après leurs proportions mêmes, des faits de

colonisation plutôt que proprement de migration. D'ailleurs nous les

voyons se produire dans des conditions qui les rendent aussi peu

extraordinaires que celui de l'établissement et de la diffusion de la

race blanche en Amérique depuis le e siècle jusqu'à nos jours. Il

s'agit de mouvements opérés, en prenant la mer pour grand chemin,

par des populations habituées au métier de matelots, possédant des

vaisseaux capables d'affronter des traversées d'une certaine

étendue, connaissant les conditions d'une navigation hanturière qui, sans franchir encore de bien vastes espaces, ne craignait pas

cependant de perdre pour quelques journées la vue des côtes, par

des populations parvenues à un degré de civilisation déjà

remarquable. Remarquons de plus qu'aucun de ces transports de

tribus entières par la voie de mer ne dépasse l'aire du

développement habituel de la navigation commerciale à l'époque où

elles se sont produites. Tout cela est bien loin de ce que firent les

Scandinaves, avec des vaisseaux qui n'étaient ni plus forts ni plus

perfectionnés, lorsqu'au e siècle ils colonisèrent le Groenland, et

que, du e e au siècle, ils fréquentèrent habituellement le Vinland,

c'est-à-dire le littoral de l'Amérique du Nord, en y fondant des

établissements.

 

La réalisation de migrations maritimes de ce genre n'a donc en

réalité presque aucun rapport avec le problème, insoluble semble-t-il

au premier abord, que présente le peuplement par migrations de

certaines parties du globe qui se composent d'îles disséminées sur

un immense espace, séparées entre elles par d'énormes distances,

et que cependant les Européens ont trouvées habitées par des

tribus sauvages qu'il était difficile de croire capables d'avoir franchi,

avec les faibles moyens en leur possession, les effrayantes

étendues de mer qui s'interposent entre ces îles et le continent où

tout nous induit à placer le berceau unique et commun de l'espèce

humaine. Et pourtant ce problème a été résolu d'une manière

certaine par la science contemporaine, et cela précisément pour la

région où le fait exigé par la doctrine monogéniste paraissait le plus

invraisemblable.

 

1D'après Prichard. Type de la sous-race malayo-polynésienne,

dans sa division malaye.

 

La plupart des défenseurs de la pluralité des espèces d'homme et

de l'autochthonie des races ont reconnu que les migrations par terre

n'avaient en elles-mêmes rien d'impossible; mais il en était tout

autrement, affirmaient-ils, des migrations par mer. En particulier, ils

soutenaient que le peuplement de la Polynésie, par des immigrants

venus de notre grand continent, était au-dessus de tout ce que pouvaient entreprendre et accomplir des peuples dépourvus de

connaissances astronomiques et de moyens perfectionnés de

navigation. A les en croire, les conditions géographiques, le régime

des vents et des courants devaient opposer une barrière

insurmontable à toute entreprise de ce genre.

 

Or, les admirables études de l'anthropologiste américain, M. Horatio

Hale, puis de M. de Quatrefages, fondées sur les traditions orales

des différents peuples de la Polynésie, sur les chants historiques qui

s'y répètent de génération en génération, ainsi que sur les

généalogies soigneusement étudiées de leurs maisons princières,

ont permis de reconstituer sans lacunes, avec une sûreté parfaite et

en n'enregistrant que des faits positifs, l'itinéraire et les annales de la

migration maritime des Polynésiens. Il est impossible de le contester

aujourd'hui, la Polynésie, cette région que les conditions

géographiques semblent au premier abord isoler du reste du monde,

a été peuplée à une époque rapprochée de nous par voie de

migration volontaire, et de dissémination accidentelle, procédant de

l'ouest à l'est, au moins pour l'ensemble, et elle l'a été par une

population qui ne possédait même pas l'usage des métaux, qui en

était encore aux pratiques de l'âge de la pierre polie. Les

Polynésiens venus de la Malaisie, et de l'île Bouro en particulier, se

sont établis et constitués d'abord dans les archipels de Samoa et de

Tonga; de là ils ont successivement envahi le monde maritime ouvert

devant eux; ils ont trouvé désertes, à bien peu près, toutes les terres

où ils ont abordé et n'ont rencontré que sur trois ou quatre points

quelques tribus peu nombreuses de sang plus ou moins noir. Il y a

plus. On est parvenu à déterminer avec une approximation très

rapprochée les dates des principales étapes de cette migration si

extraordinaire. C'est vers l'époque de l'ère chrétienne que les

ancêtres des Polynésiens sont sortis de l'île de Bouro, et dans les

quatre premiers siècles de cette ère qu'a eu lieu leur première

extension jusqu'aux îles Samoa et Tonga. Au e siècle ils occupaient

les Marquises, au e e les îles Sandwich, aux , dans une autre

direction, les îles Manaïa, d'où partirent les colons qui s'établirent à

la Nouvelle-Zélande entre 1400 et 1450. Ainsi c'est au plus tôt dans

les premières années du e siècle de notre ère qu'ont pris terre, dans cette dernière contrée, ces Maoris dont on a voulu faire les

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