Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) / I. Les origines, les races et les langues

Chapitre II

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

de Noa'h, que les trois divisions fondamentales de la race blanche,

la race supérieure et dominatrice, à laquelle on ne saurait refuser la

primauté sur toutes les autres. C'est à ce fait seul, longtemps

méconnu, que nous nous attachons ici; c'est celui que nous

retenons pour l'histoire de l'antique Orient.

 

CHAPITRE II

 

LES LANGUES ET LEURS FAMILLES.

 

§ 1.--ORIGINE ET DÉVELOPPEMENT DU LANGAGE.

 

La linguistique est une science qui, pour ses développements et sa

méthode, ne date pour ainsi dire que d'hier. Mais l'étude de

l'essence philosophique du langage et de son origine a toujours été

considérée comme un des plus difficiles et des plus importants

problèmes de la philologie. L'antiquité cependant, sauf un dialogue

de Platon et quelques mots d'Aristote, ne paraît pas s'en être

beaucoup préoccupée. L'opinion la plus généralement admise était

celle des Épicuriens, qui appliquaient à l'origine et à la formation du

langage leur hypothèse grossièrement matérialiste d'une humanité

primitive vivant à l'état absolument bestial. D'après cette opinion,

l'homme aurait d'abord été muet comme les animaux, mutum et

turpe pecus, mais plus tard le besoin l'aurait amené à proférer des

sons, d'abord inarticulés, vagissements de l'enfance de l'humanité,

qui, peu a peu, par le temps, se seraient réglés, perfectionnés et

auraient traversé toutes les phases d'un progrès lent et continu.

 

C'est surtout la philosophie moderne qui a tenté de rechercher

l'origine du langage. A la fin du e siècle, Locke plaçait dans son

Essai l'étude des mots à côté de l'étude des idées, et y consacrait un

livre entier sur les quatre livres dont se compose cet ouvrage. Mais

la doctrine sensualiste du philosophe anglais l'enfermait dans des limites trop étroites pour qu'il pût arriver à une solution satisfaisante.

Leibnitz, répondant à Locke et relevant avec toute la puissance et

l'éclat de son génie la bannière du spiritualisme, suivit son

adversaire sur le terrain de l'étude analytique du langage et de son

origine. Là encore il l'écrasa par l'étendue prodigieuse de ses

connaissances aussi bien que par la hauteur de son admirable

intelligence. Leibnitz devina les traits principaux de la linguistique et

en entrevit les applications. Il repoussa la théorie qui ne voyait dans

le langage qu'une convention arbitraire formée sous l'influence des

causes extérieures et indiqua, dans les facultés naturelles de l'esprit

et dans les idées innées, le fondement nécessaire de l'institution des

signes de la parole. Comparant les divers éléments que son époque

avait à sa disposition, Leibnitz rechercha avec une ingénieuse

sagacité les rapports qui peuvent exister entre la forme des mots et

les idées qu'ils expriment, et atteignit dans cette voie à des résultats

souvent réels, souvent aussi contestables.

 

Les philosophes du e siècle voulurent à leur tour résoudre le

problème du langage et revinrent aux idées des Épicuriens de

l'antiquité.

 

Condillac modifia néanmoins ces idées, pour les faire concorder

avec sa doctrine de la sensation, mais sans arriver à une meilleure

conclusion. La parole est pour lui plus que l'auxiliaire de la pensée,

elle en est la condition primitive et nécessaire. S'il est certain qu'il n'y

a pas de parole sans pensée, il l'est également à ses yeux qu'il n'y a

pas de pensée sans parole. Ces deux éléments forment un

ensemble, une dualité irréductible: car la pensée, se composant

entièrement de termes abstraits, suppose nécessairement

l'existence de ces termes, c'est-à-dire du langage. Parler étant

penser, et la parole étant indissolublement liée à la pensée, les

origines de l'une sont les mêmes que celles de l'autre. L'homme

commence donc par être muet, puis, la sensation créant en lui la

pensée, crée nécessairement en même temps la parole, composée

d'abord de signes naturels, puis de signes arbitraires convenus entre

les hommes.

Lorsqu'éclata la renaissance catholique qui ouvrit le e siècle, un

des penseurs les plus originaux et les plus éminents qui guidèrent ce

mouvement, Bonald, dans ses Recherches philosophiques, aborda à

son tour la question de l'origine du langage. Bonald, toujours porté à

rabaisser l'homme, ne croyait pas, comme Leibnitz, que les forces

de l'intelligence humaine eussent été capables d'inventer par elles-

mêmes le langage; il lui attribuait une origine plus haute; il y voyait

l'oeuvre de Dieu. Pour réfuter Condillac et parvenir à une conclusion

diamétralement opposée, l'éloquent philosophe semble d'abord être

d'accord avec lui. Il n'admet pas seulement que l'homme ne pense

actuellement qu'avec le secours des signes, mais il suppose que la

pensée n'a jamais pu se produire sans l'existence d'un langage

articulé. Condillac concluait de cette indivisibilité du langage et de la

pensée que l'un comme l'autre était le résultat nécessaire de la

sensation. Bonald répond: Si le langage est nécessaire à la pensée,

il est également évident que sans pensée le langage n'est qu'un vain

bruit. De cette nécessité réciproque résulte l'impossibilité de

l'invention du langage par l'homme, car pour inventer il faut penser. Il

n'y a donc qu'une solution possible et admissible, c'est de supposer

le don simultané de la pensée et de la parole comme fait

directement à l'homme par Dieu.

 

Bonald poussait cette doctrine plus loin qu'une simple expression de

la dépendance de l'homme vis-à-vis de son Créateur, dont il a reçu

toutes ses facultés, limite dans laquelle nous n'hésitons pas à

l'admettre, et à propos de laquelle M. Barthélemy Saint-Hilaire

proclamait hautement que la solution du problème de l'origine du

langage, donnée par la tradition religieuse, est encore

philosophiquement la meilleure, la plus élevée et la plus

vraisemblable. Suivant Bonald, l'homme, au moment où Dieu l'a

placé dans le monde, était muet et privé de pensée; ses facultés

intellectuelles existaient en lui à l'état de germe, mais elles étaient

frappées d'impuissance, incapables de se manifester, et, par suite,

de se produire. Tout à coup la lumière a éclairé ces ténèbres, et le

miracle a été produit par la parole de Dieu, qui a frappé l'oreille de

l'homme et lui a révélé le langage. C'est ce langage, enseigné au

premier homme d'une façon surnaturelle par le Créateur, qui l'a révélé à lui-même et a été pour son intelligence une source de

création et de vie.

 

À l'époque où Bonald défendait si éloquemment les principes du

christianisme, mais en y mêlant des conceptions personnelles qui

n'en sont aucunement la conséquence nécessaire, des conceptions

inacceptables pour tout esprit libéral et scientifique, et dont

l'influence pèse encore lourdement, avec celle des idées de Joseph

de Maistre, sur l'école catholique contemporaine; à la même

époque, un penseur profond, que la philosophie devait plus tard

ramener à la foi, Maine de Biran, essayait d'établir sur les ruines du

sensualisme les fondements d'une psychologie spiritualiste et d'une

nouvelle métaphysique. Maine de Biran n'acceptait pas plus les

idées de Bonald que celles de Condillac sur l'origine du langage; il

ne croyait pas plus à la langue révélée surnaturellement qu'à la

parole produite avec la pensée par la sensation extérieure. Son

opinion se rapproche plutôt de celle de Leibnitz. Comme lui, c'est

dans l'exercice libre et réfléchi des facultés de l'âme humaine qu'il va

chercher la naissance du langage. Il y voit l'oeuvre d'une raison

présente à elle-même, qui, par une suite d'opérations successives,

crée un signe extérieur de ses pensées, lequel lui sert à les exprimer

en lui-même et à les communiquer aux autres hommes.

 

Après Maine de Biran, la philosophie sembla pendant quelque temps

avoir laissé de côté la recherche du problème dont nous venons

d'esquisser rapidement l'histoire. Mais une branche des sciences

d'observation se fondait et allait ouvrir une voie nouvelle. La

linguistique, ou, comme on dit quelquefois, par une expression plus

impropre, la philologie comparée, était créée par les travaux de

Schlegel, de Bopp, de Guillaume de Humboldt, de Burnouf et de

Grimm, et embrassait graduellement dans ses recherches toutes les

formes du langage humain. Ce n'était plus désormais seulement

dans l'analyse des facultés de l'entendement qu'il fallait rechercher

les origines du langage, comme l'avaient fait jusque là tous les

philosophes qui s'étaient occupés de cette question; il fallait

demander aux langues elles-mêmes comment elles avaient été produites, et y rechercher la trace des opérations de l'esprit qui

avaient présidé à leur naissance et à leur formation.

 

M. Renan a été le premier à entrer dans cette voie nouvelle, par un

ouvrage sur l'Origine du langage, publié en 1848 et réimprimé en

1864. Depuis, nombre des maîtres de la science linguistique, Jacob

Grimm, Pott, Schleicher, MM. Steinthal, Max Müller, Whitney, ont

abordé le même problème et l'ont traité avec l'autorité qui leur

appartenait légitimement. Leurs théories ne sont pas toujours

d'accord, il s'est même produit parmi eux deux doctrines principales

et opposées; mais la question, sortie du vague des spéculations

purement abstraites et sans base suffisante, n'en a pas moins fait au

milieu de ces divergences des progrès incontestables et très grands.

Elle a pris un caractère scientifique et positif. Nombre de points

fondamentaux y sont acquis d'une manière définitive, et l'on

approche du moment où l'on pourra considérer le problème de

l'origine et de la formation du langage comme résolu par

l'observation et la méthode historique.

 

Et d'abord il n'est plus possible aujourd'hui de soutenir la thèse,

désormais absolument ruinée, de Bonald sur le langage révélé d'une

manière surnaturelle. C'est là de la pure mythologie, qui n'a rien à

voir avec la science, et dont la religion n'a que faire, qui n'y est

aucunement liée. Dieu, en créant l'homme, lui a donné le langage

comme il lui a donné la pensée, mais de la même façon,

virtuellement et non formellement, comme une faculté dont l'exercice

et le développement devait être l'oeuvre de son action propre.

 

«Les animaux ont la voix; l'homme seul a la parole.» Cette vérité,

proclamée par Aristote, est universellement acceptée de nos jours.

Tout le monde reconnaît que le langage articulé n'est pas seulement

un des plus hauts attributs de l'homme, mais qu'il est un de ses

caractères essentiels. L'homme ne peut se concevoir sans parole,

non plus que sans pensée; il n'a été lui-même qu'à condition de

posséder et d'exercer ces deux facultés. Dès qu'il a été sur la terre, il

a parlé comme il a pensé. Il y a eu seulement succession des deux

actes; l'éveil de la conscience et de la pensée a nécessairement précédé la parole, qui a fourni la formule et la limite de la pensée, et

dans laquelle, dès son premier début, la réflexion a eu part. Mais

l'homme, usant des facultés qui lui avaient été données et qui

étaient inhérentes à sa nature, a fait son langage par lui-même et

par une opération libre; il ne l'a pas reçu de l'extérieur.

 

Mais comment l'a-t-il fait? C'est ici que deux doctrines sont en

présence.

 

La première a été formulée avec une grande habileté par M. Renan,

que l'on peut en considérer comme le fondateur. L'homme n'est pas

en état, suivant lui, de se créer un langage par l'usage réfléchi de sa

raison. Cependant la parole ne lui est pas un don du dehors. «Il ne

reste donc qu'un parti à prendre, c'est d'en attribuer la création aux

facultés humaines agissant spontanément et dans leur ensemble. Le

besoin de signifier au dehors ses pensées et ses sentiments est

naturel à l'homme. Tout ce qu'il pense, il l'exprime intérieurement et

extérieurement. Rien non plus d'arbitraire dans l'emploi de

l'articulation comme signe des idées. Ce n'est ni par une vue de

convenance ou de commodité, ni par imitation des animaux, que

l'homme a choisi la parole pour formuler et communiquer sa pensée,

mais bien parce que la parole est chez lui naturelle, et quant à sa

production organique et quant à sa valeur expressive... Il serait

absurde de regarder comme une découverte l'application que

l'homme a faite de l'oeil à la vision, de l'oreille à l'audition; il ne l'est

guère moins d'appeler invention l'emploi de la parole comme signe

expressif... L'usage de l'articulation n'est donc pas plus le fruit de la

réflexion que l'usage des différents organes du corps n'est le résultat

de l'expérience... L'homme est naturellement parlant comme il est

naturellement pensant.»

 

Philosophiquement nous ne saurions souscrire à une semblable

théorie.

 

L'éminent écrivain, dont nous venons de citer les termes mêmes,

traite le langage de produit «spontané et aveugle» de toutes les

facultés humaines en exercice. Il suppose donc que les facultés ont

enfanté le langage comme un produit nécessaire de leur vertu intime, sans aucun exercice de la raison, de la réflexion ni de la

volonté. Il assimile l'esprit humain, se créant son langage, à l'oeil qui

perçoit naturellement et immédiatement les objets colorés. Une telle

assimilation renverse les lois fondamentales de toute psychologie.

La matérialisation de la parole, et par suite de la pensée, en est la

conséquence inévitable. Le langage n'est plus qu'un acte matériel

analogue à la vision, acte qui ne peut être que le produit des

impressions extérieures, et nous en revenons ainsi à la théorie de

Condillac, qui faisait créer le langage avec la pensée par la

sensation.

 

M. Renan s'arrête sur la voie des conséquences logiques de sa

théorie; il ruine à l'avance une partie de ces déductions par de sages

réserves.. Mais d'autres ont été plus loin, en suivant la même route;

ils sont arrivés jusqu'à ce qu'on a appelé la doctrine de l'organisme,

c'est-à-dire la production nécessaire et matérielle du langage

humain. Un linguiste philosophe de l'Allemagne, M. Heyse, a

parfaitement réfuté cette grossière doctrine, en montrant que le

langage a été créé par l'homme librement, puisque l'homme, en le

créant, n'a obéi à aucune raison déterminante, et qu'il y a mis son

individualité personnelle, ce qui n'a pas lieu dans les fonctions

purement organiques.

 

La théorie, qui n'admet pas l'intervention de la réflexion et de la

volonté dans la création du langage, n'explique pas en réalité le

problème, elle le supprime. Elle admet l'union constante et

l'indivisibilité de la pensée et de son expression; mais elle ne

recherche ni le comment ni le pourquoi de cette union. C'est

pourtant là un point essentiel à étudier. Quelle relation existe-t-il

entre la pensée et son signe extérieur ou intérieur? Par quelles

opérations de l'esprit le rapport se trouve-t-il établi entre ces deux

termes en apparence irréductibles, mais dont la diversité est

incontestable? Cette recherche n'est pas facile, car l'habitude

oblitère presque entièrement la trace des opérations qui produisent

ce rapport, mais elle n'en est pas moins importante et indispensable.

Le plus savant homme n'a point en parlant conscience des

mécanismes intellectuels qui produisent sa parole; ces mécanismes agissent en lui sans sa coopération réfléchie, comme ils agissent

chez l'enfant et comme ils ont dû agir chez les hommes primitifs.

Mais ils n'en doivent pas moins être soigneusement analysés par le

psychologue, et lorsqu'on procède à cette analyse, force est bien de

reconnaître que la réflexion et la volonté en sont deux des principaux

ressorts. Et il n'a pas pu en être autrement dans la première création

du langage.

 

Où, d'ailleurs, la part de la raison consciente, de la réflexion et de la

volonté dans la formation du langage apparaît éclatante, où la

science linguistique nous permet de la saisir sur le fait, c'est dans le

développement de toutes les langues les plus anciennes,

développement dont les phases sont aujourd'hui bien connues. Il y a

là une évolution de progrès, due à l'activité réfléchie de l'esprit de

l'homme, qui est exactement parallèle à celle de toutes les

connaissances et de toutes les industries humaines, et dont

l'existence est aujourd'hui incontestable.

 

M. Renan n'admettait, et c'était une condition nécessaire de sa

théorie, que deux états dans l'évolution des langues: l'état

synthétique, qui, selon lui, était le primitif, état riche et exubérant où

les relations des idées sont exprimées par des flexions qui ne font

qu'un avec le mot et sont d'autant plus nombreuses que la langue

est plus ancienne, et l'état analytique, qui vient après, où le peuple,

incapable d'observer une grammaire aussi savante, brise l'unité du

mot fléchi, et, indiquant les rapports des idées par des particules ou

des auxiliaires, préfère la juxtaposition des diverses parties de

l'expression. Il comparait ces deux phases de développement à

celles du langage des enfants, qui veulent d'abord tout exprimer à la

fois et qui n'arrivent que par la suite à une réflexion de plus en plus

claire. C'était supprimer l'état réellement primitif, isolé et

monosyllabique du langage, et renouveler un système qu'Abel

Rémusat avait déjà antérieurement exprimé avec un grand éclat de

forme et de style.

 

Mais je doute que, linguiste supérieur comme il l'est, le savant

auteur de l'Origine du langage voulût soutenir encore aujourd'hui cette manière de voir. Il est, en effet, trop démontré scientifiquement

désormais, trop universellement reconnu par tous ceux qui

s'occupent de ces études, que trois époques distinctes et

successives marquent l'histoire primitive du langage: le

monosyllabisme isolant, l'agglutination et la flexion. Non pas que

toutes les langues aient passé nécessairement par ces trois phases,

mais parce que les idiomes qui appartiennent à la dernière époque,

celle de la flexion, portent l'empreinte d'une organisation plus

développée que celle de l'époque intermédiaire correspondant à

l'agglutination, ces dernières langues étant elles-mêmes d'une

organisation supérieure à celle des langues monosyllabiques. Entre

les langues parlées jadis et celles qu'on parle aujourd'hui sur le

globe, les unes ont passé par ces trois phases, les autres se sont

arrêtées dans leur développement. Ainsi l'agglutination renferme le

monosyllabisme; la flexion renferme à la fois le monosyllabisme et

l'agglutination. Absolument de même que, parmi les espèces

animales, les unes se sont arrêtées à un organisme élémentaire,

tandis que d'autres se sont élevées, dans la période de gestation, de

cet organisme primitif à une organisation plus riche et plus élevée.

 

Voilà le grand fait que Jacob Grimm a mis le premier en pleine

lumière, dans son 150 Mémoire sur l'origine du langage, et qui l'a

conduit, en vertu de l'observation linguistique, à une conclusion

presque exactement pareille à celle que le raisonnement

philosophique avait inspirée à Maine de Biran.

 

Note 150: (retour) Publié en 1852, dans les Mémoires de

l'Académie de Berlin.

 

C'est cette dernière doctrine que nous adoptons, nous aussi, parce

qu'elle nous paraît la plus conforme aux données de la science.

Nous voyons dans le langage ou plutôt dans les formes concrètes

qu'il revêt, dans les langues, des oeuvres humaines produites par

l'exercice libre et réfléchi d'une faculté innée, que l'homme a reçue

de son Créateur en faisant son apparition sur la terre. Mais nous

admettons en même temps, dans les phénomènes initiaux qui ont

marqué la première création du langage, une large part de

spontanéité qui ne se rendait pas compte de ses propres procédés, d'intuition presque instinctive. L'homme primitif a formé son langage

sans effort, sans conscience définie des opérations de réflexion qui

l'y conduisaient, spontanément et instinctivement, et surtout sans

chercher à y développer un type logique, préconçu dans son esprit.

C'est sous ce rapport que Turgot avait raison de dire, dès 1750, que

les langues, dans leur origine, ne sont pas l'ouvrage d'une raison

présente à elle-même. De même que tous les instincts, qui

décroissent à mesure que la raison grandit, la faculté du langage

s'est épuisée peu à peu dans sa force créatrice; et la raison

consciente a substitué par degré ses règles et ses opérations

réfléchies aux résultats immédiats de la spontanéité humaine. Elle a

régné en souveraine maîtresse dans le développement grammatical

des langues.

 

À l'origine de l'humanité, comme l'a montré M. Steinthal, l'âme et le

corps étaient dans une telle dépendance l'un de l'autre, que tous les

mouvements de l'âme avaient leur écho dans le corps,

principalement dans les organes de la respiration et de la voix. Cette

sympathie du corps et de l'âme, qui se remarque encore dans

l'enfant et le sauvage, était intime et féconde; chaque intuition,

chaque idée éveillait en lui un accent ou un son. Chaque émotion,

chaque effort, chaque acte de la volonté ou de la sensibilité se

reflétèrent ainsi, dès l'origine, en une sorte d'interjection. Cette

interjection, souvent imitée du son rendu par l'objet qui la provoquait,

du bruit de la pierre, de l'agitation de l'arbre, du cri de l'animal (c'est

ce qu'on appelle l'onomatopée), devint le signe du mouvement de

l'âme auquel il était dû et de l'idée qui est la trace que ce

mouvement laisse dans l'esprit. C'est ici qu'il faut faire intervenir la

loi d'association des idées, si bien mise en lumière par M. Steinthal.

En vertu de cette loi, le son qui accompagnait une intuition ou une

idée s'associait dans l'âme avec l'intuition ou l'idée elle-même, si

bien que tous deux se présentaient à la conscience comme

inséparables, et furent également inséparables dans le souvenir. Le

son devint ainsi un lien entre l'image obtenue par la vision et l'image

conservée dans la mémoire; en d'autres termes, il acquit une

signification et devint élément du langage. En effet, l'image du

souvenir et l'image de la vision ne sont point tout à fait identiques: j'aperçois un cheval; aucun des chevaux que j'ai vus autrefois ne lui

ressemble absolument en couleur, en grandeur, etc.; l'idée générale

représentée par le mot cheval renferme uniquement les traits

communs à tous les animaux de la même espèce. Ce quelque

chose de commun est ce qui constitue la signification du son.

 

De même que l'esprit humain revêt ses premières aperceptions, non

de la forme abstraite et générale qui ne s'obtient que par élimination

et analyse, mais de la forme particulière, laquelle est en un sens

plus synthétique, en tant que renfermant et confondant une donnée

accessoire avec la vérité absolue; de même le langage primitif dut

ignorer presque entièrement l'abstraction métaphysique. Sans doute

la raison pure s'y réfléchissait, comme dans tous les produits des

facultés humaines. L'exercice le plus humble de l'intelligence

implique les notions les plus élevées; la parole aussi, à son état le

plus simple, supposait des moules absolus et éminemment purs;

mais tout était engagé dans une forme concrète et sensible.

 

Dans l'expression des choses physiques, l'imitation ou l'onomatopée

paraît avoir été le procédé ordinaire employé par l'homme pour

former les appellations. La voix humaine étant à la fois signe et son,

il était naturel que l'on prît le son de la voix pour signe des sons de

la nature. D'ailleurs, comme le choix d'appellation n'est pas arbitraire

et que jamais l'homme ne se décide à assembler des sons au

hasard pour en faire les signes de sa pensée, on peut assurer que,

de tous les mots actuellement usités, il n'en est pas un seul qui n'ait

sa raison suffisante, ou comme fait primitif ou comme débris de

langue plus ancienne. Or, le fait primitif qui a dû déterminer l'élection

des mots est sans doute l'effort pour imiter l'objet qu'on voulait

exprimer, surtout si l'on considère les instincts sensibles qui durent

présider aux débuts de l'esprit humain.

 

«L'homme émit donc, dit M. Maury, des sons d'abord

monosyllabiques, dont il associa la production à l'idée de certains

objets déterminés. Ces sons constituèrent les racines primitives de

la langue. Ils fournirent un premier vocabulaire qui fut le fond,

d'abord très pauvre, de chaque idiome respectif. Ces monosyllabes n'exprimaient, dans le principe, que des idées concrètes; mais de

très bonne heure, en vertu de sa faculté de généralisation, l'esprit

humain les appliqua à certains ensembles d'objets, dont ils servirent

alors à représenter la qualité commune la plus frappante. L'on

observe, en effet, que les plus anciennes racines des langues indo-

européennes, parlées par des peuples arrivés de bonne heure à un

certain développement intellectuel, offrent toutes une signification

générale et ne désignent jamais un objet particulier ou individuel;

mais cette idée générale se rapporte constamment à quelque chose

de physique, et le mot qui la rend ne prend un sens abstrait que par

l'effet de la dérivation, par une métaphore, un détournement du sens

primitif. Les monosyllabes qui ont constitué la matière primordiale du

langage, ses premiers rudiments, et dont un grand nombre furent

éliminés par la prédominance d'autres, n'ont pas tardé à être

soumis, dans leur association et leur emploi, à des lois qui s'offrent

en grande partie les mêmes dans tous les idiomes, vu qu'elles

découlent de la constitution de l'intelligence humaine, partout la

même. La phrase est devenue plus complexe, à mesure que la

pensée, dont elle est le miroir, se compliquait. Quand les premières

racines furent arrivées à cette période de sens général et

indéterminé, d'autres racines y furent adjointes pour leur donner un

sens plus spécial.»

 

C'est en vertu de remarques de cette nature, puisées principalement

dans l'observation et l'analyse des idiomes aryens, que Jacob

Grimm s'est cru autorisé à tracer l'esquisse suivante de ce que dut

être l'état primitif du langage: «À son apparition, la langue était

simple, sans procédés artificiels, pleine de la vie et du mouvement

de la jeunesse. Tous les mots étaient courts, monosyllabiques,

formés la plupart de voyelles brèves et de consonnes simples. Les

mots se pressaient et s'aggloméraient dans le discours comme les

brins d'herbe dans le gazon. Tous les concepts découlaient d'une

sensation, d'une intuition claire, constituant déjà une pensée et

devenant le point de départ d'une foule d'autres pensées également

simples. Les rapports qui liaient les mots à la pensée étaient naïfs;

mais ils furent bientôt déparés par l'addition de mots disposés sans

ordre. À chaque pas qu'elle fit, la langue parlée revêtit plus de plénitude et de flexibilité, mais elle se manifestait encore sans

mesure et sans harmonie. La pensée n'avait rien de fixe et d'arrêté;

et voilà pourquoi la langue primitive n'a pu laisser aucun monument

de son existence.»

 

Un premier progrès, qui contenait tous les autres en germe, fut la

création de racines démonstratives ou pronominales, distinctes des

racines prédicatives. Aussi haut que l'on remonte par l'observation

dans les langues, même monosyllabiques et isolantes, on trouve la

distinction de ces deux classes de racines, qui s'agrègent plus ou

moins intimement entre elles et subissent plus ou moins d'altération

par le fait de cette agrégation. La formation première des racines

démonstratives, qui date ainsi d'une période préhistorique du

langage, impossible à atteindre dans sa réalité, et qu'on ne

reconstitue que par induction, est encore tout à fait obscure. Ici elles

paraissent avoir dès le début une existence indépendante et une

origine propre; là, au contraire, il semble qu'on doive y reconnaître

des racines originairement prédicatives, auxquelles on a pris ensuite

l'habitude d'attacher ce sens nouveau.

 

Quoi qu'il en soit, le monosyllabisme isolant a été sûrement la phase

primordiale du langage; et l'emploi des démonstratifs prépara la

création des catégories grammaticales. «De très bonne heure chez

la plupart des langues, dit encore M. Maury, l'habitude se prit

d'agglutiner les racines accessoires avec les racines primitives. Le

résultat se produisit d'autant plus vite, comme l'observe M. F.

Baudry, que la pensée étant fort pauvre, les mêmes formules se

représentaient sans cesse. C'est à cette même époque que

s'effectua ce qu'on peut appeler, la corruption des sons. La racine

principale subsiste encore sans altération, mais sous l'influence de

l'accent tonique qui donne l'unité aux éléments multiples du mot, la

prononciation des accessoires s'obscurcit, s'abrégea et s'altéra, en

même temps que leur signification indépendante s'oubliait. Dès lors

le polysyllabisme se constitua et le langage entra dans sa période

synthétique. Celle-ci présenta plusieurs degrés. D'abord, comme

l'observe M. Max Müller, les accessoires étaient seuls altérés et la

racine principale gardait son intégrité. Puis la racine principale et les accessoires se confondirent par une égale altération dans l'unité du

mot. Ces deux phases constituent, la première, l'état agglutinant, la

seconde, l'état flexionnel ou amalgamant; celui-ci laissant voir les

sutures ou les fissures par où les petites pierres ont été jointes

ensemble, celui-là présentant les mots composés comme faits tout

d'une pièce. Les deux divisions ne sont pas, au reste, nettement

tranchées, et l'on passe de l'une à l'autre par une foule

d'intermédiaires... Une nouvelle évolution amena les idiomes

synthétiques à une forme analytique, dans laquelle les éléments

composants se désagrégèrent, se séparèrent et se coordonnèrent

suivant un ordre logique, né du besoin croissant de clarté. C'est le

moment de l'emploi des prépositions pour indiquer avec plus de

précision les rapports; les cas n'ayant plus d'utilité, on les brouilla, et

l'on finit par les laisser tomber tout à fait; dans la conjugaison,

l'emploi des verbes auxiliaires se substitua aux terminaisons et aux

préfixes qui indiquaient les temps et les personnes.»

 

§ 2.--UNITÉ DU LANGAGE ET DIVERSITÉ DES LANGUES.

 

On vient de le voir, depuis que l'homme a commencé de parler,

c'est-à-dire depuis qu'il a commencé d'exister, les langues des

diverses races ont passé par des modifications innombrables dues à

la marche de l'esprit chez ceux qui les parlaient, dues à des

mélanges, à des influences réciproques d'idiomes les uns sur les

autres. Il est donc impossible de remonter à la langue primitive,

encore plus qu'il n'est impossible de remonter à la race primitive.

Trop de révolutions se sont opérées depuis que l'humanité est sortie

de son berceau.

 

Les langues connues et sur lesquelles peuvent porter les études de

la linguistique, mortes ou vivantes, se présentent formant un certain

nombre de groupes ou de familles, composés chacun d'idiomes

ayant entre eux une parenté dont le degré varie et pouvant se

ramener à une souche originaire commune. Mais par de là la

formation de ces groupes, la science demeure impuissante. Elle est

obligé de les accepter comme foncièrement différents et absolument irréductibles entre eux, impossibles à ramener à une unité

primordiale reconstituable. C'est ce qu'a très bien défini M. Chavée.

«Quand deux langues peuvent-elles être scientifiquement tenues,

dit-il, pour deux créations radicalement séparées? Premièrement:

quand leurs mots simples ou irréductibles à des formes antérieures

n'offrent absolument rien de commun, soit dans leurs étoffes

sonores, soit dans leur constitution syllabique. Secondement: quand

les lois qui président aux premières combinaisons de ces mots

simples diffèrent absolument dans les deux systèmes comparés.»

 

Ce fait de l'existence d'un certain nombre de familles primordiales de

langues absolument irréductibles s'impose d'une manière forcée à

tout linguiste sérieux. Proclamons-le, résolument, il n'y a pas moyen

de s'y soustraire, et il faut savoir l'accepter comme le dernier terme

où s'arrête la science.

 

Sous ce rapport, il est nécessaire de se tenir en garde contre

certaines illusions qui restent encore dans beaucoup d'esprits et qui

proviennent d'une sorte de malentendus, d'une intelligence

imparfaite de la véritable nature de quelques débats encore ouverts

entre les linguistes. Oui, la science n'a pas encore dit son dernier

mot au sujet de la parenté primitive ou de la différence radicale de

toutes les familles de langues. Il est à ce sujet des questions qui ne

sont pas encore résolues. Il y aurait outrecuidance et témérité peu

scientifique à prétendre condamner a priori les travaux, sagement

limités à des questions précises et spéciales, qui peuvent avoir pour

résultat de diminuer le nombre des entités irréductibles dans la

classification des langues, d'établir une parenté et une origine

commune entre certaines familles qui, aujourd'hui encore, paraissent

foncièrement différentes. Les efforts tentés par de fort bons

linguistes, et même de grands esprits, pour établir un lien de

descendance d'une même souche entre les trois grandes familles

des idiomes à flexions ou plutôt entre les langues sémitiques et

'hamitiques, d'une part, les langues aryennes, de l'autre, n'ont

jusqu'à présent conduit à aucun résultat démonstratif et certain. Mais

la continuation de tentatives mieux conduites dans cette voie n'a rien

d'anti-scientifique; en réalité on ne peut tenir actuellement le problème comme résolu, ni dans le sens de la parenté, ni dans celui

de l'irréductibilité. Il en est de même du problème du touranisme de

Bunsen et de M. Max Müller, entendu dans le sens de la possibilité

d'une parenté d'origine entre les idiomes altaïques et les idiomes

dravidiens, de la parenté même qui leur relierait un certain nombre

de dialectes parlés autour du Thibet, et qui par un autre côté

touchent au thibétain monosyllabique, enfin de la possibilité, après

avoir formé de tous ces groupes, actuellement irréductibles, une

seule famille, d'y retrouver un rameau sorti très anciennement de la

souche qui aurait aussi donné naissance aux langues sémitiques et

aryennes. Sur tous ces points, le grand philologue d'Oxford, et ceux

qui ont adopté ses idées, ne sont point parvenus jusqu'à présent à

une démonstration scientifique suffisante et satisfaisante. Leur

théorie reste une hypothèse ingénieuse et brillante, mais en faveur

de laquelle il n'y a que certaines inductions, pas même de

commencement de preuve positive et directe, et contre laquelle, en

revanche, s'élèvent de très sérieuses objections. Elle ne peut

cependant pas être absolument condamnée, et j'admets pour un

instant qu'elle pourra un jour arriver à une démonstration formelle,

ou tout au moins à une probabilité considérable. En sera-t-on venu

pour cela à établir l'unité fondamentale des langues? Non certes; on

aura retrouvé quelques parentés d'abord méconnues, diminué le

nombre des individualités absolument distinctes de la linguistique.

Mais à côté de l'unité que l'on aura ainsi substitué à quelques-unes

de ces individualités, que jusqu'à nouvel ordre on n'est pas encore

parvenu à rapprocher d'une façon acceptable, il restera toujours un

bon nombre de groupes irréductibles, de types essentiellement

distincts, qui défieront à jamais les efforts tentés pour les unifier.

 

En dehors donc des questions nettement délimitées que nous

venons d'indiquer, et où la carrière reste ouverte aux efforts de la

spéculation scientifique, sans que l'on puisse encore prévoir avec

une probabilité sérieuse s'ils seront ou non couronnés de succès,

toute recherche de l'unité primordiale de l'universalité des idiomes

connus dans leur infinie variété, tout essai de reconstitution de la

langue primitive unique de nos premiers pères, doit être banni de la

science. Ce n'est et ne peut être qu'une fantaisie puérile et oiseuse. Quiconque prétend, en linguistique et en histoire, au titre de savant

sérieux doit s'en abstenir, comme en mathématiques de chercher la

solution de la quadrature du cercle. On peut philosopher sur le

problème du langage primitif, l'aborder par les méthodes de l'analyse

psychologique, se rendre même compte, par des inductions tirées

de l'état le plus ancien des langues connues, de ce que devaient

être quelques-uns des caractères généraux de ce langage primitif.

Mais aller au delà, essayer de le reconstituer, d'en retrouver les

racines dans celles des familles de langues qui nous sont connues,

en ramenant ces racines à une unité, ce n'est plus affaire de la

science linguistique. Elle n'a et n'aura jamais aucun moyen sérieux

d'y parvenir, et elle doit s'arrêter où elle rencontre la limite de ses

possibilités, où sa méthode et ses procédés deviennent impuissants

en cessant de rencontrer des éléments solides sur lesquels opérer.

 

La pluralité d'un certain nombre de familles irréductibles de langues

est dans l'état actuel sa conclusion dernière, le terme où elle s'arrête

sans avoir le moyen de pousser plus loin, et suivant toutes les

apparences il en sera toujours ainsi. Acceptons donc ce fait, qui ne

marque, du reste, qu'une limite dans ce que la science peut

atteindre et démontrer, mais qui ne porte pas atteinte à la nécessité

philosophique d'un langage primitif unique, conséquence de l'unité

de l'espèce humaine et de sa descendance d'un seul couple.

 

Il est, en effet, impossible à tout homme de bon sens et à tout

observateur impartial de trouver nécessairement impliquée dans ce

fait la conclusion que prétendent en tirer les linguistes polygénistes.

L'existence de plusieurs familles irréductibles de langues n'emporte

nullement, comme on l'a dit, la pluralité originelle des espèces

humaines qui ont formé ces familles de langues.

 

Et d'abord l'irréductibilité qui existe pour la science peut parfaitement

n'être ici qu'un résultat de l'insuffisance des éléments qu'elle

possède, de la perte irréparable de quelques-uns de ceux dont la

conservation aurait pu la conduire à un tout autre résultat. Il est, en

effet, une chose incontestable pour toutes les écoles de linguistique,

c'est que les langues sont essentiellement variables et périssables. Il en est une autre non moins possible à contester, c'est que nous ne

connaissons pas et que nous ne connaîtrons jamais toutes les

langues mortes, surtout celles de la période primitive et

préhistorique. Or, s'il manque un certain nombre d'anneaux à la

chaîne de la filiation des langues--et il est certain qu'il en manque

beaucoup--il n'y a pas moyen de douter que des rapports qui ont

jadis existé sont à tout jamais perdus pour nous. La science est dans

son rôle quand elle constate qu'elle ne trouve aucune trace de ces

rapports; elle en sortirait si on voulait lui faire dire qu'ils n'ont pas pu

exister.

 

Sir John Lubbock a fait, sur l'origine probable des racines dans les

différentes langues, des observations ingénieuses, aidées de

rapprochements avec les idiomes des sauvages, dont la linguistique

n'a, pendant bien longtemps, pas tenu assez de compte,

observations qui ont une haute valeur et peuvent être tenues comme

ayant fait faire un progrès sérieux à la question. Que l'on s'y reporte

et l'on devra reconnaître que la majorité d'entre elles ne doivent pas

être communes à toutes les familles de langues. Quiconque pense

que le langage n'est pas un fait surnaturel et divin, mais qu'il est

d'invention et de création humaine, ne peut qu'adopter sur ce point

les conclusions du savant anglais. Or, pour peu que ces différences

radicales soient nombreuses--et leur présence s'explique

parfaitement dans la donnée de l'unité primordiale du langage à une

époque à laquelle il ne nous est pas possible de remonter,--pour peu

que ces différences radicales soient nombreuses, elles entraînent

nécessairement l'irréductibilité, sans que celle-ci puisse être

invoquée comme un argument contre la doctrine monogéniste.

 

Ce qu'implique seulement l'irréductibilité d'un certain nombre de

groupes linguistiques, c'est ce qu'implique aussi la profonde

différence des trois ou quatre grands types physiques de l'humanité,

non la pluralité des espèces, mais la formation séparée des races

sorties de l'unité primitive à une très grande distance dans le temps

du commencement de l'histoire positive, c'est que, pour ce qui

touche spécialement aux langues propres à ces races, la séparation

a eu lieu dans un état de civilisation tout à fait rudimentaire et quand le langage en était encore à sa période toute première. Il n'est pas

possible de la placer à un autre moment qu'à l'état monosyllabique

et isolant, avant la naissance de toute grammaire. Mais ceci admis,

le fait de la disparition du langage primordial et de toute trace de

l'unité originelle qui a enfanté la diversité, devient tout simple et

parfaitement naturel. La merveille invraisemblable serait qu'il en fût

autrement. Aucune langue ne peut rester stationnaire; mais dans

cette évolution perpétuelle, la partie conservative du langage, celle

qui résiste le plus aux influences dissolvantes, est la grammaire.

Pour les mots, ils changent et se renouvellent d'autant plus

facilement que la langue est moins avancée. Et chez les peuples

sauvages, où l'écriture n'a pas fixé les mots, ceux-ci se transforment

avec une telle rapidité qu'on cite des missionnaires et des voyageurs

qui sont allés deux fois, à une vingtaine d'années d'intervalle, chez

une même peuplade et qui ne retrouvèrent au second voyage

presque rien de la langue qu'ils avaient apprise au premier. M. Max

Müller a groupé à cette égard un ensemble de faits et d'observations

absolument probant, qui a une importance de premier ordre lorsque

l'on veut se rendre compte du comment de la production d'une

pluralité de types linguistiques irréductibles, dans la donnée de

l'unité de l'espèce humaine.

 

Mais il importe de constater encore une fois ici, pour la formation des

langues comme pour celle des races, que la conciliation entre les

faits observés et la doctrine qu'imposent à la fois le dogme religieux

et la philosophie spiritualiste, n'est naturelle, et même réellement

possible, qu'avec la haute antiquité de l'homme et son progrès

continu depuis un point de départ qui n'est autre que l'état de pur

sauvage. Et cependant ces deux grands faits, qui résultent d'une

façon si éclatante de l'archéologie préhistorique, il est encore un

certain nombre d'esprits timides, parmi les croyants et les

spiritualistes, qui s'effraient de leurs conséquences, faute de savoir

bien les discerner, et qui se refusent même à les admettre, soit par

une interprétation étroite et malentendue des textes bibliques, soit

par pure paresse d'esprit, pour ne pas se donner la peine de

secouer le joug de vieilles idées, pour ne pas dire de vieilles erreurs,

dont ils ont pris l'habitude.

Pour nous, sur la question de l'unité du langage et de la diversité

des langues, nous ne pouvons mieux faire que de nous approprier

les paroles de M. Whitney, l'éminent linguiste américain, qui a mieux

mis que personne en lumière l'impossibilité scientifique de la

réduction et de l'identification des racines de toutes les familles de

langues, comme des lois qui y ont présidé aux premières

combinaisons de ces éléments simples et fondamentaux. «La

linguistique ne peut se porter garant de la diversité des races

humaines. Si nous admettons que les hommes ont créé les premiers

éléments du langage, de même qu'ils en ont fait tous les

développements subséquents, nous sommes forcés de convenir

qu'une période de temps assez longue a dû s'écouler avant qu'ils

aient pu se former une certaine somme de matériaux. Et pendant ce

temps, la race, fût-elle unique, a pu se répandre et se diviser de

façon que les germes primitifs de chaque langue aient été produits

indépendamment dans les unes et dans les autres. Donc,

l'incompétence de la linguistique, pour décider de l'unité ou de la

diversité des races humaines, paraît être complétement et

irrévocablement démontrée.»

 

Personne n'a soutenu avec plus d'énergie et d'habileté la doctrine

polygéniste qu'Agassiz, et sur le terrain des caractères physiques

des races et sur celui de leurs langues. Suivant lui, les hommes ont

été créés par nations, et chacune de celles-ci a reçu, en même

temps que tous ses traits physiques, son langage particulier, éclos

ainsi de toutes pièces et aussi caractéristique que la voix d'une

espèce animale. Il est bon de citer ici ses propres paroles, pour

donner une idée des arguments de l'école dans son plus illustre

représentant. «Qu'on suive sur une carte la distribution

géographique des ours, des chats, des ruminants, des gallinacés ou

de toute autre famille: on prouvera avec tout autant d'évidence que

peuvent le faire pour les langages humains n'importe quelles

recherches philologiques, que le grondement des ours du

Kamtchatka est allié à celui des ours du Thibet, des Indes

Orientales, des Îles de la Sonde, du Népaul, de Syrie, d'Europe, de

Sibérie, des Montagnes Rocheuses et des Andes. Cependant tous

ces ours sont considérés comme des espèces distinctes, n'ayant en aucune façon hérité de la voix les uns des autres. Les différentes

races humaines ne l'ont pas fait davantage. Tout ce qui précède est

encore vrai du caquetage des gallinacés, du cancanage des canards

aussi bien que du chant des grives, qui toutes lancent leurs notes

harmonieuses et gaies, chacune dans son dialecte, lequel n'est ni

l'héritier ni le dérivé d'un autre, bien que toutes chantent en grivien.

Que les philologues étudient ces faits et, s'ils ne sont pas aveugles à

la signification des analogies dans la nature, ils en arriveront eux-

mêmes à douter de la possibilité d'avoir confiance dans les

arguments philologiques employés à prouver la dérivation

génétique.»

 

«Agassiz est logique, et il pousse jusqu'au bout les conséquences

de sa théorie, répond avec un suprême bon sens M. de

Quatrefages. Mais il oublie un grand fait, que l'on peut opposer à lui

et à tous ceux qui, de près ou de loin, se rattachent à cet ordre

d'idées. Jamais une espèce animale n'a échangé sa voix contre

celle d'une espèce voisine. L'ânon allaité par une jument ne

désapprend pas à braire pour apprendre à hennir. Au contraire,

chacun sait bien que le blanc le plus pur, placé dès son bas âge au

milieu des Chinois ou des Australiens, ne parlera que leur langage,

et que la réciproque est également vraie.»

 

Et ce fait capital n'est pas seulement individuel; il s'est étendu à des

nations entières; il a dans l'histoire et dans l'ethnologie autant de

développement que d'importance; il faut lui faire une place de

premier ordre. C'est un point aujourd'hui mis en pleine lumière et qui

a complétement dissipé l'illusion, née d'abord des premiers progrès

de la linguistique, qui faisait de cette science la base de l'ethnologie

et cherchait dans la langue le critérium infaillible de la race. Dans

bien des cas il n'en est rien. L'usage de telle ou telle langue ne

dépend pas si nécessairement de la race à laquelle appartient un

peuple (ce qui serait pourtant fatal dans la théorie des linguistes

polygénistes) qu'il mette le langage au-dessus des contingences

historiques. Il y a, au contraire, des langues imposées par la

conquête, le commerce ou le rayonnement de foyers intellectuels

plus puissants. Un peuple a souvent oublié le langage de ses ancêtres pour prendre celui de ses maîtres ou de ses sujets. Les

exemples abondent à cet égard. Les Juifs avaient cessé de parler

hébreu 600 ans avant Jésus-Christ; la conquête, le voisinage leur

avaient imposé un dialecte araméen. Les Francs ont cessé de parler

leur langue germanique 300 ans après Clovis. Les Silures et Ligures

celtisés des Îles Britanniques ont oublié leur langue primitive pour

les langues gaëliques et kymriques, et plus tard pour l'anglais. Le

grec et le latin se sont propagés chez toute nation, comme langues

de la civilisation ou de la science; on a pu penser un temps qu'il en

serait de même du français. Le russe est aujourd'hui la langue de

millions d'hommes des races altaïque et mongolique. Ceci a même,

dans le temps où l'on se fiait exclusivement aux indices

linguistiques, fait croire à l'anéantissement de races ou de

populations en réalité florissantes. C'est, par exemple, ce qui est

arrivé pour les Canaries. Les descendants des Guanches ayant tous

adopté l'espagnol, on a cru qu'il n'en existait plus, jusqu'au moment

où Sabin Berthelot a démontré qu'ils forment en réalité le fond de la

population dans tout cet archipel.

 

«C'est que, dit M. de Quatrefages, dont nous ne saurions mieux faire

que d'emprunter encore les paroles, la voix animale est un caractère

fondamental, tenant évidemment à la nature de l'être, susceptible de

légères modifications, mais ne pouvant disparaître et se

transmettant intégralement; c'est un caractère d'espèce. La langue

humaine n'a rien de pareil. Elle est essentiellement variable et se

modifie de génération en génération; elle se transforme, elle

emprunte et elle perd; elle est remplacée par une autre; elle est

manifestement sous la dépendance de l'intelligence et du milieu. On

ne peut donc voir en elle qu'un caractère secondaire, un caractère

de race.

 

«Au point de vue linguistique, l'attribut spécifique de l'homme n'est

pas la langue spéciale qu'il emploie; c'est la faculté d'articulation, la

parole, qui lui a permis de créer un premier langage et de le varier à

l'infini, grâce à son intelligence et à sa volonté plus ou moins

impressionnées par une foule de circonstances.» Et c'est ainsi

qu'au-dessus de la diversité des langues nous retrouvons l'unité du langage, conséquence nécessaire de l'unité de l'espèce et de son

origine.

 

«Maintenant, ajouterons-nous avec M. Whitney, prétendre pour

expliquer la variété des langues que le pouvoir de s'exprimer a été

virtuellement différent dans les différentes races; qu'une langue a

contenu, dès l'origine et dans ses matériaux primitifs, un principe

formatif qui ne se trouvait pas dans une autre; que les éléments

employés pour un usage formel étaient formels par nature, et ainsi

de suite, c'est de la pure mythologie.»

 

Le principal facteur de la formation différente et de l'évolution

parallèle des différentes familles de langues, a été l'action libre des

facultés intellectuelles de l'homme, se mouvant dans le cadre de

l'évolution naturelle et logique du progrès de l'entendement humain.

Mais là, comme toujours, la liberté n'a pas été absolue et illimitée;

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