Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) / I. Les origines, les races et les langues

Préface

1881

 

 

DE LA PREMIÈRE ÉDITION

 

(1868)

 

Le fait dominant des cinquante dernières années, dans l'ordre

scientifique, a été certainement la rénovation des études de l'histoire

et surtout la conquête du vieux passé de l'Orient par la critique

moderne, armée du flambeau qui fait pénétrer la lumière jusque

dans les plus obscurs replis de ces annales pendant si longtemps

ensevelies dans l'oubli.

 

Il y a seulement un demi-siècle, on ne connaissait guère de l'ancien

monde que les Romains et les Grecs. Habitués à voir dans ces deux

grands peuples les représentants de la civilisation antique, on

consentait sans peine à ignorer ce qui s'était passé en dehors de la

Grèce et de l'Italie. Il était à peu près convenu qu'on n'entrait dans le

domaine de l'histoire positive que quand on avait mis le pied sur le

sol de l'Europe.

On savait cependant que, dans cette immense contrée qui s'étend

entre le Nil et l'Indus, il y avait eu de grands centres de civilisation,

des monarchies embrassant de vastes territoires et d'innombrables

tribus, des capitales plus étendues que nos capitales modernes de

l'Occident, des palais aussi somptueux que ceux de nos rois; et de

vagues traditions disaient que leurs orgueilleux fondateurs y avaient

retracé la pompeuse histoire de leurs actions. On savait également

que ces vieux peuples de l'Asie avaient laissé des traces puissantes

de leur passage sur la terre. Des débris amoncelés dans le désert et

sur le rivage des fleuves, des temples, des pyramides, des

monuments de toute sorte recouverts d'inscriptions présentant des

caractères étranges, inconnus; tout ce que racontaient les

voyageurs qui avaient visité ces contrées attestait un grand

développement de culture sociale. Mais cette grandeur apparaissait

à travers des ruines ou dans les récits incomplets des historiens

grecs, et dans quelques passages de la Bible. Et comme, dans ce

monde primitif de l'Orient, tout revêt des proportions colossales, on

était naturellement disposé à croire que la fiction occupait une

grande place dans les récits de la Bible et dans les pages

d'Hérodote.

 

Aujourd'hui les choses ont bien changé. Dans toutes ses branches

la science des antiquités a pris un essor qu'elle n'avait pas connu

jusqu'alors, et ses conquêtes ont renouvelé la face de l'histoire.

Après les grandes oeuvres des érudits de la Renaissance, on croyait

connaître à fond la civilisation de la Grèce et de Rome, et pourtant

sur cette civilisation même l'archéologie est venue jeter des lueurs

inattendues. L'étude et l'intelligence véritable des monuments

figurés, l'histoire de l'art, ne datent pour ainsi dire que d'hier.

Winckelmann clôt le e siècle, et c'est celui-ci qu'inaugure

Visconti. Les innombrables vases peints et les monuments de toute

nature qu'ont fourni, que fournissent encore chaque jour les

nécropoles de l'Étrurie, de l'Italie méridionale, de la Sicile, de la

Grèce, de la Cyrénaïque et de la Crimée, constituent un champ

immense, inconnu il y a cinquante ans, et qui a prodigieusement

élargi l'horizon de la science.

Mais ces conquêtes dans le domaine du monde classique ne sont

rien à côté des mondes nouveaux qui se sont tout à coup révélés à

nos yeux; à côté de l'Égypte, ouverte pour la première fois par les

Français, et dont les débris ont rempli les musées de l'Europe, nous

initiant jusqu'aux moindres détails de la civilisation la plus antique du

monde; à côté de l'Assyrie, dont les monuments, découverts aussi

par un Français, sortent du sol où ils sont demeurés enfouis depuis

plus de deux mille ans, et nous font connaître un art, une culture,

dont les témoignages littéraires ne faisaient qu'indiquer l'existence.

Et ce n'est pas tout: voici la Phénicie, dont l'art, l'histoire et la

civilisation, intermédiaires entre l'Égypte et l'Assyrie, se révèlent, et

dont les catacombes commencent à rendre leurs trésors. Voici la

Syrie araméenne qui livre ses vieilles inscriptions et ses souvenirs.

Voici que de hardis explorateurs nous font connaître les vestiges de

tous les peuples divers qui se pressaient en foule sur l'étroit territoire

de l'Asie Mineure: Cypre, avec son écriture étrange, qui cache un

dialecte grec, et les sculptures de ses temples; la Lycie, avec sa

langue particulière, ses inscriptions, ses monnaies, ses grottes

sépulcrales; la Phrygie, avec ses grands bas-reliefs sculptés sur les

rochers et les tombeaux des rois de la famille de Midas. L'Arabie

rend à la science les vieux monuments de ses âges antérieurs à

l'islamisme, les textes gravés du Sinaï et les nombreuses

inscriptions qui remplissent le Yémen. Et comment oublier dans

cette énumération la Perse, avec les souvenirs de ses rois

Achéménides et Sassanides, ou l'Inde, dont l'étude des Vêdas a

renouvelé la connaissance?

 

Mais ce n'est pas seulement le champ à parcourir qui s'est élargi.

Les progrès de la science ont été aussi grands que son domaine est

maintenant étendu. Partout, sur ces routes nouvelles, de vaillants et

heureux pionniers ont planté leurs jalons et fait pénétrer la lumière

au sein des ténèbres. L'Europe achève en notre siècle de prendre

possession définitive du globe. Ce qui se passe dans l'ordre des

événements se passe aussi dans le domaine de l'étude. La science

reprend possession du monde ancien et des âges disparus.

C'est par l'Égypte qu'a commencé cette renaissance des premières

époques des annales de la civilisation. La main de Champollion a

déchiré le voile qui cachait aux yeux la mystérieuse Égypte, illustrant

le nom français par la plus grande découverte de ce siècle. Grâce à

lui, nous savons enfin ce que cachaient jusqu'ici les énigmes des

hiéroglyphes, et nous pouvons désormais nous avancer d'un pas

ferme sur un terrain solide et définitivement conquis, au lieu du sol

trompeur et mal assuré où s'égaraient ceux qui l'ont précédé.

 

La découverte de Champollion a été le point de départ des

recherches savantes, ingénieuses, auxquelles nous devons la

restauration de l'histoire égyptienne. Dans toute l'étendue de la

vallée du Nil, les monuments ont été interrogés, et ils nous ont

raconté les actions des rois qui gouvernèrent l'Égypte depuis les

temps les plus reculés. La science a pénétré dans ces sombres

nécropoles où dormaient les Pharaons, et elle y a retrouvé ces

nombreuses dynasties dont il ne restait de traces que dans les écrits

mutilés du vieux Manéthon. On connaissait à peine, au

commencement de ce siècle, les noms de quelques souverains

séparés les uns des autres par de bien longs intervalles, et ces

noms ne rappelaient qu'un petit nombre d'événements altérés par la

crédulité des voyageurs grecs ou amplifiés par la vanité nationale.

Maintenant nous connaissons à bien peu de chose près toute la

série des monarques qui régnèrent sur l'Égypte pendant plus de

4,000 ans.

 

L'art pharaonique a été apprécié dans ses formes diverses,

architecture, sculpture, peinture, et la loi qui réglait les inspirations

du génie égyptien a été reconnue. La religion a été étudiée dans son

double élément sacerdotal et populaire, et il a été prouvé que, sous

ce symbolisme étrange et désordonné qui consacrait l'adoration des

animaux, il y avait une théologie savante qui embrassait l'univers

entier dans ses conceptions, et au fond de laquelle se retrouvait la

grande idée de l'unité de Dieu. Nous savons aussi à quoi nous en

tenir sur l'état des sciences chez cette nation fameuse. On a fait

passer dans les langues de l'Europe les morceaux les plus

importants de sa littérature, dont le style et l'action rappellent étroitement ceux de la Bible. En un mot, l'Égypte a complètement

reconquis sa place dans l'histoire positive, et nous pouvons

maintenant raconter ses annales d'après les documents originaux et

contemporains, comme nous raconterions celle d'une nation

moderne.

 

La résurrection de l'Assyrie a été, s'il est possible, plus

extraordinaire encore. Ninive et Babylone n'ont pas laissé, comme

Thèbes, des ruines gigantesques à la surface du sol. D'informes

amas de décombres amoncelés en collines, voilà tout ce que les

voyageurs y avaient vu. On pouvait donc croire que les derniers

vestiges de la grande civilisation de la Mésopotamie avaient péri

pour toujours, quand la pioche des ouvriers de M. Botta, puis de

ceux de M. Layard et de M. Loftus, de George Smith et de M.

Rassam, rendit à la lumière les majestueuses sculptures que l'on

peut admirer au Louvre et au Musée Britannique, et les

inappréciables débris des tablettes de terre cuite de la Bibliothèque

Palatine de Ninive, gages certains de découvertes plus brillantes et

plus étendues encore quand les recherches pourront être poussées

dans toutes les parties de l'Assyrie et de la Chaldée.

 

Et maintenant ils revivent sous nos yeux dans les bas-reliefs de

leurs palais, ces rois superbes qui emmenaient des nations entières

en captivité. Voilà ces figures qui nous apparaissent si terribles dans

les récits enflammés des prophètes hébreux. On les a retrouvées,

ces portes où, suivant l'expression de l'un d'eux, les peuples

passaient comme des fleuves. Voilà ces idoles d'un si merveilleux

travail, que leur vue seule corrompait le peuple d'Israël et lui faisait

oublier Yahveh. Voilà, reproduite en mille tableaux divers, la vie des

Assyriens: leurs cérémonies religieuses, leurs usages domestiques,

leurs meubles si précieux, leurs vases si riches; voilà leurs batailles,

les sièges des villes, les machines ébranlant les remparts.

 

D'innombrables inscriptions couvrent les murailles des édifices de

l'Assyrie et ont été exhumées dans les fouilles. Elles sont tracées

avec ces bizarres caractères cunéiformes dont la complication est si

grande qu'elle paraissait à jamais défier la sagacité des interprètes. Mais il n'est pas de mystère philologique qui puisse résister aux

méthodes de la science moderne. L'écriture sacrée de Ninive et de

Babylone a été forcée de livrer ses secrets après celle de l'Égypte.

Les travaux de génie de sir Henry Rawlinson, du docteur Hincks et

de M. Oppert ont donné la clef du système graphique des bords de

l'Euphrate et du Tigre. On lit maintenant, d'après des principes

certains, les annales des rois d'Assyrie et de ceux de Babylone,

gravées sur le marbre ou tracées sur l'argile pour l'instruction de la

postérité. On lit le récit qu'ils ont eux-mêmes donné de leurs

campagnes, de leurs conquêtes, de leurs cruautés. On y déchiffre la

version officielle assyrienne des événements dont la Bible, dans le

Livre des Rois et dans les Prophètes, nous fournit la version juive, et

cette comparaison fait ressortir d'une manière éclatante

l'incomparable véracité du livre saint.

 

La révélation de l'antiquité assyrienne est venue aussi jeter les

lumières les plus précieuses et les moins attendues sur les origines

et la marche de la civilisation. Il était impossible qu'une culture aussi

brillante restât enfermée dans les limites de l'Assyrie, et en effet,

l'influence des arts et de la civilisation assyrienne se propagea au

loin avec les armes des conquérants ninivites.

 

A l'orient et au nord, elle s'étendit sur la Médie et sur la Perse, où, en

se combinant avec le génie si fin et si délicat des Iraniens sous les

Achéménides, elle enfanta les merveilleuses créations de

Persépolis.

 

L'art de la Grèce, dont on avait cherché vainement la source en

Égypte, retrouve ses origines à Ninive. L'influence assyrienne

pénétra dans la Syrie, dans l'Asie Mineure, dans les îles de la

Méditerranée; par les villes grecques du littoral, il s'introduisit au sein

des tribus helléniques. C'est ainsi que les premiers sculpteurs de la

Grèce reçurent les inspirations et les enseignements de l'école des

sculpteurs assyriens, qui parvinrent jusqu'à eux en gagnant de

proche en proche, et prirent pour modèles les oeuvres asiatiques.

De l'Asie Mineure, de la Phénicie et de Carthage, cette tradition

passa, peut-être avec les colons lydiens et plus sûrement par l'influence du commerce maritime, en Italie, où elle servit de base au

développement de la civilisation étrusque, qui fournit à celle de

Rome les éléments de sa primitive grandeur. Et c'est ainsi que

s'expliquent ces monuments, ce luxe, ces richesses des villes de

l'Étrurie, qui excitèrent si longtemps les âpres convoitises des

grossiers enfants de Romulus.

 

Ainsi l'histoire des plus vieux empires du monde, de ceux chez

lesquels la civilisation prit naissance, se trouve désormais accessible

à l'Europe dans les conditions aujourd'hui reconnues comme les

seules garanties d'études historiques sérieuses, c'est-à-dire avec

l'aide et la connaissance des documents originaux. On peut

maintenant apprécier à leur juste valeur les notions confuses et

informes que les écrivains les plus accrédités de l'antiquité classique

nous ont transmises sur ces peuples, dont ils ignoraient les idiomes

et dont la tradition historique était déjà probablement bien altérée

quand ils en recueillaient à l'aveugle quelques rares débris. On peut,

on doit aujourd'hui encore, parler avec respect de l'exactitude avec

laquelle Hérodote a raconté ce que lui ont dit les Égyptiens et les

Perses, avec sympathie du zèle que Diodore de Sicile a montré pour

les recherches de l'érudition. On peut et on doit faire entrer dans

l'enseignement les traits de moeurs qu'ils ont recueillis.

 

Mais reproduire l'ensemble des faits qu'ils racontent et le donner

comme l'enchaînement des événements principaux dans l'histoire

d'Égypte ou d'Assyrie, ce n'est pas donner de cette histoire une idée

sommaire telle qu'elle conviendrait assurément à de jeunes esprits,

c'est en donner une idée absolument fausse. Les récits d'Hérodote

et de Diodore sur l'Égypte et l'Assyrie ne sont pas plus une histoire

réelle que ne le serait, pour notre pays, celle qui supprimerait

l'invasion des barbares, la féodalité, la Renaissance; qui ferait de

Philippe-Auguste le prédécesseur de Charlemagne, de Napoléon le

fils de Louis XIV, et qui expliquerait les embarras financiers de

Philippe le Bel par le contre-coup de la bataille de Pavie.

 

«Et pourtant, comme le disait récemment un savant estimable, M.

Robiou, c'est là qu'en sont encore, avec quelques corrections empruntées à Josèphe, la majorité des livres classiques. Sans doute

il en est qui tiennent compte dans une certaine mesure des progrès

de la science, qui ont éliminé de grossières erreurs. Mais au point où

en sont arrivées les connaissances, quand l'histoire des peuples

orientaux peut être racontée d'une manière suivie et précise, et

fournit des lumières qu'il n'est plus permis d'ignorer sur les origines

de nos arts et de notre civilisation, il ne suffit pas de supprimer

quelques énormités. Il n'y a plus de raison pour laisser de vastes

lacunes, pour oublier des faits du plus haut intérêt, pour conserver, à

côté de rectifications importantes, des erreurs qui faussent

l'ensemble de cet enseignement.»

 

Une réforme complète est donc indispensable à introduire chez nous

dans l'enseignement de l'histoire et dans les livres classiques, en ce

qui touche à la première période de l'histoire ancienne, aux annales

des vieux empires de l'Orient, aux origines de la civilisation. Les

immenses conquêtes de la science doivent passer dans le domaine

de tous, leurs résultats principaux doivent entrer dans cette somme

de connaissances indispensables qu'il n'est permis à personne

d'ignorer, et qui font la base de toute éducation sérieuse. On ne

saurait plus aujourd'hui, sans une ignorance impardonnable, s'en

tenir à l'histoire telle que l'ont écrite le bon Rollin et le peuple de ses

imitateurs. Que dirait-on d'un professeur ou d'un homme du monde

qui parlerait encore des quatre éléments ou des trois parties de

l'univers habité; qui ferait, avec Ptolémée, tourner le soleil autour de

la terre? C'est là qu'en sont aujourd'hui même, au sujet de l'Égypte

et de l'Assyrie, la grande majorité de nos livres d'histoire.

 

La nécessité absolue de la réforme dont nous parlons frappe, du

reste, tous les esprits. Il n'y a pas un des maîtres de la science qui

ne l'ait hautement proclamé et le sentiment commence à en devenir

général. Mais ce qui manque jusqu'à présent pour les sciences

historiques et archéologiques, c'est ce que l'on a produit en foule

depuis quelques années pour les sciences naturelles et ce qui en a

fait pénétrer les notions dans tous les rangs de la société, des livres

de vulgarisation, des manuels. Les résultats du prodigieux

mouvement des études d'antiquités et de philologie orientale depuis cinquante ans n'ont pas été mis suffisamment à la portée du grand

public. Il faut aller les chercher dans des ouvrages spéciaux,

volumineux, coûteux, et que l'appareil d'érudition qui s'y développe

ne rend accessibles qu'à un bien petit nombre. Combien de fois

n'avons-nous pas entendu dans le monde et dans le corps

enseignant les hommes les plus instruits, les meilleurs esprits dire:

Oui, nous savons que l'histoire primitive de l'Orient, cette histoire qui

est le point de départ de toute autre, a été complètement renouvelée

depuis un demi-siècle, qu'elle a changé de face; mais où trouver

réuni, clairement exposé, l'ensemble des faits que la science est

parvenue à reconstituer.

 

C'est cette lacune que nous avons essayé de combler dans le livre

que nous publions aujourd'hui.

 

Sans doute nous ne sommes pas tout à fait le premier à hasarder

cette tentative. Outre M. Henry de Riancey qui, dans son Histoire du

Monde, a donné place à une partie des résultats des recherches

modernes, deux membres distingués de l'Université, M. Guillemin,

recteur de l'Académie de Nancy, et M. Robiou, professeur d'histoire,

ont essayé d'introduire dans l'enseignement public l'histoire véritable

des antiques empires de l'Orient. Ils ont l'un et l'autre publié dans

cette intention des résumés dignes d'estime, qui n'ont pas eu le

retentissement qu'ils méritaient. Ces livres nous ont frayé la voie et

en plus d'un point nous avons suivi leurs traces. Mais, malgré tout

leur mérite, ils ne nous ont point paru répondre complètement aux

besoins. Ils offrent encore de graves lacunes, et, suffisants et utiles

pour les élèves des collèges, ils ne le sont pas pour les gens du

monde et pour les professeurs, auxquels ils ne fournissent pas tous

les moyens de renouveler leur enseignement. On y sent un peu trop

que les auteurs n'ont abordé qu'en partie l'étude directe des

sciences dont ils exposent les résultats, qu'ils n'en connaissent

certaines branches que de seconde main, et pas toujours d'après les

meilleures sources. D'ailleurs, ces livres ont déjà plusieurs années

de date. La science a marché depuis qu'ils ont paru, et maintenant

ils se trouvent en arrière.

Nous croyons pouvoir affirmer que le lecteur trouvera dans notre

livre le résumé complet de l'état des connaissances à l'heure

présente, sauf bien entendu le degré d'imperfection que nul homme-

-et nous moins qu'aucun autre--ne saurait se vanter d'éviter. La

science dont j'y expose les résultats est celle à laquelle un père

illustre, et dont j'essaie de continuer les travaux, m'a formé, qui est le

but et l'occupation de ma vie. Il n'est pas une de ses branches

comprises dans la présente publication à laquelle je n'aie consacré

une étude directe et approfondie.

 

Dans l'histoire de chaque peuple, j'ai pris pour guides les autorités

les plus imposantes, celles dont les jugements font loi dans le

monde savant.

 

Pour ce qui est des Israélites pendant la période des Juges et celles

des Rois, dans tous les cas où le déchiffrement des inscriptions

égyptiennes et assyriennes n'est pas venu apporter des lumières

nouvelles et inattendues, mes guides ont été M. Munk, enlevé

beaucoup trop tôt à ces études bibliques où il était le maître par

excellence dans notre pays, et M. Ewald, dans les écrits duquel tant

d'éclairs de génie et un si profond sentiment de la poésie de l'histoire

brillent au milieu d'idées souvent bizarres et téméraires.

 

Pour l'Égypte je me suis appuyé sur les admirables travaux des

continuateurs de Champollion, de MM. de Rougé et Mariette en

France, Lepsius et Brugsch en Allemagne, Birch en Angleterre. Mais

je me suis surtout servi de la grande Histoire d'Égypte de M.

Brugsch, et encore plus de l'excellent Abrégé composé par M.

Mariette pour les écoles de l'Égypte, véritable chef-d'oeuvre de sens

historique, de clarté dans l'exposition, de méthode prudente et de

concision substantielle. J'ai emprunté à ce dernier livre des pages

entières, surtout en ce qui touche les dynasties de l'Ancien et du

Moyen Empire, car je n'avais rien à ajouter à ce que disait le savant

directeur des fouilles du gouvernement égyptien, et je n'aurais pu

mieux dire.

 

Les écrits de MM. Rawlinson, Hincks et par-dessus tout de M.

Oppert m'ont fourni les éléments nécessaires à la reconstitution des annales de l'Assyrie et de Babylone, dont M. Oppert avait

commencé un tableau d'ensemble, qui demeure malheureusement

inachevé.

 

Notre immortel Eugène Burnouf, M. Spiegel, le commentateur

allemand du Zend-Avesta, Westergaard, M. Oppert, et Mgr de

Harlez, ont été les autorités auxquelles j'ai recouru pour la

connaissance des antiquités, des doctrines et des institutions de la

Perse.

 

Enfin, quant à ce qui est de la Phénicie, les belles études de Movers

ont été naturellement mon point de départ, mais j'en ai complété ou

modifié les résultats à l'aide des écrits de M. le duc de Luynes, de M.

Munk, de M. de Saulcy, de M. le docteur A. Lévy, de Breslau, de M.

Renan et de M. le comte de Vogüé.

 

Le résumé des oeuvres des maîtres de la science, des conquêtes de

l'érudition européenne depuis cinquante ans dans le champ des

antiquités orientales, fait donc le fond de mon livre et en constituera

la véritable valeur. Mais dans ces études, qui sont les miennes

propres, il m'a été impossible, quelque effort que j'aie fait sur moi-

même, de me borner au simple rôle de rapporteur. On trouvera donc

dans ces volumes une part considérable de recherches

personnelles, et même quelques assertions dont je dois assumer

entièrement la responsabilité. Mais j'ai du moins toujours pris soin

d'indiquer ce qui était de mes hypothèses et de mes opinions

personnelles.

 

Un mot encore sur les principes et les idées qu'on verra se refléter à

chaque page de ce livre.

 

Je suis chrétien, et je le proclame hautement. Mais ma foi ne

s'effraie d'aucune des découvertes de la critique, quand elles sont

vraies. Fils soumis de l'Église dans toutes les choses nécessaires, je

n'en revendique qu'avec plus d'ardeur les droits de la liberté

scientifique. Et par cela même que je suis chrétien, je me regarde

comme étant plus complètement dans le sens et dans l'esprit de la

science que ceux qui ont le malheur de ne pas posséder la foi.