Histoire ancienne de l'Orient jusqu'aux guerres médiques (1/6) / I. Les origines, les races et les langues

Chapitre III

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

 

L'ÉCRITURE.

 

§ 1.--LES MARQUES MNÉMONIQUES.

 

L'homme n'eut pas plus tôt acquis les premiers éléments des

connaissances indispensables à son développement intellectuel et

moral, qu'il dut sentir la nécessité d'aider sa mémoire à conserver

les notions qu'il s'était appropriées, et d'acquérir les moyens de

communiquer sa pensée à ses semblables dans des conditions où la

parole ne pouvait être employée. C'est là ce qui constitue l'écriture.

 

Pour réaliser cet objet, deux méthodes pouvaient être employées,

séparément ou ensemble:

 

L'idéographisme ou la peinture des idées;

 

Le phonétisme ou la peinture des sons.

 

À son tour l'idéographisme pouvait user de deux méthodes:

 

La représentation même des objets que l'on voulait désigner, ou

figuration directe;

 

La représentation d'un objet matériel ou d'une figure convenue pour

exprimer une idée qui ne pouvait pas se peindre par une image

directe; c'est ce qu'on désigne par le nom de symbolisme.

 

Le phonétisme présente également deux degrés:

 

Le syllabisme, qui considère dans la parole comme un tout

indivisible, et représente par un seul signe la syllabe, composée d'une articulation ou consonne, muette par elle-même, et d'un son

vocal qui y sert de motion;

 

L'alphabétisme, qui décompose la syllabe et en représente par des

signes distincts la consonne et la voyelle.

 

Par une marche logique et conforme à la nature des choses, ainsi

qu'à l'organisation même de l'esprit humain, tous les systèmes

d'écriture ont commencé par l'idéographisme et ne sont arrivés que

par un progrès graduel au phonétisme. Dans l'emploi du premier

système, ils ont tous débuté par la méthode purement figurative, qui

les a conduits à la méthode symbolique. Dans la peinture des sons,

ils ont traversé l'état du syllabisme avant d'en venir à celui de

l'alphabétisme pur, dernier terme du progrès en ces matières.

 

L'homme recourut d'abord à des procédés très imparfaits, propres

seulement à éveiller la pensée du fait dont il voulait perpétuer le

souvenir; il en associa l'idée à des objets physiques observés ou

fabriqués par lui. Quand il eut quelque peu grandi en intelligence,

l'un des moyens mnémoniques les plus naturels qui s'offrirent à lui

fut d'exécuter une image plus ou moins exacte de ce qu'il avait vu ou

pensé, et cette représentation figurée, taillée dans une substance

suffisamment résistante ou tracée sur une surface qui se prêtait au

dessin, servit non seulement à se rappeler ce qu'on craignait

d'oublier, mais encore à en transmettre la connaissance à autrui.

Toutefois, dans l'enfance de l'humanité, la main était encore

maladroite et inexpérimentée. Souvent elle ne pouvait même pas

s'essayer à des ébauches grossières; certaines races semblent

avoir été totalement incapables d'un pareil travail. Bien des

populations sauvages se bornèrent à entailler une matière dure, à y

faire des marques de diverses formes, auxquelles elles attachaient

les notions qu'il s'agissait de transmettre. On incisait l'écorce des

arbres, la pierre, l'os, on gravait sur des planchettes, on dessinait sur

des peaux ou de larges feuilles sèches les signes conventionnels

qu'on avait adoptés; ces signes étaient généralement peu

compliqués.

Tels étaient les khé-mou, bâtonnets entaillés d'une manière

convenue, que, d'après les écrivains chinois, les chefs tartares,

avant l'introduction de l'alphabet d'origine syriaque adopté d'abord

par les Ouigours, faisaient circuler dans leurs hordes, lorsqu'ils

voulaient entreprendre une expédition, pour indiquer le nombre

d'hommes et de chevaux que devait fournir chaque campement.

Avant de se servir de la forme d'écriture alphabétique à laquelle on a

donné le nom de runes, les peuples germaniques et scandinaves

employaient un système analogue, dont l'usage a laissé des

vestiges très manifestes dans le langage de ces peuples. C'est ainsi

que pour désigner les lettres, les signes de l'écriture, on se sert

encore aujourd'hui en allemand du mot buchstaben, dont le sens

primitif est celui de «bâtons,» parce que des bâtonnets entaillés

servirent d'abord aux Germains de moyens pour se communiquer

leurs idées. Chez les Scandinaves, l'expression parallèle bok-stafir

désigne encore la baguette sur laquelle on grave des signes

mystérieux. Ceci rappelle ce que dit Tacite des Germains, lesquels

faisaient des marques aux fragments d'une branche d'arbre fruitier

qu'ils avaient coupée, et se servaient des morceaux ainsi marqués

pour la divination. C'est à cet usage primitif des peuples germano-

scandinaves qu'Eustathe fait bien évidemment allusion, quand il dit,

d'après quelque auteur aujourd'hui perdu: «Les anciens, à la

manière des Égyptiens, dessinaient comme des hiéroglyphes des

animaux et d'autres figures, pour indiquer ce qu'ils voulaient dire, de

même que plus tard quelques-uns des Scythes marquaient ce qu'ils

voulaient dire en traçant ou en gravant sur des planchettes de bois

certaines images ou des entailles linéaires de différentes sortes.»

 

Il faut remonter bien haut dans la vie de l'humanité pour trouver les

premiers vestiges de semblables usages. Parmi les objets

découverts par Lartet dans la célèbre grotte sépulcrale d'Aurignac,

appartenant à la période quaternaire et à la fin de l'âge du

mammouth, on remarque une lame de bois de renne, «présentant,

sur l'une de ses faces planes, de nombreuses raies transversales,

également distancées, avec une lacune d'interruption qui les divise

en deux séries; sur chacun des bords latéraux de ce morceau ont

été entaillées de champ d'autres séries d'encoches plus profondes et régulièrement espacées. On serait tenté, dit Lartet de voir là des

signes de numération exprimant des valeurs diverses ou

s'appliquant à des objets distincts.» Il y a, comme on le voit par la

description, identité complète entre cet objet sorti des mains des

hommes qui habitaient notre pays en même temps que l'elephas

primigenius, le rhinoceros tichorhinus et l'ursus spelæus, et les khé-

mou des Tartares, tels que les décrivent les auteurs chinois, ou les

planchettes qu'Eustathe signale chez les Scythes. On a trouvé

également des pièces toutes semblables dans l'ossuaire de Cro-

Magnon et dans la station renommée de Laugerie-Basse.

 

1D'après la Conférence du docteur Broca sur les troglodytes de la

Vésère.

 

1D'après le Magasin pittoresque.

 

Un autre système, offrant avec celui-ci une grande analogie et

destiné au même objet, fut celui des quippos ou cordelettes nouées

des Péruviens, au temps de la monarchie des Incas. C'était un

moyen mnémonique venant en aide aux poésies transmises par une

tradition purement orale dans la mémoire des amautas ou «lettrés,»

pour conserver le souvenir des principaux événements historiques.

Les quippos péruviens, par les ressources qu'offraient la variété des

couleurs des cordelettes, leur ordre, le changement du nombre et de

la disposition des noeuds, permettaient d'exprimer ou plutôt de

rappeler à la mémoire un beaucoup plus grand nombre d'idées que

les bâtonnets entaillés des Tartares, et surtout, Garci Lasso de la

Vega et Calancha nous l'attestent, fournissaient les éléments d'une

notation numérale fort avancée. Cependant on n'aurait pu écrire,

nous ne disons pas un livre, mais une phrase entière, au moyen des

quippos. Ce n'était par le fait, qu'un perfectionnement du procédé si

naturel qu'emploient beaucoup d'hommes, en faisant des noeuds de

diverses façons au coin de leur mouchoir, pour venir en aide à leur

mémoire et se rappeler à temps certaines choses qu'ils craindraient

d'oublier autrement.

 

Suivant la tradition chinoise, les premiers habitants des bords du

Hoang-Ho, avant l'invention de l'écriture proprement dite, se servaient, eux aussi, de cordelettes nouées à des bâtons comme

instruments de mnémonique et de communication de certaines

idées. Ce procédé est encore usité chez les Miao-tseu, barbares des

montagnes du sud-ouest de la Chine. Les bâtons noueux attachés à

des cordes paraissent, dans les origines de la civilisation chinoise,

avoir été le point de départ de ces mystérieux diagrammes dont on

faisait remonter l'invention au légendaire empereur Fouh-Hi, et dont

il est traité dans le Yih-King, un des livres sacrés du Céleste Empire.

 

Rapprochons encore la pratique des colliers mnémoniques des

tribus de Peaux-Rouges de l'Amérique du Nord, appelés gaionné,

garthoua ou garsuenda, lesquels empruntent un sens à la différence

des grains qui les composent. Dans certains endroits on a remarqué,

parmi les alluvions quaternaires, à côté d'armes de pierre de travail

humain et de cailloux perforés pour former des grains de colliers ou

de bracelets et servir de parures, des groupes d'autres cailloux

remarquables par leurs formes bizarres, leurs couleurs variées,

certains hasards de cassure. Ces groupes ont été formés

intentionnellement par la main de l'homme, on n'en saurait douter

quand on les trouve en place, et d'un autre côté les cailloux qui les

composent n'ont été utilisés ni comme instruments ni comme

parures. Tout semble donc indiquer qu'on a là les vestiges d'un

procédé mnémonique analogue aux colliers des Peaux-Rouges,

qu'auraient pratiqué les hommes de l'âge quaternaire. Ce qui le

confirme, c'est qu'avant l'invention des quippos, les Péruviens de

l'époque anté-incasique employaient de même des cailloux ou des

grains de maïs de diverses couleurs.

 

Mais ces différents procédés rudimentaires, monuments des

premiers efforts de l'homme pour fixer matériellement ses pensées

et les communiquer à travers la distance, là où ne peut plus

atteindre sa voix, ne peuvent être considérés comme constituant de

véritables systèmes d'écriture. Nulle part ils n'ont été susceptibles

d'un certain progrès, même chez les Péruviens, où la civilisation

était pourtant fort avancée et où l'esprit ingénieux de la nation avait

porté un procédé de ce genre jusqu'au dernier degré de

perfectionnement auquel sa nature même pouvait permettre de le conduire. Nulle part ils ne se sont élevés d'une méthode purement

mnémonique, convenue entre un petit nombre d'individus, et dont la

clef se conservait par tradition, jusqu'à une véritable peinture d'idées

ou de sons.

 

Il n'y a, à proprement parler, d'écriture que là où il y a dessin de

caractères gravés ou peints, qui représentent à tous les mêmes

idées ou les mêmes sons. Or, tous les systèmes connus qui rentrent

dans ces conditions ont à leur point de départ l'hiéroglyphisme, c'est-

à-dire la représentation d'images empruntées au monde matériel.

 

§ 2.--LA PICTOGRAPHIE.

 

La représentation figurée des objets se prêtait bien mieux que les

grossiers procédés que nous venons de passer en revue, à traduire

la pensée; elle en assurait mieux la transmission. Aussi la plupart

des tribus sauvages douées de quelque aptitude à dessiner y ont-

elles eu recours. On a rencontré chez une foule de tribus sauvages

ou quasi sauvages de ces images qui décèlent plus ou moins le

sentiment des formes. Elles n'ont point été simplement le produit de

l'instinct d'imitation qui caractérise notre espèce; l'objet en était

surtout de relater certains événements et certaines idées. Il n'y a pas

un siècle que la plupart des Indiens de l'Amérique du Nord avaient

l'habitude d'exécuter des peintures représentant d'une façon plus ou

moins abrégée leurs expéditions guerrières, leurs chasses, leurs

pêches, leurs migrations, et à l'aide desquelles ils se rappelaient les

phénomènes qui les avaient frappés, les aventures où ils avaient été

engagés. Ces peintures ressemblent généralement, à s'y

méprendre, aux dessins que nous barbouillons dans notre enfance.

Les progrès de ce mode d'expression de la pensée se sont

confondus avec ceux de l'art; mais les races qui n'ont pas connu

d'autre écriture ne poussèrent pas bien loin l'imitation des formes de

la nature. Quelques populations atteignirent pourtant à un degré

assez remarquable d'habileté dans la pratique de cette méthode,

que l'on a pris l'habitude plus ou moins heureuse de désigner par le

mot hybride de pictographie.

1D'après l'ouvrage de sir John Lubbock sur Les Origines de la

civilisation.

 

1D'après les Reliquæ aquitanicæ de Lartet et Christy.

 

Lorsqu'en 1519, le jour de Pâques, Fernand Cortez eut pour la

première fois une entrevue avec un envoyé du roi de Mexico, il

trouva celui-ci accompagné d'indigènes qui, réunis en sa présence,

se mirent immédiatement à peindre sur des bandes d'étoffe de coton

ou d'agave tout ce qui frappait pour la première fois leurs regards,

les navires, les soldats armés d'arquebuses, les chevaux, etc. Des

images qu'ils en firent, les artistes mexicains composèrent des

tableaux qui étonnaient et charmaient l'aventurier espagnol. Et

comme celui-ci leur demandait dans quelle intention ils exécutaient

ces peintures, ils expliquèrent que c'était pour les porter à

Montézuma et lui faire connaître les étrangers qui avaient abordé

dans ses États. Alors, en vue de donner au monarque mexicain une

plus haute idée des forces des conquistadores, Cortez fit

manoeuvrer ses fantassins et ses cavaliers, décharger sa

mousqueterie et tirer ses canons; et les peintres de reprendre leurs

pinceaux et de tracer sur leurs bandes d'étoffe les exercices si

nouveaux pour eux dont ils étaient témoins. Ils s'acquittèrent de leur

tâche avec une telle fidélité de reproduction que les Espagnols s'en

émerveillèrent.

 

Dans cet exemple la pictographie rentre plutôt dans les données de

l'art proprement dit que dans celles de l'écriture. Elle se compose de

représentations directement figuratives offrant une suite de scènes

où se déroulent sous les yeux les épisodes successifs d'une histoire.

C'est ainsi que procèdent les Esquimaux, remarquables par leur

singulière habileté de main pour ce genre de travail, dans les

dessins figurés et significatifs qu'ils gravent sur leurs armes et leurs

instruments, et qui représentent en général les exploits, les

aventures du possesseur ou de sa famille. Les représentations

grossièrement sculptées dans les âges préhistoriques sur quelques

rochers de la Scandinavie et sur ceux des alentours du lac des

Meraviglie, dans les Alpes niçoises, ont tout à fait le même caractère. On pourra en juger par le spécimen que nous

reproduisons ici. Ces figures, gravées sur un rocher à Skebbervall

dans le Bohuslän, en Suède, étaient manifestement destinées à

commémorer un débarquement d'aventuriers venus par mer, qui

avait triomphé de la résistance des indigènes et enlevé leurs

troupeaux.

 

Nous avons parlé plus haut des dessins exécutés sur différents

objets d'os et de corne de renne par les troglodytes du Périgord à la

fin des temps quaternaires. Il en est quelques-uns dans le nombre

qui ont manifestement le caractère d'une véritable pictographie

significative. Tel est le cas de celui que nous reproduisons pour la

seconde fois en regard de cette page et qui provient de la grotte de

la Madeleine. Ce n'est évidemment pas sans une intention voulue et

calculée qu'ont été groupées les figures si diverses qui sont réunies

sur ce morceau de bois de renne. Par leur succession et leur

réunion, elles exprimaient un sens, elles rappelaient une histoire,

non plus par sa représentation directe, mais sous une forme

abrégée et sommaire, où nous pouvons saisir la transformation qui

conduisit la pictographie à devenir de plus en plus une écriture à

proprement parler.

 

1D'après la Revue archéologique.

 

En effet, dans ces images avant tout mnémoniques, l'observation

d'une grande exactitude dans les détails, d'une précision rigoureuse

dans la reproduction de la réalité, aurait nui le plus souvent à la

rapidité de l'exécution, et, dans le plus grand nombre des cas aurait

été tout à fait impossible. Comme c'était uniquement en vue de

parler à l'esprit et d'aider la mémoire que l'on recourait à de

semblables dessins, on prit l'habitude d'abréger le tracé, de réduire

les figures à ce qui était strictement nécessaire pour en comprendre

le sens. On adopta des indications conventionnelles qui

dispensèrent de beaucoup de détails. Dans cette peinture

idéographique, on recourut aux mêmes tropes, aux mêmes figures

de pensée dont nous nous servons dans le discours, la synecdoche,

la métonymie, la métaphore. On représenta la partie pour le tout, la cause pour l'effet, l'effet pour la cause, l'instrument pour l'ouvrage

produit, l'attribut pour la chose même. Ce qu'une image matérielle

n'aurait pu peindre directement, on l'exprima au moyen de figures

qui en suggéraient la notion par voie de comparaison ou d'analogie.

 

Quelques exemples, empruntés aux Peaux-Rouges de l'Amérique

du Nord, feront comprendre ce stage de la pictographie.

 

Voici, à la page en regard de celle-ci, le fac-similé d'une pétition

présentée par des Indiens au Président des États-Unis pour

réclamer la possession de certains lacs, 8, situés dans le voisinage

du lac Supérieur, 10. La figure n° 1 représente le principal chef

pétitionnaire par l'image d'une grue, totem ou animal symbolique de

son clan; les animaux qui suivent sont les totems de ses

copétitionnaires. Leurs yeux sont tous reliés aux siens pour exprimer

l'unité de vues; leur coeur au sien pour indiquer l'unité de

sentiments. L'oeil de la grue, symbole du chef principal, est en outre

le point de départ d'une ligne qui se dirige vers le Président et d'une

autre qui va rejoindre les lacs, 8.

 

Le document pictographique que nous reproduisons après (p. 408),

contient la biographie de Wingemund, fameux chef des Delawares.

La figure n° 1 dénote qu'il appartenait à la plus ancienne tribu de

cette nation qui a la tortue pour symbole; 2 est son totem personnel;

en 3, le soleil et les dix lignes tracées au-dessous indiquent dix

expéditions guerrières auxquelles il a pris part. Les figures à la

gauche du dessin indiquent les résultats qu'il a obtenus dans

chacune de ses expéditions; les hommes, 5 et 7, y sont distingués

des femmes, 4 et 6; les prisonniers qu'il a emmenés vivants sont

pourvus d'une tête, 6 et 7; les ennemis qu'il a tués n'ont plus de tête,

4 et 5. Les figures au centre représentent trois forts qu'il a attaqués:

8, un fort sur le lac Érié; 9, le fort de Détroit; 10, le fort Pitt, au

confluent de l'Alleghany et du Monongahela. Les lignes penchées

notent le nombre de guerriers auxquels commandait Wingemund.

 

1 D'après le livre de sir John Lubbock sur Les origines de la

civilisation.

Enfin nous donnons encore la représentation de deux de ces

planches décorées de symboles (adjedatig) que l'on dresse comme

des stèles sur la tombe des personnages considérables. Toutes

deux sont celles de chefs renommés, enterrés sur les bords du lac

Supérieur. On ne connaît pas exactement l'interprétation de toutes

les figures qu'elles portent. Notons cependant que le totem du clan

du chef, la grue pour l'un et le renne pour l'autre, est placé à la partie

supérieure de l'une et de l'autre planche, et que sa position

renversée dénote la mort. Les marques numérales, accompagnant

le totem, veulent dire que le premier des guerriers, celui à la grue, a

pris part à trois traités de paix (marques de gauche) et à six batailles

(marques de droite), que le second, celui au renne, a commandé

sept expéditions (marques de gauche) et figuré dans neuf batailles

(marques de droite). En outre, pour ce dernier, les trois traits

verticaux au-dessous de son totem rappellent trois blessures reçues

à l'ennemi, et la tête d'élan un combat terrible qu'il soutint contre un

animal de cette espèce.

 

1D'après Schoolcraft, Indian tribes of North-America.

 

Que l'on mette maintenant en regard de ces planches tumulaires

des Peaux-Rouges de l'Amérique du Nord, les signes grossièrement

gravés à l'âge de la pierre polie sur une des dalles formant la paroi

de la chambre intérieure du grand tumulus du Mané-Lud à

Locmariaker, dans le département du Morbihan, et il ne sera pas

possible de douter que nous n'ayons dans ce dernier cas une

épitaphe pictographique analogue, dont la clef est aujourd'hui

perdue, mais dont la nature est certaine. Cet exemple nous justifiera

pleinement d'avoir été chercher, dans les usages des sauvages

modernes, l'explication des faits qui se produisirent dans les

premiers âges chez les races mêmes qui surent parvenir le plus tôt à

un haut degré de civilisation. Il y a là des faits, tenant au génie

propre et à la nature essentielle de l'homme, qui ont dû se

développer partout parallèlement, en dépit des différences de races.

Et le point où s'est marquée cette différence d'aptitude des races n'a

pas été tant la manifestation des premiers essais rudimentaires de

pictographie mnémonique que le progrès nouveau qui, chez un petit nombre de peuples seulement, devait en faire sortir l'invention

féconde de l'écriture.

 

1D'après la Revue archéologique.

 

Pour achever de montrer que la pictographie a été foncièrement la

même chez toutes les races et dans toutes les parties du monde, et

cela spontanément, sans qu'il soit possible d'admettre transmission

de l'un à l'autre entre les peuples dont nous comparons les

monuments, il suffira, après avoir produit des spécimens de la

pictographie des Indiens de l'Amérique du Nord et de celle des

habitants de notre pays aux deux époques archéolithique et

néolithique, d'en joindre ici un de celle des habitants primitifs de la

Sibérie. Ce sont les signes péniblement gravés sur un rocher voisin

de l'embouchure du ruisseau Smolank dans l'Irtysch. L'analogie avec

le tableau biographique d'un chef des Delawares, donné tout à

l'heure, est frappante. Nous avons de même ici, à côté de signes

dont la signification nous échappe, des indications de nombres de

guerriers, de campements ou de villages attaqués, de marches et de

contremarches militaires, notées par des flèches placées dans des

directions diverses, d'ennemis tués et faits prisonniers. C'est encore

toute une histoire de guerre retracée sous une forme grossièrement

symbolique.

 

1 D'après Spassky, Inscriptiones Sibiricæ.

 

1 D'après sir John Lubbock.

 

«L'écriture pictographique et figurative, dit M. Maury, ne fut pas

seulement tracée sur les rochers et sur le tronc des arbres; elle ne

fut point uniquement employée à la composition de quelques courtes

inscriptions. Elle servit, comme l'attestent les monuments de l'Égypte

et de l'Amérique centrale, à décorer les édifices qu'elle faisait ainsi

parler à la postérité. Mais il fallait pouvoir transporter partout où il

était nécessaire ces images écrites. L'homme avait besoin

d'emporter avec lui sa mnémonique. Il prépara des peaux, des

étoffes, des substances légères et faciles à se procurer, sur lesquelles il grava, il peignit des successions de figures, et il eut de

la sorte de véritables livres. La pensée put dès lors circuler ou se

garder comme un trésor. Certaines tribus sauvages, pour la rendre

plus expressive, allèrent jusqu'à se servir de leur propre corps

comme de papier, et chez diverses populations polynésiennes les

dessins du tatouage, qui s'enrichissait à chaque époque principale

de la vie, étaient une véritable écriture. Aussi un savant allemand, M.

H. Wuttke, à qui l'on doit une intéressante histoire de l'écriture, a-t-il

avec raison consacré tout un chapitre au tatouage.» Chez les Maoris

de la Nouvelle-Zélande, il n'y avait pas un chef qui ne sût dessiner

un fac-similé du tatouage de sa face. Ce dessin, qu'ils nommaient

amoco, était pour chacun une marque personnelle et significative,

une signature en quelque sorte. Les dessins compliqués que l'on a

trouvés gravés sur les dalles formant les parois de certaines allées

couvertes funéraires de l'époque de la pierre polie, par exemple de

celle de Gavr'Innis dans le Morbihan, présentent toutes les

apparences de dessins de tatouages. Ce sont de véritables amocos

qui servaient à désigner le guerrier dont le corps était déposé dans

l'ossuaire commun, devant la dalle où l'on traçait ces signes.

 

Naturellement la plupart des monuments de la pictographie primitive

et préhistorique ont disparu, surtout chez les peuples qui ont su de

très bonne heure s'élever au-dessus de ce procédé encore si

imparfait et si rudimentaire de fixation et de transmission de la

pensée, et en faire sortir une véritable écriture. C'est pour cela que

nous avons dû aller en chercher les exemples chez d'autres nations,

qui ne l'ont point dépassé. Mais toutes les écritures hiéroglyphiques

impliquent nécessairement à leurs premiers débuts l'emploi d'une

simple pictographie, qui les a engendrées.

 

§ 2.--LES ÉCRITURES HIÉROGLYPHIQUES.

 

À l'état rudimentaire de pictographie, l'hiéroglyphisme ne constitue

réellement pas encore une véritable écriture. Il ne le devient à

proprement parler que lorsqu'à la peinture des idées il joint la

peinture des sons. Pour élever l'hiéroglyphisme pictographique à ce nouveau point de développement, il fallait un progrès à la fois dans

les idées et dans les besoins de relations sociales plus grand que ne

le comporte la vie sauvage. La plupart des peuples ne sont point

parvenus spontanément à ce degré de civilisation qui pouvait donner

naissance à l'écriture; ils y ont été initiés par d'autres peuples qui les

avaient précédés dans cette voie, et ils ont reçu de leurs instituteurs

l'écriture toute formée, avec la notion des autres arts les plus

essentiels. Aussi, lorsqu'on remonte aux origines, toutes les

écritures connues se ramènent-elles à un très petit nombre de

systèmes, tous hiéroglyphiques au début, qui paraissent avoir pris

naissance d'une manière absolument indépendante les uns des

autres 152.

 

Note 152: (retour) Sur ces différents systèmes graphiques, leur

mécanisme et leurs caractères essentiels, voy. L. de Rosny, Les

écritures figuratives et hiéroglyphiques e , 2 édit., Paris, 1870; H.

Wuttke, Geschichte der Schrift; A. Mauvy, Les origines de

l'écriture er , dans la Revue des Deux-Mondes , 1 septembre 1875;

et l'Introduction de mon Essai sur la propagation de l'alphabet

phénicien dans l'ancien monde, Paris, 1872.

 

Ce sont:

 

1° Les hiéroglyphes égyptiens;

 

2° L'écriture chinoise;

 

3° L'écriture cunéiforme anarienne;

 

4° Les hiéroglyphes 'hittites, qui du nord de la Syrie ont rayonné

dans une haute antiquité sur une portion de l'Asie Mineure;

 

5° Les hiéroglyphes mexicains;

 

6° L'écriture calculiforme ou katouns des Mayas du Yucatan.

 

Ces différents systèmes, au nombre de six, tout en restant

essentiellement idéographiques, sont parvenus au phonétisme.

Mais, on admettant ce nouveau principe, ils ne l'ont pas poussé jusqu'au même degré de développement. Chacun d'eux s'est

immobilisé et comme cristallisé dans une phase différente des

progrès du phonétisme, circonstance précieuse et vraiment

providentielle, qui permet à la science de suivre toutes les étapes

par lesquelles l'art d'écrire a passé pour arriver de la peinture des

idées à la peinture exclusive des sons, de l'idéographisme à

l'alphabétisme pur, terme suprême de son progrès.

 

1 Sculpté sur un rocher à Ibriz, dans l'ancienne Lycaonie. D'après les

Transactions of the Society of Biblical Archæology.

 

Les systèmes fondamentaux d'écriture originairement

hiéroglyphique, que nous venons d'énumérer, ne sont pas, du reste,

encore connus d'une manière également complète. Il en est deux

dont l'imperfection des notions que l'on possède, dans l'état actuel

de la science, ne nous permettra pas de tirer parti pour y puiser des

renseignements sur cette marche du progrès graduel des écritures

vers la clarté et la simplification. Ce sont les hiéroglyphes 'hittites,

dont on n'a jusqu'ici qu'un petit nombre de monuments et dont le

déchiffrement est encore à faire. Il n'y a que peu de temps qu'on en

connaît l'existence et que l'on a commencé à s'en occuper, et aucun

progrès décisif n'a commencé à soulever le voile mystérieux qui

cache leur signification. C'est tout au plus si les ingénieuses

recherches de M. Sayce sont parvenues à déterminer la valeur de

deux ou trois signes d'idées, comme celui de «roi» et celui de

«pays.» On n'a jusqu'à présent aucune donnée sur la part que peut

y tenir le phonétisme et sur la question de savoir s'il est syllabique

ou alphabétique, bien que la première hypothèse paraisse la plus

probable. Non moins mystérieuse est l'écriture des Mayas du

Yucatan, quoique l'on sache à son sujet d'une manière positive, par

le témoignage infiniment précieux de Diego de Landa, que ce

système graphique était parvenu à un degré de perfectionnement

très analogue à celui des hiéroglyphes égyptiens, qu'il admettait de

même un élément alphabétique de peinture des sons. Il subsiste, de

l'écriture calculiforme de l'Amérique centrale, des manuscrits et de

très nombreuses inscriptions, dont malheureusement jusqu'ici les

copies sont peu certaines et peu dignes de foi. Malgré ces ressources d'étude, on n'a fait pendant bien longtemps aucun

progrès sérieux dans la voie de son explication. Tout récemment, la

sagacité pénétrante de M. Léon de Rosny est parvenue enfin à

poser quelques jalons de déchiffrement, et a donné pour la première

fois un caractère réellement scientifique aux recherches sur la

signification des hiéroglyphes spéciaux du Yucatan. Mais si les

résultats obtenus paraissent cette fois solides, ils se réduisent

encore à trop peu de chose pour que nous avons pu les faire figurer

ici.

 

1 Spécimen de l'écriture calculiforme des Mayas. Le manuscrit de Dresde

paraît être un calendrier de fêtes religieuses.

 

1D'après la Grammaire hiéroglyphique de Champollion.

 

Remarquons, du reste, que toutes les écritures d'origine

hiéroglyphique qui combinent le phonétisme et l'alphabétisme, après

avoir commencé par être figuratives, c'est-à-dire par se composer

d'images d'hommes, d'animaux, de plantes, d'objets naturels ou

manufacturés, etc., ont subi, par l'effet de l'usage, une

transformation inévitable, qui leur a donné un autre aspect et un

autre caractère. À force d'être tracées rapidement et abrégées, les

figures s'altérèrent dans leurs formes et finirent par ne plus offrir que

des signes conventionnels, où il était souvent bien difficile de

reconnaître le type originel. Le fait s'observe déjà quelquefois dans

les peintures mexicaines, mais il se produisit sur une bien plus

grande échelle en Égypte, où l'écriture hiéroglyphique était usitée

depuis un temps immémorial. On y substitua, pour le besoin

journalier, une véritable tachygraphie, qu'on trouve employée

spécialement sur les papyrus, et que les égyptologues nomment

écriture hiératique (voy. les clichés des pages 436 et 437). Plus tard

même on en imagina une plus cursive encore, reposant sur un

système à certains égards plus avancé; c'est celle qu'on appelle

démotique, parce qu'elle fut en usage aux derniers temps des

Pharaons et sous les Ptolémées chez presque toute la population

égyptienne (voy. le cliché de la page 439). En Chine, les images

grossièrement tracées furent aussi promptement défigurées, et elles ne présentèrent plus qu'un ensemble de traits que le scribe exécuta

avec le pinceau, et dont l'assemblage ne garde, la plupart du temps,

aucune ressemblance avec les figures dont elles sont cependant

l'altération. Dans les écritures cursives employées chez les Chinois,

les signes se sont corrompus davantage, et n'ont affecté que des

formes toutes conventionnelles (voyez les figures des p. 428 et 429).

Parvenue à ce point, l'écriture figurative cesse d'être une peinture

pour devenir une sêmeiographie, c'est-à-dire un assemblage de

caractères représentant des idées et constituant ce que l'on appelle

des idéogrammes. L'écriture cunéiforme anarienne, qui comprend

divers systèmes, contient une foule de signes de cette nature. Les

traits offrant l'aspect de têtes de flèches ou de clous y forment par

leur groupement, varié à l'infini, de véritables caractères. Ces

groupes cunéiformes, comme les plus anciens caractères chinois,

reproduisaient grossièrement à l'origine la configuration des objets;

mais les images se sont ensuite si fort altérées, qu'à de rares

exceptions près on ne peut plus remonter aux prototypes

iconographiques. On n'est en présence que de signes ayant un

caractère purement mnémonique et dont un grand nombre affectent

une valeur phonétique. La méthode sêmeiographique n'évinça pas,

d'ailleurs, les symboles, les emblèmes, les images combinées; elle

ne fit qu'en altérer l'aspect d'une manière à peu près complète. On

retrouve dans l'hiératique égyptien, comme dans l'écriture chinoise

actuelle, comme dans le cunéiforme assyrien, la même proportion

d'idéogrammes originairement figuratifs ou symboliques que dans

les écritures qui ont gardé leur ancien aspect hiéroglyphique et où

les images sont demeurées reconnaissables.

 

Quelquefois aussi, comme en Égypte, l'hiéroglyphisme figuratif est

demeuré en usage, comme écriture décorative et monumentale,

parallèlement aux tachygraphies sêmeiographiques sorties de son

altération. Dans ce cas, l'hiéroglyphisme figuratif, quelques progrès

qu'il ait consommés comme instrument d'expression de la pensée

par la peinture simultanée des idées et des sons, garde encore tant

de son essence primitive de pictographie, que les signes qui le

composent peuvent être groupés dans la décoration des édifices en

forme de tableaux figurés et symboliques représentant une action, sans perdre pour cela leur signification d'écriture. Voici par exemple

deux petits tableaux dont la répétition forme une frise à l'un des

temples de Karnak, à Thèbes d'Égypte. Ce sont deux scènes

religieuses et symboliques: le roi agenouillé, tenant un sceptre

emblématique, qui varie dans les deux, et la tête surmontée du

disque solaire, présente au dieu Ammon, assis, la figure de la

déesse Mâ, la justice et la vérité personnifiées; quelques signes

hiéroglyphiques, qui n'ont pas trouvé naturellement place dans la

scène, sont disposés de manière à y former un soubassement

général et un piédestal au dieu Ammon. Mais en même temps ces

deux tableaux ne sont pas autre chose qu'une expression graphique

du double nom du pharaon Ramessou IV, de la e dynastie, dont ils

renferment tous les éléments, ingénieusement groupés dans une

scène en action:

 

Râ-mes-sou haq Mâ meï Amoun.

 

Râ-ousor-ma sotpou en Amoun.

 

Dans leur disposition graphique ordinaire, ces éléments donneraient

les deux cartouches hiéroglyphiques ci-contre.

 

§ 4.--DÉVELOPPEMENTS SUCCESSIFS DE L'IDÉOGRAPHISME.

 

L'hiéroglyphisme, nous l'avons déjà dit, commença par une méthode

exclusivement figurative, par la représentation pure et simple des

objets eux-mêmes. Toutes les écritures qui sont restées en partie

idéographiques ont conservé jusqu'au terme de leur existence les

vestiges de cet état, car on y trouve un certain nombre de signes qui

sont de simples images et n'ont pas d'autre signification que celle de

l'objet qu'ils représentent. Ce sont ceux que les égyptologues,

depuis Champollion, ont pris l'habitude de désigner par le nom de

«caractères figuratifs,» et que les grammairiens chinois appellent

siâng-hing, «images.»

 

Mais la méthode purement figurative ne permettait d'exprimer qu'un

très petit nombre d'idées, d'un ordre exclusivement matériel. Toute

idée abstraite ne pouvait, par sa nature même, être peinte au moyen d'une figure directe; car quelle eût été cette figure? En même temps

certaines idées concrètes et matérielles auraient demandé, pour leur

expression directement figurative, des images trop développées et

trop compliquées pour trouver place dans l'écriture. L'un et l'autre

cas nécessitèrent l'emploi du symbole ou du trope graphique. Pour

rendre l'idée de «combat» on dessina deux bras humains, dont l'un

tient un bouclier et l'autre une hache d'armes; pour celle d' «aller,

marcher,» deux jambes en mouvement.

 

La présence du symbole dans l'écriture hiéroglyphique doit remonter

à la première origine et être presque contemporaine de l'emploi des

signes purement figuratifs. En effet, l'adoption de l'écriture, le besoin

d'exprimer la pensée d'une manière fixe et régulière, suppose

nécessairement un développement de civilisation et d'idées trop

considérable pour qu'on ait pu s'y contenter longtemps de la pure et

simple représentation d'objets matériels pris dans leur sens direct.

 

En outre les images affectèrent une signification particulière par le

fait de leur association; la métaphore, l'emblème, le trope, valurent à

certains groupes figurés un sens qui naissait du rapprochement des

diverses images dont ces groupes étaient composés. C'est surtout

de la sorte qu'on rendit idéographiquement des conceptions qui ne

se prêtaient pas ou se prêtaient mal à une simple peinture

iconographique. Les Égyptiens employaient très fréquemment cette

méthode, et on la trouve également appliquée dans les peintures

mexicaines. On en saisit la trace dans l'écriture chinoise, où ces

figures réunies de façon à rendre une idée constituent ce que l'on

appelle, dans la langue du Céleste Empire, hoéï-î, «sens combinés.»

Par exemple le signe de la bouche tracé à côté de celui de l'oiseau

signifie «chant,» celui de l'oreille entre ceux des deux battants d'une

porte, «entendre;» le symbole de l'eau accolé à celui de l'oeil a le

sens de «larmes.» Le même procédé tient une large place dans le

mécanisme de l'écriture cunéiforme anarienne. Il n'est pas jusqu'aux

Peaux-Rouges qui n'aient usé de pareils emblèmes, tant l'emploi

s'en offre naturellement à l'esprit.

 

1 Tablette assyrienne du Musée Britannique. L'écriture idéographique ne demeura donc pas longtemps une

simple représentation iconographique; elle forma bientôt un mélange

d'images de significations très diverses, une suite de représentations

prises tour à tour au sens propre et au sens tropique, d'emblèmes,

de véritables énigmes dont l'intelligence demandait souvent une

pénétration particulière. «A cet état, dit M. Maury, l'écriture

idéographique était un art difficile, parfois même un secret qui devait

rester le privilège d'un petit nombre, de ceux qui l'emportaient par

l'adresse de la main et par les lumières, conséquemment des

prêtres ou des magiciens, des sorciers, qui en tiennent lieu chez les

populations les plus barbares et les plus ignorantes. Le nom

d'hiéroglyphes a donc été justement appliqué à ces systèmes

graphiques. Dans le symbolisme qui y était étroitement lié se

donnaient nécessairement rendez-vous toutes les sciences, toutes

les croyances du peuple qui faisait usage de tels procédés. De là

l'impossibilité de déchiffrer ces sortes d'écritures, si l'on ne s'est

familiarisé avec les idées de ceux dont elles émanent. On peut bien,

dans les hiéroglyphes égyptiens, reconnaître du premier coup telle

ou telle image, par exemple celle d'un homme qui est lié à un

poteau, qui a les coudes attachés, qui fait une offrande ou porte une

massue; mais comment pourrait-on deviner que l'image du vautour

traduit l'idée de maternité, si l'on ignorait que, du temps des

Pharaons, les Égyptiens supposaient que cette espèce d'oiseau ne

renferme que des femelles pouvant produire sans le concours des

mâles? Comment attacherait-on le sens de «fils» à la figure d'une

oie si l'on ne savait que l'oie du Nil passait pour un modèle de piété

filiale? Comment la figure d'un épervier posé sur un perchoir

suggérerait-elle l'idée de «dieu,» si l'on n'était point informé que

l'épervier était tenu pour l'emblème du Soleil, le dieu par

excellence?»

 

Du reste, l'écriture purement idéographique avait beau appeler à son

aide toutes les ressources que nous venons de passer rapidement

en revue, recourir, non seulement aux symboles simples formés par

métonymie, par métaphore ou par convention énigmatique, mais

encore aux symboles complexes, elle n'en restait pas moins un

moyen déplorablement incomplet de fixation et de transmission de la pensée, et plus on marchait dans la voie du développement des

idées et des connaissances, plus son imperfection se faisait sentir

d'une manière fâcheuse. Avec l'emploi exclusif de l'idéographisme,

on ne pouvait qu'accoler des images ou des symboles les uns à côté

des autres, mais non construire une phrase et l'écrire de manière

que l'erreur sur sa marche fût impossible. Il n'y avait aucun moyen

de distinguer les différentes parties du discours ni les termes de la

phrase, aucune notation pour les flexions des temps verbaux ou des

cas et des nombres pour les cas. Une écriture de ce genre ne

pouvait se plier d'une manière satisfaisante qu'à une langue

monosyllabique et demeurée à la période rhématique, où il n'y a pas

de distinction de nom, de verbe, ni d'aucune partie du discours, et où

la grammaire se réduit à une syntaxe, à des règles de position pour

les mots invariables qui expriment indifféremment tous les modes de

l'idée. L'adoption par les Chinois d'un système d'écriture savant et

compliqué, basé sur l'idéographisme, quand leur langue en était

encore à cet état primitif, a certainement contribué dans une forte

mesure à l'y figer définitivement, sans progrès ultérieur.

 

En outre, le développement des idées et des notions à exprimer par

l'écriture tendait à faire de cet art un chaos inextricable à force

d'étendue et de complication, si un nouvel élément ne s'y introduisait

pas, et si on continuait à vouloir représenter chaque idée, chaque

notion, chaque objet nouveau par une image spéciale ou par un

symbole, soit simple, soit complexe. Pour obvier à ces deux

inconvénients, dont il fallait à tout prix se délivrer, si l'on ne voulait

pas laisser la pensée à jamais emprisonnée dans des entraves qui

eussent étouffé son développement d'une manière irréparable, les

hommes furent conduits, par une pente naturelle, à joindre la

peinture des sons à la peinture des idées, à passer de

l'idéographisme au phonétisme.

 

De leur essence même, les écritures purement idéographiques des

époques primitives ne peignaient aucun son. Représentant

exclusivement et directement des idées, leurs signes étaient

absolument indépendants des mots par lesquels les idiomes parlés

des peuples qui en faisaient usage désignaient les mêmes idées. Ils avaient une existence et une signification propres, en dehors de

toute prononciation; rien en eux ne figurait cette prononciation, et la

langue écrite était par le fait assez distincte de la langue parlée pour

qu'on pût très bien entendre l'une sans connaître l'autre, et vice

versâ. Mais l'homme n'a jamais écrit que pour être lu; par

conséquent, tout texte graphique, quelque indépendant qu'il ait pu

être par son essence de la langue parlée, a nécessairement été

prononcé. Les signes des écritures idéographiques primitives

représentaient des idées et non des mots; mais celui qui les lisait

traduisait forcément chacun d'eux par le mot affecté dans l'idiome

oral à l'expression de la même idée. De là vint, par une pente

inévitable, une habitude et une convention constante d'après

laquelle tout idéogramme éveilla dans l'esprit de celui qui le voyait

tracé, en même temps qu'une idée, le mot de cette idée, par

conséquent une prononciation. C'est ainsi que naquit la première

conception du phonétisme, et c'est dans cette convention, qui avait

fini par faire affecter à chaque signe figuratif ou symbolique, dans

son rôle d'idéogramme, une prononciation fixe et habituelle, que la

peinture des sons trouva les éléments de ses débuts.

 

§ 5.--PREMIÈRES ÉTAPES DU PHONÉTISME.

 

Le premier pas, le premier essai du phonétisme dut nécessairement

être ce que nous appelons le «rébus,» c'est-à-dire l'emploi des

images primitivement idéographiques pour représenter la

prononciation attachée à leur sens figuratif ou tropique, sans plus

tenir aucun compte de ce sens, de manière à peindre isolément des

mots homophones dans la langue parlée, mais doués d'une

signification tout autre, ou à figurer par leur groupement d'autres

mots dont le son se composait en partie de la prononciation de tel

signe et en partie de celle de tel autre. La logique et la

vraisemblance indiquent qu'il dut en être ainsi, et des preuves

matérielles viennent le confirmer.

 

L'écriture hiéroglyphique des Nahuas du Mexique, née et

développée spontanément, dans un isolement absolu et sans communication aucune avec les peuples de l'ancien monde, après

avoir commencé par être exclusivement idéographique, fut conduite

à recourir aux ressources du phonétisme par les mêmes besoins et

la même loi de progrès logique et régulière, qui avaient conduit à un

résultat semblable, dans d'autres âges, les Égyptiens, les Chinois

primitifs et les Schoumers et Akkads, auteur de l'écriture cunéiforme

anarienne. Mais dans la voie du phonétisme elle s'est arrêtée au

simple rébus, sans faire un pas de plus en avant, et elle est devenue

ainsi un précieux monument de cet état du développement des

écritures, auquel elle s'est immobilisée.

 

Un exemple suffira pour montrer comment on y passe de la

prononciation des signes purement idéographiques, indépendants

de tout son par leur essence, mais constamment liés dans l'usage à

un mot de la langue parlée, au phonétisme réel par voie de rébus.

Le nom du quatrième roi de Mexico, Itzcohuatl, «le serpent

d'obsidienne,» s'écrit idéographiquement dans un certain nombre de

manuscrits aztèques par l'image d'un serpent (cohuatl), garni de

flèches d'obsidienne (itzli). Cette figure constitue un idéogramme

complexe, peignant la signification même du nom royal, directement,

sans tentative d'expression phonétique; mais qui, lu dans la langue

parlée, ne pouvait, par suite des idées qu'il figurait, être prononcé

que Itzcohuatl. Mais le même nom est représenté dans d'autres

manuscrits par un groupe de figures, composé de la flèche

d'obsidienne (itzli--racine itz), d'un vase (comitl--racine co), enfin du

signe de l'eau (atl). Dans cette nouvelle forme on ne saurait plus

chercher d'idéographisme, ni de peinture symbolique de la

signification du nom, mais bien un pur rébus, une peinture des sons

par des images matérielles employées à représenter le mot auquel

elles correspondaient dans la langue. Au reste, les livres historiques

ou religieux des anciens Mexicains, antérieurs à la conquête, se

composaient exclusivement de tableaux figuratifs où l'écriture n'était

employée qu'à former de courtes légendes explicatives à côté des

personnages 153. Aussi l'élément phonétique, tel que nous venons

de le montrer, n'y est-il guère appliqué qu'à tracer des noms propres.

 

Note 153: (retour)

Nous donnons comme exemple, à la page 425, d'après les Les

Écritures figuratives de M. L. de Rosny, une peinture tirée d'un

manuscrit de la collection de Mendoza. Elle est destinée à

rappeler la fondation, au milieu des lagunes, de la ville de Mexico,

dont on voit au centre l'emblème, composé d'un aigle debout sur

un nopal ou opuntia (A). Ce symbole de Mexico exprime les noms

des deux chefs auxquels fut due l'édification de la cité. L'un d'eux,

le chef spirituel ou religieux, Kouaoutli-Ketzki, a son nom figuré

par un aigle (en aztèque ou nahuatl kouaouhtli) debout (ketzki);

c'est un rébus qui n'a pas de rapport avec le sens réel du nom,

lequel voulait dire «celui qui tire le feu du bois,» titre d'une classe

de prêtres. L'appellation de l'autre, du chef temporel et militaire,

Te-notch, s'écrit par les figures d'une pierre (te) et d'un nopal

(notch) qui en sort.

 

Les noms des dix personnages placés autour de l'aigle debout,

sont écrits phonétiquement par voie de rébus et doivent se lire:

 

1 Akasitli. | 6 Tenoutch.

2 Kouapa. | 7 Chomimitl.

3 Oselopa. | 8 Chokoyol.

4 Akechotl. | 9 Chiouhcak.

5 Tesineouh. | 10 Atototl.

 

Ce sont les chefs des principales familles qui prirent part à

l'établissement.

 

Dans la partie inférieure du tableau sont figurées les conquêtes

de Akamapichtli, premier roi de Mexico, sur les états de

Colhuacan (B) et de Tenotchtitlan (C).

 

La peinture est circonscrite par les signes qui servent aux

supputations chronologiques d'après le cycle de 52 ans usité par

les anciens Mexicains. On le divise en quatre séries auxquelles

correspondent quatre figures différentes et dont l'expression

commence pour chacune par un petit cercle, puis par deux, trois,

et ainsi de suite jusqu'à treize; après quoi une nouvelle série de

treize années est inaugurée de la même manière.

 

Si elles ne se sont pas arrêtées de même dans leur développement

à la phase du rébus, les écritures qui ont su mener à un plus haut

degré de perfection leurs éléments phonétiques, tout en restant pour

une partie idéographiques, conservent des vestiges impossibles à

méconnaître de cet état, et donnent ainsi la preuve qu'elles l'ont traversé pour passer de l'idéographisme pur au phonétisme. Dans le

cunéiforme anarien, les vestiges de rébus sont nombreux et jouent

un rôle considérable. Mais ils se rapportent à l'époque primitive où

cette écriture n'avait pas encore été transmise aux Sémites et

demeurait exclusivement aux mains des populations de race

touranienne, qui en avaient été les premiers inventeurs. On en

observe aussi une certaine quantité dans le système hiéroglyphique

des Égyptiens.

 

Dans une langue monosyllabique comme celle des Chinois, l'emploi

du rébus devait nécessairement amener du premier coup à la

découverte de l'écriture syllabique. Chaque signe idéographique,

dans son emploi figuratif ou tropique, répondait à un mot

monosyllabique de la langue parlée, qui en devenait la prononciation

constante; par conséquent, en le prenant dans une acception

purement phonétique pour cette prononciation complète, il

représentait une syllabe isolée. L'état de rébus et l'état d'expression

syllabique dans l'écriture se sont donc trouvés identiques à la Chine,

et c'est à cet état de développement du phonétisme que le système

graphique du Céleste Empire s'est immobilisé, sans faire un pas de

plus en avant, depuis trente siècles qu'il a franchi de cette manière

le premier degré de la peinture des sons.

 

Mais, en chinois, ce n'est que dans les noms propres que nous

rencontrons les anciens idéogrammes simples ou complexes

employés isolément avec une valeur exclusivement phonétique,

pour leur prononciation dans la langue parlée, abstraction faite de

leur valeur originaire comme signes d'idées. Et, en effet, par suite de

l'essence même de la langue, le texte chinois le plus court et le plus

simple, écrit exclusivement avec des signes phonétiques, soit

syllabiques, soit alphabétiques, sans aucune part d'idéographisme,

deviendrait une énigme absolument inintelligible.

 

Nous avons expliqué déjà, dans le chapitre précédent, comment

dans tout idiome monosyllabique, et particulièrement en chinois, il se

trouve toujours une très grande quantité de mots exactement

homophones. Et nous avons indiqué par quel procédé, dans la langue parlée, on arrive à parer à l'effrayante confusion résultant de

ce fait. Dans l'écriture on eut recours à une combinaison presque

constante de l'idéographisme et du phonétisme, qui est propre au

chinois. Elle constitue ce qu'on appelle le système des «clés,»

système analogue dans son principe à celui des «déterminatifs 154»

dans les hiéroglyphes égyptiens, mais dont les Chinois ont seuls fait

une application aussi étendue et aussi générale, en même temps

qu'ils le mettaient en oeuvre par des procédés à eux spéciaux.

 

Note 154: (retour) On appelle «déterminatif,» dans l'écriture

hiéroglyphique de l'Égypte, un signe idéographique

complémentaire qui se met quelquefois après un mot écrit

phonétiquement, pour en préciser le sens. Tantôt ces

déterminatifs ont une acception générique, en sorte qu'ils sont

susceptibles d'être employés après une foule de mots n'ayant

entre eux qu'un rapport de signification assez éloigné: tantôt ils

conviennent à une catégorie spéciale de mots que lie une idée

commune; parfois ils sont l'image même de la chose dont le nom

est énoncé phonétiquement.

 

Le point de départ de ce système est la faculté, propre à l'écriture

chinoise, de former indéfiniment des groupes complexes avec

plusieurs caractères originairement distincts. Un certain nombre

d'idéogrammes simples--214 en tout--ont donc été choisis parmi

ceux que comprenait le fond premier de l'écriture avant l'introduction

du phonétisme, comme représentant des idées générales et pouvant

servir de rubriques aux différentes classes entre lesquelles se

répartiraient les mots de la langue. Et il faut noter en passant que les

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