Histoire du Bas-Empire. Tome 01
[Note latérale: Godef. chr.]
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
[Note latérale: Till., art. 40.]
[Note latérale: Cod. Th. lib. 4, tit. 13.]
Au commencement de l’année suivante, sous le consulat de Sabinus et de Rufinus, Constantin vint en Gaule, et y passa les deux tiers de l’année. Il était à Trèves dès le 11 de janvier; il honora la dixième année de son règne par une action de générosité: il déclara que tous ceux qui se trouvaient posséder quelque fonds détaché du domaine impérial, sans avoir été troublés dans cette possession jusqu’à ses décennales, ne pourraient plus être inquiétés dans la propriété de ces biens. Après avoir passé à Vienne, il vint à Arles, et répara cette ville, qui prit par reconnaissance le nom de Constantine; mais il ne paraît pas qu’elle l’ait long-temps conservé. Fausta y mit au monde, le 7 d’août, son premier fils, qui porta le même nom que son père. Vers le mois d’octobre, l’empereur quitta les Gaules où il ne revint plus, et prit la route d’Illyrie.
[Note latérale: XII. Il se détermine à juger de nouveau les Donatistes.]
[Note latérale: S. Aug. Ep. 44, 53, 88, 169 et 182, t. II.]
[Note latérale: Idem lib. 3, contra Crescon. t. IX, p. 450 et seq.]
[Note latérale: Idem Brevic. coll. 3, c. 19, 21, t. IX, p. 575 et seq.]
[Note latérale: Idem post. coll. c. 33. t. IX, p. 614.]
[Note latérale: Idem adv. Petil. l. 2, c. 92, t. IX, p. 274 et seq.]
[Note latérale: Idem de Hæres. c. 69, t. VIII, p. 21.]
[Note latérale: Optat. l. 3, p. 47-68.]
[Note latérale: Dupin, hist. Donatist.]
[Note latérale: Vales. de Schism. Donat.]
[Note latérale: Pagi, in Baron.]
[Note latérale: Till. Hist.]
[Note latérale: Fleury, Hist. eccl. l. 10.]
En passant par Milan, il rendit contre les Donatistes ce jugement fameux, qui montre tout à la fois et les bonnes intentions du prince et son inconstance. Les schismatiques, qu’il avait fait amener à sa cour pour les punir de l’insolence avec laquelle ils avaient appelé du concile à l’empereur, réussirent par leurs intrigues à diminuer insensiblement l’indignation qu’il avait témoignée de leur procédé. On lui représenta qu’ils étaient excusables de ne vouloir s’en rapporter qu’à son équité et à ses lumières; et l’amour-propre sut bien appuyer sans doute des insinuations si flatteuses. Il consentit à juger après un concile, qu’il avait convoqué lui-même pour décider définitivement. Il voulut d’abord mander Cécilien: mais ayant changé d’avis, il crut plus convenable que les Donatistes retournassent en Afrique pour y être jugés par des commissaires qu’il nommerait. Enfin, craignant qu’ils ne trouvassent encore quelque prétexte pour réclamer contre la décision de ces commissaires, il en revint à son premier avis, et prit le parti de prononcer lui-même. Il rappela donc les Donatistes, et envoya ordre à Cécilien de se rendre à Rome dans un temps qu’il prescrivit: il promit à ses adversaires que s’ils pouvaient le convaincre sur un seul chef, il le regarderait comme coupable en tous. Il manda en même temps à Petronius Probianus, proconsul d’Afrique, de lui envoyer le scribe Ingentius, convaincu de faux par l’information d’Élien. Cécilien, sans qu’on en sache la raison, ne se rendit pas à Rome au jour marqué. Ses ennemis en prirent avantage pour presser l’empereur de le condamner comme contumace. Mais le prince, qui voulait terminer cette affaire sans retour, accorda un délai et ordonna aux parties de se rendre à Milan. Cette indulgence révolta les schismatiques; ils commencèrent à murmurer contre l’empereur, qui montrait, disaient-ils, une partialité manifeste. Plusieurs s’évadèrent; Constantin donna des gardes aux autres, et les fit conduire à Milan.
[Note latérale: XIII. Nouveaux troubles en Afrique.]
Cependant, ceux des Donatistes qui étaient arrivés en Afrique y causèrent des troubles, et suscitèrent bien des affaires à Domitius Celsus, vicaire de la province, et chargé d’y remettre le calme. Le parti schismatique avait repris depuis peu de nouvelles forces par la hardiesse et la capacité d’un nouveau chef. Majorinus était mort: il avait pour successeur Donat, non pas cet évêque des Cases-Noires dont nous avons parlé jusqu’ici, mais un autre du même nom, qui, avec autant de malice, était encore plus dangereux par la supériorité de ses talents. C’était un homme savant dans les lettres, éloquent, irréprochable dans ses mœurs, mais fier et orgueilleux, méprisant les évêques même de sa secte, les magistrats et l’empereur. Il se déclarait hautement chef de parti: Mon parti, disait-il, toutes les fois qu’il parlait de ceux qui lui étaient attachés. Il leur imposa tellement par ces airs impérieux, qu’ils juraient par le nom de Donat, et qu’ils se donnèrent eux-mêmes dans les actes publics le nom de Donatistes; car c’est de lui et non pas de l’évêque des Cases-Noires, qu’ils ont commencé à prendre cette dénomination. Il soutint son parti par son audace, par les dehors d’une vertu austère, et par ses ouvrages, où il glissa quelques erreurs conformes à l’arianisme, mais qui trouvèrent même dans sa secte peu d’approbateurs. S’estimant beaucoup lui-même, et se réservant pour les grandes occasions, il laissa le rôle de chef des séditieux à Ménalius, évêque en Numidie, qui, dans la persécution, avait sacrifié aux idoles. Domitius se plaignit de celui-ci à l’empereur, qui lui manda de fermer les yeux pour le présent, et de signifier à Cécilien et à ses adversaires, qu’incessamment l’empereur viendrait en Afrique, pour connaître de tout par lui-même et punir sévèrement les coupables. Ces lettres du prince intimidèrent Cécilien; il prit le parti de se rendre à Milan.
[Note latérale: XIV. Jugement rendu à Milan.]
Dès que l’empereur fut arrivé dans cette ville, il se prépara à traiter cette grande affaire. Il entendit les parties, se fit lire tous les actes; et après l’examen le plus scrupuleux il voulut juger seul, pour ménager l’honneur des évêques, et ne pas rendre les païens témoins des discordes de l’église. Il fit donc retirer tous ses officiers et les juges consistoriaux, dont la plupart étaient encore idolâtres; et prononça la sentence, qui déclarait Cécilien innocent et ses adversaires calomniateurs. Ce jugement fut rendu au commencement de novembre; un mois après, le prince était à Sardique. Saint Augustin excuse ici Constantin sur la droiture de ses intentions, et sur le désir et l’espérance qu’il avait de fermer pour toujours la bouche aux schismatiques. Il ajoute qu’il reconnut sa faute dans la suite, et qu’il en demanda pardon aux évêques. On croit que ce fut à la fin de sa vie, quand il reçut le baptême.
[Note latérale: XV. Mécontentement des Donatistes.]
Le prince ne pouvait se flatter que sa décision fût plus respectée que celle du concile d’Arles; aussi ne produisit-elle pas plus d’effet. Il reconnut bientôt que nulle autre puissance que celle de la grace divine ne pouvait changer le cœur des hommes. Les Donatistes, loin d’acquiescer à son jugement, l’accusèrent lui-même de partialité: il s’était, disaient-ils, laissé séduire par Osius. Irrité de cette opiniâtreté insolente, il voulut d’abord punir de mort les plus mutins; mais, et ce fut peut-être, dit saint Augustin, sur les remontrances d’Osius, il se contenta de les exiler et de confisquer leurs biens. Il écrivit en même temps aux évêques et au peuple de l’église d’Afrique une lettre vraiment chrétienne, par laquelle il les exhorte à la patience, même jusqu’au martyre, et à ne point rendre injure pour injure. Les Donatistes abusèrent bientôt de cette indulgence. Dans les lieux où ils se trouvaient les plus forts, et ils l’étaient dans beaucoup de villes, surtout de la Numidie, ils faisaient aux catholiques toutes les insultes dont ils pouvaient s’aviser. Enfin l’empereur ordonna de vendre au profit du fisc tous les édifices dans lesquels ils s’assemblaient: et cette loi subsista jusqu’au règne de Julien, qui leur rendit leurs basiliques.
[Note latérale: XVI. Violence des Donatistes.]
Rien ne pouvait réduire ces esprits indomptables: l’impunité les rendait plus insolents, et la punition plus furieux. Ils s’emparèrent de l’église de Constantine que l’empereur avait fait bâtir; et malgré les ordres du prince qui leur furent signifiés par les évêques et par les magistrats, ils refusèrent de la rendre. Les évêques en firent leurs plaintes à l’empereur et lui demandèrent une autre église; il leur en fit bâtir une sur les fonds de son domaine, et tâcha d’arrêter par de sages lois les chicanes que les schismatiques ne cessaient d’inventer contre les clercs catholiques.
[Note latérale: XVII. Silvanus exilé et rappelé.]
Le principal auteur de cette persécution était Silvanus, évêque Donatiste de Constantine. Dieu suscita pour le punir un de ses diacres nommé Nundinarius, qui le convainquit devant Zénophile, gouverneur de Numidie, d’avoir livré les saintes écritures, et d’être entré dans l’épiscopat par simonie et par violence. Ce fut alors que toute l’intrigue de l’ordination de Majorinus fut révélée. Les actes de cette procédure, qui sont datés du 13 décembre 320, furent envoyés à Constantin: il exila Silvanus et quelques autres. Mais, six mois après, les évêques Donatistes présentèrent requête à Constantin pour lui demander le rappel des exilés et la liberté de conscience, protestant de mourir plutôt mille fois que de communiquer avec Cécilien, qu’ils traitaient dans ce mémoire avec beaucoup de mépris. Ce bon prince, accoutumé à sacrifier au bien de la paix les insultes faites à sa propre personne, ne s’arrêta point à celles qu’on faisait à un homme qu’il avait lui-même justifié; il n’écouta que sa douceur naturelle; il manda à Verinus, vicaire d’Afrique, qu’il rappelait d’exil les Donatistes, qu’il leur accordait la liberté de conscience, et qu’il les abandonnait à la vengeance divine. Il exhortait encore les catholiques à la patience.
[Note latérale: XVIII. Le schisme dégénère en hérésie.]
Jusque là les Donatistes n’avaient été que schismatiques: ils s’accordaient dans tous les points de doctrine avec l’église catholique, dont ils n’étaient séparés qu’au sujet de l’ordination de Cécilien. Mais comme il n’est pas possible qu’un membre détaché du corps conserve la vie et la fraîcheur, l’hérésie, ainsi qu’il est toujours arrivé depuis, se joignit bientôt au schisme. Voyant que toutes les églises du monde chrétien communiquaient avec Cécilien, ils allèrent jusqu’à dire que l’église catholique ne pouvait subsister avec le péché; qu’ainsi elle était éteinte par toute la terre, excepté dans leur communion. En conséquence, suivant l’ancien dogme des Africains, qu’il n’y avait hors de la vraie église ni baptême ni sacrements, ils rebaptisaient ceux qui passaient dans leur secte, regardaient les sacrifices des catholiques comme des abominations, foulaient aux pieds l’eucharistie consacrée par eux, prétendaient leurs ordinations nulles, brûlaient leurs autels, brisaient leurs vases sacrés, et consacraient de nouveau leurs églises. Il y eut pourtant en l’année 330 en Afrique, un concile de deux cent soixante et dix évêques Donatistes, qui décidèrent qu’on pouvait recevoir les Traditeurs, c’est ainsi qu’ils nommaient les catholiques, sans les rebaptiser. Mais Donat chef du parti, et plusieurs autres, persistèrent dans l’avis contraire: ce qui cependant ne produisit pas de schisme parmi eux. On voit par ce grand nombre d’évêques Donatistes, combien cette secte s’était multipliée dans l’Afrique.
[Note latérale: XIX. Donatistes à Rome.]
Elle était renfermée dans les bornes de ce pays; et malgré son zèle à faire des prosélytes, elle ne put pénétrer qu’à Rome, ville où se sont toujours aisément communiqués tous les biens et tous les maux de la vaste étendue dont elle est le centre. Le poison du schisme n’y infecta qu’un petit nombre de personnes: mais c’en fut assez pour engager les Donatistes à y envoyer un évêque. Le premier fut Victor, évêque de Garbe; le second, Boniface, évêque de Balli en Numidie: ils n’osèrent ni l’un ni l’autre prendre le titre d’évêques de Rome. Des quarante basiliques de cette ville, ils n’en avaient pas une. Leurs sectateurs s’assemblaient hors de la ville dans une caverne, et de là leur vinrent les noms de Montenses, Campitæ, Rupitæ. Mais ceux qui succédèrent à ces deux évêques schismatiques, se nommèrent hardiment évêques de Rome; et c’est en cette qualité que Félix assista à la conférence de Carthage en 410. Les Donatistes avaient encore un évêque en Espagne; mais son diocèse ne s’étendait que sur les terres d’une dame du pays qu’ils avaient séduite.
[Note latérale: XX. Circoncellions.]
Une secte hautaine, outrée, ardente, était une matière toute préparée pour le fanatisme. Aussi s’éleva-t-il parmi eux, on ne sait précisément en quelle année, mais du vivant de Constantin, une espèce de forcenés qu’on appela Circoncellions, parce qu’ils rôdaient sans cesse autour des maisons dans les campagnes. Il est incroyable combien de ravages et de cruautés ces brigands firent en Afrique pendant une longue suite d’années. C’étaient des paysans grossiers et féroces, qui n’entendaient que la langue punique. Ivres d’un zèle barbare, ils renonçaient à l’agriculture, faisaient profession de continence, et prenaient le titre de vengeurs de la justice et de protecteurs des opprimés. Pour remplir leur mission, ils donnaient la liberté aux esclaves, couraient les grands chemins, obligeaient les maîtres de descendre de leurs chars, et de courir devant leurs esclaves qu’ils faisaient monter en leur place; ils déchargeaient les débiteurs, en tuant les créanciers, s’ils refusaient d’anéantir les obligations. Mais le principal objet de leur cruauté étaient les catholiques, et surtout ceux qui avaient renoncé au Donatisme. D’abord ils ne se servaient pas d’épées, parce que Dieu en a défendu l’usage à saint Pierre; mais ils s’armaient de bâtons qu’ils appelaient bâtons d’Israël: ils les maniaient de telle sorte, qu’ils brisaient un homme sans le tuer sur-le-champ: il en mourait après avoir long-temps langui. Ils croyaient faire grace quand ils ôtaient la vie. Ils devinrent ensuite moins scrupuleux, et se servirent de toute sorte d’armes. Leur cri de guerre était: Louange à Dieu; ces paroles étaient dans leur bouche un signal meurtrier, plus terrible que le rugissement d’un lion. Ils avaient inventé un supplice inoui: c’était de couvrir les yeux de chaux délayée avec du vinaigre, et d’abandonner en cet état les malheureux qu’ils avaient meurtris de coups et couverts de plaies. On ne vit jamais mieux quelles horreurs peut enfanter la superstition dans des ames grossières et impitoyables. Ces scélérats qui faisaient vœu de chasteté, s’abandonnaient au vin et à toute sorte d’infamies, courant avec des femmes et de jeunes filles ivres comme eux, qu’ils appelaient des vierges sacrées, et qui souvent portaient des preuves de leur incontinence. Leurs chefs prenaient le nom de Chefs des Saints. Après s’être rassasiés de sang, ils tournaient leur rage sur eux-mêmes, et couraient à la mort avec la même fureur qu’ils la donnaient aux autres. Les uns grimpaient au plus haut des rochers et se précipitaient par bandes; d’autres se brûlaient ou se jetaient dans la mer. Ceux qui voulaient acquérir le titre de martyrs le publiaient long-temps auparavant: alors, on leur faisait bonne chère, on les engraissait comme des taureaux de sacrifice; après ces préparations ils allaient se précipiter. Quelquefois ils donnaient de l’argent à ceux qu’ils rencontraient, et menaçaient de les égorger, s’ils ne les faisaient martyrs. Théodoret raconte qu’un jeune homme robuste et hardi, rencontré par une troupe de ces fanatiques, consentit à les tuer quand il les aurait liés; et que les ayant mis par ce moyen hors de défense, il les fouetta de toutes ses forces, et les laissa ainsi garrottés. Leurs évêques les blâmaient en apparence, mais ils s’en servaient en effet pour intimider ceux qui seraient tentés de quitter leur secte: ils les honoraient même comme des saints. Ils n’étaient pourtant pas les maîtres de gouverner ces monstres furieux; et plus d’une fois ils se virent obligés de les abandonner, et même d’implorer contre eux la puissance séculière. Les comtes Ursacius et Taurinus furent employés à les réprimer: ils en tuèrent un grand nombre, dont les Donatistes firent autant de martyrs. Ursacius, qui était bon catholique et homme religieux, ayant perdu la vie dans un combat contre des Barbares, les Donatistes ne manquèrent pas de triompher de sa mort comme d’un effet de la vengeance du ciel. L’Afrique fut le théâtre de ces scènes sanglantes pendant tout le reste de la vie de Constantin. Ce prince se voyant possesseur de tout l’empire après la dernière défaite de Licinius, songeait aux moyens d’étouffer entièrement ce schisme meurtrier: mais les violents assauts que l’arianisme livrait à l’église l’occupèrent tout entier; et nous ne parlerons plus des Donatistes que sous le règne de ses successeurs.
[Note latérale: AN 317.]
[Note latérale: XXI. Constantin en Illyrie.]
[Note latérale: Buch. Cycl. p. 238.]
[Note latérale: Porph. Optat. c. 19, 22, 23.]
On ne sait pourquoi il n’y eut point de consuls au commencement de l’année 317. Gallicanus et Bassus n’entrèrent en charge que le 17 de février. Après le jugement rendu à Milan, le prince était allé en Illyrie; il y resta pendant six ans, jusqu’à la seconde guerre contre Licinius, résidant ordinairement à Sardique, à Sirmium, à Naïsse sa patrie. Il passa ce temps-là à défendre la frontière contre les Barbares. C’étaient les Sarmates, les Carpes, et les Goths qui donnaient de fréquentes alarmes. Il les défit en plusieurs combats, à Campona, à Margus, à Bononia, villes situées sur le Danube. Nous ne savons point le détail de ces guerres. Dans l’espace de ces six années il fit plusieurs voyages à Aquilée.
[Note latérale: XXII. Nomination des trois Césars.]
[Note latérale: V. pit. p. 223.]
[Note latérale: Zos. l. 2, c. 20.]
[Note latérale: Anony. Vales.]
[Note latérale: Idat. chron.]
[Note latérale: Chron. Alex. vel Paschal. p. 281.]
[Note latérale: Hieron. chron.]
[Note latérale: Liban. Basilic. t. II, p. 111. ed. Morel.]
[Note latérale: Till. note 40 sur Constantin.]
[Note latérale: Eus. vit. Const. l. 4. c. 51, 52.]
[Note latérale: Till. art. 85.]
Il avait deux fils, Crispus né avant l’an 300, et Constantin dont nous avons marqué la naissance au 7 d’août de l’année précédente. Crispus qu’il avait eu de Minervina sa première femme était un prince bien fait, spirituel, et qui donnait les plus belles espérances. Quoiqu’il fût tout au plus dans sa dix-huitième année au temps de la première guerre contre Licinius, son père comptait déja assez sur sa capacité et sur sa valeur, pour le laisser en sa place dans la Gaule, exposée aux fréquentes attaques d’une nation turbulente et redoutable. Licinius de son côté avait de Constantia un fils du même nom que lui, qui n’avait encore que vingt mois. Ce n’est donc pas celui qu’il avait sauvé deux ans et demi auparavant à Sirmium après sa défaite, et qui était mort apparemment depuis ce temps-là. Les deux empereurs pour resserrer plus étroitement le nœud de leur alliance, convinrent de donner à leurs trois fils le titre de César: ce qui fut exécuté le premier jour de mars de cette année. Nous verrons que Constantin fit aussi César de bonne heure Constance, qui lui naquit dans la suite. Il était bien aise, dit Libanius, de faire faire à ses enfants dès leurs premières années l’essai du commandement: il pensait que le souverain doit avoir l’ame élevée, et que sans cette élévation l’autorité, si elle ne perd pas son ressort, perd son éclat. Il savait aussi que l’esprit des hommes prend le pli de leurs occupations; il voulut donc nourrir ses enfants dans le noble exercice de la grandeur, pour les sauver de la petitesse d’esprit, et pour donner à leur ame une trempe de vigueur et de force, afin que dans l’adversité ils ne descendissent pas de cette hauteur de courage, et que dans la prospérité ils eussent l’esprit aussi grand que leur fortune. Il leur donna dès qu’ils furent Césars une maison et des troupes. Mais de peur qu’ils ne s’enivrassent de leur pouvoir, il voulut les instruire par lui-même, et les tint long-temps sous ses yeux, pour leur apprendre à commander aux autres, en leur apprenant à lui obéir. Il ne les occupait que des exercices qui forment les héros, et qui rendent les princes également capables de soutenir les fatigues de la guerre, et le poids des grandes affaires pendant la paix. Pour fortifier leur corps, on leur apprenait de bonne heure à monter à cheval, à faire de longues marches à pied chargés de leur armure, à manier les armes, à endurer la faim, la soif, le froid, le chaud, à dormir peu, à ne consulter pour leur nourriture que le besoin naturel, à ne chercher que dans les travaux du corps le délassement de ceux de l’esprit. Plus attentif encore à leur former l’esprit et le cœur, il leur donna les plus excellents maîtres pour les lettres, pour la science militaire, pour la politique et la connaissance des lois. Il ne les laissait aborder que par des personnes capables de leur inspirer les sentiments d’une piété mâle et sans superstition, d’une droiture sans roideur, d’une bonté sans faiblesse, et d’une libéralité éclairée. Il autorisait lui-même par ses paroles et par son exemple ces précieuses leçons: mais entre les maximes qu’il tâchait de graver dans leur cœur, il y en avait une qu’il s’attachait surtout à leur enseigner, à leur mettre en tout temps sous les yeux, à leur répéter sans cesse; c’est que la justice doit être la règle, et la clémence l’inclination du prince; et que le plus sûr moyen d’être le maître de ses sujets c’est de s’en montrer le père. Après ces instructions, qui commençaient dès qu’ils étaient en état de les entendre, il les éprouvait dans les gouvernements et à la tête des armées, et ne cessait de les guider, soit par lui-même, soit par des hommes remplis de son esprit et de ses maximes.
[Note latérale: XXIII. Lactance chargé de l’instruction de Crispus.]
[Note latérale: Vita Lact. apud Lenglet.]
Comme Crispus son aîné était éloigné de sa personne et employé à couvrir une frontière importante, il lui envoya pour le guider le plus habile maître, et un des hommes les plus vertueux de tout l’empire. C’était Lactance, né en Afrique, qui avait reçu dans sa jeunesse les leçons du fameux Arnobe. Il fut élevé dans le paganisme. Dioclétien le fit venir à Nicomédie vers l’an de Jésus-Christ 290, pour y enseigner la rhétorique. Malgré son rare mérite, il était si pauvre qu’il manquait du nécessaire; et cette pauvreté fit en lui un effet tout contraire à celui qu’elle a coutume de produire; ce fut de lui donner du goût pour elle: il s’en fit une si douce habitude, que dans la suite, à la cour de Crispus et à la source des richesses, il ne sentit augmenter ni ses besoins ni ses désirs. Il s’était converti au christianisme avant l’édit de Dioclétien. On ne sait comment il échappa à la persécution: peut-être demeura-t-il caché sous le manteau de philosophe. Constantin crut que son fils n’avait jamais eu plus de besoin d’instructions solides, que quand il commençait à gouverner les hommes. Rien n’est plus louable que cette sagesse du père, si ce n’est peut-être celle du fils, qui eut l’ame assez ferme pour résister à la séduction de la puissance souveraine, et à celle des adulateurs de cour, qui ont la bassesse d’admirer dès le berceau la suffisance des princes, et souvent intérêt de flatter et d’entretenir leur ignorance. Il était beau de voir un César de vingt ans, qui gouvernait de vastes provinces et commandait de grandes armées, au sortir d’un conseil ou au retour d’une victoire, venir avec docilité écouter les leçons d’un homme qui n’avait rien de grand que ses talents et ses vertus. On croit que Lactance mourut à Trèves dans une extrême vieillesse. Les ouvrages qu’il a laissés donnent une idée très-avantageuse de son savoir et de son éloquence. C’est un de ces génies heureux qui ont su se sauver de la barbarie ou du mauvais goût de leur siècle; et de tous les auteurs latins ecclésiastiques, il n’en est point dont le style soit plus beau et plus épuré. On l’appela le Cicéron chrétien. Quoiqu’il ne montre pas autant de force à établir la religion chrétienne, qu’à détruire le paganisme, et qu’il soit tombé dans quelques erreurs, l’église a toujours estimé ses ouvrages, et les lettres les honoreront toujours comme un de leurs plus précieux monuments.
[Note latérale: XXIV. Naissance de Constance.]
[Note latérale: Jul. or. 1. p. 5. ed. Spanh.]
[Note latérale: Cod. Th. 6, tit. 4, leg. 10.]
Constance le second fils de Fausta naquit cette année en Illyrie le 13 d’août, comme il le dit lui-même dans une de ses lois: témoignage plus authentique que celui de plusieurs calendriers qui mettent sa naissance au 7 du même mois.
[Note latérale: AN. 318, 319, 320.]
[Note latérale: XXV. Éducation du jeune Constantin consul avec son père.]
[Note latérale: Idat. chron.]
[Note latérale: Nazar. Pan. c. 37.]
[Note latérale: Du Cange, Fam. Byz. p. 48.]
Constantin ayant donné à Crispus le titre de César, le fit consul en 318 avec Licinius, qui prenait cette dignité pour la cinquième fois. En l’année 319 il rendit au fils de son collègue l’honneur que son collègue venait de faire à Crispus son fils, et exerça son cinquième consulat avec le jeune César Licinius. Des trois nouveaux Césars il ne restait que le jeune Constantin âgé de trois ans et demi, qui n’eût point encore été décoré du consulat. Son père prit ce titre pour la sixième fois en l’année 320, afin de le partager avec lui. Depuis que tout le pouvoir était concentré dans la personne des empereurs, le consulat n’était plus qu’un nom qui servait de date aux actes publics. Celui du jeune prince fut du moins fécond en belles espérances. La conformité de nom avec son père, faible motif sans doute, suffisait cependant au peuple pour tirer les pronostics les plus heureux; et le père y ajoutait un fondement plus raisonnable par l’éducation qu’il donnait à son fils. Cet enfant savait déja écrire, et l’empereur exerçait sa main à signer des graces, il se plaisait à faire passer par sa bouche toutes les faveurs qu’il accordait: noble apprentissage de la puissance souveraine, née pour faire du bien aux hommes. Cette année donna à Constantin un troisième fils; il eut le nom de Constant. On ne sait pas le jour précis de sa naissance.
[Note latérale: XXVI. Persécution de Licinius.]
[Note latérale: Euseb. chron.]
[Note latérale: Idem hist. eccl. l. 10, c. 8.]
[Note latérale: Idem. vit. Const. l. 1, c. 49 et seq. et l. 2, c. 1, 2.]
[Note latérale: Anony. Vales.]
[Note latérale: Socr. l. 1, c. 2.]
[Note latérale: Soz. l. 1, c. 7.]
[Note latérale: Cedren. t. I, p. 282.]
[Note latérale: Vales. in not. Euseb. p. 207.]
[Note latérale: Baluz. ad Lact. p. 279.]
Depuis le traité de partage, la bonne intelligence semblait rétablie entre les deux empereurs. Ces dehors étaient sincères de la part de Constantin: mais Licinius ne pouvait lui pardonner la supériorité de ses armes non plus que celle de son mérite. Persuadé de la préférence qui était due à son collègue, il croyait la lire dans le cœur de tous les peuples. Cette sombre jalousie le porta à une espèce de désespoir et donna l’essor à tous ses vices. Il trama d’abord des complots secrets pour le faire périr. L’histoire n’en donne aucun détail; elle se contente de nous dire que ses mauvais desseins ayant été plusieurs fois découverts, il tâchait d’étouffer par de basses flatteries les justes soupçons que sa malice avait fait naître: ce n’était de sa part qu’apologies, que protestations d’amitié, que serments qu’il violait dès qu’il trouvait occasion de renouer une nouvelle intrigue. Enfin las de voir avorter tous ses projets contre un prince que Dieu couvrait de sa puissance, il tourna sa haine contre Dieu même qu’il n’avait jamais bien connu. Il s’imagina que tous les chrétiens de son obéissance étaient contre lui dans les intérêts de son rival, qu’ils y mettaient le ciel par leurs prières, et que tous leurs vœux étaient à son égard autant de trahisons et de crimes de lèse-majesté. Prévenu de cette folle pensée, fermant les yeux sur les châtiments funestes qui avaient éteint la race des persécuteurs, et dont il avait été le témoin et même le ministre, il n’écouta que sa colère contre les chrétiens. Il leur fit d’abord la guerre sourdement et sans la déclarer: sous des prétextes frivoles il interdit aux évêques tout commerce avec les païens; c’était en effet pour empêcher la propagation du christianisme. Il voulut aussi leur ôter le plus sûr moyen d’entretenir l’uniformité de foi et de discipline, en leur défendant par une loi expresse de sortir de leurs diocèses et de tenir des synodes. Ce prince abandonné à la débauche la plus effrénée, prétendit que la continence était une vertu impraticable; et en conséquence, par une maligne affectation de veiller à la décence publique, qu’il violait sans cesse lui-même par des adultères scandaleux, il fit une loi qui défendait aux hommes de s’assembler dans les églises avec les femmes, aux femmes d’aller aux instructions publiques, aux évêques de leur faire des leçons sur la religion, qui devait, disait-il, leur être enseignée par des personnes de leur sexe. Enfin il alla jusqu’à ordonner que les assemblées des chrétiens se tinssent en pleine campagne; l’air y était beaucoup meilleur et plus pur, disait-il, que dans l’étroite enceinte des églises d’une ville. Regardant les évêques comme les chefs d’une prétendue conspiration dont il avait l’imagination frappée, il fit périr les plus vertueux par les calomnies qu’il leur suscitait; il en fit couper plusieurs par morceaux et jeter leurs membres dans la mer. Ces cruautés exercées sur les pasteurs alarmèrent tout le troupeau. On fuyait, on se sauvait dans les bois, dans les déserts, dans les cavernes; il semblait que tous les anciens persécuteurs fussent de nouveau sortis des enfers. Licinius enhardi par cette épouvante générale lève le masque; il chasse de son palais tous les chrétiens; il exile ses officiers les plus fidèles; il réduit aux ministères les plus vils ceux qui tenaient auparavant les premières charges de sa maison, il confisque leurs biens, et menace enfin de mort quiconque osera conserver le caractère du christianisme. Il casse tous les officiers des tribunaux qui refusaient de sacrifier aux idoles; il défend de porter des aliments et de procurer aucune assistance à ceux qui étaient détenus dans les prisons pour cause de religion; il ordonne d’emprisonner et de punir comme eux, ceux qui leur rendraient ces devoirs d’humanité. Il fait abattre ou fermer les églises afin d’abolir le culte public. Sa fureur et son avarice, qui ne se portaient d’abord que sur les chrétiens, se débordèrent bientôt sans distinction sur tous ses sujets. Il renouvela toutes les injustices de Galérius et de Maximin: exactions excessives et cruelles, taxes sur les mariages et sur les sépultures, tributs imposés sur les morts qu’on supposait vivants, exils et confiscations injustes, tous ces affreux moyens remplissaient ses trésors sans remplir son avidité: au milieu des immenses richesses qu’il avait pillées, il se plaignait sans cesse de son indigence, et son avarice le rendait pauvre en effet. Épuisé par les débauches de sa vie passée, mais brûlant d’infâmes désirs jusque dans les glaces de la vieillesse, il enlevait les femmes à leurs maris et les filles à leurs pères. Souvent après avoir fait jeter dans les fers des hommes nobles et distingués par leurs dignités, il livrait leurs épouses à la brutalité de ses esclaves. C’est ainsi qu’il passa les quatre dernières années de son règne, jusqu’à ce que Constantin qu’il avait aidé à détruire les tyrans, détruisit à son tour sa tyrannie, comme nous le raconterons en son lieu.
[Note latérale: XXVII. Victoire de Crispus sur les Francs.]
[Note latérale: Naz. pan. c. 17 et 36.]
[Note latérale: AN 321.]
Cependant les Francs s’ennuyaient d’un trop long repos. Quoique cette nation eût essuyé sept ans auparavant un horrible massacre, elle se joignit aux Allemands et vint insulter les frontières de la Gaule. Crispus marcha au-devant d’eux. Ils combattirent en désespérés. Mais leur acharnement ne servit qu’à rendre la victoire plus éclatante. Le prince romain montra dans cette bataille une prudence et une valeur dignes du fils de Constantin[26]. C’était au commencement de l’hiver; et avant la fin de cette saison le jeune vainqueur courut avec empressement en Illyrie à travers les glaces et les neiges pour aller joindre son père qu’il n’avait vu depuis long-temps, et lui faire hommage de sa première victoire. Les Francs instruits enfin par tant de défaites de l’ascendant que Constantin avait sur eux, demeurèrent en paix tout le reste de son règne; et tandis que ses armes faisaient trembler l’Occident, sa renommée lui attira une ambassade de la part des Perses, la plus fière nation de l’univers, qui vinrent demander son amitié.
[Note 26: On voit sur des médailles de Constantin et de Crispus, la légende GAVDIVM ROMANORVM, et au-dessous on lit ALAMANNIA, et sur d’autres FRANCIA ou FRANC. ET ALAM., avec un trophée, auprès duquel est une femme assise et affligée. Elles ont sans doute été frappées en mémoire des victoires que Crispus remporta sur les Francs unis aux Allemands.—S.-M.]
[Note latérale: XXVIII. Quinquennales des Césars.]
[Note latérale: Idat. chron.]
[Note latérale: Nazar. pan. c. 1.]
[Note latérale: Cod. Theod.]
[Note latérale: Hier. chron.]
La victoire de Crispus fut récompensée d’un second consulat, dont il fut honoré avec son jeune frère Constantin en 321. La cinquième année des trois Césars, qui concourait avec la quinzième de Constantin, fut célébrée avec beaucoup de joie et de magnificence. Nazarius, fameux orateur, prononça un panégyrique que nous avons encore: il y a apparence que ce fut à Rome. Constantin était en Illyrie et passa quelque temps à Aquilée au mois de mai ou de juin. Ce Nazarius eut une fille qui se rendit par son éloquence aussi célèbre que son père.
[Note latérale: XXIX. Consuls.]
[Note latérale: Idat. chron. Cod. Th.]
[Note latérale: Symm. app. p. 299.]
[Note latérale: Prud. ad Sym. l. 1, v. 554.]
Les deux consuls de l’an 322 furent aussi distingués par leur mérite que par leurs dignités. C’étaient Pétronius Probianus et Anicius Julianus. Le premier avait été proconsul d’Afrique et préfet du prétoire. Il fut dans la suite préfet de Rome. Il réunissait deux qualités qui ne peuvent tenir ensemble que dans les grandes ames, la dextérité dans les affaires, et la franchise. Aussi n’en coûta-t-il rien à sa vertu pour s’acquérir et se conserver l’amour et la confiance des princes. L’autre avait été gouverneur de l’Espagne Tarraconaise, et fut aussi pendant plusieurs années préfet de Rome. Il avait suivi le parti de Maxence: son mérite lui fit trouver un bienfaiteur dans un prince dont il avait été l’ennemi. Constantin l’éleva aux premières charges. Il eut l’honneur d’être le premier d’entre les sénateurs qui embrassa la religion chrétienne, comme nous l’avons déja observé. Les païens même le comblent d’éloges: ils ne mettent rien au-dessus de sa noblesse, de ses richesses, de son crédit, si ce n’est son génie, sa sagesse, et une bonté généreuse, qui faisait de tous ces avantages personnels le bien commun de l’humanité. Il y a lieu de croire que c’est lui qui fut père de Julien comte d’Orient, et de Basilina, mariée à Jule Constance frère de Constantin, et mère de Julien l’Apostat.
[Note latérale: XXX. Les Sarmates vaincus.]
[Note latérale: Zos. l. 2, c. 21.]
[Note latérale: Buch. in cycl. p. 287.]
[Note latérale: Anony. Vales.]
[Note latérale: Cod. Th. Chron.]
[Note latérale: Till. art. 48.]
[Note latérale: Vales. not. in Anony.]
[Note latérale: Band. in num. t. 2, p. 253.]
Les Sarmates exerçaient depuis quelques années les armes romaines. Ces peuples, qui habitaient les environs des Palus Méotides, passaient souvent le Danube et venaient faire le dégât sur la frontière. Les années précédentes plusieurs de leurs partis avaient été défaits; les autres se sauvaient au-delà du fleuve sans attendre le vainqueur. Cette année, tandis que Constantin était à Thessalonique, ces Barbares ayant trouvé la frontière mal gardée, ravagèrent la Thrace et la Mésie, et eurent même l’assurance de venir au-devant de Constantin, sous la conduite de leur roi Rausimodus. Dans leur marche ils s’arrêtèrent devant une ville, dont l’histoire ne marque pas le nom; les murailles jusqu’à une certaine hauteur étaient bâties de pierres, le reste n’était que de bois. Quoiqu’il y eût une bonne garnison, ils se flattèrent de l’emporter avec facilité, en mettant le feu à la partie supérieure. Ils s’approchèrent à la faveur d’une grêle de traits. Mais ceux qui défendaient la muraille, résistant avec courage et accablant les Barbares de javelots et de pierres, donnèrent à l’empereur le temps de venir à leur secours: l’armée romaine fondant comme un torrent des éminences d’alentour, tua et prit la plus grande partie des assiégeants. Le reste repassa le Danube avec Rausimodus, qui s’arrêta sur le bord, dans le dessein de faire une nouvelle tentative. Il n’en eut pas le temps. On n’avait vu depuis long-temps les aigles romaines au-delà du Danube; Constantin le traversa et vint forcer l’ennemi, qui s’était retiré sur une colline couverte de bois. Le roi y laissa la vie. Après un grand carnage, le vainqueur fit quartier à ceux qui le demandaient; il recouvra les prisonniers qu’ils avaient faits sur les terres de l’empire; et ayant repassé le fleuve avec un grand nombre de captifs, il les distribua dans les villes de la Dacie et de la Mésie. La joie que causa cette victoire fait honneur aux Sarmates: on établit en mémoire de leur défaite les jeux Sarmatiques, qui se célébraient tous les ans pendant six jours à la fin de novembre[27]. Le récit de cette guerre est tiré de Zosime. Mais l’auteur anonyme de l’histoire de Constantin ne parle que d’une incursion des Goths en Thrace et en Mésie, réprimée par Constantin; ce qui a fait juger à Godefroi et à M. de Tillemont que c’étaient deux guerres différentes, et que celle des Goths devait être renvoyée au commencement de l’année suivante. Il me semble que cette opinion resserre trop les faits de l’année 323, qui fut d’ailleurs assez remplie par les préparatifs et les événements d’une guerre bien plus considérable. Il est plus facile de croire avec M. de Valois que l’anonyme donne ici le nom de Goths à ceux que Zosime appelle Sarmates, d’autant plus qu’il est fort possible que ces deux peuples alors voisins se fussent unis pour cette expédition[28].
[Note 27: Il existe beaucoup de médailles dont les légendes rappellent le souvenir des succès de Constantin contre les Sarmates et d’autres nations barbares. SARMATIA DEVICTA. VICTORIA GOTHICA. DE BELLATORI GENTIUM BARBARARUM. EXVPERATOR OMNIVM GENTIVM.—S.-M.]
[Note 28: Optatianus, poète contemporain, rapporte que les Sarmates furent vaincus avec les Carpes et les Gètes ou Goths, en plusieurs lieux situés sur les bords du Danube.—S.-M.]
[Note latérale: XXXI. Pardon accordé aux criminels.]
[Note latérale: Cod. Th. lib. 9, tit. 38. leg. 1 et ibi Godef.]
[Note latérale: Till. art. 46.]
Vers la fin de cette année, l’empereur fit publier à Rome un pardon général pour tous les criminels; il excepta les empoisonneurs, les homicides, les adultères. La loi fut affichée le 30 d’octobre. Le texte en est très-obscur. Il semble signifier à la lettre, quoiqu’en termes assez impropres, que la naissance d’un fils de Crispus et d’Hélène était la cause de cette indulgence. Mais on ne connaît point d’ailleurs Hélène femme de Crispus; et cette raison jointe à l’impropriété de l’expression, fait conjecturer que le texte est corrompu[29], et qu’il s’agit plutôt d’un voyage que Crispus faisait à Rome avec Hélène son aïeule. Ce prince était resté en Illyrie depuis le commencement de l’année précédente, et il pourrait être retourné à Rome en ce temps-ci.
[Note 29: Le texte de cette loi ne présente cependant aucune ambiguité. Propter Crispi et Helenæ partum omnibus indulgemus. On ne voit pas d’ailleurs pourquoi Crispus n’aurait pas eu pour femme une princesse nommée Hélène, dont il ne serait pas resté d’autre souvenir que cette loi.—S.-M.]
[Note latérale: ΧΧΧII. Lois de Constantin.]
[Note latérale: Zos. l. 2, c. 22.]
[Note latérale: Nazar. pan. c. 38.]
Après la défaite des Sarmates, Constantin revint à Thessalonique, où il se disposait à tirer vengeance des perfidies de Licinius. Mais avant que d’entrer dans le récit de cette importante guerre, je crois qu’il est à propos de rendre compte des lois principales que ce prince avait faites depuis l’an 314, et dont je n’ai pas encore eu l’occasion de parler. Ce fut dans cet intervalle qu’il s’appliqua davantage à réformer les mœurs, à réprimer l’injustice, à bannir les chicanes qui s’autorisent des lois mêmes, et à inspirer à ses sujets des sentiments de concorde et d’humanité conformes à cette fraternité spirituelle qu’établit le christianisme. La législation est la fonction la plus auguste et la plus essentielle du souverain. C’est le montrer seulement en passant et comme sur un théâtre, que de ne le faire voir qu’au milieu des batailles.
[Note latérale: ΧΧΧΙΙI. Loi pour la célébration du dimanche.]
[Note latérale: Cod. Th. l. 2, tit. 8.]
[Note latérale: Lib. 8, tit. 8.]
[Note latérale: Lib. 5, tit. 5.]
[Note latérale: Cod. Just. lib. 3, tit. 12.]
[Note latérale: Euseb. vit. Const. l. 4, c. 18, 19, 20.]
[Note latérale: Soz. l. 1, c. 8.]
Nous commencerons par les lois qui concernent la religion. Depuis le temps des Apôtres, les chrétiens sanctifiaient le dimanche par des œuvres de piété. Constantin défendit de travailler pendant ce jour, et de faire aucun acte juridique. Il permit seulement les travaux de l’agriculture, de peur que les hommes ne perdissent l’occasion de prendre de la main de la Providence la nourriture qu’elle leur présente. Il permit aussi d’émanciper et d’affranchir ce jour-là, qui est celui de l’affranchissement du genre humain. Ses successeurs défendirent même d’exiger les tributs, et de donner des spectacles le dimanche. Sozomène dit que Constantin fit la même loi pour le vendredi, et Eusèbe semble aussi le dire pour le samedi. Mais ou ces deux dernières lois n’eurent pas d’exécution, ou il faut seulement entendre qu’elles ordonnaient de consacrer aux exercices de religion une partie de ces deux jours. Ce ne fut qu’en Orient que la coutume s’établit de fêter aussi le samedi. Pour faciliter aux soldats chrétiens l’assistance aux offices de l’église, Constantin les dispensa le dimanche de tout exercice militaire; il ordonna même que les gens de guerre qui n’étaient pas chrétiens sortiraient ce jour-là de la ville, et qu’en pleine campagne ils réciteraient tous ensemble, au signal donné, une courte prière dont il leur donna la formule: c’était une reconnaissance de la puissance de Dieu, qui seul donne la victoire; ils demandaient à l’être souverain de leur continuer sa protection, et de conserver l’empereur et ses enfants.
[Note latérale: XXXIV. Loi en faveur du célibat.]
[Note latérale: Cod. Th. l. 8, tit. 16.]
[Note latérale: Cod. Just. l. 5, tit. 26.]
[Note latérale: Euseb. vit. Const. l. 4, c. 26.]
[Note latérale: Soz. l. 1, c. 9.]
On peut mettre au nombre des lois favorables au christianisme, celle qu’il fit pour abolir les peines imposées par la loi Papia poppæa, à ceux qui à l’âge de vingt-cinq ans n’étaient pas mariés, ou qui n’avaient point d’enfants de leur mariage. Les premiers n’héritaient que de leurs proches parents; les autres ne recevaient que la moitié de ce qu’on leur laissait par testament, et ne pouvaient prétendre que le dixième dans l’héritage de leurs femmes: le fisc profitait de leurs pertes. Constantin ne crut pas cette loi compatible avec une religion qui honore la virginité: il sacrifia généreusement l’intérêt de son trésor, dont il fermait une des sources les plus abondantes: il ordonna que les uns et les autres, tant hommes que femmes, jouiraient en matière d’héritage des mêmes droits que les pères de famille. Cependant, par un tempérament politique, en délivrant le célibat de ce qui pouvait être regardé comme une peine, il n’oublia pas d’encourager la population: il conserva à ceux qui avaient des enfants leurs anciennes prérogatives, et laissa subsister la partie de la loi qui ne donnait au mari ou à la femme sans enfants que le dixième de l’héritage du prédécédé: c’était, comme il le dit lui-même, pour empêcher l’effet de la séduction conjugale, souvent plus adroite et plus puissante que toutes les précautions et les défenses des lois. Mais aussi il releva la virginité évangélique par un nouveau privilége: il donna à ceux des deux sexes qui s’y seraient consacrés le pouvoir de tester, même avant l’âge fixé par les lois: il crut ne devoir pas leur refuser un droit que les païens avaient accordé à leurs vestales. Il défendit aux gens mariés d’entretenir des concubines.