Histoire du Bas-Empire. Tome 01

Charles Le Beau · Chapitre 5 sur 8 · partie 1/4

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Histoire du Bas-Empire. Tome 01

[Note latérale: Gelas. Cyzic. l. 2, c. 1.]

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

[Note latérale: Niceph. Call. l. 5, c. 37.]

[Note latérale: Sept. Conc. œcum. act. 6.]

[Note latérale: Phot. Bibl. cod. 127.]

[Note latérale: Baron. ann. 340.]

[Note latérale: Vales. in Euseb.]

[Note latérale: Le Quien. Or. Christ. t. 3, p. 559.]

Tandis qu’Eusèbe de Nicomédie intriguait à la cour en faveur de l’Arianisme, un autre Eusèbe aussi courtisan que lui, quoique éloigné de la cour, donnait asyle à Arius qui s’était retiré d’Alexandrie. C’était l’évêque de Césarée, fameux par son histoire ecclésiastique, et par d’autres grands ouvrages. Il tenait un rang considérable entre les prélats de l’Orient, plus encore par son savoir, par son éloquence, et par la beauté de son esprit, que par la dignité de son église, métropole de la Palestine. Disciple du célèbre martyr Pamphile, il fut soupçonné d’avoir évité la mort en sacrifiant aux idoles; et ce soupçon ne fut jamais bien éclairci. Ce n’était pas là le seul rapport qui pouvait se trouver entre les deux Eusèbes: tous deux flatteurs, insinuants, se pliant aux circonstances; mais le premier plus haut, plus entreprenant, plus décidé, jaloux de la qualité de chef de parti, et déterminément méchant; l’autre circonspect, timide, plus vain que dominant. L’un devenait souple par nécessité, l’autre l’était par caractère. Ils agissaient d’intelligence; cependant l’évêque de Césarée ne se prêtait qu’avec réserve aux violentes impressions de l’autre. Quelques-uns croient sans beaucoup de fondement, qu’ils étaient frères ou du moins proches parents. On a voulu purger du soupçon d’arianisme un écrivain aussi utile à l’église qu’Eusèbe de Césarée; mais toute sa conduite l’accuse, et ses écrits ne le justifient pas. Le septième concile œcuménique le déclare Arien; et ce qui prouve qu’après avoir enfin consenti à signer la consubstantialité du verbe dans le concile de Nicée, il continua d’être Arien dans le cœur, c’est que dans tout ce qu’il écrivit depuis ce temps-là, il évite avec soin le terme de consubstantiel; que dans son histoire il ne nomme pas Arius; qu’il le couvre de toute son adresse; que dans le récit du concile de Nicée, il ne parle que de la question de la Pâque, et comme pour éblouir et donner le change, il s’étend avec pompe sur la forme du concile, sans toucher un seul mot de l’arianisme qui en était le principal objet; c’est enfin qu’il conserva toute sa vie des liaisons avec les principaux Ariens, et se prêta constamment à la plupart de leurs manœuvres.

[Note latérale: XX. Mouvements de l’arianisme.]

[Note latérale: Socr. l. 1, c. 6.]

[Note latérale: Soz. l. 1, c. 14.]

[Note latérale: Epiph. hær. 69, t. I, p. 727-735.]

[Note latérale: Philost. l. 2, c. 2.]

[Note latérale: Athen. deipn. l. 14. § 13. t. V, p. 248. ed. Schweigh.]

[Note latérale: God. in Philost. l. 1, c. 7.]

[Note latérale: Till. Arian. art. 5, 7, 8.]

[Note latérale: Fleury, Hist. eccl. l. 10, c. 36.]

Tout était en mouvement dans les églises d’Égypte, de Libye, d’Orient. Ce n’était que messages, que lettres souscrites par les uns, rejetées par les autres. Eusèbe de Nicomédie n’était pas homme à pardonner à Alexandre le portrait que celui-ci avait osé faire de lui dans sa lettre circulaire: il ne cessait pourtant pas de lui écrire en faveur d’Arius; mais en même temps il s’efforçait de soulever contre lui toutes les églises. L’esprit de parti ne ménageait pas les injures; et le scandale était si public, que les païens en prenaient sujet de risée, et jouaient sur les théâtres les divisions de l’église chrétienne. Pour augmenter le trouble, Mélétius et ses adhérents favorisaient les Ariens. Cependant on assemblait partout des synodes. Arius retiré en Palestine obtint d’Eusèbe de Césarée, et de plusieurs autres évêques, la permission de faire les fonctions du sacerdoce; ce qui, par une réserve affectée, ne lui fut pourtant accordé, qu’à condition qu’il resterait soumis de cœur à son évêque, et qu’il ne cesserait de travailler à se réconcilier avec lui. Après quelque séjour en Palestine, il alla se jeter entre les bras de son grand protecteur Eusèbe de Nicomédie: de là il écrit à Alexandre, et en lui exposant le fonds de son hérésie, il a l’audace de protester qu’il n’enseigne que ce qu’il a appris de lui-même. Ce fut dans cet asyle que pour insinuer plus agréablement son erreur, il composa un poème intitulé Thalie: ce titre n’annonçait que la joie des festins et de la débauche: l’exécution de l’ouvrage était encore plus indécente; il était versifié dans la même mesure que les chansons de Sotade, décriées chez les païens mêmes pour la lubricité qu’elles respiraient, et qui avaient coûté la vie à leur auteur. Arius y avait semé tous les principes de sa doctrine; et pour la mettre à la portée des esprits les plus grossiers, dont le zèle brutal rend un hérésiarque redoutable, il fit des cantiques accommodés au génie des divers états du peuple: il y en avait pour les nautoniers, pour ceux qui tournaient la meule, pour les voyageurs. La qualité de proscrit, de persécuté, qu’Arius savait bien faire valoir, lui attirait la compassion du vulgaire, qui ne manque presque jamais de croire les hommes innocents dès qu’il les voit malheureux.

[Note latérale: XXI. Concile en faveur d’Arius.]

[Note latérale: Socr. l. 1, c. 6.]

[Note latérale: Soz. l. 1, c. 14.]

Eusèbe de Nicomédie servit son ami avec chaleur en faisant assembler en concile les évêques de Bithynie. Il y fut résolu d’écrire à tous les évêques du monde, pour les exhorter à ne pas abandonner Arius, dont la doctrine n’avait rien que d’orthodoxe; et à se réunir pour vaincre l’injuste opiniâtreté d’Alexandre. Toutes les lettres écrites par les deux partis depuis le commencement du procès furent recueillies en un corps, d’un côté par Alexandre, de l’autre par Arius; et composèrent, pour ainsi dire, le code des orthodoxes et celui des Ariens.

[Note latérale: XXII. Lettre de Constantin à Alexandre et à Arius.]

[Note latérale: Euseb. vit. Const. l. 2, c. 63, et seq. l. 3, c. 5, et 18.]

[Note latérale: Idem. Hist. eccl. l. 5, c. 23, et seq.]

[Note latérale: Athanas. de Synod. t. I, p. 719.]

[Note latérale: Socr. l. 1, c. 7.]

[Note latérale: Soz. l. 1, c. 15.]

[Note latérale: Theod. l. 1, c. 7.]

Constantin fut averti de ces agitations de l’église d’Orient, lorsqu’il se disposait à partir pour la Syrie et l’Égypte. Il gémissait de voir s’élever dans le sein du christianisme une division capable de l’étouffer, ou du moins d’en retarder les progrès. Il ne jugea pas à propos de se rendre témoin de ces désordres, de peur de compromettre son autorité, ou de se mettre dans la nécessité de punir. Il prit donc le parti de se tenir éloigné, et d’employer les voies de la douceur. Eusèbe de Nicomédie profita de cette disposition pacifique du prince pour lui persuader qu’il ne s’agissait que d’une dispute de mots; que les deux partis s’accordaient sur les points fondamentaux, et que toute la querelle ne roulait que sur des subtilités où la foi n’était nullement intéressée. L’empereur le crut; il écrivit à Alexandre et à Arius qui était apparemment déja retourné à Alexandrie. Sa lettre avait pour but de rapprocher les esprits; il y blâmait l’un et l’autre d’avoir donné l’essor à leurs pensées et à leurs discours sur des objets impénétrables à l’esprit humain: il prétendait que, ces points n’étant pas essentiels, la différence d’opinion ne devait pas rompre l’union chrétienne; que chacun pouvait prendre intérieurement le parti qu’il voudrait, mais que pour l’amour de la paix il fallait s’abstenir d’en discourir. Il comparait ces dissensions aux disputes des philosophes d’une même secte, qui ne laissaient pas de faire corps, quoique les membres ne s’accordassent pas sur plusieurs questions. Ce bon prince, animé d’une tendresse paternelle, finissait en ces termes: «Rendez-moi des jours sereins et des nuits tranquilles; faites-moi jouir d’une lumière sans nuage. Si vos divisions continuent, je serai réduit à gémir, à verser des larmes; il n’y aura plus pour moi de repos. Où en trouverai-je, si le peuple de Dieu, si mes conserviteurs se déchirent avec opiniâtreté? Je voulais vous aller visiter; mon cœur était déja avec vous: vos discordes m’ont fermé le chemin de l’Orient. Réunissez-vous pour me le rouvrir. Donnez-moi la joie de vous voir heureux comme tous les peuples de mon empire: que je puisse joindre ma voix à la vôtre, pour rendre de concert au souverain Être des actions de graces de la concorde qu’il nous aura procurée.» Il mit cette lettre entre les mains d’Osius, pour la porter à Alexandrie. Il comptait beaucoup sur la sagesse de ce vieillard, évêque de Cordoue depuis trente années, respecté dans toute l’église pour son grand savoir et pour le courage avec lequel il avait confessé Jésus-Christ dans la persécution de Maximien. Afin d’étouffer toute semence de division, il lui recommanda aussi de travailler à réunir les églises partagées sur le jour de la célébration de la Pâque. C’était une dispute ancienne, qui n’avait pu être terminée par les décisions de plusieurs conciles. Tout l’Occident et une grande partie de l’Orient célébraient la fête de Pâque le premier dimanche après le quatorzième de la lune de mars: la Syrie et la Mésopotamie persistaient à la solenniser avec les Juifs le quatorzième de la lune, en quelque jour de la semaine qu’il tombât. C’était dans le culte une diversité qui donnait occasion à des contestations opiniâtres et scandaleuses. Osius fut chargé de tâcher de rétablir aussi dans ce point l’uniformité.

[Note latérale: XXIII. Second concile d’Alexandrie.]

[Note latérale: Euseb. vit. Const., l. 2, c. 73. et l. 3, c. 4.]

[Note latérale: Socr. l. 1, c. 7.]

[Note latérale: Soz. l. 1, c. 16.]

[Note latérale: Gelas. Cyzic. l. 3, c. 1.]

[Note latérale: Baron. in ann. 319.]

Ce grand évêque avait assez de zèle et de capacité pour s’acquitter d’une commission si importante. Il assembla à Alexandrie un concile nombreux. Mais il trouva trop d’aigreur dans les esprits. Il ne tira d’autre fruit de ses démarches que de se convaincre lui-même de la mauvaise foi d’Arius, et du danger de sa doctrine. On renouvela pourtant dans ce concile la condamnation de Sabellius et de Mélétius. On y condamna un prêtre nommé Colluthus qui avait fait schisme et usurpé les fonctions de l’épiscopat: il se soumit et rentra dans son rang de simple prêtre; mais plusieurs de ses sectateurs se joignirent à ceux de Mélétius et d’Arius. Constantin était retourné à Thessalonique dès le commencement de mars. Osius, s’étant rendu auprès de lui, le détrompa; il lui fit ouvrir les yeux sur la justice et la sagesse de la conduite d’Alexandre. Eusèbe méritait d’être puni pour en avoir imposé au prince; cet adroit courtisan sut se mettre à couvert. Arius osa même envoyer à l’empereur une apologie: nous avons une réponse attribuée à l’empereur, et adressée à Arius et aux Ariens. C’est une pièce satirique, remplie de raisonnements confus, et plus encore d’invectives, d’ironie, d’allusions froides et d’injures personnelles. Si c’est l’ouvrage du prince dont elle porte le nom, et non pas celui de quelque déclamateur, il faut avouer que ce style n’est pas digne de la majesté impériale. Il ne convenait pas à Constantin d’entrer en lice contre un sophiste: il était né pour dire et faire de grandes choses, et pour donner de grands exemples.

[Note latérale: XXIV. Généreuse réponse de Constantin.]

[Note latérale: Jean. Chrysost. hom. 21. ad pop. Antioch. t. 2, p. 219.]

Il donna aux princes dans cette occasion celui d’une clémence vraiment magnanime. L’audace et l’emportement des hérétiques croissaient tous les jours. Les évêques s’armaient contre les évêques, les peuples contre les peuples. Toute l’Égypte depuis le fond de la Thébaïde jusqu’à Alexandrie était dans une horrible confusion. La fureur ne respecta pas les statues de l’empereur. Il en fut informé; le zèle, courtisan toujours ardent à la punition d’autrui, l’excitait à la vengeance; on se récriait sur l’énormité de l’attentat; on ne trouvait pas de supplice assez rigoureux pour punir des forcenés qui avaient insulté à coups de pierres la face du prince: dans la rumeur de cette indignation universelle, Constantin portant la main à son visage, dit en souriant: Pour moi, je ne me sens pas blessé. Cette parole ferma la bouche aux courtisans, et ne sera jamais oubliée de la postérité.

[Note latérale: XXV. Convocation du concile de Nicée.]

[Note latérale: Euseb. vit. Const. l. 3, c. 6.]

[Note latérale: Theod. l. 1, c. 7.]

[Note latérale: Strabo, l. 12. p. 565. ed. Casaub.]

Contre un parti si turbulent, si audacieux, déja soutenu de plusieurs évêques, Constantin crut devoir réunir toutes les forces de l’église. Maître de tout l’empire, il conçut une idée digne de sa puissance et de sa piété; ce fut d’assembler un concile universel. Il choisit Nicée pour le lieu de l’assemblée. C’était une ville célèbre, en Bithynie, sur le bord du lac Ascanius, dans une plaine étendue et fertile. L’empereur y invita tous les évêques de ses états. Il donna ordre de leur fournir aux dépens du public les voitures, les mulets, les chevaux dont ils auraient besoin, et n’exigea d’eux que la diligence. Le rendez-vous était indiqué au mois de mai de l’année suivante.

[Note latérale: XXVI. Occupations de Constantin jusqu’à l’ouverture du concile.]

[Note latérale: Cod. Th. lib. 2, tit. 17, 24, 33.]

[Note latérale: Idem. l. 12.]

[Note latérale: Canon. Nic. 17.]

[Note latérale: Cod. Just. lib. 6, tit. 21.]

L’empereur resta jusqu’à ce temps-là partie à Thessalonique, partie à Nicomédie. On ne voit pas qu’il ait fait alors autre chose que des lois. Il régla les dispenses d’âge que le prince accordait aux mineurs pour l’administration de leurs biens. Afin de diminuer les occasions de procès, il donna une nouvelle étendue à l’autorité des pères et des mères, par rapport au partage des biens entre leurs enfants. Il défendit aux magistrats de toucher aux contributions des provinces, gardées dans les dépôts publics, et d’en changer la destination, même à dessein de les remplacer ensuite. L’usure n’avait plus de bornes: pour la restreindre, il permit à ceux qui prêtaient des fruits secs ou liquides, comme du blé, du vin, de l’huile, d’exiger moitié en sus de ce qu’ils auraient prêté, par exemple, trois boisseaux de blé pour deux boisseaux; quant à l’intérêt de l’argent, il le réduisit à douze pour cent. Cette usure, tout excessive qu’elle est, était le denier autorisé par les lois romaines. Il ajoute que le créancier qui refusera le remboursement du principal pour prolonger le profit de l’intérêt, perdra l’intérêt et le principal. Cette loi ne pouvait être d’usage que pour les païens; elle ne fut jamais adoptée par l’église, qui a toujours défendu le prêt usuraire. Et ce fut sans doute pour affermir en ce point sa discipline, que trois mois après elle déclara par un canon exprès, dans le concile de Nicée, que tout clerc qui prêterait à intérêt, de quelque manière que ce fût, serait retranché du clergé. En faveur de ceux qui exposent leur vie pour le salut de l’état, il ordonna que leur dernière volonté, s’ils mouraient en campagne, serait exécutée sans contestation, de quelque manière qu’elle fût manifestée. Ainsi leur disposition testamentaire écrite avec leur sang sur le fourreau de leur épée, sur leur bouclier, ou même tracée avec leur pique sur la poussière du champ de bataille où ils perdaient la vie, avait la force d’un acte revêtu de toutes les formalités. C’était bien en effet le plus noble caractère, et la forme la plus sacrée dans laquelle un testament pût être conçu. Quelques-unes de ces lois furent publiées pendant le concile. Le prince donnait au réglement de l’état tous les moments que lui laissaient alors les affaires importantes de l’église. Il publia encore, en attendant l’ouverture du concile, plusieurs autres ordonnances, que nous avons déja indiquées à l’occasion des lois faites dans les années précédentes.

[Note latérale: AN 325.]

[Note latérale: XXVII. Les évêques se rendent à Nicée.]

[Note latérale: Euseb. vit. Const. l. 3, c. 6. 8, 9.]

[Note latérale: Socr. l. 1, c. 11.]

Au commencement de l’année 325, sous le consulat de Paulinus et de Julianus, les évêques accompagnés des plus savants de leurs prêtres et de leurs diacres, qui faisaient presque toute leur suite, accouraient à Nicée de toutes parts. Ils quittaient leurs églises au milieu des prières et des vœux de leurs peuples. Toutes les villes de leur passage recevaient avec vénération et avec joie ces généreux athlètes, qui, pleins d’espérance et d’ardeur pour rétablir la paix, volaient à la guerre contre les ennemis de l’église. Ils laissaient partout sur leur route l’odeur de leurs vertus, et les présages de leur victoire. Constantin était à Nicomédie au commencement de février; et dès le mois de mai, il se rendit à Nicée pour y recevoir les Pères du concile. Il leur faisait l’accueil le plus honorable: on leur fournit à ses dépens pendant leur séjour les choses nécessaires à la vie, avec une magnificence qui n’était bornée que par la simplicité et l’austérité de ces saints personnages. Jamais tant de vertus n’avaient été réunies. Nicée recevait dans son enceinte ce que la terre avait de plus auguste et de plus saint. C’était le champ de bataille où la religion et la vérité allaient combattre l’impiété et l’erreur. On y voyait les plus illustres chefs des églises du monde, depuis les confins de la haute Thébaïde jusqu’au pays des Goths, depuis l’Espagne jusqu’en Perse. Rien ne ressemblait mieux, dit Eusèbe, à cette première assemblée, dont il est parlé dans les Actes des Apôtres, lorsqu’au jour de la naissance de l’église un grand nombre d’hommes religieux et craignant Dieu, de toutes les nations qui sont sous le ciel, accoururent au bruit de la descente du Saint-Esprit. C’était aussi la première fois que l’église avait pu s’assembler toute entière: elle renaissait en quelque sorte par la liberté dont elle commençait à jouir; et c’était le même Esprit qui devait descendre. Le prince révérait dans ces illustres confesseurs les preuves de courage que plusieurs d’entre eux portaient sur leur corps; il distinguait, entre les autres, Paphnutius, évêque dans la haute Thébaïde, homme simple et pauvre, mais recommandable par la sainteté de sa vie, par ses miracles, et par la perte d’un de ses yeux au temps de la persécution de Maximin: c’était auprès de l’empereur le plus beau titre de noblesse; il faisait souvent venir Paphnutius au palais; il baisait avec respect la cicatrice, et lui rendait les plus grands honneurs.

[Note latérale: XXVIII. Évêques orthodoxes.]

[Note latérale: Act. Conc. Nic.]

[Note latérale: Athan. Apol. 2 cont. Arian. t. 1, p. 128-130. et Synod. p. 719.]

[Note latérale: Socr. l. 1, c. 7.]

[Note latérale: Theod. l. 1, c. 5, 7, et l. 2, c. 30.]

[Note latérale: Soz. l. 1, c. 16.]

[Note latérale: Hier. Chron.]

[Note latérale: Ruf. l. 10, c. 5.]

[Note latérale: Gelas. Cyzic. l. 1, c. 35.]

[Note latérale: Baron. an. 325.]

[Note latérale: Morin, Dél. de l’égl. part. 2, c. 51.]

[Note latérale: Boss. Hist. univ. part. 1.]

[Note latérale: Fleury, Hist. eccl. l. 11, c. 2 et seq.]

Le concile fut composé de trois cent dix-huit évêques, entre lesquels il n’y en avait que dix-sept qui fussent infectés d’arianisme. Il appartient à l’histoire de l’Église de faire connaître tous ceux dont les noms se sont conservés. Je ne nommerai que les plus célèbres, dont l’histoire est liée avec celle de Constantin ou de ses enfants. Eustathius était né à Side en Pamphylie: il avait été évêque de Bérhée en Syrie, et transféré malgré lui à Antioche par le suffrage unanime des évêques, du clergé et du peuple après la mort de Philogonus. Ce prélat était également illustre par sa science et par sa vertu: il avait confessé la foi en présence des tyrans, et était destiné à souffrir encore une persécution plus opiniâtre de la part des Ariens. De trois Alexandres qui assistèrent au concile, l’un évêque d’Alexandrie, l’autre de Byzance, sont déja connus; le troisième gouvernait l’église de Thessalonique, et il se signala dans la suite par son zèle pour St-Athanase persécuté. Macarius, évêque de Jérusalem, était un des orthodoxes que les Ariens haïssaient davantage: il seconda dans la suite l’impératrice Hélène dans la découverte de la croix. Nous avons déja parlé de Cécilien, évêque de Carthage. Marcel d’Ancyre, dès lors célèbre par son opposition aux Ariens, le fut encore depuis par les erreurs dont il fut accusé, et qui ont fait de son orthodoxie un sujet de dispute. Jacques évêque de Nisibe, en Mésopotamie, fameux par ses austérités et par ses miracles, fut vingt-cinq ans après le plus fort rempart de sa ville épiscopale contre l’armée innombrable de Sapor, et força ce prince à lever le siége. Le plus considérable de tous ces prélats était le grand Osius, que nous avons déja fait connaître. Le pape Silvestre retenu à Rome par sa vieillesse envoya deux prêtres, Vitus et Vincent, en qualité de légats. Mais le plus formidable ennemi que les Ariens éprouvèrent dans ce concile, fut le jeune Athanase, diacre d’Alexandrie. L’évêque Alexandre qui l’avait élevé, et qui le chérissait comme son fils, l’avait amené avec lui. Les Ariens le connaissaient déja et le haïssaient mortellement: ils attribuaient à ses conseils la fermeté inflexible d’Alexandre. La Providence, qui le destinait à combattre pour l’église pendant le cours d’une longue vie jusqu’au dernier soupir, lui fit faire, pour ainsi dire, ses premières armes dans ce concile; il y soutint avec gloire à la face de l’église universelle les plus violents assauts, et se signala dès lors par une éloquence et une force de raisonnement qui confondit plusieurs fois les plus habiles d’entre les Ariens et Arius lui-même, et qui étonna l’empereur et toute sa cour. Outre les prêtres, les diacres, et les acolytes, les évêques s’étaient fait accompagner de plusieurs laïcs habiles dans les lettres humaines.

[Note latérale: XXIX. Évêques Ariens.]

[Note latérale: Philost. l. 1, c. 9 et ibi God. dissert.]

Les Ariens, dont l’hérésie s’était répandue depuis la haute Libye jusqu’en Bithynie, ne purent pourtant rassembler que dix-sept évêques. Les plus renommés sont Sécundus de Ptolémaïs, Théonas ou Théon de la Marmarique, le fameux Eusèbe de Césarée, Théognis de Nicée, Maris de Chalcédoine, et le grand défenseur de tout le parti, Eusèbe de Nicomédie. Arius les animait par sa présence et leur prêtait ses ruses et ses artifices.

[Note latérale: XXX. Philosophes païens confondus.]

[Note latérale: Socr. l. 1, c. 7.]

[Note latérale: Soz. l. 1, c. 17.]

Avant l’ouverture du concile les théologiens, par une espèce de prélude, eurent à s’exercer contre quelques philosophes païens. Ceux-ci étaient venus les uns par curiosité, pour s’instruire de la doctrine des chrétiens; les autres, par haine et par jalousie, pour les embarrasser dans la dispute. Un de ces derniers, arrogant et avantageux, se prévalait de sa dialectique, et traitait avec mépris les ecclésiastiques qui entreprenaient de le réfuter; lorsqu’un vieillard du nombre des confesseurs, laïc simple et ignorant, se présenta pour entrer en lice. Sa prétention fit rire d’avance les païens qui le connaissaient, et fit craindre aux chrétiens qu’il ne se rendît vraiment ridicule. Cependant on n’osa par respect lui fermer la bouche. Alors imposant silence au nom de Jésus-Christ, à ce superbe philosophe: Écoute, lui dit-il; et après lui avoir exposé en termes clairs et précis, mais sans entrer dans la discussion des preuves, les mystères les plus incompréhensibles de la religion, la trinité, l’incarnation, la mort du fils de Dieu, son avénement futur: Voilà, lui ajouta-t-il, ce que nous croyons sans curiosité. Cesse de raisonner en vain sur des vérités qui ne sont accessibles qu’à la foi; et réponds-moi si tu les crois. A ces mots, la raison du philosophe fut terrassée par une puissance intérieure; il s’avoua vaincu, remercia le vieillard, et devenu lui-même prédicateur de l’Évangile, il protestait avec serment à ses semblables, qu’il avait senti dans son cœur l’impression d’une force divine, dont il ne pouvait expliquer le secret.

[Note latérale: XXXI. Trait de sagesse de Constantin.]

[Note latérale: Theod. l. 1, c. 11.]

[Note latérale: Soz. l. 1, c. 16.]

De tant d’évêques rassemblés plusieurs avaient entre eux des querelles particulières. Ils croyaient l’occasion favorable pour porter leurs plaintes au prince et en obtenir justice. C’était tous les jours de nouvelles requêtes, de nouveaux mémoires d’accusation. L’empereur, en ayant reçu un grand nombre, les fit rouler ensemble, sceller de son anneau; et assigna un jour pour y répondre. Il travailla dans cet intervalle à réunir les esprits divisés. Le jour venu, les parties s’étant rendues devant lui pour recevoir la décision, il se fit apporter le rouleau, et le tenant entre ses mains, «Tous ces procès, dit-il, ont un jour auquel ils sont assignés, c’est celui du jugement général; ils ont un juge naturel, c’est Dieu même. Pour moi qui ne suis qu’un homme, il ne m’appartient pas de prononcer dans des causes où les accusateurs et les accusés sont des personnes consacrées à Dieu. C’est à eux à vivre sans mériter de reproches, et sans en faire. Imitons la bonté divine, et pardonnons ainsi qu’elle nous pardonne: effaçons jusqu’à la mémoire de nos plaintes par une réconciliation sincère, et ne nous occupons que de la cause de la foi qui nous rassemble». Après ces paroles il jeta au feu tous ces libelles, assurant avec serment qu’il n’en avait pas lu un seul: Il faut, disait-il, se donner de garde de révéler les fautes des ministres du Seigneur, de peur de scandaliser le peuple et de lui prêter de quoi autoriser ses désordres. On dit même qu’il ajouta, que s’il surprenait un évêque en adultère, il le couvrirait de sa pourpre, pour en cacher le scandale aux yeux des fidèles. Il marqua en même temps le 19 juin, pour la première séance publique.

[Note latérale: XXXII. Conférences préliminaires.]

[Note latérale: Soz. l. 1, c. 16.]

En attendant ce jour, les évêques s’assemblèrent plusieurs fois en particulier, pour préparer et débattre les matières. Ils firent venir Arius, ils l’écoutèrent, ils discutèrent ses opinions. Ce fut dans ces conférences que d’un côté Arius mit en œuvre tous ses talents, toute son adresse, tantôt dévoilant sa doctrine pour sonder les esprits, tantôt la repliant, pour ainsi dire, et l’enveloppant de termes orthodoxes pour en déguiser l’horreur; et que, de l’autre, Athanase parut comme une vive lumière qui déconcertait l’hérésie, et la poursuivait dans ses détours les plus ténébreux.

[Note latérale: XXXIII. Séances du concile.]

[Note latérale: Eus. vit. Const. l. 3, c. 11 et proœmio operis.]

[Note latérale: Soz. l 1, c. 18.]

[Note latérale: Conc. Chalc. act. 1.]

[Note latérale: Chron. Alex. vel Paschal. p. 282.]

[Note latérale: Baron. ann. 325.]

[Note latérale: Pagi, in Baron.]

[Note latérale: Vales. not. in Euseb. vit. Const. l. 3, c. 10, 11 et 14.]

[Note latérale: Herm. vie de S. Athan. l. 2.]

[Note latérale: Till. Arian. art. 8, et not. 1, 6.]

La première séance se tint le 19 juin. L’antiquité ecclésiastique nous a précieusement conservé la doctrine de ce grand concile, et tout ce qui s’y passa d’important par rapport à la foi. C’est un des points historiques les plus sûrs et les mieux constatés. C’est aussi le seul qui intéresse véritablement l’église, dont les victoires doivent être immortelles. Mais pour les articles de pure curiosité, tels que le nombre des séances, leur distinction, le lieu où elles se tinrent, combien de fois et en quels jours Constantin y assista, quel fut l’évêque qui y présida, tout cela est resté dans l’obscurité. La cause de ces incertitudes, c’est que les actes du concile ne furent pas rédigés par écrit; on n’écrivit que la profession de foi, les canons, et les lettres synodiques. Il est impossible de rien déterminer sur le nombre des sessions, et de distinguer ce qui se fit dans chacune. Quant au lieu de l’assemblée et à la présence de Constantin, il me paraît très-probable que les Pères s’assemblèrent dans l’église de Nicée; mais qu’ils se rendirent au palais pour la dernière session, à laquelle Constantin voulut assister, et qui fit la clôture du concile. Pour ce qui regarde le président, les uns sont portés à croire que ce fut Eustathius d’Antioche: c’était en effet un des plus grands évêques de l’église; il était assis le premier à droite, et l’on croit que ce fut lui qui harangua Constantin au nom du concile. Mais le terme de droite employé ici par Eusèbe est équivoque, et peut aussi bien signifier la droite en entrant, ce qu’on appelle dans l’église le côté de l’épître, que le côté opposé, qui était dans le concile la place d’honneur, comme on le voit par les séances de celui de Chalcédoine. Il n’est pas même bien certain que ce soit Eustathius qui ait porté la parole à l’empereur: Eusèbe semble dire que ce fut lui-même; Sozomène confirme ce sentiment, et d’autres attribuent cet honneur à l’évêque d’Alexandrie. Quoi qu’il en soit, il ne paraît pas nécessaire que ce soit le président du concile qui ait harangué l’empereur: cette fonction a pu être donnée à celui qu’on regardait comme le plus éloquent. L’opinion qui me semble le mieux appuyée, c’est qu’Osius présida au concile au nom du pape Silvestre; le nom d’Osius se trouve avec celui des deux autres légats Vitus ou Victor et Vincent à la tête des souscriptions.

[Note latérale: XXXIV. Constantin au concile.]

[Note latérale: Euseb. vit. Const. l. 3, c. 10.]

[Note latérale: Theod. l. 1, c. 7.]

[Note latérale: Socr. l. 1, c. 7.]

[Note latérale: Soz. l. 1, c. 18.]

Les sessions durèrent jusqu’au 25 août. On voit par les actes du concile d’Éphèse qu’elles étaient alors fort longues, commençant sur les huit ou neuf heures du matin et durant jusqu’au soir. On mettait sur un trône ou pupitre, au milieu de l’assemblée, le livre des Évangiles. Après qu’on eut discuté les questions de foi, entendu les Ariens, arrêté les canons de discipline qu’il était à propos de confirmer par l’autorité de l’église universelle, les Pères, pour prononcer le jugement définitif, se rendirent, selon le désir du prince, dans la plus grande salle du palais. On leur avait préparé des siéges à droite et à gauche. Chacun prit sa place, et attendit en silence l’arrivée de l’empereur. Bientôt on le vit paraître sans gardes, accompagné seulement de ceux de ses courtisans qui professaient le christianisme. A son approche, les évêques se levèrent. Il parut, dit Eusèbe, comme un ange de Dieu: sa pourpre enrichie d’or et de pierreries éblouissait par son éclat; mais ce qui frappait bien plus les yeux de ces saints prélats, c’était la noble piété que respirait tout son extérieur. Ses yeux baissés, la rougeur de son visage, sa démarche modeste et respectueuse, ajoutaient une grace chrétienne à la hauteur de sa taille, à la force de ses traits, et à cet air de grandeur qui annonçait le maître de l’empire. Après avoir traversé l’assemblée, il se tint debout au haut de la salle devant un siége d’or plus bas que celui des évêques, et ne s’assit qu’après qu’ils l’en eurent prié par des signes de respect. Tous s’assirent après lui. Alors un des prélats complimenta le prince en peu de mots au nom du concile, et rendit à Dieu au nom du prince des actions de graces. Quand cet évêque eut cessé de parler, tous les autres dans un profond silence fixèrent les yeux sur l’empereur, qui, promenant des regards doux et sereins sur cette auguste compagnie, et s’étant un peu recueilli, parla en ces termes:

[Note latérale: XXXV. Discours de Constantin.]

[Note latérale: Euseb. vit. Const. l. 3, c. 12.]

«Mes vœux sont accomplis. De toutes les faveurs dont le roi du ciel et de la terre a daigné me combler, celle que je désirais avec le plus d’ardeur, c’était de vous voir assemblés et réunis dans le même esprit. Je jouis de ce bonheur; graces en soient rendues au Tout-Puissant. Que l’ennemi de la paix ne vienne plus troubler la nôtre. Après que par le secours du Dieu Sauveur nous avons détruit la tyrannie de ces impies qui lui faisaient une guerre ouverte, que l’esprit de malice n’ose plus désormais attaquer par la ruse et l’artifice notre sainte religion. Je le dis du fond du cœur; les discordes intestines de l’église de Dieu sont à mes yeux les plus périlleux de tous les combats. Victorieux de mes ennemis, je me flattais de n’avoir plus qu’à louer l’auteur de mes victoires, et à partager avec vous ma reconnaissance et le fruit de mes succès. La nouvelle de vos divisions m’a plongé dans une douleur amère. C’est pour remédier à ce mal, le plus funeste de tous, que je vous ai assemblés sans délai. La joie que me donne votre présence ne sera parfaite que par la réunion de vos cœurs. Ministres d’un Dieu pacifique, faites renaître entre vous cet esprit de charité que vous devez inspirer aux autres; étouffez toute semence de discorde, affermissez en ce jour une paix inaltérable. Ce sera l’offrande la plus agréable au Dieu que vous servez, et le présent le plus précieux à un prince qui le sert avec vous.»

[Note latérale: XXXVI. Liberté du concile.]

[Note latérale: Euseb. vit. Const. l. 3, c. 13.]

[Note latérale: Soz. l. 1, c. 19.]

[Note latérale: Herm. vie de S. Athan. l. 2.]

Ce discours, prononcé en latin par l’empereur, fut ensuite interprété en grec, la plupart des Pères du concile n’entendant que cette langue. Constantin les parlait toutes deux; mais le latin était encore la langue régnante, et la majesté impériale ne s’exprimait point autrement. L’empereur ne donna aucune atteinte à la liberté du concile: il la laissa toute entière aux Ariens avant que le jugement fût prononcé. Dans les vives contestations qui s’élevèrent entre eux et les catholiques, le prince écoutait tout avec attention et avec patience; il se prêtait aux propositions de part et d’autre; il appuyait celles qui lui paraissaient propres à rapprocher les esprits; il s’efforçait de vaincre l’opiniâtreté par sa douceur, par la force de ses raisons, par des instances pressantes, et par des remontrances assaisonnées d’éloges. Il faut pourtant convenir que la présence du souverain dans un concile était un exemple dangereux, dont Constance abusa depuis dans les conciles d’Antioche et de Milan.

[Note latérale: XXXVII. Consubstantialité du Verbe.]

[Note latérale: Athan. epist. contra Arianos. t. I, p. 270-294.]

[Note latérale: Theod. l. 1, c. 7, 8.]

[Note latérale: Till. Arian. art. 9.]

[Note latérale: Fleury, Hist. eccl. l. 11, c. 12.]

Les Ariens présentèrent une profession de foi artificieusement composée. Elle révolta tous les esprits; on se récria: elle fut mise en pièces. On lut une lettre d’Eusèbe de Nicomédie, remplie de blasphèmes si outrageants contre la personne du Fils de Dieu, que les Pères, pour ne les point entendre, se bouchèrent les oreilles: on la déchira avec horreur. Les catholiques voulaient dresser un symbole, qui ne fût susceptible d’aucune ambiguité, d’aucune interprétation favorable au dogme impie d’Arius, et qui exclût absolument de la personne de Jésus-Christ toute idée de créature. Les Ariens, au contraire, ne cherchaient qu’à sortir d’embarras en sauvant l’erreur sous l’équivoque des termes. D’abord on exigea d’eux qu’ils reconnussent selon les saintes Écritures, que Jésus-Christ est par nature Fils unique de Dieu, son verbe, sa vertu, son unique sagesse, splendeur de sa gloire, caractère de sa substance: ils ne firent aucune difficulté d’adopter tous ces termes, parce que, selon eux, ils n’étaient pas incompatibles avec la qualité de créature. Ils trouvaient moyen de pratiquer dans toutes ces expressions un retranchement à l’erreur. Mais on les força tout-à-fait quand, en ramassant dans un seul mot les notions répandues dans l’Écriture touchant le Fils de Dieu, on leur proposa de déclarer qu’il était consubstantiel à son Père. Ce mot fut pour eux un coup de foudre; il ne laissait aucun subterfuge à l’hérésie: c’était reconnaître que le Fils est en tout égal à son Père et le même Dieu que lui. Aussi s’écrièrent-ils que ce terme était nouveau, qu’il n’était point autorisé par les Écritures. On leur répliqua que les termes dont ils se servaient pour dégrader le Fils de Dieu ne se trouvaient pas non plus dans les livres saints; que d’ailleurs ce mot était déja consacré par l’usage qu’en avaient fait près de quatre-vingts ans auparavant d’illustres évêques de Rome et d’Alexandrie (c’étaient les deux saints Denis), pour confondre les adversaires de la divinité de Jésus-Christ. Les Pères du concile se tinrent constamment attachés à ce terme qui tranchait toutes les subtilités d’Arius, et qui fut depuis ce temps le signal distinctif des orthodoxes et des Ariens. Ce qu’il y a de remarquable, c’est que ce glaive dont ils égorgeaient l’hérésie leur avait été fourni par l’hérésie même: on avait lu une lettre d’Eusèbe de Nicomédie, dans laquelle il disait que reconnaître le Fils incréé ce serait le déclarer consubstantiel à son Père.

[Note latérale: XXXVIII. Jugement du concile.]

[Note latérale: Athan. ad Monach. t. 1, p. 369.]

[Note latérale: Socr. l. 1, c. 7.]

[Note latérale: Soz. l. 1, c. 19.]

[Note latérale: Theod. l. 1, c. 8. 12.]

[Note latérale: Philost. l. 1, c. 9.]

[Note latérale: Baron. an. 325.]

[Note latérale: Pagi, ibid.]

[Note latérale: Herm. vie de S. Athan. l. 2.]

[Note latérale: Till. Arian. art. 9.]

[Note latérale: Fleury, Hist. Eccles. l. 11, c. 13.]

[Note latérale: Bayle, dict. art. Arius rem. A.]

Tous les orthodoxes, étant d’accord sur la foi de l’église, en souscrivirent le formulaire dressé par Osius, et prononcèrent l’anathème contre Arius et sa doctrine. Les dix-sept partisans de l’hérésiarque refusèrent d’abord de souscrire; mais la plupart se réunirent, du moins en apparence. La crainte de l’exil, dont l’empereur menaçait les réfractaires, les fit signer contre leur conscience, comme ils le firent bien voir dans la suite. Eusèbe de Césarée balança, et souscrivit enfin. La lettre qu’il adressa à son église, semble faite pour rassurer les Ariens de Césarée, que la nouvelle de sa signature avait sans doute alarmés. Il y explique le terme de consubstantiel, et l’affaiblit en l’expliquant. On sent un courtisan qui se plie aux circonstances, et qui ne change que de langage. Eusèbe de Nicomédie et Théognis de Nicée disputèrent long-temps le terrain. Le premier employa tout le crédit qu’il avait auprès du prince pour se mettre à couvert, sans être obligé d’adhérer à la décision du concile. Enfin vaincu par la fermeté de l’empereur, il consentit à signer la profession de foi, mais non pas l’anathème: il connaissait trop, disait-il, l’innocence et la pureté de la foi d’Arius. Il paraît que Théognis le suivit pas à pas dans toutes ses démarches. Philostorge prétend que par le conseil de Constantia, attachée à la nouvelle doctrine, les Ariens trompèrent l’empereur et les orthodoxes, en insérant dans le mot grec qui signifie consubstantiel une lettre qui en change le sens, et réduit ce mot à n’exprimer que semblable en substance[34]: il n’est guère probable que ce faible artifice ait échappé à tant d’yeux clairvoyants. Sécundus et Théonas restèrent seuls obstinés: on les condamna avec Arius et les autres prêtres ou diacres déja frappés d’anathème dans le concile d’Alexandrie, tels que Pistus et Euzoïus, qui, à la faveur des troubles de l’hérésie, usurpèrent quelque temps après, l’un le siége d’Alexandrie, l’autre celui d’Antioche. Les écrits d’Arius, et en particulier sa Thalie, furent condamnés. En exécution de ce jugement du concile, que la puissance séculière appuya, mais qu’elle ne prévint pas, Constantin, dans une lettre adressée aux évêques absents et à tous les fidèles, ordonne que ces livres pernicieux soient jetés au feu, sous peine de mort contre tous ceux qui en seront trouvés saisis. Le concile avait défendu à Arius de retourner à Alexandrie; l’empereur le relégua à Nicée en Illyrie, avec Sécundus, Théonas et ceux qui avaient subi l’anathème. On a blâmé Constantin de cette disproportion dans les peines: on lui a reproché d’avoir condamné à mort ceux qui liraient des ouvrages dont il se contentait de bannir l’auteur. On ne peut excuser ce défaut que par un autre que nous avons déja relevé, et qui semble avoir sa racine dans la bonté même du prince: il était bien plus sévère à l’égard des crimes à commettre, qu’à l’égard des crimes commis: l’amour du bon ordre le portait à faire craindre les châtiments les plus rigoureux, et sa clémence naturelle arrêtait la punition; ainsi, par l’événement, les peines prononcées dans ses lois devenaient simplement comminatoires. Il eût sans doute mieux rempli le devoir de législateur et de souverain, s’il eût été plus retenu dans les menaces et plus ferme dans l’exécution. Il veut, dans la même lettre, que les Ariens soient désormais nommés Porphyriens, à cause de la conformité qu’il trouve entre Porphyre et Arius, tous deux ennemis mortels de la religion chrétienne qu’ils ont attaquée par des écrits impies; tous deux exécrables à la postérité et dignes de périr avec leurs ouvrages. Mais cette dénomination ne prit pas faveur; et ce n’est pas la seule fois que le langage s’est soustrait, ainsi que la pensée, à toute l’autorité des souverains.

[Note 34: Ὁμοὶουσιος pour Ὁμοόυσιος.—S.-M.]

[Note latérale: XXXIX. Question de la pâque terminée.]

[Note latérale: Euseb. vit. Const. l. 3, c. 17 et seq. et l. 4, c. 34, 35.]

[Note latérale: Dionys. exig. apud Buch. in cyclis, p. 485.]

[Note latérale: Baron. in ann. 325.]

Constantin avait fort à cœur l’uniformité dans la célébration de la pâque. On s’accorda sur ce point. Il fut décidé que cette fête serait fixée au premier dimanche d’après le quatorzième de la lune de mars, et qu’on se servirait du cycle de Méton: c’est une révolution de dix-neuf ans, après lesquels la lune recommence à faire les mêmes lunaisons. Eusèbe de Césarée se chargea de composer un canon pascal de dix-neuf années: il l’adressa à Constantin avec un traité complet sur cette matière. Nous avons la lettre de l’empereur, qui le remercie de cet ouvrage. L’astronomie florissait alors surtout en Égypte: ce fut dans la suite l’évêque d’Alexandrie qui fut chargé de faire pour chaque année le calcul de la pâque, et d’en donner avis à l’évêque de Rome. Celui-ci en instruisait les autres églises. Cette coutume fut long-temps observée; mais lorsque le siége d’Alexandrie fut occupé par des prélats hérétiques, on ne voulut plus recevoir leurs lettres pascales. Malgré ce réglement du concile de Nicée, il y eut quelques évêques qui s’obstinèrent long-temps à célébrer la pâque le même jour que les Juifs: ils firent schisme, et furent nommés Quartodécimans.

[Note latérale: XL. Réglement au sujet des Mélétiens et des Novatiens.]

[Note latérale: Socr. l. 1, c. 7, 10.]

[Note latérale: Theod. l. 1, c. 9.]

[Note latérale: Soz. l. 1, c. 21, 23.]

[Note latérale: Canon 8. conc. Nic.]

[Note latérale: Baron. an. 325.]

Le concile aurait bien souhaité terminer toutes les disputes qui agitaient l’église. Il traita Mélétius avec plus d’indulgence qu’Arius: il lui laissa le nom et la dignité d’évêque, mais il lui ôta les ordinations. Quant aux évêques que Mélétius avait établis, ils devaient, après une nouvelle imposition des mains, conserver leur titre, à condition qu’ils céderaient le rang à ceux qu’Alexandre avait ordonnés, et à qui ils pourraient succéder, en observant les formes canoniques. Cette sage disposition du concile fut rendue inutile par l’indocilité de Mélétius, qui perpétua les troubles en se nommant un successeur quand il se vit près de mourir. Théodoret dit que de son temps, c’est-à-dire plus de cent ans après le concile de Nicée, ce schisme subsistait encore, surtout parmi quelques moines d’Égypte qui s’écartaient de la saine doctrine, et qui se livraient à des pratiques ridicules et superstitieuses. L’église était encore divisée depuis quatre-vingts ans par le schisme des Novatiens. Il avait eu pour auteur Novatianus, qui, s’étant séparé du pape Corneille, avait pris le titre d’évêque de Rome. Ces hérétiques affectaient une sévérité outrée, et se donnaient pour cette raison un nom qui, dans la langue grecque, signifie purs[35]. Ils retranchaient pour toujours de leur communion ceux qui, depuis leur baptême, avaient commis des crimes soumis à la pénitence publique: ils prétendaient que Dieu seul pouvait absoudre, et ils ôtaient à l’église le pouvoir de lier et de délier. Ils condamnaient les secondes noces comme des adultères. Leur secte était fort étendue: elle avait en Occident, et plus encore en Orient, des évêques, des prêtres, des églises. L’extérieur de régularité la rendait la moins odieuse de toutes les sectes hérétiques, et elle subsista jusque dans le huitième siècle. Les Pères de Nicée consentaient à les recevoir dans le sein de l’église, s’ils voulaient renoncer à leurs fausses préventions: ils offraient à leurs prêtres de les conserver dans le clergé, à leurs évêques de les admettre au nombre des prêtres, même de leur laisser leur titre, mais et sans fonction et seulement par honneur, si les évêques catholiques des lieux ne s’y opposaient pas. Ces offres furent inutiles. L’empereur lui-même s’employa en vain à leur réunion: il fit venir à Nicée Acésius, évêque novatien de Byzance, qu’il estimait pour la pureté de ses mœurs. Il lui communiqua les décisions du concile, et lui demanda s’il approuvait la profession de foi et ce qu’on avait statué sur la pâque. Acésius répondit qu’on n’avait rien établi de nouveau, et que ces deux points étaient conformes à la croyance et à la pratique apostolique: Pourquoi donc, lui dit Constantin, vous tenez-vous séparé de communion? Alors l’évêque, prévenu des maximes excessives des Novatiens, se rejeta sur la corruption où il prétendait que l’église était tombée en s’attribuant le pouvoir de remettre les péchés mortels; et l’empereur sentit qu’un orgueilleux rigorisme n’est pas moins difficile à guérir que le relâchement.

[Note 35: Καθάροι.—S.-M.]

[Note latérale: XLI. Canon et symbole de Nicée.]

[Note latérale: Canon. Nic.]

[Note latérale: Pagi, ad Baron. an. 325.]

Nous laissons à l’histoire de l’église le détail des canons de ce saint concile. Entre les trésors de la tradition ecclésiastique, c’est la source la plus pure, où l’église puise encore ses règles de discipline. La célèbre profession de foi, qui fut depuis ce temps la terreur et l’écueil de l’arianisme, est ce qu’on appelle aujourd’hui le symbole de Nicée. Le second concile général tenu à Constantinople y a fait quelques additions pour développer davantage les points essentiels de notre croyance. L’église d’Espagne par le conseil du roi Récarède à la fin du sixième siècle, fut la première qui le chanta à la messe, pour affermir dans la foi les Goths nouvellement sortis de l’arianisme. Sous Charlemagne, on commença à le chanter en France. Cet usage n’était pas encore établi à Rome sous le pontificat de Jean VIII du temps de Charles-le-Chauve.

[Note latérale: XLII. Lettres du concile et de Constantin.]

[Note latérale: Socr. l. 1, c. 7.]

[Note latérale: Gelas. Cyzic. l. 2, c. 37.]

Après avoir réglé ce qui regardait la foi et la discipline, le concile chargea nommément les principaux évêques d’en instruire toutes les églises, et il leur assigna à chacun leur département. Mais il jugea à propos d’appliquer lui-même le remède à la partie la plus malade. Il écrivit une lettre synodale aux églises d’Alexandrie, d’Égypte, de Libye et de Pentapole. On y remarque la douceur évangélique de ces saints évêques: loin de triompher de l’exil d’Arius, ils en paraissent affligés: Vous avez sans doute appris, disentils, ou vous apprendrez bientôt ce qui est arrivé à l’auteur de l’hérésie. Nous n’avons garde d’insulter à un homme qui a reçu la punition que méritait sa faute. Ils n’en disent pas davantage sur le châtiment d’Arius. Cette lettre fut accompagnée d’une autre adressée par le prince à l’église d’Alexandrie: il y remercie Dieu d’avoir confondu l’erreur à la lumière de la vérité, il rend témoignage aux Pères du concile de leur scrupuleuse exactitude à examiner et à discuter les matières; il gémit sur les blasphèmes que les Ariens ont osé prononcer contre Jésus-Christ; il exhorte les membres séparés à se rejoindre au corps de l’église; et il finit par ces paroles: La sentence prononcée par trois cents évêques doit être révérée comme sortie de la bouche de Dieu même; c’était le Saint-Esprit qui les éclairait et qui parlait en eux. Qu’aucun de vous n’hésite à les écouter: rentrez tous avec empressement dans la voie de la vérité, afin qu’à mon arrivée je puisse de concert avec vous rendre grace à celui qui pénètre le fond des consciences. On voit qu’il avait dessein d’aller incessamment en Égypte; ce qu’il n’a pas exécuté. Il écrivit encore deux autres lettres à toutes les églises: l’une est celle dont nous avons déja parlé, dans laquelle il proscrivait la doctrine et les écrits d’Arius; par l’autre il exhortait tous les fidèles à se conformer à la décision du concile sur la célébration du jour de Pâque.

[Note latérale: XLIII. Vicennales de Constantin.]

[Note latérale: Euseb. vit. Const. l. 1, c. 1, et l. 3, c. 15 et 16.]

[Note latérale: Theod. l. 1, c. 11.]

[Note latérale: Soz. l. 1, c. 24.]

[Note latérale: Pagi, ad Baron. an. 325.]

[Note latérale: Till. art. 59.]

La fête des Vicennales de Constantin tombait au 25 juillet de cette année: c’était le commencement de la vingtième de son règne. On croit que pour ne pas interrompre des affaires plus importantes, cette cérémonie fut remise à la fin du concile, qui se termina le 25 août. Eusèbe de Césarée fit en présence de l’assemblée l’éloge de l’empereur; et celui-ci invita tous les évêques à un festin qu’il fit préparer dans son palais. Ils furent reçus entre deux haies de gardes qui avaient l’épée nue. La salle était richement ornée; on y avait dressé plusieurs tables. L’empereur fit asseoir à la sienne les plus illustres prélats, et distingua par des honneurs et des caresses ceux qui portaient les marques glorieuses de leurs combats pour Jésus-Christ: il se sentait en les embrassant échauffer d’un nouveau zèle pour la foi qu’ils avaient si généreusement défendue. Tout se passa avec la grandeur et la modestie convenable à un empereur et à des évêques. Après le festin il leur fit des présents et leur donna des lettres pour les gouverneurs de ses provinces: il ordonnait à ceux-ci de distribuer tous les ans du blé dans chaque ville aux veuves, aux vierges, aux ministres de l’église. La quantité en fut mesurée, dit Théodoret, sur la libéralité du prince, plutôt que sur le besoin des pauvres. Julien abolit cette distribution. Jovien n’en rétablit que le tiers: la disette qui affligeait alors l’empire, ne lui permit pas de la renouveler en entier; mais ce tiers même était fort considérable et se distribuait encore du temps de Théodoret. L’empereur acheva la solennité de ses vicennales à Nicomédie, et la réitéra à Rome l’année suivante.

[Note latérale: XLIV. Conclusion du concile.]

[Note latérale: Euseb. vit. Const. l. 3, c. 21.]

[Note latérale: Soz. l. 1, c. 24.]

[Note latérale: Baron. an. 325.]

Avant que les évêques se séparassent, Constantin les fit assembler encore une fois; il les exhorta à conserver entre eux cette heureuse union, qui rendrait la religion vénérable même aux païens et aux hérétiques; à bannir tout esprit de domination, de contention, de jalousie. Il leur conseilla de ne pas employer seulement les paroles pour convertir les hommes: «Il en est peu, leur dit-il, qui cherchent sincèrement la vérité, il faut s’accommoder à leur faiblesse; acheter pour Dieu ceux qu’on ne peut convaincre; mettre en œuvre les aumônes, la protection, les marques de bienveillance, les présents même; en un mot, comme un habile médecin, varier le traitement selon la disposition de ceux qu’on veut guérir.» Enfin, après leur avoir demandé le secours de leurs prières et leur avoir dit adieu, il les renvoya dans leurs diocèses, et les défraya pour le retour, comme il avait fait depuis qu’ils étaient sortis de leurs églises. Telle fut la conclusion du concile de Nicée, le modèle des conciles suivants; respectable à jamais par la grandeur de la cause qui y fut traitée, et par le mérite des évêques qui la défendirent. L’église y fit la revue de ses forces; elle apprit à l’erreur à redouter ces saintes armées, composées d’autant de chefs, où le Saint-Esprit commande et donne à la vérité une victoire assurée. Mais ce qui jette sur ce concile une plus vive lumière, c’est que l’église, sortant alors des longues épreuves des persécutions, se présente à nos esprits avec toute la pureté et tout l’éclat de l’or qui sort de la fournaise. La mémoire de cette assemblée a été consacrée par la vénération des fidèles; et l’église d’Orient solennise la fête des évêques de Nicée le 28 de mai selon le ménologe des Grecs.

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