Histoire du Bas-Empire. Tome 01

Charles Le Beau · Chapitre 3 sur 8 · partie 1/3

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Histoire du Bas-Empire. Tome 01

[Note latérale: Vorburg, Hist. Rom. Germ., t. 2, p. 138.]

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Ce dut être alors que Maxence fit jeter un pont de bateaux sur le fleuve, au-dessus du Ponte-Mole, apparemment vers l’endroit appelé les Roches-Rouges [_Saxa rubra_], à neuf milles de Rome. C’était le lieu qu’il avait choisi pour combattre, soit que le poste lui parût plus avantageux, soit pour obliger ses troupes à faire de plus grands efforts en leur rendant la retraite plus difficile, soit que, se défiant des Romains, il voulût livrer la bataille hors de leur vue. Ce pont était construit de manière qu’il pouvait s’ouvrir ou se rompre en un moment, n’étant lié par le milieu qu’avec des crampons de fer, qu’il était aisé de détacher. C’était en cas de défaite un moyen de faire périr l’armée victorieuse dans le temps même de la poursuite. Des ouvriers cachés dans les bateaux devaient ouvrir le pont, dès que Constantin et ses troupes seraient dessus, pour les précipiter dans le fleuve. Quelques modernes, fondés sur le récit que Lactance, les panégyristes et Prudence font de cette bataille, nient l’existence de ce pont; ils prétendent que ce fut du pont Milvius que Maxence dans sa déroute tomba dans le Tibre, soit qu’il l’eût lui-même fait rompre avant l’action, comme Lactance semble le dire, soit que la foule des fuyards l’en ait précipité. Mais nous suivrons ici Eusèbe et Zosime, qui décrivent en termes précis ce pont de bateaux, et dont le témoignage très-considérable en lui-même, surtout quand ils s’accordent ensemble, est ici appuyé par le plus grand nombre d’anciens auteurs.

[Note latérale: XI. Songe de Constantin.]

[Note latérale: Lact. de mort. persec. c. 44.]

[Note latérale: Prud. ad Sym. l. 1, v. 488.]

La nuit qui précéda la bataille, Constantin fut averti en songe de faire marquer les boucliers de ses soldats du monogramme de Christ. Il obéit, et dès le point du jour ce victorieux caractère, imprimé par son ordre, parut sur les boucliers, sur les casques, et fit passer dans le cœur des soldats une confiance toute nouvelle.

[Note latérale: XII. Sentiment de Lactance.]

[Note latérale: Lact. de mort. persec. c. 44.]

[Note latérale: Calend.]

[Note latérale: Buch. in cycl. p. 286.]

[Note latérale: Noris, de num. Lic. c. 2.]

[Note latérale: Till. note 32 sur Constantin.]

Le 28 d’octobre Maxence entrait dans la septième année de son règne. Si l’on en veut croire Lactance, tandis que les deux armées étaient aux mains, ce prince, encore renfermé dans Rome, célébrait l’anniversaire de son avénement à l’empire, en donnant des jeux dans le cirque; et il ne fallut rien moins que les clameurs et les reproches injurieux du peuple pour le forcer à s’aller mettre à la tête de ses troupes. Mais les deux panégyristes, dont l’un parlait l’année suivante en présence de Constantin, et qui tous deux ne négligent rien de ce qui peut flétrir la mémoire du vaincu, ne lui imputent pas cet excès de lâcheté; Zosime s’accorde ici avec eux. Je vais donc suivre leur récit, comme le plus vraisemblable.

[Note latérale: XIII. Bataille contre Maxence.]

[Note latérale: Incert. Pan. c. 16 et seq.]

[Note latérale: Nazar. Pan. c. 28 et seq.]

[Note latérale: Zos. l. 2, c. 16.]

Maxence, qui ne se lassait pas d’immoler des victimes et d’interroger les aruspices, voulut enfin consulter l’oracle le plus respecté: c’était les livres des sibylles. Il y trouva que ce jour-là même l’ennemi des Romains devait périr. Il ne douta pas que ce ne fût Constantin; et sur la foi de cette prédiction, il va joindre son armée et lui fait passer le pont de bateaux. Pour ôter à ses troupes tout moyen de reculer, il les range au bord du Tibre. C’était un spectacle effrayant, et la vue d’une armée si belle et si nombreuse annonçait bien la décision d’une importante querelle. Quoique le front s’étendît à perte de vue, les files serrées, les rangs multipliés, les lignes redoublées et soutenues de corps de réserve, présentaient un mur épais qui semblait impénétrable. Constantin beaucoup plus faible en nombre, mais plus fort par la valeur et par l’amour de ses troupes, fait charger la cavalerie ennemie par la sienne, et en même temps fait avancer l’infanterie en bon ordre. Le choc fut terrible: les prétoriens surtout se battirent en désespérés. Les soldats étrangers firent aussi une vigoureuse résistance; il en périt une multitude innombrable, massacrés ou foulés aux pieds des chevaux. Mais les Romains et les Italiens, fatigués de la tyrannie et du tyran, ne tinrent pas long-temps contre un prince qu’ils désiraient d’avoir pour maître, et Constantin se montrait plus que jamais digne de l’être. Après avoir donné ses ordres, voyant que la cavalerie ennemie disputait opiniâtrement la victoire, il se met à la tête de la sienne; il s’élance dans les plus épais escadrons; les pierreries de son casque, l’or de son bouclier et de ses armes le montrent aux ennemis et les effraient: au milieu d’une nuée de javelots, il se couvre, il attaque, il renverse; son exemple donne aux siens des forces extraordinaires. Chaque soldat combat comme si le succès dépendait de lui seul, et qu’il dût seul recueillir tout le fruit de la victoire.

[Note latérale: XIV. Fuite de Maxence.]

Déja toute l’infanterie était rompue et en déroute: les bords du fleuve n’étaient plus couverts que de morts et de mourants; le fleuve même en était comblé et ne roulait que du sang et des cadavres. Maxence ne perdit point l’espérance, tant qu’il vit combattre ses cavaliers: mais ceux-ci étant enfin obligés de céder, il prit la fuite avec eux et gagna le pont de bateaux. Ce pont n’était ni assez large pour contenir la multitude des fuyards qui s’entassaient les uns sur les autres, ni assez solide pour les soutenir. Dans cet affreux désordre il se rompit, et Maxence enveloppé d’une foule de ses gens, tomba, fut englouti, et disparut avec eux.

[Note latérale: XV. Suites de la victoire.]

[Note latérale: Incert. Pan. c. 18.]

[Note latérale: Zos. l. 2, c. 17.]

[Note latérale: Anony. Vales.]

La nouvelle de ce grand événement vola aussitôt à Rome. On n’osa d’abord la croire: on craignait qu’elle ne fût démentie, et que la joie qu’elle aurait donnée ne devînt un crime. Ce ne fut que la vue même de la tête du tyran qui assura les Romains de leur délivrance. Le corps de ce malheureux prince, chargé d’une pesante cuirasse, fut trouvé le lendemain enfoncé dans le limon du Tibre; on lui coupa la tête; on la planta au bout d’une pique pour la montrer aux Romains.

[Note latérale: XVI. Entrée de Constantin dans Rome.]

[Note latérale: Euseb. vit. Const. l. 1, c. 39.]

[Note latérale: Incert. Pan. c. 18 et seq.]

[Note latérale: Nazar. Pan. c. 30 et seq.]

[Note latérale: Baron. ann. 312, § 75.]

Ce spectacle donna un libre cours à la joie publique, et fit ouvrir au vainqueur toutes les portes de la ville. Laissant à gauche la voie Flaminia, il traversa les prés de Néron, passa près du tombeau de saint Pierre au Vatican et entra par la porte triomphale. Il était monté sur un char. Tous les ordres de l’état; sénateurs, chevaliers, peuple, avec leurs femmes, leurs enfants, leurs esclaves, accouraient au-devant de lui: leurs transports ne connaissaient aucun rang: tout retentissait d’acclamations; c’était leur sauveur, leur libérateur, leur père: on eût dit que Rome entière n’eût été auparavant qu’une vaste prison, dont Constantin ouvrait les portes. Chacun s’efforçait d’approcher de son char, qui avait peine à fendre la foule. Jamais triomphe n’avait été si éclatant. On n’y voyait pas, dit un orateur de ce temps-là, des dépouilles des vaincus, des représentations de villes prises de force; mais la noblesse délivrée d’affronts et d’alarmes, le peuple affranchi des vexations les plus cruelles, Rome devenue libre, et qui se recouvrait elle-même, faisaient au vainqueur un plus beau cortége, où l’allégresse était pure et où la compassion ne dérobait rien à la joie. Et si pour rendre un triomphe complet, il y fallait voir des captifs chargés de fers, on se représentait l’avarice, la tyrannie, la cruauté, la débauche enchaînées à son char. Toutes ces horreurs semblaient respirer encore sur le visage de Maxence, dont la tête, haut élevée derrière le vainqueur, était l’objet de toutes les insultes du peuple. C’était la coutume que la pompe du triomphe montât au Capitole, pour rendre graces à Jupiter et pour lui immoler des victimes: Constantin qui connaissait mieux l’auteur de sa victoire, se dispensa de cette cérémonie païenne. Il alla droit au mont Palatin, où il choisit sa demeure dans le palais que Maxence avait trois jours auparavant abandonné. Il envoya aussitôt la tête du tyran en Afrique; et cette province, dont les plaies saignaient encore, reçut avec la même joie que Rome ce gage de sa délivrance; elle se soumit de bon cœur à un prince de qui elle espérait des traitements plus humains.

[Note latérale: XVII. Fêtes, réjouissances, honneurs rendus à Constantin.]

[Note latérale: Incert. Pan. c. 19 et 25.]

[Note latérale: Nazar. Pan. c. 32.]

[Note latérale: Euseb. vit. Const. l. 1, c. 40.]

[Note latérale: Aurel. Vict. de Cæs. p. 175.]

[Note latérale: Prud. in Sym. l. 1, v. 491.]

[Note latérale: Theoph. Chr. p. 11.]

[Note latérale: Hist. Misc. l. 11, apud Muratori, t. I, p. 71.]

[Note latérale: Grut. inscript. p. 282, nº 2.]

Ce ne fut dans Rome pendant sept jours que fêtes et que spectacles, dans lesquels la présence du prince, auteur de la félicité publique, occupait presque seule les yeux de tous les spectateurs. On accourait de toutes les villes de l’Italie pour le voir et pour prendre part à la joie universelle. Prudence dit qu’à l’arrivée de Constantin les sénateurs sortis des cachots, et encore chargés de leurs chaînes, embrassaient ses genoux en pleurant, qu’ils se prosternaient devant ses étendards, et adoraient la croix et le nom de Jésus-Christ. Si ce fait n’est pas embelli par les couleurs de la poésie, il faut dire que ces hommes encore païens ne rendaient cet hommage qu’aux enseignes du prince, qu’on avait coutume d’adorer. Ce qu’il y a de certain, c’est que la nouvelle conquête s’efforça de combler Constantin de toutes sortes d’honneurs. L’Italie lui consacra un bouclier et une couronne d’or: l’Afrique par une flatterie païenne, que le prince rejeta sans doute, établit des prêtres pour le culte de la famille Flavia: le sénat romain après lui avoir élevé une statue d’or, dédia sous son nom plusieurs édifices magnifiques que Maxence avait fait faire; entre autres une basilique et le temple de la ville de Rome, bâti par Hadrien et rétabli par Maxence. Mais le monument le plus considérable construit en son honneur fut l’arc de triomphe, qui porte encore son nom. Il ne fut achevé qu’en 315 ou 316. On le voit au pied du mont Palatin, près de l’amphithéâtre de Vespasien, à l’occident. Il fut bâti en grande partie des débris d’anciens ouvrages et surtout de l’arc de Trajan, dont on y transporta plusieurs bas-reliefs et plusieurs statues. La comparaison qu’on y peut faire des figures enlevées des anciens monuments avec celles qui furent alors travaillées, fait connaître combien le goût des arts avait déja dégénéré. L’inscription annonce aussi par son emphase le déclin des lettres; elle porte: Que le sénat et le peuple romain ont consacré cet arc de triomphe à l’honneur de Constantin, qui par l’inspiration de la Divinité et par la grandeur de son génie, à la tête de son armée, a su, par une juste vengeance, délivrer la république et du tyran et de toute sa faction. Il est à remarquer que le paganisme emploie ici le terme général et équivoque de Divinité, pour accorder les sentiments du prince avec ses propres idées; car Constantin ne masquait pas son attachement à la religion qu’il venait d’embrasser: il déclara même par un monument public à quel Dieu il se croyait redevable de ses succès. Dès qu’il se vit maître de Rome, comme on lui eut érigé une statue dans la place publique, ce prince qui n’était pas enivré de tant d’illustres témoignages de sa force et de sa valeur, fit mettre une longue croix dans la main de sa figure avec cette inscription: C’est par ce signe salutaire, vrai symbole de force et de courage, que j’ai délivré votre ville du joug des tyrans, et que j’ai rétabli le sénat et le peuple dans leur ancienne splendeur.

[Note latérale: XVIII. Dispositions de Maximin.]

[Note latérale: Lact. de mort. persec. c. 44.]

Les statues de Maximin élevées au milieu de Rome à côté de celles de Maxence, annonçaient à Constantin la ligue secrète formée entre les deux princes: il trouva même des lettres qui lui en fournissaient une preuve assurée. Le sénat le vengea de cette perfidie par un arrêt, qui lui conférait, à cause de la supériorité de son mérite, le premier rang entre les empereurs, malgré les prétentions de Maximin. Celui-ci avait reçu la nouvelle de la défaite de Maxence avec autant de dépit que s’il eût été vaincu lui-même; mais quand il apprit l’arrêt rendu par le sénat, il laissa éclater son chagrin, et n’épargna ni les railleries ni les injures.

[Note latérale: XIX. Précautions de Constantin.]

[Note latérale: Incert. Pan. c. 21.]

[Note latérale: Nazar. Pan. c. 6.]

[Note latérale: Aurel. Vict. de Cæs. p. 176.]

[Note latérale: Zos. l. 2, c. 17.]

[Note latérale: Till. art. 14.]

Cette impuissante jalousie ne pouvait donner d’inquiétude à Constantin; cependant il ne s’endormit pas après la victoire. Tandis que les vaincus ne songeaient qu’à se réjouir de leur défaite, le vainqueur s’occupait sérieusement des moyens d’assurer sa conquête. Pour y réussir il se proposa deux objets; c’était de mettre hors d’état de nuire ceux qu’il ne pouvait se flatter de gagner, et de s’attacher le cœur des autres par la douceur et par les bienfaits. Les soldats prétoriens établis par Auguste pour être la garde des empereurs, réunis par Séjan dans un même camp près des murs de Rome, s’étaient rendus redoutables même à leurs maîtres. Ils avaient souvent ôté, donné, vendu l’empire; et depuis peu, partisans outrés de la tyrannie de Maxence, qu’ils avaient élevé sur le trône, ils s’étaient baignés dans le sang de leurs concitoyens. Constantin cassa cette milice séditieuse; il leur défendit le port des armes, l’usage de l’habit militaire, et détruisit leur camp. Il désarma aussi les autres soldats qui avaient servi son ennemi; mais il les enrôla de nouveau l’année suivante pour les mener contre les Barbares. Entre les amis du tyran et les complices de ses crimes, il n’en punit qu’un petit nombre des plus coupables. Quelques-uns soupçonnent qu’il ôta la vie à un fils qui restait encore à Maxence[18]; du moins l’histoire ne parle plus ni de cet enfant, ni de la femme de ce prince, dont on ne sait pas même le nom. C’est sans fondement que quelques antiquaires l’ont confondue avec Magnia Urbica: les noms de celle-ci ne peuvent convenir à une fille de Galérius.

[Note 18: Nazarius le dit assez clairement dans son Panégyrique, § 6. Constituta enim et in perpetuum Roma fundata est, omnibus qui statum ejus labefactare poterant cum stirpe deletis.—S.-M.]

[Note latérale: XX. Conduite sage et modérée après la victoire.]

[Note latérale: Incert. Pan. c. 20.]

[Note latérale: Liban. or. 10. t. II, p. 262, ed. Morel.]

[Note latérale: Pagi, in Baron.]

[Note latérale: Till. art. 15.]

Ces traits de sévérité coûtaient trop à la bonté naturelle de Constantin: il trouvait dans son cœur bien plus de plaisir à pardonner. Il ne refusa rien au peuple, que la punition de quelques malheureux, dont on demandait la mort. Il prévint les prières de ceux qui pouvaient craindre son ressentiment, et leur donna plus que la vie, en les dispensant de la demander. Il leur conserva leurs biens, leurs dignités, et leur en conféra même de nouvelles, quand ils parurent les mériter. Aradius Rufinus avait été préfet de Rome la dernière année de Maxence: ce prince, la veille de sa défaite, en avait établi un autre, nommé Annius Anulinus. Celui-ci étant sorti de charge le 29 novembre, peut-être pour être envoyé en Afrique où on le voit proconsul en 313, Constantin rétablit dans cette place importante le même Aradius Rufinus, dont il avait reconnu le mérite. Il lui donna pour successeur l’année suivante Rufius Volusianus qui avait été préfet du prétoire sous Maxence.

[Note latérale: XXI. Lois contre les délateurs.]

[Note latérale: Cod. Th. lib. 10, tit. 10, leg. 1, 2, 3 et ibi God.]

[Note latérale: Incert. Pan. c. 4.]

[Note latérale: Nazar. Pan. c. 18.]

[Note latérale: Vict. epit. p. 224.]

La révolution récente devait produire grand nombre de délateurs, comme on voit une multitude d’insectes après un orage. Constantin avait toujours eu en horreur ces ames basses et cruelles, qui se repaissent des malheurs de leurs concitoyens, et qui feignant de poursuivre le crime, n’en poursuivent que la dépouille. Dès le temps qu’il était en Gaule, il leur avait fermé la bouche. Après sa victoire il fit deux lois par lesquelles il les condamna à la peine capitale. Il les nomme dans ces lois une peste exécrable, le plus grand fléau de l’humanité. Il détestait non-seulement les délateurs qui en voulaient à la vie, mais ceux encore qui n’attaquaient que les biens. L’indignation contre eux prévalait dans son cœur sur les intérêts du fisc; et vers la fin de sa vie il ordonna aux juges de punir de mort les dénonciateurs qui, sous prétexte de servir le domaine, auraient troublé par des chicanes injustes les légitimes possesseurs.

[Note latérale: XXII. Il répare les maux qu’avait faits Maxence.]

[Note latérale: Nazar. Pan. c. 33 et seq.]

[Note latérale: Euseb. vit. Const. l. 1, c. 41.]

[Note latérale: Soz. l. 1, c. 8.]

Dans le séjour d’un peu plus de deux mois qu’il fit à Rome, il répara les maux de six années de tyrannie. Tout semblait respirer et reprendre vie. En vertu d’un édit publié par tout son empire, ceux qui avaient été dépouillés rentraient en possession de leurs biens; les innocents exilés revoyaient leur patrie; les prisonniers, qui n’avaient d’autre crime que d’avoir déplu au tyran, recouvraient la liberté; les gens de guerre qui avaient été chassés du service pour cause de religion, eurent le choix de reprendre leur premier grade, ou de jouir d’une exemption honorable. Les pères ne gémissaient plus de la beauté de leurs filles, ni les maris de celle de leurs femmes: la vertu du prince assurait l’honneur des familles. Un accès facile, sa patience à écouter, sa bonté à répondre, la sérénité de son visage, produisaient dans tous les cœurs le même sentiment, que la vue d’un beau jour après une nuit orageuse. Il rendit au sénat son ancienne autorité; il parla plusieurs fois dans cette auguste compagnie, qui le devenait encore davantage par les égards que le prince avait pour elle. Afin d’en augmenter le lustre, il y fit entrer les personnes les plus distinguées de toutes les provinces, et pour ainsi dire l’élite et la fleur de tout l’empire. Il sut ramener le peuple aux règles du devoir par une autorité douce et insensible, qui, sans rien ôter à la liberté, bannissait la licence, et semblait n’avoir en main d’autre force que celle de la raison et de l’exemple du prince.

[Note latérale: XXIII. Libéralités de Constantin.]

[Note latérale: Grut. inscr. p. 159, nº 4.]

[Note latérale: Euseb. vit. Const. l. 1, c. 43.]

[Note latérale: Zos. l. 2, c. 38.]

C’était au profit de ses sujets que ses revenus augmentaient avec son empire. Il diminua les tributs; et la malignité de Zosime, qui ose taxer ce prince d’avarice et d’exactions accablantes, est démentie par des inscriptions. Nous verrons dans la suite d’autres preuves de sa libéralité; elle descendait dans tous les détails: il se montrait généreux aux étrangers; il faisait distribuer aux pauvres de l’argent, des aliments, des vêtements même. Pour ceux qui, nés dans le sein de l’abondance, se trouvaient, par de fâcheux revers, réduits à la misère, il les secourait avec une magnificence qui répondait à leur première fortune: il donnait aux uns des terres, aux autres les emplois qu’ils étaient capables de remplir. Il était le père des orphelins, le protecteur des veuves. Il mariait à des hommes riches et qui jouissaient de sa faveur les filles qui avaient perdu leurs pères, et les dotait d’une manière proportionnée à la fortune de leurs époux. En un mot, dit Eusèbe, c’était un soleil bienfaisant, dont la chaleur féconde et universelle diversifiait ses effets selon les différents besoins.

[Note latérale: XXIV. Embellissements et réparations des villes.]

[Note latérale: Nazar. Pan. c. 35.]

[Note latérale: Aurel. Vict. de Cæs. p. 175 et 176.]

[Note latérale: Grut. inscr. p. 177, nº 7.]

[Note latérale: Nard. Rom. ant. et mod.]

[Note latérale: Sigon. de Imp. Occ. l. 3, p. 58.]

La ville de Rome fut embellie. Il fit bâtir autour du grand cirque de superbes portiques, dont les colonnes étaient enrichies de dorures. On dressa en plusieurs endroits des statues, dont quelques-unes étaient d’or et d’argent. Il répara les anciens édifices. Il fit construire sur le mont Quirinal des thermes qui égalaient en magnificence ceux de ses prédécesseurs: ayant été détruits dans le saccagement de Rome sous Honorius, ils furent réparés par Quadratianus, préfet de la ville, sous Valentinien III; il en subsistait encore une grande partie sous le pontificat de Paul V: lorsque le cardinal Borghese les fit abattre, on y trouva les statues de Constantin et de ses deux fils, Constantin et Constance, qui furent placées dans le Capitole. Non content de donner à Rome un nouveau lustre, il releva la plupart des villes que la tyrannie ou la guerre avaient ruinées. Ce fut alors que Modène, Aquilée et les autres villes de l’Émilie, de la Ligurie et de la Vénétie, reprirent leur ancienne splendeur. Cirtha, capitale de la Numidie, détruite, comme nous l’avons dit, par le tyran Alexandre, fut aussi rétablie par Constantin qui lui donna son nom. Elle le conserve encore aujourd’hui avec plusieurs beaux restes d’antiquité.

[Note latérale: XXV. Établissement des Indictions.]

[Note latérale: Chron. Alex. vel Paschal. p. 281.]

[Note latérale: Till. art. 30.]

[Note latérale: Baron. ann. 312.]

[Note latérale: Petav. Doct. temp. l. 11, c. 40.]

[Note latérale: Riccioli, Chron. reform. l. 4, c. 16.]

[Note latérale: Pagi, in Baron. an. 312 § 20.]

[Note latérale: Justiniani, Nov. 47.]

[Note latérale: [Art de vérifier les dates, t. I, introduction.]]

Tous les savants conviennent d’après la chronique d’Alexandrie, que c’est de cette année 312, que commencent les Indictions. C’est une révolution de quinze ans, dont on s’est beaucoup servi autrefois pour les dates de tous les actes publics, et dont la cour de Rome conserve encore l’usage. La première année de ce cycle s’appelle Indiction première, et ainsi de suite jusqu’à la quinzième, après laquelle un nouveau cycle recommence. En remontant de l’an 312, on trouve que la première année de l’ère chrétienne aurait été la quatrième indiction, si cette manière de compter les temps eût été alors employée: d’où il s’ensuit que pour trouver l’indiction de quelque année que ce soit depuis Jésus-Christ, il faut ajouter le nombre de trois au nombre donné, et divisant la somme par quinze, s’il ne reste rien, cette année sera l’indiction quinzième; s’il reste un nombre, ce nombre donnera l’indiction que l’on cherche. Il faut distinguer trois sortes d’indictions: celle des Césars, qui s’appelle aussi Constantinienne du nom de son instituteur; elle commençait le 24 de septembre; on s’en est long-temps servi en France et en Allemagne: celle de Constantinople, qui commençait avec l’année des Grecs au 1er septembre; elle fut dans la suite le plus universellement employée: enfin celle des papes, qui suivirent d’abord le calcul des empereurs dont ils étaient sujets; mais depuis Charlemagne ils se sont fait une indiction nouvelle, qu’ils ont commencée d’abord au 25 décembre, ensuite au 1er janvier. Ce dernier usage subsiste encore aujourd’hui, ainsi la première époque de l’indiction pontificale remonte au 1er janvier de l’an 313. Justinien ordonna en 537 que tous les actes publics seraient datés de l’indiction.

[Note latérale: XXVI. Raisons de cet établissement.]

[Note latérale: Cod. Th. lib. 11, tit. de indict. leg. I, et ibi God.]

[Note latérale: Baron. in an. 312.]

[Note latérale: Buch. cycl. p. 286.]

[Note latérale: Ludolff. l. 3, c. 6.]

[Note latérale: Noris, epoch. Syro-Mac.]

Ce mot signifie dans les lois romaines, répartition des tributs, déclaration de ce que doit payer chaque ville ou chaque province. Il est donc presque certain que ce nom a rapport à quelque taxation. Mais quel était ce tribut? Pourquoi ce cercle de quinze années? C’est sur quoi les plus savants avouent qu’ils n’ont rien d’assuré. Baronius conjecture que Constantin réduisit à quinze ans le service militaire, et qu’il fallait au bout de ce terme indiquer un tribut extraordinaire pour payer les soldats qu’on licenciait. Mais cette origine est rejetée de la plupart des critiques, comme une supposition sans fondement et sujette à des difficultés insolubles. La raison qui a déterminé Constantin à fixer le commencement de l’indiction au 24 de septembre, n’est pas moins inconnue[19]. Un grand nombre de modernes n’en trouvent point d’autre que la défaite de Maxence: cet événement était pour Constantin une époque remarquable; et pour y attacher la naissance de l’indiction, ils supposent que le 24 de septembre est le jour où Maxence fut vaincu. Mais il est prouvé par un calendrier très-authentique, que Maxence ne fut défait que le 28 d’octobre. S’il m’était permis de hasarder mes conjectures après tant de savants, je dirais que Constantin, voulant marquer sa victoire et le commencement de son empire à Rome par une époque nouvelle, la fit remonter à l’équinoxe d’automne, qui tombait en ce temps-là au 24 septembre. Des quatre points cardinaux de l’année solaire, il n’y en a aucun qui n’ait servi à fixer le commencement des années chez les différents peuples. Un grand nombre de villes grecques, ainsi que les Égyptiens, les Juifs pour le civil, les Grecs de Constantinople, commençaient leur année vers l’automne[20]: c’est encore aujourd’hui la pratique des Abyssins; les Syro-Macédoniens[21] la commençaient précisément au 24 septembre. Il est assez naturel de croire que Constantin a choisi celui des quatre points principaux de la révolution solaire, qui se trouvait le plus proche de l’événement, dont il prenait occasion d’établir un nouveau cycle[22].

[Note 19: L’année macédonienne julienne, en usage dans toute l’Asie-Mineure et à ce qu’il paraît dans la province de Macédoine, commençait le 24 septembre; il est probable, sans aller plus loin, que c’est de là que vint l’usage de commencer à la même époque les années de l’indiction.—S.-M.]

[Note 20: C’est par des raisons fort diverses et très-différentes de celles qui sont indiquées ici, que plusieurs nations de l’antiquité ont placé vers l’automne le commencement de leur année.—S.-M.]

[Note 21: Ce ne sont point les Macédoniens de Syrie, mais ceux de l’Asie-Mineure, qui commençaient leur année le 24 septembre. En Syrie les Macédoniens plaçaient au 1er septembre le commencement de l’année.—S.-M.]

[Note 22: Il est plus probable que Constantin a mieux aimé faire coïncider le renouvellement des années de cette période, avec le calendrier adopté dans presque toute la partie orientale de son empire.—S.-M.]

[Note latérale: XXVII. Conduite de Constantin par rapport au christianisme.]

[Note latérale: Lact. inst. div. l. 1, c. 21.]

[Note latérale: Theoph. Chron. p. 13.]

[Note latérale: Cedren. t. I, p. 272.]

[Note latérale: Anony. Vales.]

[Note latérale: Prud. in Sym. l. 1, v. 615.]

[Note latérale: Mem. Acad. Inscript. t. 15, p. 75.]

[Note latérale: Till. art. 28 et note 34 sur Constantin.]

[Note latérale: [Zos. l. 4, c. 36.]]

Des soins plus importants occupaient encore le prince. Il devait à Dieu sa conquête, il voulait la rendre à son auteur; et par une victoire plus glorieuse et plus salutaire, soumettre ses sujets au maître qu’il commençait lui-même à servir. Instruit par des évêques remplis de l’esprit de l’Évangile, il connaissait déja assez le caractère de la religion chrétienne, pour comprendre qu’elle abhorre le sang et la violence, qu’elle ne connaît d’autres armes que l’instruction et une douce persuasion, et qu’elle aurait désavoué une vengeance aveugle, qui arrachant les fouets et les glaives des mains des païens, les aurait employés sur eux-mêmes. Plein de cette idée, il se garda bien de révolter les esprits par des édits rigoureux; et ceux que lui attribue Théophanes, copié par Cédrénus, ne sont pas moins contraires à la vérité, qu’à l’esprit du christianisme. Ces écrivains, pieux sans doute, mais de cette piété qu’on ne doit pas souhaiter aux maîtres du monde, font un mérite à Constantin d’avoir déclaré, que ceux qui persisteraient dans le culte des idoles auraient la tête tranchée. Loin de porter cette loi sanguinaire, Constantin usa de tous les ménagements d’une sage politique. Rome était le centre de l’idolâtrie; avant que de faire fermer les temples, il voulut les faire abandonner. Il continua de donner les emplois et les commandements à ceux que leur naissance et leur mérite y appelaient; il n’ôta la vie ni les biens à personne; il toléra ce qui ne pouvait être détruit que par une longue patience. Sous son empire, et sous celui de ses successeurs, jusqu’à Théodose le Grand, on retrouve dans les auteurs et sur les marbres tous les titres des dignités et des offices de l’idolâtrie; on y voit des réparations de temples et des superstitions de toute espèce. Mais on ne doit pas regarder comme un effet de cette tolérance, les sacrifices humains qui se faisaient encore secrètement à Rome du temps de Lactance, et qui échappaient sans doute à la vigilance de Constantin. Il accepta la robe et le titre de souverain-pontife, que les prêtres païens lui offrirent selon la coutume, et ses successeurs jusqu’à Gratien eurent la même condescendance. Ils crurent sans doute que cette dignité, qu’ils réduisaient à un simple titre sans fonction, les mettait plus en état de réprimer et d’étouffer peu à peu les superstitions, en tenant les prêtres païens dans une dépendance immédiate de leur personne. Ce n’est pas à moi à décider s’ils ne portèrent pas trop loin cette complaisance politique.

[Note latérale: XXVIII. Progrès du christianisme.]

[Note latérale: Baron. in ann. 312.]

[Note latérale: Prud. in Sym. l. 1, v. 546.]

Les supplices auraient produit l’opiniâtreté et la haine du christianisme; Constantin en sut inspirer l’amour. Son exemple, sa faveur, sa douceur même firent plus de chrétiens, que les tourments n’en avaient perverti sous les princes persécuteurs. On en vint insensiblement à rougir de ces dieux qu’on se faisait soi-même; et selon la remarque de Baronius, la chute de l’idolâtrie fit même tomber la statuaire. La religion chrétienne pénétra jusque dans le sénat, le plus fort rempart du paganisme: Anicius, illustre sénateur, fut le premier qui se convertit; et bientôt, à son exemple, on vit se prosterner aux pieds de la croix ce qu’il y avait de plus distingué à Rome, les Olybrius, les Paulinus, les Bassus.

[Note latérale: XXIX. Honneurs que Constantin rend à la religion.]

[Note latérale: Euseb. vit. Const. l. 1, c. 42.]

[Note latérale: Socr. l. 1, c. 1.]

[Note latérale: Theoph. p. 11.]

[Note latérale: Baron. an. 312.]

L’empereur remédia à tous les maux qu’il put guérir sans faire de nouvelles plaies. Il rappela les chrétiens exilés; il recueillit les reliques des martyrs, et les fit ensevelir avec décence. Le respect qu’il portait aux ministres de la religion, la rendait plus respectable aux peuples. Il traitait les évêques avec toute sorte d’honneurs; il aimait à s’en faire accompagner dans ses voyages; il ne craignait pas d’avilir la majesté impériale en les recevant à sa table, quelque simples qu’ils fussent alors dans leur extérieur. Les évêques de Rome, persécutés et cachés jusqu’à ce temps-là, qui ne connaissaient encore que les richesses éternelles et les souffrances temporelles, attirèrent la principale attention de ce prince religieux. Il leur donna le palais de Latran, qui avait été autrefois la demeure de Plautius Lateranus, dont Néron avait confisqué les biens, après l’avoir fait mourir. Depuis que Constantin était devenu maître de Rome, on appelait cet édifice le palais de Fausta, parce que cette princesse y faisait sa demeure. Quoique Baronius place ici cette donation, il y a apparence qu’elle doit être reculée jusqu’après la mort de Fausta en 326. Constantin avait un palais voisin de celui-là, il en fit une basilique chrétienne qui fut nommée Constantinienne, ou basilique du Sauveur, et il la donna au pape Miltiade et à ses successeurs. C’est aujourd’hui Saint-Jean de Latran. Ce fut là le premier patrimoine des papes. Il n’est plus besoin en France de réfuter l’acte de cette donation fameuse, qui rend les papes maîtres souverains de Rome, de l’Italie et de tout l’Occident.

[Note latérale: XXX. Églises bâties et ornées.]

[Note latérale: Euseb. vit. Const. l. 1, c. 42.]

[Note latérale: Cod. Th. lib. 16, tit. 2, leg. 14.]

[Note latérale: Anastas. Hist. eccl. p. 24 et 25.]

[Note latérale: Nard. Rom. ant. p. 478.]

[Note latérale: Martinelli, Roma sacra.]

Plein de zèle pour la majesté du culte divin, Constantin en releva l’éclat en faisant part de ses trésors aux églises. Il augmenta celles qui subsistaient déja, et en construisit de nouvelles. Il y en a grand nombre à Rome et dans tout l’Occident qui le reconnaissent pour fondateur. Il est certain qu’il fit bâtir celle de Saint-Pierre au Vatican, sur le même terrain qu’occupe aujourd’hui la plus auguste basilique de l’univers. Celle-là était d’une architecture grossière, faite à la hâte, et construite, en grande partie, des débris du cirque de Néron. Il bâtit aussi en différents temps l’église S.-Paul, celle de S.-Laurent, celle de S.-Marcellin et de S.-Pierre, celle de Sainte-Agnès qu’il fit construire à la sollicitation de sa fille Constantine, et la basilique du palais Sessorien, qui fut ensuite appelée l’église de Sainte-Croix, lorsque ce prince y eut déposé une portion de la vraie croix. Il en fonda plusieurs autres à Ostie, à Albane, à Capoue, à Naples. Il enrichit ces églises de vases précieux et de magnifiques ornements: il leur donna en propriété des terres et des revenus destinés à leur entretien, et à la subsistance du clergé, à qui il accorda des priviléges et des exemptions.

[Note latérale: XXXI. Constantin arrête la persécution de Maximin.]

[Note latérale: Euseb. hist. eccl. l. 9, c. 9.]

[Note latérale: Lact. de mort. persec. c. 48.]

[Note latérale: Notæ in Pagium, apud Baron. ann. 312.]

[Note latérale: Banduri, Num. imp. Rom. t. 2, pag. 164.]

[Note latérale: [Eckhel, Doct. num. vet. t. VIII, p. 54.]]

Cette même année ou au commencement de la suivante, avant que de sortir de Rome, il fit, de concert avec Licinius, un édit très-favorable aux chrétiens, mais qui limitait pourtant à certaines conditions la liberté du culte public. C’est ce qui paraît par les termes d’un second édit, qui fut fait à Milan au mois de mars suivant, et dont l’original se lit dans Lactance: l’antiquité ne nous a pas conservé le premier. Constantin l’envoya à Maximin: il l’instruisit en même temps des merveilles que Dieu avait opérées en sa faveur, et de la défaite de Maxence. Maximin, comme je l’ai dit, avait déja appris cette nouvelle avec une espèce de rage. Mais après quelques emportements, il avait renfermé son dépit, ne se croyant pas encore en état de le faire éclater par une guerre ouverte. Il porta même la dissimulation jusqu’à célébrer sur ses monnaies la victoire de Constantin. Il reçut donc la lettre et l’édit; mais il se trouva embarrassé sur la conduite qu’il devait tenir. D’un côté il ne voulait pas paraître céder à ses collègues; de l’autre il craignait de les irriter. Il prit le parti d’adresser comme de son propre mouvement une lettre à Sabinus, son préfet du prétoire, avec ordre de dresser un édit en conformité; et de le faire publier dans ses états. Dans cette lettre il fait d’abord l’éloge de Dioclétien et de Maximien, qui n’avaient, dit-il, sévi contre les chrétiens, que pour les ramener à la religion de leurs pères; il prend ensuite avantage de l’édit de tolérance qu’il avait donné après la mort de Galérius, et ne parle de la révocation de cet édit que d’une manière ambiguë et enveloppée; il déclare enfin qu’il veut qu’on ne mette en usage que les moyens de douceur pour rappeler les chrétiens au culte des dieux, qu’on laisse liberté de conscience à ceux qui persisteront dans leur religion; et il défend à qui que ce soit de les maltraiter. Cette ordonnance de Maximin ne donna pas aux chrétiens la confiance de se montrer au grand jour: ils sentaient qu’elle lui était arrachée par la crainte; et déja une fois trompés, ils ne comptaient plus sur ces apparences de douceur. D’ailleurs on remarquait une différence sensible entre l’édit de Constantin et celui de Maximin: le premier permettait expressément aux chrétiens de s’assembler, de bâtir des églises et de célébrer publiquement toutes les cérémonies de leur religion; Maximin, sans dire un mot de cette permission, se contentait de défendre qu’on leur fît aucun mal. Ainsi ils demeurèrent cachés, et attendirent leur liberté du souverain maître des empereurs et des empires.

[Note latérale: AN 313.]

[Note latérale: XXXII. Consulats de cette année.]

[Note latérale: Idat. chron.]

[Note latérale: Euseb. hist. eccl. l. 9, c. 11.]

[Note latérale: Cod. Th. l. 13, tit. 10, leg. 1, et ibi Cod.]

Maximin depuis la mort de Galérius n’avait reconnu d’autres consuls que lui-même, et son grand-trésorier Peucétius. Il le choisit encore pour collègue au commencement de l’année 313. Constantin se déclara consul avec Licinius: ils l’étaient tous deux pour la troisième fois. Soit qu’il fût à Rome le 18 de janvier, soit qu’il en fût parti quelque temps auparavant, il fit une loi très-équitable, donnée ou affichée à Rome ce jour-là: elle remédiait aux injustices des greffiers des tailles, qui déchargeaient les riches aux dépens des pauvres.

[Note latérale: XXXIII. Mariage de Licinius.]

[Note latérale: Lact. de mort. persec. c. 45.]

[Note latérale: Baluzius, in Lact. p. 337.]

[Note latérale: Baudri, in Lact. p. 739 et 748.]

[Note latérale: Zos. l. 2, c. 17.]

[Note latérale: Anony. Vales.]

[Note latérale: Vict. epit. p. 223.]

Licinius n’avait pris aucune part à la guerre contre Maxence. Cependant Constantin se crut obligé d’exécuter la promesse qu’il lui avait faite, de lui donner sa sœur Constantia en mariage. Les deux empereurs se rendirent à Milan, où les noces furent célébrées. Ils y invitèrent Dioclétien. Ce prince s’étant excusé sur son grand âge, ils lui écrivirent une lettre menaçante, dans laquelle ils l’accusaient d’avoir été attaché à Maxence, et de l’être encore à Maximin leur ennemi caché.

[Note latérale: XXXIV. Mort de Dioclétien.]

[Note latérale: Lact. de mort. persec. c. 42.]

[Note latérale: Baluzius, in Lact. p. 334.]

[Note latérale: Cuper, in Lact. p. 494.]

[Note latérale: Euseb. hist. eccl. l. 9, c. 11.]

[Note latérale: Eutrop. l. 9.]

[Note latérale: Vict. epit. p. 221.]

[Note latérale: Spon, Voy. t. I, p. 61.]

[Note latérale: Pag. in Baron. an 304.]

[Note latérale: Till. note 20 sur Dioclétien.]

Ces reproches portèrent un coup mortel à Dioclétien, dont les forces déja épuisées par des chagrins amers plus encore que par les accès redoublés de sa maladie, ne se soutenaient qu’à peine. Il avait vivement ressenti l’affront fait à sa personne, quand on avait renversé ses statues avec celles de Maximien. Les malheurs de sa fille Valéria, dont il avait inutilement demandé la liberté à Maximin, obstiné à persécuter cette princesse, aigrirent encore ses douleurs. Enfin les menaces des deux empereurs achevèrent de l’abattre. Il se condamna lui-même à la mort; et le peu de temps qu’il vécut encore, se passa dans des agitations cruelles. Cette funeste mélancolie ne lui laissait pas prendre de sommeil: soupirer, gémir, pleurer, se rouler tantôt sur son lit, tantôt sur la terre, c’était ainsi qu’il passait les nuits: les jours n’étaient pas plus tranquilles. Il alla jusqu’à se retrancher la nourriture, et se fit mourir de faim; quelques-uns disent de poison. Telle fut la fin d’un prince, dont la vieillesse eût été plus heureuse, et la mémoire plus honorée, s’il n’eût terni le lustre de ses grandes qualités par le sanglant édit qui fit périr tant de chrétiens. On ne sait pas au juste le nombre d’années qu’il vécut: Victor ne lui en donne que soixante et huit; on ne peut, comme le font quelques anciens et beaucoup de modernes, prolonger sa vie au-delà de l’an 313, sans démentir Eusèbe et Lactance, qui disent en termes exprès, que Maximin, qui mourut en 313, resta le dernier des persécuteurs. Mais il faut dire que Dioclétien a passé le premier de mai, pour trouver les neuf ans, du moins commencés, que met Victor entre son abdication et sa mort. Il mourut dans son palais de Spalatro à une lieue de Salone, où M. Spon, en 1675, vit encore des restes de la magnificence de ce prince[23]. Il fut mis au nombre des dieux, apparemment par Maximin, peut-être même par Licinius[24].

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