Histoire du Bas-Empire. Tome 01

Charles Le Beau · Chapitre 2 sur 8 · partie 1/2

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Histoire du Bas-Empire. Tome 01

Constantin, qui n’avait pas été consulté, garda…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

Constantin, qui n’avait pas été consulté, garda sur cette élection un profond silence. Maxence, de son côté, créa César son fils M. Aurélius Romulus. Mais le dépit de Maximin ne tarda pas à éclater. Pour faire sa cour à Galérius, et pour gagner dans son esprit l’avantage sur Licinius, qui commençait à lui donner de la jalousie, il avait redoublé de fureur et de cruauté contre les chrétiens. Mennas, préfet d’Égypte, était chrétien: Maximin, l’ayant appris, envoie Hermogènes pour prendre sa place et pour le punir. Le nouveau préfet exécute ses ordres, et fait cruellement tourmenter son prédécesseur; mais ébranlé d’abord par sa constance, éclairé ensuite par plusieurs miracles dont il est témoin, il se convertit et embrasse le christianisme. Maximin outré de colère vient à Alexandrie: il leur fait à tous deux trancher la tête; et pour tremper lui-même ses mains dans le sang des martyrs, il tue d’un coup d’épée Eugraphus, domestique de Mennas, et qui osait devant l’empereur professer la religion proscrite. Mon dessein n’est pas de mettre sous les yeux de mes lecteurs tous les triomphes des martyrs: ce détail appartient à l’histoire de l’Église, dont ils furent l’honneur et la défense. Je me propose seulement de rendre compte des principaux faits de ce genre, auxquels les empereurs ont eu part immédiatement et par eux-mêmes.

[Note latérale: XLIV. Punition d’Urbanus et de Firmilianus.]

[Note latérale: Eus. Hist. Mart. Pal. c. 7. et 11.]

Les édits de Maximin remplissaient tout l’Orient de gibets, de feux et de carnage. Les gouverneurs s’empressaient à l’envi à servir l’inhumanité du prince. Urbanus, préfet de la Palestine, se signalait entre les autres, et la ville de Césarée était teinte de sang. Aussi possédait-il toute la faveur du tyran: sa complaisance barbare couvrait tous ses autres crimes, dont il espérait acheter l’impunité aux dépens des chrétiens. Mais le Dieu qu’il attaquait dans ses serviteurs, ouvrit les yeux du prince sur les rapines et les injustices du préfet. Urbanus fut convaincu devant Maximin, qui devint pour lui à son tour un juge inexorable, et qui, l’ayant condamné à la mort, vengea, sans le vouloir, les martyrs sur celui qui avait prononcé tant de condamnations injustes. Firmilianus, qui succéda à Urbanus, ayant été comme lui le fidèle ministre des ordres sanguinaires du tyran, fut comme lui la victime de la vengeance divine, et eut quelques années après la tête tranchée.

[Note latérale: AN 308.]

[Note latérale: XLV. Maximin prend le titre d’Auguste.]

[Note latérale: Lact., de mort. pers. c. 20.]

[Note latérale: Eus. Hist. eccl. l. 8, c. 14.]

[Note latérale: Numism. Mezzab. et Banduri.]

[Note latérale: Toinard et Cuper. in Lact.]

[Note latérale: [Eckhel, doct. num. vet. t. VIII, p. 71-95].]

Quoique les rigueurs que Maximin exerçait contre les chrétiens ne coûtassent rien à sa cruauté, cependant plus il s’était étudié à se conformer aux volontés de Galérius, plus il se sentit piqué de la préférence que ce prince donnait à Licinius. Après s’être regardé comme tenant la seconde place dans l’empire, il ne voulait pas reculer à la troisième. Il en fit des plaintes mêlées de menaces. Pour l’adoucir, Galérius lui envoie plusieurs fois des députés; il lui rappelle ses bienfaits passés; il le prie même d’entrer dans ses vues, et de déférer aux cheveux blancs de Licinius. Maximin, que ces ménagements rendaient plus fier et plus hardi, proteste qu’étant depuis trois ans revêtu de la pourpre des Césars, il ne consentira jamais à laisser à un autre le rang qui lui est dû à lui-même. Galérius, qui se croyait en droit d’en exiger une soumission entière, lui reproche en vain son ingratitude: il lui fallut céder à l’opiniâtreté de son neveu. D’abord pour essayer de le satisfaire il abolit le nom de César; il déclare que lui-même et Licinius seront appelés Augustes, et que Maximin et Constantin auront le titre non plus de Césars, mais de fils des Augustes. Il paraît par les médailles de ces deux princes, qu’ils adoptèrent d’abord cette nouvelle dénomination. Mais Maximin ne la garda pas long-temps; il se fit proclamer Auguste par son armée, et manda ensuite à son oncle la prétendue violence que ses soldats lui avaient faite. Galérius, forcé avec chagrin d’y consentir, abandonna le plan qu’il avait formé, et ordonna que les quatre princes seraient tous reconnus pour Augustes. Galérius tenait sans contredit le premier rang; l’ordre des trois autres était contesté: Licinius était le second selon Galérius, qui ne donnait que le dernier rang à Constantin; mais Maximin se nommait lui-même avant Licinius; et selon toute apparence, Constantin dans ses états était nommé avant les deux autres. D’un autre côté, Maxence ne reconnaissait d’abord que lui seul pour Auguste; il voulut bien ensuite faire part de ce titre à Maximin. Mais enfin toutes ces disputes de prééminence se terminèrent par la mort funeste de chacun de ces princes, qui cédèrent l’un après l’autre au bonheur et au mérite de Constantin.

[Note latérale: XLVI. Maximien consul.]

[Note latérale: Till. note 21 sur Constantin.]

Maximien, empereur honoraire, puisqu’il n’avait ni sujets, ni fonctions, que celles que lui imposait son humeur turbulente, avait été compté pour rien dans ces nouvelles dispositions. Il était dès lors brouillé avec Galérius: il paraît qu’au commencement de cette année ils avaient vécu en bonne intelligence, puisqu’on voit dans les fastes le dixième consulat de Maximien, joint au septième de Galérius. Maxence, qui ne reconnaissait ni l’un ni l’autre, après avoir passé près de quatre mois sans nommer de consuls, se nomma lui-même le 20 avril avec son fils Romulus, et se continua avec lui l’année suivante.

[Note latérale: XLVII. Alexandre est nommé empereur à Carthage.]

[Note latérale: Zos. l. 2, c. 12.]

[Note latérale: Aurel. Vict., de Cæs., p. 174 et 175.]

[Note latérale: Vict. epit. p. 221.]

Comme il se voyait tranquille en Italie, il envoya ses images en Afrique pour s’y faire reconnaître. Il s’attribuait cette province: c’était une partie de la dépouille de Sévère. Les troupes de Carthage, regardant Maxence comme un usurpateur, refusèrent de lui obéir; et craignant que le tyran ne vînt les y contraindre à main armée, elles prirent le long du rivage la route d’Alexandrie, pour se retirer dans les états de Maximin. Mais ayant rencontré en chemin des troupes supérieures, elles se jetèrent dans des vaisseaux et retournèrent à Carthage. Maxence, irrité de cette résistance, résolut d’abord de passer en Afrique, et d’aller en personne punir les chefs de ces rebelles; mais il fut retenu à Rome par les aruspices, qui l’assurèrent que les entrailles des victimes ne lui promettaient rien de favorable. Une autre raison plus solide, c’est qu’il craignait l’opposition du vicaire d’Afrique, nommé Alexandre, qui avait un grand crédit dans le pays. Il voulut donc s’assurer de sa fidélité, et lui demanda son fils pour ôtage: c’était un jeune homme fort beau; et le père, informé des infâmes débauches de Maxence, refusa de le hasarder entre ses mains. Bientôt des assassins, envoyés pour tuer Alexandre, ayant été découverts, les soldats plus indignés encore proclamèrent Alexandre empereur. Il était Phrygien selon les uns, Pannonien selon les autres; peut-être était-il né dans une de ces provinces, et originaire de l’autre: tous conviennent qu’il était fils d’un paysan; ce qui ne le rendait pas moins digne de l’empire que Galérius, Maximin et Licinius. Mais il ne rachetait ce défaut par aucune bonne qualité: naturellement timide et paresseux, il l’était devenu encore davantage par la vieillesse. Cependant il n’eut pas besoin d’un plus grand mérite pour se soutenir plus de trois ans contre Maxence, comme nous le verrons dans la suite.

[Note latérale: XLVIII. Maximien quitte la pourpre pour la seconde fois.]

[Note latérale: Lact., de mort. pers. c. 29.]

[Note latérale: Eumen. Pan. c. 14 et 15.]

Deux caractères tels que ceux de Maximien et de Galérius ne pouvaient demeurer long-temps unis. Le premier chassé de Rome, exclu de l’Italie, obligé enfin à quitter l’Illyrie, n’avait plus d’asyle qu’auprès de Constantin. Mais en perdant toute autre ressource, il n’avait pas perdu l’envie de régner, quelque crime qu’il fallût commettre. Ainsi, en se jetant entre les bras de son gendre, il y porta le noir dessein de lui ravir la couronne avec la vie. Pour mieux cacher ses perfides projets, il quitte encore une fois la pourpre. La générosité de son gendre lui en conserva tous les honneurs et tous les avantages: Constantin le logea dans son palais, il l’entretint avec magnificence; il lui donnait la droite partout où il se trouvait avec lui; il exigeait qu’on lui obéît avec plus de respect et de promptitude qu’à sa propre personne; il s’empressait lui-même à lui obéir: on eût dit que Maximien était l’empereur, et que Constantin n’était que le ministre.

[Note latérale: AN 309.]

[Note latérale: XLIX. Il la reprend.]

[Note latérale: Eumenius, Pan. c. 16.]

[Note latérale: Lact., de mort. pers. c. 29.]

Le pont que ce prince faisait construire à Cologne, donnait de la crainte aux barbares d’au-delà du Rhin, et cette crainte produisait chez eux des effets contraires: les uns tremblaient et demandaient la paix; les autres s’effarouchaient et couraient aux armes. Constantin qui était à Trèves rassembla ses troupes; et suivant le conseil de son beau-père, dont l’âge et l’expérience lui imposaient, et dont sa propre franchise ne lui permettait pas de se défier, il ne mena pour cette expédition qu’un détachement de son armée. L’intention du perfide vieillard était de débaucher les troupes qu’on lui laisserait, tandis que son gendre, avec le reste en petit nombre, succomberait sous la multitude des barbares. Quand après quelques jours il crut Constantin déja engagé bien avant dans le pays ennemi, il reprend une troisième fois la pourpre, s’empare des trésors, répand l’argent à pleines mains, écrit à toutes les légions, et leur fait de grandes promesses. En même temps pour mettre toute la Gaule entre lui et Constantin, il marche vers Arles à petites journées en consumant les vivres et les fourrages, afin d’empêcher la poursuite; et fait courir partout le bruit de la mort de Constantin.

[Note latérale: L. Constantin marche contre lui.]

[Note latérale: Eumen. Pan. c. 18.]

[Note latérale: Lact., de mort. pers. c. 29.]

Cette nouvelle n’eut pas le temps de prendre crédit. Constantin, averti de la trahison de son beau-père, retourne sur ses pas avec une incroyable diligence. Le zèle de ses soldats surpasse encore ses désirs. A peine veulent-ils s’arrêter pour prendre quelque nourriture; l’ardeur de la vengeance leur prête à tous moments de nouvelles forces; ils volent sans prendre de repos des bords du Rhin à ceux de la Saône [_Arar_]. L’empereur pour les soulager les fait embarquer à Châlons [_Cabillonensis portus_]; ils s’impatientent de la lenteur de ce fleuve tranquille; ils se saisissent des rames, et le Rhône même ne leur semble pas assez rapide. Arrivés à Arles ils n’y trouvent plus Maximien, qui n’avait pas eu le temps de mettre la ville en défense, et s’était sauvé à Marseille. Mais ils y rejoignent la plupart de leurs compagnons qui, n’ayant pas voulu suivre l’usurpateur, se jettent aux pieds de Constantin et rentrent dans leur devoir. Tous ensemble courent vers Marseille, et quoiqu’ils connaissent la force de la ville, ils se promettent bien de l’emporter d’emblée.

[Note latérale: LI. Il s’assure de sa personne.]

[Note latérale: Eumen. Pan. c. 19 et 20.]

[Note latérale: Lact., de mort. pers. c. 29.]

En effet, dès que Constantin parut, il se rendit maître du port, et fit donner l’assaut à la ville: elle était prise, si les échelles ne se fussent trouvées trop courtes. Malgré cet inconvénient, grand nombre de soldats s’élançant de toutes leurs forces, et se faisant soulever par leurs camarades, s’attachaient aux créneaux et s’empressaient de gagner le haut du mur, lorsque l’empereur, pour épargner le sang de ses troupes et celui des habitants, fit sonner la retraite. Maximien s’étant montré sur la muraille, Constantin s’en approche, et lui représente avec douceur l’indécence et l’injustice de son procédé. Tandis que le vieillard se répand en invectives outrageantes, on ouvre à son insu une porte de la ville, et on introduit les soldats ennemis. Ils se saisissent de Maximien et l’amènent devant l’empereur, qui, après lui avoir reproché ses crimes, crut assez le punir en le dépouillant de la pourpre, et voulut bien lui laisser la vie.

[Note latérale: AN 310.]

[Note latérale: LII. Mort de Maximien.]

[Note latérale: Lact., de mort. pers. c. 30.]

[Note latérale: Euseb. Hist. eccl. l. 8, c. 13.]

[Note latérale: Eutrop. l. 10.]

[Note latérale: Vict. epit. p. 221.]

[Note latérale: Idat. chron.]

[Note latérale: Orosius, l. 7, c. 28.]

[Note latérale: Till. art. 17.]

[Note latérale: Médailles. [Eckhel, doct. Num. vet. t. VIII, p. 34-40].]

Cet esprit altier et remuant, qui n’avait pu se contenter ni du titre d’empereur sans états, ni des honneurs de l’empire sans le titre d’empereur, s’accommodait bien moins encore de l’anéantissement où il se voyait réduit. Par un dernier trait de désespoir, il forma le dessein de tuer son gendre; et par un effet de cette imprudence, que Dieu attache ordinairement au crime pour en empêcher le succès ou pour en assurer la punition, il s’en ouvrit à sa fille Fausta femme de Constantin: il met en usage les prières et les larmes; il lui promet un époux plus digne d’elle; il lui demande pour toute grace, de laisser ouverte la chambre où couchait Constantin, et de faire en sorte qu’elle fût mal gardée. Fausta feint d’être touchée de ses pleurs, elle lui promet tout, et va aussitôt avertir son mari. On prend toutes les mesures qui pouvaient produire une conviction pleine et entière. On met dans le lit un eunuque, pour y recevoir le coup destiné à l’empereur. Au milieu de la nuit Maximien approche; il trouve tout dans l’état qu’il désirait: les gardes restés en petit nombre s’étaient éloignés; il leur dit en passant qu’il vient d’avoir un songe intéressant pour son fils et qu’il va lui en faire part: il entre, il poignarde l’eunuque et sort plein de joie, en se vantant du coup qu’il vient de faire. L’empereur se montre aussitôt, environné de ses gardes; on tire du lit le misérable, dont la vie avait été sacrifiée: Maximien reste glacé d’effroi; on lui reproche sa barbarie meurtrière, et on ne lui laisse que le choix du genre de mort: il se détermine à s’étrangler de ses propres mains; supplice honteux, dont il méritait bien d’être lui-même l’exécuteur et la victime. Il ne fut pourtant pas privé d’une sépulture honorable. Selon une ancienne chronique[9], on crut, vers l’an 1054, avoir trouvé son corps à Marseille, encore tout entier, dans un cercueil de plomb enfermé dans un tombeau de marbre. Mais Raimbaud, alors archevêque d’Arles, fit jeter dans la mer le corps de ce persécuteur, le cercueil, et même le tombeau. Constantin, assez généreux pour ne pas refuser les derniers honneurs à un beau-père si perfide, voulut en même temps punir ses crimes par une flétrissure souvent mise en usage dans l’empire romain à l’égard des princes détestés: il fit abattre ses statues, effacer ses inscriptions, sans épargner les monuments mêmes qui lui étaient communs avec Dioclétien. Maxence qui n’avait jamais respecté son père pendant sa vie, en fit un dieu après sa mort[10].

[Note 9: Voyez la Collection de Duchesne, t. III, p. 641.—S.-M.]

[Note 10: Plusieurs médailles où il est appelé divus, sont la preuve de son apothéose, voyez Eckhel, Doct. num. vet., t. VIII, p. 38.—S.-M.]

[Note latérale: LIII. Ambition et vanité de Maximien.]

[Note latérale: Vict. epit. p. 222.]

[Note latérale: Mamertin. Pan. c. 1.]

[Note latérale: Incert. pan. Maximien, et Const. c. 8.]

Maximien, selon le jeune Victor, ne vécut que soixante ans. Il avait été près de vingt ans collègue de Dioclétien. Pendant les cinq dernières années de sa vie, il fut sans cesse le jouet de son ambition, tour à tour tenté de reprendre et forcé de quitter la puissance souveraine; plus malheureux après en avoir goûté les douceurs, qu’il ne l’avait été dans la poussière de sa naissance, que son orgueil lui fit oublier dès qu’il en fut sorti. Les panégyristes, corrupteurs des princes quand ni l’orateur ni le héros ne sont philosophes, s’entendirent avec lui-même pour le séduire. Il avait pris le nom d’Herculius; ce fut pour la flatterie des uns et pour la vanité de l’autre un titre incontestable d’une noblesse qui remontait à Hercule. Pour effacer la trace de sa vraie origine, il fit construire un palais dans un lieu près de Sirmium, à la place d’une cabane où son père et sa mère avaient gagné leur vie du travail de leurs mains.

[Note latérale: LIV. Consulats.]

[Note latérale: Idat. chron.]

[Note latérale: Till. art. 14 et note 25 sur Constantin.]

[Note latérale: Pagi, in Baron.]

[Note latérale: [Eckhel, doct. num. vet. t. VIII, p. 59.]]

Il mourut à Marseille au commencement de l’an 310, qui est marqué dans les fastes en ces termes, la seconde année après le dixième et le septième Consulat: c’était celui de Maximien et de Galérius, en 308. Galérius n’ayant point nommé de consuls pour les deux années suivantes, elles prirent pour date ce consulat. Quoi qu’en dise M. de Tillemont, je soupçonne qu’Andronicus et Probus, marqués pour consuls en 310, dans les fastes de Théon, ne furent nommés par Galérius qu’après la mort de Maximien. Il ne voulut pas qu’on continuât de dater les actes publics par le consulat d’un prince, qui venait de subir une mort si ignominieuse. En Italie Maxence s’était fait seul consul pour la troisième fois, sans prendre pour collègue son fils Romulus, comme dans les deux années précédentes: ce qui donne à quelques-uns lieu de croire que ce jeune prince était mort en 309. Son père le mit au nombre des dieux.

[Note latérale: LV. Constantin fait des offrandes à Apollon.]

[Note latérale: Eumen. Pan. c. 21.]

[Note latérale: [Eckhel, doct. num. vet. t. VIII, p. 75.]]

La révolte de Maximien avait réveillé l’humeur guerrière des barbares; son malheureux succès leur fit mettre bas les armes. Sur la nouvelle de leurs mouvements, Constantin se mit en marche vers le Rhin: mais dès le second jour, comme il approchait d’un fameux temple d’Apollon, dont l’histoire ne marque pas le lieu, il apprit que tout était calmé. Il prit cette occasion de rendre hommage de ses victoires à ce dieu, qu’il honorait d’un culte particulier, comme il paraît par ses médailles, et de lui faire de magnifiques offrandes.

[Note latérale: LVI. Il embellit la ville de Trèves.]

[Note latérale: Eumen. Pan. c. 22.]

Il continua sa marche jusqu’à Trèves, et s’occupa à réparer et à embellir cette ville, où il faisait sa résidence ordinaire. Il en releva les murailles ruinées depuis long-temps: il y fit un cirque presque aussi grand que celui de Rome, des basiliques, une place publique, un palais de justice; édifices magnifiques, si l’on en croit Euménius, qui prononça en cette occasion l’éloge du prince restaurateur.

[Note latérale: LVII. Guerre contre les barbares.]

[Note latérale: Nazar. Pan. c. 18.]

[Note latérale: Euseb. vit. Const. l. 1, c. 25.]

[Note latérale: Médailles. [Eckhel, doct. num. vet. t. VIII, p. 94].]

Le repos de Constantin était pour les barbares d’au-delà du Rhin le signal de la guerre. Dès qu’ils le voient occupé de ces ouvrages, ils reprennent les armes, d’abord séparément; ensuite, ils forment une ligue redoutable et réunissent leurs troupes. C’étaient les Bructères, les Chamaves, les Chérusques, les Vangions, les Allemans, les Tubantes. Ces peuples occupaient la plus grande partie des pays compris entre le Rhin, l’Océan, le Véser et les sources du Danube. L’empereur toujours préparé à la guerre dans le sein même de la paix, marche contre eux dès la première alarme; et fait, en cette occasion, ce qu’il avait vu pratiquer à Galérius dans la guerre contre les Perses. Il se déguise, et s’étant approché du camp ennemi avec deux de ses officiers, il s’entretient avec les barbares et leur fait accroire que Constantin est absent. Aussitôt il rejoint son armée, fond sur eux lorsqu’ils ne s’y attendaient pas, en fait un grand carnage, et les oblige de regagner leurs retraites. Peut-être fut-ce pour cette victoire qu’on commença cette année à lui donner sur ses monnaies le titre de Maximus, que la postérité lui a conservé. Rappelé dans la Grande-Bretagne par quelques mouvements des Pictes et des Calédoniens, il y rétablit la tranquillité.

[Note latérale: LVIII. Nouvelles exactions de Galérius.]

[Note latérale: Lact., de mort. pers. c. 31.]

Tandis que Dieu récompensait, par ces heureux succès, les vertus morales de Constantin, il punissait les fureurs de Galérius, qui avait le premier allumé les feux de la persécution, et qui la continuait avec la même violence. Ce prince après l’élection de Licinius s’était retiré à Sardique. Honteux d’avoir fui devant un ennemi qu’il se croyait en droit de mépriser, plein de rage et de vengeance, il songeait à rentrer en Italie, et à rassembler toutes ses forces pour écraser Maxence. Un autre dessein occupait encore sa vanité. La vingtième année depuis qu’il avait été fait César, devait expirer au 1er mars 312. Les princes se piquaient de magnificence dans cette solennité, qu’on appelait les Vicennales; et l’altier Galérius, qui se mettait fort au-dessus des trois autres Augustes, se préparait de loin à donner à cette cérémonie toute la splendeur qu’il croyait convenir au chef de tant de souverains. Pour remplir ces deux objets, il avait besoin de lever des sommes immenses, et de faire de prodigieux amas de blé, de vin, d’étoffes de toute espèce, qu’on distribuait au peuple avec profusion dans les spectacles de ces fêtes. Sa dureté naturelle et la patience de ses sujets était pour lui une ressource qu’il croyait inépuisable. Un nouvel essaim d’exacteurs se répandit dans ses états; ils ravissaient sans pitié ce qu’on avait sauvé des vexations précédentes: on pillait les maisons; on dépouillait les habitants; on saisissait toutes les récoltes, toutes les vendanges; on enlevait jusqu’à l’espérance de la récolte prochaine, en ne laissant pas aux laboureurs de quoi ensemencer leurs campagnes; on voulait même exiger d’eux à force de tourments ce que la terre ne leur avait pas donné: ces malheureux pour fournir aux largesses du prince, mouraient de faim et de misère. Tout retentissait de plaintes, lorsque les cris affreux de Galérius arrêtèrent tout-à-coup les violences de ses officiers, et les gémissements de ses sujets.

[Note latérale: LIX. Sa maladie.]

[Note latérale: Lact., de mort. pers. c. 33.]

[Note latérale: Euseb. Hist. eccl. l. 8, c. 16.]

[Note latérale: Anony. Vales.]

[Note latérale: Vict. epit. p. 221.]

[Note latérale: Zos. l. 2, c. 11.]

[Note latérale: Rufin. l. 8, c. 18.]

[Note latérale: Oros. l. 7, c. 28.]

Il était tourmenté d’une cruelle maladie: c’était un ulcère au périnée, qui résistait à tous les remèdes, à toutes les opérations. Deux fois les médecins vinrent à bout de fermer la plaie; deux fois la cicatrice s’étant rompue, il perdit tant de sang qu’il fut prêt d’expirer. On avait beau couper les chairs, ce mal incurable gagnait de proche en proche; et après avoir dévoré toutes les parties externes, il pénétra dans les entrailles et y engendra des vers, qui sortaient comme d’une source intarissable. Son lit semblait être l’échafaud d’un criminel: ses cris effroyables, l’odeur infecte qu’il exhalait, la vue de ce cadavre vivant, tout inspirait l’horreur. Il avait perdu la figure humaine: toute la masse de son corps venant à se corrompre et à se dissoudre, la partie supérieure restait décharnée, ce n’était qu’un squelette pâle et desséché; l’inférieure était enflée comme une outre; on n’y distinguait plus la forme des jambes ni des pieds. Il y avait un an entier qu’il était en proie à ces horribles tourments: n’espérant plus rien de ses médecins, il eut recours à ses dieux; il implora l’assistance d’Apollon et d’Esculape; et comme les victimes se trouvaient aussi impuissantes que les remèdes employés jusqu’alors, il se fit amener par force tout ce qu’il y avait de médecins renommés dans son empire, et se vengeant sur eux de l’excès de ses douleurs, il faisait égorger les uns, parce que ne pouvant supporter l’infection ils n’osaient approcher de son lit, les autres, parce qu’après bien des soins et des peines ils ne lui procuraient aucun soulagement. Un de ces infortunés qu’il allait faire massacrer, devenu hardi par le désespoir: «Prince, s’écria-t-il, vous vous abusez, si vous espérez que les hommes guérissent une plaie dont Dieu vous a frappé lui-même: cette maladie ne vient pas d’une cause humaine; elle n’est point sujette aux lois de notre art; souvenez-vous des maux que vous avez faits aux serviteurs de Dieu, et de la guerre que vous avez déclarée à une religion divine, et vous sentirez à qui vous devez demander des remèdes. Je puis bien mourir avec mes semblables, mais aucun de mes semblables ne pourra vous guérir.»

[Note latérale: AN 311.]

[Note latérale: LX. Édit de Galérius en faveur des chrétiens.]

[Note latérale: Lact. de mort. pers. c. 33 et 34.]

[Note latérale: Euseb. Hist. ecc. l. 8, c. 17.]

Ces paroles pénétrèrent le cœur de Galérius, mais sans le changer. Au lieu de se condamner lui-même, de confesser le Dieu qu’il avait persécuté dans ses serviteurs, et de désarmer sa colère en se soumettant à sa justice, il le regarda comme un ennemi puissant et cruel avec qui il fallait composer. Dans les nouveaux accès de ses douleurs, il s’écriait qu’il était prêt à rebâtir les églises, et à satisfaire le Dieu des chrétiens. Enfin, plongé dans les noires vapeurs d’un affreux repentir, il fait assembler autour de son lit les grands de sa cour; il leur ordonne de faire sans délai cesser la persécution, et dicte en même temps un édit dont Lactance nous a conservé l’original: en voici la traduction.

«Entre les autres dispositions dont nous sommes sans cesse occupés pour l’intérêt de l’état, nous nous étions proposé de réformer tous les abus contraires aux lois et à la discipline romaine, et de ramener à la raison les chrétiens qui ont abandonné les usages de leurs pères. Nous étions affligés de les voir comme de concert tellement emportés par leur caprice et leur folie, qu’au lieu de suivre les pratiques anciennes, établies peut-être par leurs ancêtres mêmes, ils se faisaient des lois à leur fantaisie, et séduisaient les peuples en formant des assemblées en différents lieux. Pour remédier à ces désordres nous leur ordonnâmes de revenir aux anciennes institutions: plusieurs ont obéi par crainte; plusieurs aussi, ayant refusé d’obéir, ont été punis. Enfin, comme nous avons reconnu que la plupart, persévérant dans leur opiniâtreté, ne rendent pas aux dieux le culte qui leur est dû, et n’adorent plus même le dieu des chrétiens, par un mouvement de notre très-grande clémence, et selon notre coutume constante de donner à tous les hommes des marques de notre douceur, nous avons bien voulu étendre jusque sur eux les effets de notre indulgence, et leur permettre de reprendre les exercices du christianisme, et de tenir leurs assemblées, à condition qu’il ne s’y passera rien qui soit contraire à la discipline. Nous prescrirons aux magistrats, par une autre lettre, la conduite qu’ils doivent tenir. En reconnaissance de cette indulgence que nous avons pour les chrétiens, il sera de leur devoir de prier leur Dieu pour notre conservation, pour le salut de l’état, et pour le leur, afin que l’empire soit de toute part en sûreté, et qu’ils puissent eux-mêmes vivre sans péril et sans crainte.»

[Note latérale: LXI. Mort de Galérius.]

[Note latérale: Lact. de mort. pers. c. 33.]

[Note latérale: Euseb. Hist. eccl. l. 8, c. 17.]

[Note latérale: Hist. Misc. l. 11, apud Murat. t. 1, p. 71.]

[Note latérale: Vict. epit. p. 222.]

[Note latérale: [Eckhel, doct. num. vet. t. VIII, p. 38].]

Cet édit bizarre et contradictoire, plus capable d’irriter Dieu que de l’apaiser, fut publié dans l’empire, et affiché le dernier d’avril de l’an 311 à Nicomédie, où la persécution s’était ouverte, huit ans auparavant, par la destruction de la grande église. Quinze jours après on y apprit la mort de ce prince. Il avait enfin expiré à Sardique après un supplice d’un an et demi, ayant été César treize ans et deux mois, Auguste six ans et quelques jours. Licinius reçut ses derniers soupirs, et Galérius, en mourant, lui recommanda sa femme Valéria et Candidianus, son fils naturel, dont nous raconterons dans la suite les tristes aventures. Il fut enterré en Dacie, où il était né, dans un lieu qu’il avait nommé Romulianus, du nom de sa mère Romula. Par une vanité pareille à celle d’Alexandre-le-Grand, il se vantait d’avoir eu pour père un serpent monstrueux. On ignore le nom de sa première femme, dont il eut une fille qu’il donna en mariage à Maxence. Malgré ses débauches il avait respecté Valéria, et lui avait fait l’honneur de donner son nom à une partie de la Pannonie. Il avait auparavant procuré à cette province une grande étendue de terres labourables, en faisant abattre de vastes forêts, et dessécher un lac nommé Pelso dont il avait fait écouler les eaux dans le Danube. Maxence, qui se plaisait à peupler le ciel de nouvelles divinités, en fit un dieu, quoiqu’ils eussent été mortels ennemis; et ce ne fut qu’après la mort de Galérius qu’il se ressouvint que ce prince était son beau-père, titre qu’il lui donna alors avec celui de Divus sur ses propres monnaies.

[Note latérale: LXII. Différence de sentiment au sujet de Galérius.]

[Note latérale: Eutrop. l. 10.]

[Note latérale: Aurel. Vict. de Cæs. p. 169 et 170.]

[Note latérale: Vict. epit. p. 222.]

Je ne dois pas dissimuler que plusieurs auteurs païens ont parlé assez avantageusement de Galérius: ils lui donnent de la justice et même de bonnes mœurs. Mais outre que ce sont des abréviateurs qui n’entrent dans aucun détail, et qu’il faut croire sur leur parole, le zèle de ce prince pour la religion que ces auteurs professaient, peut bien, dans leur esprit, lui avoir tenu lieu de mérite. Peut-être aussi les auteurs chrétiens, par un motif contraire, ont-ils un peu exagéré ses vices. Mais il n’est pas croyable que des hommes célèbres, tels que Lactance et Eusèbe, qui écrivaient sous les yeux des contemporains de Galérius, et qui développent toute sa conduite, aient voulu s’exposer à être démentis par tant de témoins sur des faits récents et publics. Or, à juger de ce prince non pas par les qualités qu’ils lui donnent, mais par les actions qu’ils en racontent, parmi une foule de vices on ne lui trouve guère d’autre vertu que la valeur guerrière.

[Note latérale: LXIII. Consulats de cette année.]

[Note latérale: Lact. de mort. pers. c. 35.]

[Note latérale: Till. note 28 sur Constantin.]

Il était, quand il mourut, consul pour la huitième fois. Les fastes sont fort peu d’accord sur les consulats de cette année: les uns donnent pour collègue à Galérius, Maximin pour la seconde fois; d’autres Licinius; et il est constant que celui-ci avait été consul avant l’année suivante: quelques-uns nomment Galérius seul consul. Maxence laissa Rome et l’Italie sans consuls jusqu’au mois de septembre, qu’il nomma Rufinus et Eusébius Volusianus.

[Note latérale: LXIV. Partage de Maximin et de Licinius.]

[Note latérale: Lact. de mort. pers. c. 36.]

A la première nouvelle de la mort de Galérius, Maximin, qui avait pris d’avance ses mesures, accourt en diligence pour prévenir Licinius et se saisir de l’Asie jusqu’à la Propontide et au détroit de Chalcédoine. Il signale son arrivée en Bithynie par le soulagement des peuples, en faisant cesser toutes les rigueurs des exactions. Cette générosité politique lui gagna tous les cœurs, et lui fit bientôt trouver plus de soldats qu’il n’en voulut. Licinius approche de son côté; déja les armées bordaient les deux rivages; mais au lieu d’en venir aux mains, les empereurs s’abouchent dans le détroit même, se jurent une amitié sincère, et conviennent, par un traité, que toute l’Asie restera à Maximin, et que le détroit servira de borne aux deux empires.

[Note latérale: LXV. Débauches de Maximin.]

[Note latérale: Vict. epit. p. 222.]

[Note latérale: Lact. de mort. pers. c. 38.]

[Note latérale: Euseb. Hist. eccl. l. 8, c. 14.]

Après une conclusion si favorable, il ne tenait qu’à Maximin de vivre heureux et tranquille. Ce prince, sorti, ainsi que Galérius et Licinius, des forêts de l’Illyrie, n’avait pourtant pas l’esprit aussi grossier. Il aimait les lettres, il honorait les savants et les philosophes: peut-être ne lui avait-il manqué qu’une bonne éducation et de meilleurs modèles, pour adoucir l’humeur barbare qu’il tirait de sa naissance. Mais enivré du pouvoir suprême, pour lequel il n’était pas né, emporté par l’exemple des autres princes, enfin devenu féroce par l’habitude de verser le sang des chrétiens, il n’épargna plus ses provinces; il accabla les peuples d’impositions, il se livra sans réserve à tous les désordres. Il ne se levait guère de table sans être ivre, et le vin le rendait furieux. Ayant observé qu’il avait alors plusieurs fois donné des ordres dont il se repentait ensuite, il commanda que ce qu’il ordonnerait après son repas, ne fût exécuté que le lendemain: précaution honteuse, qui prouvait l’intempérance dont elle prévenait les effets. Dans ses voyages il portait partout la corruption et la débauche, et sa cour fidèle à l’imiter flétrissait tout sur son passage. Avec ses fourriers courait devant lui une troupe d’eunuques et de ministres de ses plaisirs, pour préparer de quoi le satisfaire. Plusieurs femmes, trop chastes pour se prêter à ses désirs, furent noyées par ses ordres: plusieurs maris se donnèrent la mort. Il abandonnait à ses esclaves des filles de condition, après les avoir déshonorées: celles du commun étaient la proie du premier ravisseur; il donnait lui-même par brevet, et comme une récompense, celles dont la noblesse était distinguée; et malheur au père qui, après la concession de l’empereur, aurait refusé sa fille au dernier de ses gardes, qui presque tous étaient des Barbares et des Goths chassés de leur pays.

[Note latérale: LXVI. Maximin fait cesser la persécution.]

[Note latérale: Euseb. Hist. eccl. l. 9, c. 1.]

L’édit de Galérius en faveur des chrétiens avait été publié dans les états de Constantin et de Licinius; et il devait l’être dans tout l’empire. Mais Maximin, à qui il ne pouvait manquer de déplaire, le supprima, et prit grand soin d’empêcher qu’il ne devînt public dans ses états. Cependant, comme il n’osait contredire ouvertement ses collègues, il ordonna de vive voix à Sabinus son préfet du prétoire de faire cesser la persécution. Celui-ci écrivit à tous les gouverneurs des provinces une lettre circulaire; il leur mandait que, l’intention des empereurs n’ayant jamais été de faire périr des hommes pour cause de religion, mais seulement de les ramener à l’uniformité du culte établi de tout temps, et l’opiniâtreté des chrétiens étant invincible, ils eussent à cesser toute contrainte, et à n’inquiéter personne qui fît profession du christianisme.

[Note latérale: LXVII. Délivrance des chrétiens.]

Maximin fut mieux obéi qu’il ne désirait. On mit en liberté ceux qui étaient détenus en prison ou condamnés aux mines pour avoir confessé le nom de Jésus-Christ. Les églises se repeuplaient, l’office divin s’y célébrait sans trouble: c’était une nouvelle aurore dont les païens même étaient frappés et réjouis; ils s’écriaient que le Dieu des chrétiens était le seul grand, le seul véritable. Ceux d’entre les fidèles qui avaient courageusement combattu pendant la persécution, étaient honorés comme des athlètes couronnés de gloire; ceux qui avaient succombé, se relevaient et embrassaient avec joie une austère pénitence. On voyait les rues des villes et les chemins des campagnes remplis d’une foule de confesseurs qui, couverts de glorieuses cicatrices, retournaient, comme en triomphe, dans leur patrie, chantant à la louange de Dieu des cantiques de victoire. Tous les peuples applaudissaient à leur délivrance, et leurs bourreaux mêmes les félicitaient.

[Note latérale: LXVIII. Artifices contre les chrétiens.]

[Note latérale: Eus. Hist. eccl. l. 9, c. 2 et 3.]

[Note latérale: Lact. de mort. pers. c. 36.]

L’empereur, dont les ordres avaient procuré cette joie universelle, était le seul qui ne la goûtait pas; elle faisait son supplice; il ne put l’endurer plus de six mois. Afin de la troubler, il saisit un prétexte pour défendre les assemblées auprès de la sépulture des martyrs. Ensuite il se fit envoyer des députés par les magistrats des villes, pour lui demander avec instance la permission de chasser les chrétiens et de détruire leurs églises. Dans ces pratiques secrètes il s’aida des artifices d’un certain Théotecnus magistrat d’Antioche. C’était un homme qui joignait à un esprit violent une malice consommée. Ennemi juré des chrétiens, il les avait attaqués par toutes sortes de moyens, décriés par les calomnies les plus atroces, poursuivis dans leurs retraites les plus cachées, et il en avait fait périr un grand nombre. Maximin était adonné aux affreux mystères de la magie; il ne faisait rien sans consulter les devins et les oracles: aussi donnait-il de grandes dignités et des priviléges considérables aux magiciens. Théotecnus, pour autoriser par un ordre du ciel une nouvelle persécution, consacra, avec de grandes cérémonies, une statue de Jupiter Philius, titre sous lequel ce dieu était depuis long-temps adoré à Antioche; et après un ridicule appareil d’impostures magiques et de superstitions exécrables, il fit parler l’oracle, et lui fit prononcer contre les chrétiens une sentence de bannissement hors de la ville et du territoire.

[Note latérale: LXIX. Édit de Maximin.]

[Note latérale: Euseb. Hist. eccl. l. 9, c. 7.]

A ce signal, tous les magistrats des autres villes répondirent par un semblable arrêt, et les gouverneurs, pour faire leur cour, les y excitaient sous main. Alors l’empereur, feignant de vouloir satisfaire aux instances des députés, fit graver sur des tables d’airain un rescrit dans lequel, après avoir félicité ses peuples en termes magnifiques de leur zèle pour le culte des dieux, et de l’horreur qu’ils manifestaient contre une race impie et criminelle, il attribuait aux chrétiens tous les maux qui dans les temps passés avaient affligé la terre, et à la protection des dieux de l’empire tous les biens dont on jouissait alors, la paix, l’heureuse température de l’air, la fertilité des campagnes: il permettait aux villes, conformément à leur requête, et leur ordonnait même de bannir tous ceux qui resteraient obstinés dans l’erreur: il leur offrait de récompenser leur piété en leur accordant sur-le-champ telle grace qu’elles voudraient demander.

[Note latérale: LXX. La persécution recommence.]

[Note latérale: Euseb. Hist. eccl. l. 9, c. 4 et 6.]

[Note latérale: Lact. de mort. pers. c. 36.]

[Note latérale: Vales. in Euseb. p. 169.]

Il n’en fallait pas tant pour renouveler les fureurs de la persécution. On vit aussitôt rallumer tous les feux, lâcher sur les chrétiens toutes les bêtes féroces. Jamais il n’y avait eu plus de martyrs, ni plus de bourreaux. Maximin choisit en chaque ville, entre les principaux habitants, des prêtres d’un ordre supérieur, qu’il chargea de faire tous les jours des sacrifices à tous leurs dieux, d’empêcher que les chrétiens ne fissent, ni en public ni en particulier, aucun acte de leur religion, de se saisir de leurs personnes, et de les forcer à sacrifier ou de les mettre entre les mains des juges. Pour veiller à l’exécution de ces ordres, il établit dans chaque province un pontife suprême, tiré des magistrats déja éprouvés dans les fonctions publiques; ou plutôt, comme l’institution en était ancienne, il augmenta la puissance de ces pontifes, en leur donnant une compagnie de gardes, et des priviléges très-honorables: ils étaient au-dessus de tous les magistrats; ils avaient droit d’entrer dans le conseil des juges, et de prendre séance avec eux.

[Note latérale: LXXI. Passion de Maximin pour les sacrifices.]

[Note latérale: Lact. de mort. pers. c. 57.]

Comme la superstition s’allie avec tous les crimes, Maximin, étant passionné pour les sacrifices, ne passait point de jour sans en offrir dans son palais, et pour y fournir on enlevait les troupeaux dans les campagnes. Ses courtisans et ses officiers n’étaient nourris que de la chair des victimes. Il avait même imaginé de ne faire servir sur sa table que des viandes d’animaux égorgés au pied des autels et déja offerts aux dieux, pour souiller tous ses convives par la participation à son idolâtrie.

[Note latérale: LXXII. Calomnies contre les chrétiens.]

[Note latérale: [Euseb. Hist. eccl. l. 9, c. 7].]

Tous ceux qui aspiraient à la faveur, s’efforçaient à l’envi de nuire aux chrétiens: c’était à qui inventerait contre eux de nouvelles calomnies. On forgea de faux actes de Pilate, remplis de blasphèmes contre Jésus-Christ, et par ordre de Maximin on les répandit par toutes les provinces; on enjoignit aux maîtres d’école de les mettre entre les mains des enfants, et de les leur faire apprendre par cœur: on suborna des femmes perdues, pour venir déposer devant les juges qu’elles étaient chrétiennes, et pour s’avouer complices des plus horribles abominations, pratiquées, disaient-elles, par les chrétiens dans leurs temples. Ces dépositions, insérées dans les actes publics, étaient aussitôt envoyées par tout l’empire.

[Note latérale: LXXIII. Divers martyrs.]

[Note latérale: Euseb. Hist. eccl. l. 9, c. 6, et l. 8, c. 14.]

[Note latérale: Lact. de mort. pers. c. 36.]

[Note latérale: Euseb. Mart. Pal. c. 8.]

[Note latérale: [Euseb. hist. eccl. l. 8, c. 14. Rufin. l. 8. c. 17].]

Le théâtre le plus ordinaire des cruautés de Maximin était Césarée de Palestine. Mais partout où il allait, son passage était tracé par le sang des martyrs. A Nicomédie il fit mourir, entre autres, Lucien, célèbre prêtre de l’église d’Antioche: à Alexandrie, où il paraît qu’il alla plusieurs fois, il fit trancher la tête à Pierre, évêque de cette ville, à un grand nombre d’évêques d’Égypte, et à une multitude de fidèles. Il ôta la vie à plusieurs femmes chrétiennes, à qui il n’avait pu ôter l’honneur. Eusèbe en remarque entre les autres une qu’il ne nomme pas; c’est, selon Baronius, celle que l’église honore sous le nom de sainte Catherine, quoique Rufin la nomme Dorothée. Elle était distinguée par sa beauté, sa naissance, ses richesses, et plus encore par sa science; ce qui n’était pas sans exemple entre les femmes d’Alexandrie. Le tyran, épris d’amour, avait inutilement tenté de la séduire. Comme elle se montrait prête à mourir, mais non pas à le satisfaire, il ne put se résoudre à la livrer au supplice; il se contenta de confisquer ses biens et de la bannir d’Alexandrie; et ce trait fut regardé dans le tyran comme un effort de clémence, que l’amour seul pouvait produire. Enfin, las de carnage et de massacres, par un autre effet de cette même clémence qui lui était particulière, il ordonna qu’on ne ferait plus mourir les chrétiens, mais qu’on se contenterait de les mutiler. Ainsi, on arrachait les yeux aux confesseurs, on leur coupait les mains, les pieds, le nez et les oreilles; on leur brûlait, avec un fer rouge, l’œil droit et les nerfs du jarret gauche, et on les envoyait en cet état travailler aux mines.

[Note latérale: LXXIV. Famine et peste en Orient.]

[Note latérale: Euseb. Hist. eccl. l. 9. c. 8.]

La vengeance divine ne tarda pas à éclater. Maximin, dans son édit contre les chrétiens, faisait honneur à ses dieux de la paix, de la santé, de l’abondance qui rendaient les peuples heureux sous son règne. Les commissaires chargés de porter cet édit dans toutes les provinces, n’avaient pas encore achevé leur voyage, que le Dieu jaloux, pour démentir ce prince impie, envoya tout à la fois la famine, la peste et la guerre. Le ciel ayant refusé pendant l’hiver ces pluies qui fertilisent la terre, les fruits et les moissons manquèrent, et la famine fut bientôt suivie de la peste. Aux symptômes ordinaires de cette maladie s’en joignit un nouveau: c’était un ulcère enflammé, qu’on appelle charbon, qui, se répandant par tout le corps, s’attachait surtout aux yeux, et qui fit perdre la vue à un nombre infini de personnes de tout âge et de tout sexe, comme pour les punir par le même supplice qu’on avait fait endurer à tant de confesseurs. Ces deux calamités réunies dépeuplaient les villes, désolaient les campagnes: le boisseau de blé se vendait plus de deux cents francs de notre monnaie: on rencontrait à chaque pas des femmes recommandables par leur naissance, qui, réduites à mendier, n’avaient d’autres marques de leur ancienne fortune, que la honte de leur misère. On vit des pères et des mères traîner dans les campagnes leur famille, pour y manger comme les bêtes le foin et les herbes même malfaisantes et qui leur donnaient la mort: on en vit d’autres vendre leurs enfants pour la misérable nourriture d’une journée. Dans les rues, dans les places publiques, chancelaient et tombaient les uns sur les autres des fantômes secs et décharnés, qui n’avaient de force que pour demander, en expirant, un morceau de pain. La peste faisait en même temps d’horribles ravages; mais il semblait qu’elle s’attachait surtout aux maisons que l’opulence sauvait de la famine. La mort, armée de ces deux fléaux, courut en peu de temps tous les états de Maximin; elle abattit des familles entières; et rien n’était si commun, dit un témoin oculaire, que de voir sortir à la fois d’une seule maison deux ou trois convois funèbres: on n’entendait dans toutes les villes qu’un affreux concert de gémissements, de cris lugubres, et d’instruments alors employés dans les funérailles. La pitié se lassa bientôt: la multitude des indigents, l’habitude de voir des mourants, l’attente prochaine d’une mort semblable avait endurci tous les cœurs; on laissait au milieu des rues les cadavres étendus sans sépulture, et servant de pâture aux chiens. Les chrétiens seuls, que ces maux vengeaient, montrèrent de l’humanité pour leurs persécuteurs: eux seuls bravaient la faim et la contagion, pour nourrir les misérables, pour soulager les mourants, pour ensevelir les morts. Cette charité généreuse étonnait et attendrissait les infidèles; ils ne pouvaient s’empêcher de louer le Dieu des chrétiens, et de convenir qu’il savait inspirer à ses adorateurs la plus belle qualité, qu’ils pussent eux-mêmes attribuer à leurs dieux, celle de bienfaiteurs des hommes.

[Note latérale: LXXV. Guerre contre les Arméniens.]

A tant de désastres, Maximin ajouta le seul qui manquait encore pour achever de perdre ses sujets. Il entreprit contre les Arméniens une guerre insensée. Ces peuples, depuis plusieurs siècles, amis et alliés des Romains, avaient embrassé le christianisme, dont ils pratiquaient tranquillement les exercices.

[Note latérale: [Hist. eccl. l. 9, c. 8.]]

[Cette guerre, dont le souvenir nous a été conservé par le seul Eusèbe, et qui fut entreprise à cause de l’attachement que les Arméniens avaient pour la religion chrétienne, n’a pas été assez remarquée par les savants modernes, qui se sont occupés des antiquités ecclésiastiques. Elle nous révèle un fait d’une grande importance resté inconnu jusqu’à présent. Elle nous montre qu’en l’an 311, c’est-à-dire avant que Constantin se fût déclaré chrétien, la doctrine de l’Évangile était professée publiquement dans un grand royaume, voisin de l’empire, ce qui donne lieu de penser que la religion chrétienne y était déja établie depuis quelque temps. Cette simple indication, donnée par Eusèbe, suffit pour faire voir que les Arméniens sont réellement la première nation qui ait adopté la foi chrétienne. Ce fait aussi curieux que remarquable, est resté inconnu aux Arméniens eux-mêmes; mais il est pleinement démontré par la série de leurs rois, comparée à la succession de leurs patriarches. Cette portion de la chronologie arménienne est environnée de difficultés; c’est là ce qui a empêché de reconnaître cette vérité. Quoi qu’il en soit, on peut regarder comme constant que le christianisme devint, vers l’an 276, la religion du roi, des princes, et des peuples de l’Arménie. Le roi Tiridate, issu du sang des Arsacides, fut alors converti avec tous ses sujets, par saint Grégoire, surnommé l’illuminateur, ainsi que lui de la race des Arsacides, mais descendu d’une branche collatérale, de la portion de cette famille, qui avait long-temps régné sur la Perse. Dix-sept ans avant cette époque et, à ce qu’il paraît, au temps de la malheureuse expédition de Valérien contre Sapor, Tiridate avait été rétabli par les Romains sur le trône de ses aïeux, dont il avait été dépouillé dans sa tendre enfance, vingt-sept ans auparavant, vers l’an 233, par le roi de Perse Ardeschir, fils de Babek, fondateur de la dynastie des Sassanides. Ce souverain, appelé ordinairement Artaxerxès, ayant détruit l’empire des Arsacides en Perse, en l’an 226, fut obligé de soutenir une guerre longue et opiniâtre, contre le prince de la même race, qui possédait l’Arménie et se nommait Chosroès. Après des succès balancés par des revers, un assassinat délivra le roi de Perse de son antagoniste, l’Arménie fut sa conquête, et le jeune Tiridate, fils de Chosroès, fut porté chez les Romains, où il trouva un asile, des instituteurs, et enfin des vengeurs[11]. Le même prince occupait encore le trône, et il y avait plus de cinquante ans qu’il régnait quand Maximin entreprit son expédition contre les Arméniens en haine du christianisme].—S.-M.

[Note 11: Tous ces résultats qui seraient susceptibles de plus grands développements, ont déja été indiqués dans le premier volume (pag. 405, 406, 412 et 436) de mes Mémoires historiques et géographiques sur l’Arménie, publiés en 1818.—S.-M.]

[Note latérale: Juvenal, sat. 15.]

Le tyran se mit à la tête de ses troupes pour aller les forcer dans leurs montagnes, et relever les idoles qu’ils avaient abattues. Les historiens ne nous ont point instruits du détail de cette expédition: ils nous apprennent seulement, que l’empereur et l’armée, après avoir beaucoup souffert, n’en rapportèrent que la honte et le repentir. Si l’on excepte ces querelles sanglantes qu’une ridicule superstition avait quelquefois excitées en Égypte entre deux villes voisines, c’est ici la première guerre de religion dont parle l’histoire[12]. J’ai rassemblé tout ce que nous savons de Maximin pour cette année et la suivante, afin de n’être pas obligé d’interrompre ce qui reste de l’histoire de Maxence jusqu’à sa mort.

[Note 12: Cette observation empruntée au savant Tillemont (_Hist. des Emp._, t. IV, p. 145, édition de 1723), n’est pas exacte. Il ne serait pas difficile de trouver dans l’histoire ancienne d’autres guerres qui eurent la religion pour motif. Je me contenterai de rappeler, à ce sujet, les guerres des rois de Syrie contre les Macchabées et les Juifs.—S.-M.]

[Note latérale: LXXVI. État du christianisme en Italie.]

[Note latérale: Euseb. Hist. eccl. l. 8, c. 14.]

[Note latérale: Anastas. Vit. Marcel. p. 11.]

[Note latérale: Platina, in Marcel.]

[Note latérale: Sigon. de Imp. Occ. p. 43 et seq.]

[Note latérale: Baron. Ann.]

Ce prince, en montant sur le trône, avait trouvé grand nombre de chrétiens à Rome et en Italie. Comme il savait qu’ils étaient portés d’affection pour Constantin, qui imitait à leur égard la douceur de son père, pour se les attacher il fit cesser la persécution, leur fit rendre leurs églises, et feignit même pendant quelque temps de professer leur religion. Le christianisme reprenait haleine en Italie; et pour suffire au baptême et à la nourriture spirituelle des fidèles, qui se multipliaient tous les jours, le pape Marcel avait augmenté jusqu’à vingt-cinq le nombre des titres de la ville de Rome: c’étaient des départements pour autant de prêtres et comme autant de paroisses. Il avait engagé deux femmes pieuses et riches, nommées Priscilla et Lucine, l’une à bâtir un cimetière sur la voie Salaria, l’autre à laisser par testament à l’église l’héritage de tous ses biens. Ces donations ne furent pas heureuses. Maxence, jaloux de la pieuse adresse de ce saint pape, leva le masque, se déclara ennemi des chrétiens, voulut contraindre Marcel à sacrifier aux idoles; et sur son refus, il le fit enfermer dans une de ses écuries pour y panser les chevaux. Marcel y mourut de misère après cinq ans, d’autres disent deux ans de pontificat, dont la plus grande partie s’était passée, comme celui de presque tous ses prédécesseurs, ou dans l’attente continuelle de la mort, ou dans les souffrances. Eusèbe, Grec de naissance qui lui succéda, ne resta sur le saint siége que quelques mois, et fut remplacé par Miltiade, dont j’aurai occasion de parler dans la suite.

[Note latérale: LXXVII. Guerre contre Alexandre.]

[Note latérale: Zos. l. 2, c. 12 et 14.]

[Note latérale: Aurel. Vict. de Cæs., p. 174 et 175.]

Continuer : partie 2 sur 2