Histoire du Bas-Empire. Tome 01
Constantin, qui n’avait pas été consulté, garda…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
Tandis que Maxence faisait aux chrétiens en Italie une guerre, où il ne courait aucun risque, il en terminait en Afrique une autre, qui aurait été dangereuse, s’il avait eu un ennemi plus courageux. Résolu d’aller attaquer Constantin, sous prétexte de venger la mort de son père, qu’il ne regrettait pas, mais en effet pour s’enrichir des dépouilles d’un prince qu’il haïssait, il avait dessein de marcher en Rhétie, d’où il pourrait également se porter en Gaule et en Illyrie: il se flattait de s’emparer d’abord de cette dernière province et de la Dalmatie, à l’aide des troupes et des généraux qu’il tenait sur la frontière, et de se jeter ensuite dans la Gaule, dont il se rendrait aisément le maître. Mais avant que d’en venir à l’exécution de ces chimériques projets, il crut devoir s’assurer de l’Afrique, où Alexandre se maintenait depuis trois ans. Ce tyran y avait étendu sa puissance, et il paraît qu’il avait ruiné la ville de Cirtha, capitale de la Numidie. Maxence assembla donc un petit nombre de cohortes; il mit à leur tête Rufius-Volusianus, son préfet du prétoire, et Zénas, capitaine renommé pour sa science militaire, et chéri des troupes pour sa probité et sa douceur.
[Note latérale: LXXVIII. Défaite d’Alexandre.]
[Note latérale: Till. art. 16.]
[Note latérale: Génebrier, Dissert. sur Nigrinianus.]
[Note latérale: [Eckhel, doct. num. vet. t. VII, p. 520].]
Il ne leur en coûta que la peine de passer la mer. Alexandre cassé de vieillesse, et qui n’avait pas plus de capacité que de force, traînant après lui des soldats levés à la hâte et dont la moitié étaient sans armes, vint à leur rencontre: mais ce ne fut que pour prendre la fuite dès le premier choc. A peine quelques bataillons firent-ils une faible résistance, tout fut renversé en un moment; il fut lui-même pris et étranglé sur-le-champ. On a cru pendant quelque temps que Nigrinianus, dont on a deux médailles qui lui donnent le titre de Divus, était le fils de cet Alexandre, mort avant son père et mis au rang des dieux. Mais on a depuis reconnu que ces médailles ont été frappées entre le règne de Claude second et celui de Dioclétien[13].
[Note 13: Nigrinianus est un de ces personnages impériaux, dont la puissance éphémère est échappée à l’histoire, et dont les médailles seules ont conservé le souvenir. On est réduit à des conjectures pour déterminer l’époque où ils vécurent; mais comme les raisons sur lesquelles on se fonde laissent toujours une certaine latitude, on ne saurait prendre pour constant ce que Lebeau dit ici de Nigrinianus. Le savant Eckhel place aussi ce personnage avant Dioclétien.—S.-M.]
[Note latérale: LXXIX. Désolation de l’Afrique.]
[Note latérale: Incerti Pan. c. 16.]
[Note latérale: [Zos. l. 2. c. 14].]
La guerre était finie, mais les suites de la victoire furent plus funestes que la guerre. Maxence avait ordonné de saccager et de brûler Carthage, qui était redevenue une des plus florissantes villes du monde; d’enlever ou de détruire tout ce qu’il y avait de beau dans la province, et d’en transporter à Rome tous les blés. Les habitants de l’Afrique souffrirent les dernières rigueurs. De ceux qui étaient remarquables par la noblesse ou par les richesses, nul ne fut épargné: tous furent traînés devant les tribunaux, comme ayant été partisans d’Alexandre; tous furent dépouillés de leurs biens: plusieurs perdirent la vie; et après ces violences Maxence triompha dans Rome, beaucoup moins des ennemis vaincus, que de ses malheureux sujets qu’il avait ruinés.
[Note latérale: LXXX. Massacre dans Rome.]
[Note latérale: Eus. Hist. eccl. l. 8, c. 14, et Vit. Const. l. 1, c. 35.]
[Note latérale: Zos. l. 2, c. 13.]
[Note latérale: Aurel. Vict. de Cæs. p. 175.]
Il ne traitait pas les Romains avec plus d’humanité. Dès avant la guerre d’Afrique, le feu ayant pris au temple de la Fortune à Rome, comme on s’empressait de l’éteindre un soldat laissa échapper un mot de raillerie sur la déesse: le peuple indigné se jette sur lui et le met en pièces. Aussitôt les soldats, et surtout les prétoriens fondent sur le peuple; ils frappent, ils massacrent, ils égorgent sans distinction d’âge ni de sexe; Rome nageait dans le sang, et cette sanglante querelle pensa détruire la capitale de l’empire. Selon Zosime, Maxence apaisa les soldats; selon Eusèbe, il abandonna le peuple à leur fureur: ces deux témoignages se balancent; mais celui d’Aurélius-Victor décide en faveur d’Eusèbe, et rend Maxence coupable du meurtre de ses sujets.
[Note latérale: LXXXI. Avarice de Maxence.]
[Note latérale: Aurel. Vict. de Cæs. p. 175.]
Devenu plus insolent, il ne mit plus de bornes à ses rapines, à ses débauches, à ses cruelles superstitions. Il obligeait tous les ordres, depuis les sénateurs jusqu’aux laboureurs, de lui donner par forme de présent des sommes considérables: institution odieuse, mais attrayante pour des successeurs, qui semble perdre de sa bassesse à proportion qu’elle s’éloigne de son origine, et dont les empereurs suivants crurent pouvoir profiter sans en partager la honte.
[Note latérale: LXXXII. Ses rapines.]
[Note latérale: Euseb. vit. Const. l. 1, c. 35.]
[Note latérale: Incert. Pan. c. 3 et 4.]
[Note latérale: Nazar. Pan. c. 8.]
[Note latérale: Hist. Misc. l. 11, apud Muratori, t. I, p. 71.]
Non content de cette contribution, qui n’était volontaire qu’en apparence, il fit mourir sous de faux prétextes un grand nombre de sénateurs, pour s’emparer de leurs biens. Il regardait comme son patrimoine celui de tous ses sujets; il n’épargnait pas même les temples de ses dieux: c’était un abîme qui engloutissait toutes les richesses de l’univers, que près de onze siècles avaient accumulées dans Rome: l’Italie était remplie de délateurs et d’assassins dévoués à ses fureurs, et qu’il repaissait d’une part de sa proie: une parole, un geste innocent, décelaient un complot contre le prince; un soupir passait pour un regret de la liberté. Cette tyrannie faisait déserter les villes et les campagnes: on cherchait les retraites les plus profondes; les terres demeuraient sans semence et sans culture; et la famine fut si grande, qu’on ne se souvenait point à Rome d’en avoir éprouvé de semblable.
[Note latérale: LXXXIII. Ses débauches.]
[Note latérale: Incert. Pan. c. 14 et c. 3.]
[Note latérale: Euseb. vit. Const., l. 1, c. 33 et 34.]
[Note latérale: Prud. in Symm. l. 1, v. 470.]
[Note latérale: Hist. Misc. l. 11, apud Muratori, t. I, p. 71.]
Le tyran semblait triompher de la misère publique. Il affectait de paraître heureux, puissant, au-dessus de toute crainte: il assemblait quelquefois ses soldats pour leur dire, qu’il était le seul empereur; que les autres qui prenaient cette qualité, n’étaient que ses lieutenants qui gardaient ses frontières: pour vous, leur disait-il, jouissez, dissipez, prodiguez: c’était là toute sa harangue. Quoiqu’il feignît d’être occupé de grands projets de guerre, il passait ses jours dans l’ombre et dans les délices: tous ses voyages, toutes ses expéditions se bornaient à se faire transporter de son palais aux jardins de Salluste. Endormi dans le sein de la mollesse, il ne se réveillait que pour se livrer aux excès de la débauche: il enlevait les femmes à leurs maris, pour les leur renvoyer déshonorées, ou les livrer à ses satellites: il n’épargnait pas l’honneur même des premiers du sénat; faire cet outrage à la principale noblesse, c’était pour lui un raffinement de volupté: insatiable dans ses infâmes désirs, sa passion changeait sans cesse d’objet, sans se fixer ni s’éteindre: les prisons étaient remplies de pères et de maris, qu’une plainte, un gémissement, avaient rendus dignes de mort.
[Note latérale: LXXXIV. Mort de Sophronie.]
[Note latérale: Euseb. Hist. ecc. l. 8, c. 14.]
[Note latérale: Rufin. l. 8, c. 17.]
Mais ni ses artifices ni ses menaces ne triomphaient de la chasteté des femmes chrétiennes, parce qu’elles savaient mépriser la vie. On raconte qu’une d’entre elles, nommée Sophronie, épouse du préfet de la ville, ayant appris que les ministres des débauches du tyran la venaient chercher de sa part, et que son mari par crainte et par faiblesse la leur avait abandonnée, elle leur fit demander quelques moments pour se parer, et que l’ayant obtenu, seule et retirée dans son appartement, après une courte prière elle se plongea un poignard dans le sein, et ne laissa à ces misérables que son corps sans vie. Plusieurs auteurs ecclésiastiques louent cette action; elle ne porte cependant pas le sceau de l’approbation de l’église, qui n’a pas mis cette femme au nombre des saintes. Les païens devaient admirer cette chasteté héroïque, et la mettre fort au-dessus de celle de Lucrèce.
[Note latérale: LXXXV. Superstitions de Maxence.]
[Note latérale: Euseb. vit. Const., l. 1, c. 36.]
Quoique Maxence affectât une entière sécurité, il craignait Constantin; et ne pouvant se dissimuler qu’il ne trouvait pas en lui-même assez de ressources, il en chercha dans la magie. Pour se rendre les démons favorables, et pour pénétrer dans les secrets de l’avenir, il faisait ouvrir le ventre à des femmes enceintes, fouiller dans les entrailles des enfants tirés de leur sein. On égorgeait des lions; et par des sacrifices et des formules de prières abominables il se flattait d’évoquer les puissances de l’enfer, et de détourner les malheurs dont il était menacé.
[Note latérale: LXXXVI. Constantin se prépare à la guerre.]
[Note latérale: Euseb. vit. Const. l. 1, c. 26.]
[Note latérale: Incert. Pan. c. 2 et 3.]
[Note latérale: Cedren. t. I, p. 270.]
[Note latérale: Zonar. l. 13, t. 2, p. 2.]
Mais il avait en tête un ennemi plus puissant que ses dieux. Constantin, soit de son propre mouvement, comme le dit Eusèbe, soit qu’il en fût secrètement sollicité par les habitants de Rome, comme le rapportent d’autres auteurs, songeait à délivrer cette ville de l’oppression sous laquelle elle gémissait; et les projets d’un prince plein de prudence et d’activité étaient plus sûrs et mieux concertés que ceux de Maxence. Pour ne laisser derrière lui aucun sujet d’inquiétude, il visita, au commencement de cette année, toute la partie de la Gaule voisine du Rhin et des Barbares. Il assura cette frontière par des flottes sur le fleuve, et par des corps de troupes qui servaient de barrière.
[Note latérale: LXXXVII. Il soulage la ville d’Autun.]
[Note latérale: Eumen. Grat. Act. passim.]
Il s’avança jusqu’à Autun [_Augustodunum_]. Cette ville signalée par son zèle pour Rome dès avant le temps de Jule-César, dont les peuples avaient reçu du sénat le nom de Frères du peuple romain, fameuse par ses écoles publiques, presque détruite par Tétricus sous l’empire de Claude II, relevée par les successeurs de ce prince, honorée depuis peu des bienfaits de Constance Chlore, était alors réduite à une misère déplorable. Quoique son territoire ne fût pas plus chargé de tailles que le reste de la Gaule, toutefois les ravages des guerres passées ayant détruit toute culture, et ruiné un terrain naturellement assez ingrat, elle était hors d’état de supporter sa part de l’imposition générale. Le découragement des laboureurs rendait le mal irrémédiable. Comme leur travail ne pouvait fournir à la fois au paiement des tailles et à leur nourriture, ils avaient pris le parti de mourir de faim sans travailler. Les moins abattus par le désespoir se retiraient dans les bois ou désertaient le pays. Lorsque Constantin entra dans la ville, qu’il croyait trouver abandonnée, il fut étonné de la multitude de peuple qui s’empressait à le voir et à lui témoigner sa joie. A la nouvelle de son approche, on était accouru en foule de tout le voisinage; on avait paré les rues jusqu’au palais, de tout ce que la misère peut appeler des ornements: toutes les compagnies sous leur drapeau, tous les prêtres avec les statues de leurs dieux, tous les instruments de musique honoraient son arrivée. Le sénat de la ville se prosterna à ses pieds à la porte du palais dans un profond silence: l’empereur versant des larmes de pitié et de tendresse, tendit la main aux sénateurs, les releva, prévint leur demande, leur remit le tribut de cinq années qu’ils devaient au trésor; sur les vingt-cinq mille taillables du territoire d’Autun, il fit grace pour l’avenir de sept mille capitaux[14]. Cette faveur fit renaître l’espoir et l’industrie: Autun se repeupla, les terres furent mises en valeur; la ville regardant Constantin comme son père et son fondateur, prit le nom de Flavia; et le prince retourna à Trèves, triomphant dans le cœur des peuples; et plus glorieux d’avoir rendu la vie à vingt-cinq mille familles, que s’il eût terrassé la plus nombreuse armée.
[Note 14: Septem millia capitum remisisti, dit Euménius, dans le Panégyrique d’actions de grace, qu’il prononça pour remercier Constantin au nom de ses concitoyens, § XI.—S.-M.]
[Note latérale: LXXXVIII. Il retourne à Trèves.]
[Note latérale: Eumen. grat. act. c. 2 et pro rest. schol. c. 11 et 14.]
Il trouva à Trèves un grand nombre d’habitants de presque toutes les autres villes de ses états, qui venaient honorer la célébration de sa cinquième année, et lui demander des graces, soit pour leur pays, soit pour leurs propres personnes. Il renvoya satisfaits ceux même à qui il ne pouvait accorder leurs demandes. Ce fut en présence du prince et au milieu de cette nombreuse assemblée, qu’Euménius établi, par Constance Chlore, chef des études d’Autun, avec une pension de plus de soixante mille livres[15], prononça un discours de remercîment que nous avons encore, pour les bienfaits dont l’empereur avait comblé sa patrie.
[Note 15: Salarium me liberalissimi principes, ex hujus reipublicæ viribus in sexcenis millibus nummum accipere jusserunt. Eumenius, Orat. pro restaur. scholis, § II.—S.-M.]
[Note latérale: LXXXIX. Outrage qu’il reçoit de Maxence.]
[Note latérale: Nazar. Pan. c. 9 et seq.]
[Note latérale: Lact. de mort. persec. c. 43.]
Tout se disposait à la guerre. Constantin balançait encore; il craignait qu’elle ne fût pas assez juste. Auprès des autres souverains la justice n’était qu’une couleur, qu’ils comptaient bien que la victoire ne manquerait pas de donner à leurs entreprises: pour Constantin c’était un motif sans lequel il ne se croyait en droit de rien entreprendre. Malgré la compassion qu’il avait de la ville de Rome, malgré les cris de ceux qui l’appelaient, il doutait, avec raison, qu’il lui fût permis de détrôner un prince qui n’était pas son vassal, quoiqu’il abusât de son pouvoir. Il prit donc les voies de douceur: il envoya proposer à Maxence une entrevue. Celui-ci loin de l’accepter, entra dans une espèce de fureur; il fit abattre ce qu’il y avait à Rome de statues de Constantin, et les fit traîner dans la boue: c’était une déclaration de guerre; et Maxence, en effet, publia qu’il allait venger la mort de son père.
[Note latérale: XC. Ils s’appuient tous deux par des alliances.]
[Note latérale: Lact. de mort. persec. c. 43 et 44.]
[Note latérale: Euseb. Hist. eccl. l. 8, c. 14.]
[Note latérale: Incert. Pan. c. 2.]
[Note latérale: Zos. l. 2, c. 15.]
Licinius pouvait traverser Constantin et jeter des troupes en Italie par l’Istrie et par le Norique, qui confinaient avec ses états. Constantin réussit à se l’attacher en lui promettant sa sœur Constantia en mariage. Maximin prit ombrage de cette promesse; il crut que cette alliance se formait contre lui: et pour la balancer, il s’appuya de celle de Maxence, à qui il envoya demander son amitié, mais secrètement; car il voulait conserver avec Constantin les dehors d’une bonne intelligence. Ses offres furent acceptées avec la même joie qu’un secours envoyé du ciel: Maxence lui fit dresser des statues à côté des siennes. Cependant Constantin ne fut instruit de cette intrigue et de la perfidie de Maximin, que par la vue même de ces statues, quand il fut maître de Rome. Au reste ces deux alliances ne produisirent d’autre effet que la neutralité des deux princes, qui ne prirent aucune part à cette guerre.
[Note latérale: XCI. Préparatifs de Maxence.]
[Note latérale: Lact. de mort. persec. c. 44.]
[Note latérale: Zos. l. 2, c. 15.]
[Note latérale: [Euseb. Hist. ecc. l. 9, c. 9.]]
[Note latérale: Incert. Pan. c. 3.]
Jamais l’Occident n’avait mis sur pied de si nombreuses armées. Maxence assembla cent soixante et dix mille hommes d’infanterie, et dix-huit mille chevaux. C’étaient des soldats qui avaient autrefois servi son père; Maxence les avait enlevés à Sévère, et il y avait joint de nouvelles levées. Les troupes de Rome et d’Italie faisaient quatre-vingt mille hommes; Carthage en avait fourni quarante mille: tous les habitants des côtes maritimes de la Toscane s’étaient enrôlés et formaient à part un corps considérable: le reste était des Siciliens et des Maures. Il employa une partie de ces troupes à garnir les places qui pouvaient défendre l’entrée de l’Italie, et tint la campagne par ses généraux avec cent mille hommes. Il avait des chefs expérimentés, de l’argent et des vivres: Rome en avait été pourvue pour long-temps aux dépens de l’Afrique et des îles, dont on avait enlevé tous les blés. Sa principale confiance était dans les soldats prétoriens, qui l’ayant élevé à l’empire, s’étaient prêtés à toutes ses violences, et ne pouvaient espérer de grace que d’un prince, dont ils avaient partagé tous les crimes.
[Note latérale: XCII. Forces de Constantin.]
[Note latérale: Incert. Pan. c. 2, 3, 5, 25.]
[Note latérale: Zos. l. 2, c. 15.]
Constantin avait une armée de quatre-vingt-dix mille hommes de pied et de huit mille chevaux. Elle était composée de Germains, de Bretons et de Gaulois. Mais la nécessité où il était de border le Rhin de soldats pour la sûreté de la Gaule, ne lui laissa que vingt-cinq mille hommes à conduire au-delà des Alpes. Un mot qui ne se trouve que dans un panégyriste[16], suppose qu’il avait une flotte avec laquelle il s’empara de plusieurs ports en Italie. Mais on ne sait sur ce point aucun détail.
[Note 16: Ille Oceanum classe transmisit, tu et Alpes gradu, et classibus portus Italicos occupasti. Incert. Paneg. § 25.—S.-M.]
[Note latérale: XCIII. Inquiétudes de ce prince.]
[Note latérale: Incert. Pan. ibid.]
[Note latérale: Euseb. vit. Const. l. 1, c. 37.]
[Note latérale: Hist. Misc. l. 11, apud Muratori, t. I, p. 7.]
C’était peu de troupes contre des forces aussi grandes que celles de Maxence: mais au nombre suppléait une bravoure éprouvée, et la capacité de leur chef, qui ne les avait jamais ramenées du combat qu’avec la victoire. Il y eut pourtant d’abord quelques murmures dans l’armée; les officiers même semblaient intimidés et blâmaient sourdement une entreprise qui paraissait téméraire; les haruspices ne promettaient rien d’heureux; et Constantin, qui n’était pas encore affranchi des superstitions, redoutait non pas les armes de son ennemi, mais les maléfices et les secrets magiques qu’il mettait en œuvre.
[Note latérale: XCIV. Réflexions qui le portent au christianisme.]
[Note latérale: Euseb. Vit. Const. l. 1, c. 27.]
Il crut devoir y opposer de son côté un secours plus puissant; et l’enfer étant déclaré pour Maxence, il chercha dans le ciel un appui supérieur à toutes les forces des hommes et des démons. Il fit réflexion qu’entre les empereurs précédents, ceux qui avaient mis leur confiance dans la multitude des dieux, et qui, avec le tribut de tant de victimes et d’offrandes, leur avaient encore sacrifié tant de chrétiens, n’en avaient reçu d’autre récompense, que des oracles trompeurs et une mort funeste; qu’ils avaient disparu de dessus la terre, sans laisser de postérité ni aucune trace de leur passage; que Sévère et Galérius, soutenus de tant de soldats et de tant de dieux, avaient terminé leur entreprise contre Maxence l’un par une mort cruelle, l’autre par une fuite honteuse; que son père seul, favorable aux chrétiens, et plus zélé pour la conservation de ses sujets que pour le culte de ces dieux meurtriers, avait couronné par une fin heureuse une vie tranquille et pleine de gloire. Occupé de ces pensées, qui ne lui donnaient que du mépris pour ses divinités, il invoquait ce Dieu unique, que les chrétiens adoraient, et qu’il ne connaissait pas; il le priait avec ardeur de l’éclairer de sa lumière et de l’aider de son secours.
[Note latérale: XCV. Apparition de la croix.]
[Note latérale: Euseb. vit. Const. l. 1, c. 29.]
[Note latérale: Socr. l. 1, c. 2.]
[Note latérale: Philost. l. 1, c. 6.]
[Note latérale: Politia SS.]
[Note latérale: Men. et Alex. apud Phot. cod. 256.]
[Note latérale: Hist. Misc. l. 11, apud Muratori, t. I, p. 71.]
[Note latérale: Theoph. p. 11.]
[Note latérale: Chron. Alex. vel Paschal. p. 280.]
[Note latérale: Cedren., t. I, p. 270.]
[Note latérale: Zonar. l. 13, t. 2, p. 2.]
Un jour que, pénétré de ces sentiments, il marchait à la tête de ses troupes, un peu après l’heure de midi, par un temps calme et serein, comme il levait souvent les yeux vers le ciel, il aperçut au-dessus du soleil du côté de l’orient, une croix éclatante, autour de laquelle étaient tracés en caractères de lumière ces trois mots latins: In hoc vince: vainquez par ceci. Ce prodige frappa les yeux et les esprits de toute l’armée. L’empereur n’était pas encore sorti de son étonnement, lorsque la nuit étant venue il vit en songe le fils de Dieu, qui tenait en main ce signe dont il venait de voir la figure dans le ciel, et qui lui ordonna d’en faire faire un semblable, et de s’en servir comme d’une enseigne dans les batailles.
[Note latérale: XCVI. Constantin fait faire le labarum.]
[Note latérale: Euseb. vit. Const. l. 1, c. 30 et 31.]
Le prince à son réveil assemble ses amis, leur raconte ce qu’il vient de voir et d’entendre, mande des ouvriers, leur dépeint la forme de ce signe céleste, et leur commande d’en faire un pareil d’or et de pierreries. Eusèbe, qui atteste l’avoir vu plusieurs fois, le décrit ainsi: c’était une longue pique revêtue d’or, ayant une traverse en forme de croix: au haut de la pique s’élevait une couronne d’or enrichie de pierreries, qui enfermait le monogramme de Christ, que l’empereur voulut aussi dans la suite porter gravé sur son casque. De la traverse pendait une pièce d’étoffe de pourpre, quarrée, couverte d’une broderie d’or et de pierres précieuses, dont l’éclat éblouissait les regards. Au-dessous de la couronne, mais au-dessus du drapeau était le buste de l’empereur et de ses enfants représentés en or; soit que ces images fussent placées sur la traverse de la croix, soit qu’elles fussent brodées sur la partie supérieure du drapeau même; car l’expression d’Eusèbe ne donne pas une idée nette de cette position. Il semble même, à l’inspection de plusieurs médailles, que ces images étaient quelquefois dans des médaillons le long du bois de la pique, et que le monogramme de Christ était brodé sur le drapeau.
[Note latérale: XCVII. Culte de cette enseigne.]
[Note latérale: Soz. l. 1, c. 4.]
[Note latérale: Du Cange, Gloss.]
[Note latérale: Socr. l. 1, c. 2.]
[Note latérale: Theoph. p. 11.]
[Note latérale: Cedren. t. I, p. 270.]
Ce fut dans la suite le principal étendard de l’armée de Constantin et de ses successeurs. On l’appela Labarum ou Laborum. Le nom était nouveau; mais, selon quelques auteurs, la forme en était ancienne. Les Romains l’avaient empruntée des Barbares, et c’était la première enseigne des armées; elle marchait toujours devant les empereurs; les images des dieux y étaient représentées, et les soldats l’adoraient aussi-bien que leurs aigles. Ce culte ancien, appliqué alors au nom de J.-C. accoutuma les soldats à n’adorer que le Dieu de l’empereur, et contribua à les détacher peu à peu de l’idolâtrie. Socrate, Théophane et Cédrénus attestent que ce premier Labarum se voyait encore de leur temps dans le palais de Constantinople: le dernier de ces auteurs vivait dans le onzième siècle.
[Note latérale: XCVIII. Protection divine attachée au Labarum.]
[Note latérale: Euseb. vit. Const. l. 2, c. 7, 8, 9.]
[Note latérale: Cod. Theod. l. 6, t. 25 de præp. lab. et ibi Godefr.]
Constantin fit faire plusieurs étendards sur le même modèle, pour être portés à la tête de toutes ses armées. Il s’en servait comme d’une ressource assurée dans tous les endroits où il voyait plier ses troupes. Il semblait qu’il en sortît une vertu divine, qui inspirait la confiance à ses soldats, et la terreur aux ennemis. L’empereur choisit entre ses gardes cinquante des plus braves, des plus vigoureux et des plus attachés au christianisme, pour garder ce précieux gage de la victoire. Chacun d’eux le portait tour à tour. Eusèbe rapporte d’après Constantin même, un fait qui serait incroyable sans un aussi bon garant. Au milieu d’une bataille, celui qui portait le Labarum ayant pris l’épouvante, le remit entre les mains d’un autre et s’enfuit. A peine l’eut-il quitté, qu’il fut percé d’un trait mortel, qui lui ôta sur-le-champ la vie. Les ennemis s’efforçant de concert d’abattre cette redoutable enseigne, celui qui en était chargé se vit bientôt le but d’une grêle de javelots: pas un ne porta sur lui; tous s’enfoncèrent dans le bois de la pique: c’était une défense plus sûre que le bouclier le plus impénétrable; et jamais celui qui faisait cette fonction dans les armées, ne reçut aucune atteinte. Théodose le jeune, par une loi de l’an 416, donne à ceux qui sont préposés à la garde du Labarum des titres honorables et de grands priviléges.
[Note latérale: XCIX. Sur le lieu où parut ce prodige.]
[Note latérale: Niceph. Call. l. 7, c. 29.]
[Note latérale: Acta Artemii apud Metaphr.]
[Note latérale: Baluzius, in Lact. p. 337.]
[Note latérale: Euseb., vit. Const. l. 1. c. 37.]
[Note latérale: Socr. l. 1, c. 1.]
[Note latérale: Soz. l. 1, c. 5.]
[Note latérale: Buch. in Hist. Belg. l. 8, c. 6.]
[Note latérale: Gelenius, in Colon. magnit. l. 1, synt. 4.]
[Note latérale: Morin, de la délivrance de l’église. part. 2, c. 12.]
[Note latérale: Chifflet, de convers. Const. c. 6.]
On ne sait rien de certain sur le lieu où était Constantin, quand il vit cette croix miraculeuse. Quelques-uns prétendent qu’il était déja aux portes de Rome: mais, selon l’opinion la plus vraisemblable et la plus suivie, il n’avait pas encore passé les Alpes: c’est ce qui semble résulter du récit d’Eusèbe, de Socrate et de Sozomène, qui sont ici les trois auteurs originaux. Divers endroits de la Gaule se disputent l’honneur d’avoir vu ce prodige: les uns disent qu’il parut à Numagen sur la droite de la Moselle à trois milles au-dessous de Trèves; d’autres à Sintzic au confluent du Rhin et de l’Aar; quelques-uns entre Autun et Saint-Jean de Lône. Selon la tradition de l’église de Besançon, ce fut sur la rive du Danube, lorsque Constantin faisait la guerre aux Barbares, qui voulaient passer ce fleuve: d’où un savant moderne conjecture que ce fut entre le Rhin et le Danube près de Brisach, et que ces Barbares étaient alliés de Maxence. Il croit que Constantin attendit en Franche-Comté la saison de passer les Alpes, et que ce fut alors qu’il fit percer le rocher nommé aujourd’hui Pierre-Pertuis, Petra pertusa, à une journée de Bâle. Ce pertuis est long de quarante-six pieds, et large de seize ou dix-sept. Sur le roc est gravée une inscription[17], qui marque que ce chemin est l’ouvrage d’un empereur: c’était pour donner un passage des Gaules en Germanie.
[Note 17:
Numinis Augusti via ducta per ardua montis Fecit iter, petram scindens in margine fontis. ]
[Note latérale: C. Discussion sur la vérité de ce miracle.]
[Note latérale: Act. Conc. Nic.]
[Note latérale: Gelasii Cyz. l. 1, c. 4.]
[Note latérale: Oisel. Thes. numism. antiq. p. 463.]
[Note latérale: Tollius, apud Baudri, in Lact. p. 735.]
Nous avons rapporté ce miracle d’après Eusèbe, qui atteste qu’il le tient de la bouche même de Constantin, et que ce prince lui en avait confirmé la vérité par son serment. Mais il faut avouer qu’entre les auteurs anciens, quelques-uns ne parlent pas de cette apparition de la croix, d’autres ne la racontent que comme un songe: ce qui a donné lieu aux infidèles dès le cinquième siècle de décréditer ce prodige, comme nous l’apprenons de Gelasius de Cyzique; et à quelques écrivains modernes de le rejeter comme un pieux stratagème de Constantin. La vérité de la religion chrétienne ne dépend pas de celle de ce miracle; elle pose sur des principes inébranlables: c’est un édifice, élevé jusqu’au ciel, établi dans le même temps et par la même main que les fondements de la terre, qu’il doit surpasser en durée; ce miracle n’en est tout au plus qu’un ornement, qui pourrait tomber, sans lui rien ôter de sa solidité. Je me crois donc, comme historien, en droit de rapporter en peu de mots, sans préjugé ni décision, ce qu’on a dit pour détruire ou pour autoriser la réalité de cet événement.
[Note latérale: CI. Raisons pour le combattre.]
[Note latérale: Lact. de mort. persec. c. 44.]
[Note latérale: Soz. l. 1, c. 3.]
[Note latérale: Colombus, in Lactant. p. 388.]
[Note latérale: Greg. Naz. invect. 1, in Iul. t. I, p. 112.]
[Note latérale: Gothof. in Philost. diss. ad. l. 1, c. 6.]
Ceux qui le combattent, s’appuient sur l’incertitude du lieu où il s’est passé; ce qui leur semble affaiblir l’authenticité du fait en lui-même; sur la narration de Lactance et de Sozomène, qui ne parlent de cette apparition de la croix que comme d’un songe de Constantin, sur le silence des panégyristes, de Porphyrius Optatianus, poète contemporain de Constantin, d’Eusèbe même qui n’en dit rien dans son histoire ecclésiastique, et de saint Grégoire de Nazianze, qui racontant un miracle pareil arrivé du temps de Julien, ne dit pas un mot de celui-ci, qu’il aurait dû naturellement citer, s’il y eût donné quelque croyance. Le serment même de Constantin leur rend la chose plus suspecte: qu’était-il besoin de jurer pour prouver un fait, dont il devait y avoir tant de témoins?
[Note latérale: CII. Raisons pour l’appuyer.]
[Note latérale: Incert. Pan. c. 2.]
[Note latérale: Nazar. Pan. c. 14.]
Les autres répondent, qu’il y a dans l’histoire une infinité de faits, dont la vérité n’est pas moins constatée, quoiqu’on ne sache ni le lieu, ni quelquefois le temps même où ils sont arrivés: que Lactance n’écrivant pas une histoire ne détruit rien par son silence, et qu’il ne parle que de l’ordre que Constantin reçut en songe la veille du combat contre Maxence, de faire graver sur les boucliers de son armée le monogramme de Christ; parce qu’ayant pour objet la mort des persécuteurs, il omet tout ce qui était arrivé depuis le commencement de la guerre jusqu’à la mort du tyran: que le récit de Sozomène, qui vivait au cinquième siècle et qui a été copié par beaucoup d’autres, prouve seulement que ce miracle était contredit dès lors; et que son témoignage ne doit être compté pour rien, puisqu’après avoir raconté la chose comme un songe, il rapporte ensuite le récit d’Eusèbe avec sa preuve, c’est-à-dire avec le serment de Constantin, sans donner aucune marque de défiance: que les panégyristes étant idolâtres, n’avaient garde de relever cette apparition de la croix, qui faisait horreur aux païens comme le signe le plus malheureux: qu’on trouve cependant dans leurs discours même de quoi appuyer la vérité de cette histoire: que c’est là sans doute, ce mauvais présage, dont ils parlent, qui effraya les haruspices et les soldats: que c’est ce même phénomène, qui déguisé sous des idées plus favorables et plus assorties à la superstition païenne, donna, comme ils le disent, occasion au bruit qui courut par toute la Gaule, qu’on avait vu en l’air des armées éclatantes de lumière, et qu’on avait entendu ces mots: Nous allons au secours de Constantin. Quant au silence d’Optatianus, d’Eusèbe dans son histoire ecclésiastique et de saint Grégoire, le premier était païen selon toute apparence, et d’ailleurs ses acrostiches bizarres ne méritent aucune considération; Eusèbe dans son histoire n’a fait que parcourir succinctement toute cette guerre; il en a réservé le détail pour la vie de Constantin; saint Grégoire dans l’endroit dont il s’agit ne parlant que des prodiges qui empêchèrent les Juifs de rebâtir le temple de Jérusalem, n’avait pas besoin de s’écarter de son sujet pour citer des exemples semblables; et jamais a-t-on douté d’un fait historique, parce qu’il n’est pas rappelé par les auteurs toutes les fois qu’ils racontent d’autres faits qui y sont conformes? Pour ce qui est du serment de Constantin, il est étrange, disentils, que ce qu’on regarde comme une preuve de vérité dans la bouche du commun des hommes, soit converti en preuve de mensonge dans celle d’un si grand prince: est-il donc étonnant, que l’empereur s’entretenant en particulier avec Eusèbe d’un fait aussi extraordinaire, que celui-ci n’avait pas vu quoique tant d’autres en eussent été témoins, il ait voulu déterminer sa croyance par un serment? Après tout, ou les adversaires accusent Constantin d’un parjure; ce qui est un attentat à la mémoire d’un si grand prince: ou ils imputent à Eusèbe d’avoir outragé la majesté impériale par une imposture criminelle, qui démentie par un seul de tant de témoins oculaires, lui aurait attiré l’indignation de tout l’empire, et la juste colère des fils de Constantin sous les yeux desquels il écrivait. Sur ces raisons et d’autres semblables, ceux qui défendent la réalité de ce miracle, s’en tiennent à l’autorité d’Eusèbe, dont la fidélité dans le récit des faits, du moins de ceux qui n’intéressent point l’arianisme, n’a jamais été contestée.
[Note latérale: CIII. Constantin se fait instruire.]
[Note latérale: Euseb. vit. Const. l. 1, c. 32.]
[Note latérale: Codin. Orig. de C. P. p. 10.]
Constantin résolu de ne plus reconnaître d’autre Dieu que celui qui le favorisait d’une protection si éclatante, s’empressa de s’instruire. Il s’adressa aux ministres les plus saints et les plus éclairés. Eusèbe ne les nomme pas: ils lui développèrent les vérités du christianisme; et sans chercher à ménager la délicatesse du prince, ils commencèrent, comme avaient fait les apôtres, par les mystères les plus capables de révolter la raison humaine, tels que la divinité de Jésus-Christ, son incarnation, et ce que saint Paul appelle par rapport aux Gentils la folie de la croix. Le prince touché de la grace, les écouta avec docilité: il conçut dès-lors pour les ministres évangéliques un respect qu’il conserva toute sa vie: il commença même à se nourrir de la lecture des livres saints. Les Grecs modernes font l’honneur à Euphrate, chambellan de l’empereur, d’avoir beaucoup contribué à sa conversion: l’antiquité ne dit rien de cet Euphrate.
[Note latérale: CIV. Conversion de sa famille.]
[Note latérale: Euseb. vit. Const. l. 3, c. 47 et 52, et l. 4, c. 38.]
[Note latérale: Soz. l. 1, c. 5.]
[Note latérale: Baron. ann. 324, § 13.]
[Note latérale: Vorb. Hist. Rom. Germ. t. I, p. 136.]
[Note latérale: S. Paulin. Epist. ad Sever. II.]
L’exemple de Constantin attira toute sa famille. Hélène sa mère, sa sœur Constantia promise à Licinius, Eutropia sa belle-mère et veuve de Maximien, Crispus son fils, alors âgé de douze ou treize ans, renoncèrent au culte des idoles. On n’a point de preuve certaine de la conversion de sa femme Fausta. Quelques auteurs supposent qu’Hélène était déja chrétienne, ce qui peut être vrai. Mais pour ceux qui prétendent qu’elle avait élevé son fils dans la foi, et que Constantin chrétien dès son enfance ne fit que manifester sa religion après le miracle de l’apparition céleste, ils sont démentis par des faits que nous avons déja rapportés.
[Note latérale: CV. Fable de Zosime réfutée.]
[Note latérale: Zos. l. 2, c. 29.]
[Note latérale: Soz. l. 1, c. 5.]
Zosime, ennemi mortel du christianisme, et par cette raison de Constantin même, a voulu jeter du ridicule sur la conversion de ce prince. Il raconte que l’empereur ayant fait cruellement mourir sa femme Fausta et Crispus son fils, tourmenté par ses remords, s’adressa d’abord aux prêtres de ses dieux, pour obtenir d’eux l’expiation de ces crimes; que ceux-ci lui ayant répondu qu’ils n’en connaissaient point pour des forfaits si atroces, on lui présenta un Égyptien venu d’Espagne, qui se trouvait pour-lors à Rome, et qui s’était insinué auprès des femmes de la cour; que cet imposteur lui assura que la religion des chrétiens avait des secrets pour laver tous les crimes, quels qu’ils fussent, et que le plus grand scélérat, dès qu’il en faisait profession, était aussitôt purifié; que l’empereur saisit avidement cette doctrine, et qu’ayant renoncé aux dieux de ses pères, il devint la dupe du charlatan égyptien. Sozomène, plus sensé que Zosime, dont il était presque contemporain, réfute solidement cette fable et quelques autres mensonges que les païens débitaient par un aveugle désespoir. Fausta et Crispus ne moururent que la vingtième année du règne de Constantin; et d’ailleurs les prêtres païens se seraient bien gardés d’avouer que leur religion ne leur fournissait aucun moyen d’expier les crimes, eux qui enseignaient que plusieurs de leurs anciens héros, après les plus horribles meurtres, avaient été purifiés par de prétendues expiations.
FIN DU LIVRE PREMIER.
LIVRE II.
I. Triomphe de la religion chrétienne. II. Prise de Suse. III. Bataille de Turin. IV. Suites de la victoire. V. Siége de Vérone. VI. Bataille de Vérone. VII. Prise de Vérone. VIII. Constantin devant Rome. IX. Maxence se tient enfermé dans Rome. X. Pont de bateaux. XI. Songe de Constantin. XII. Sentiment de Lactance. XIII. Bataille contre Maxence. XIV. Fuite de Maxence. XV. Suites de la victoire. XVI. Entrée de Constantin dans Rome. XVII. Fêtes, réjouissances, honneurs rendus à Constantin. XVIII. Dispositions de Maximin. XIX. Précautions de Constantin. XX. Conduite sage et modérée après la victoire. XXI. Lois contre les délateurs. XXII. Il répare les maux qu’avait faits Maxence. XXIII. Libéralités de Constantin. XXIV. Embellissements et réparations des villes. XXV. Établissement des indictions. XXVI. Raisons de cet établissement. XXVII. Conduite de Constantin par rapport au christianisme. XXVIII. Progrès du christianisme. XXIX. Honneurs que Constantin rend à la religion. XXX. Églises bâties et ornées. XXXI. Constantin arrête la persécution de Maximin. XXXII. Consulats de cette année. XXXIII. Mariage de Licinius. XXXIV. Mort de Dioclétien. XXXV. Édit de Milan. XXXVI. Guerre contre les Francs. XXXVII. Constantin comble de bienfaits l’église d’Afrique. XXXVIII. Exemption des fonctions municipales, accordée aux clercs. XXXIX. Abus occasionés par ces exemptions, et corrigés par Constantin. XL. Lois sur le gouvernement civil. XLI. Lois pour la perception des tributs. XLII. Lois pour l’administration de la justice. XLIII. Maximin commence la guerre contre Licinius. XLIV. Licinius vient à sa rencontre. XLV. Bataille entre Licinius et Maximin. XLVI. Licinius à Nicomédie. XLVII. Mort de Maximin. XLVIII. Suites de cette mort. XLIX. Aventures de Valéria, de Prisca et de Candidianus. L. Valéria fuit Licinius, et est persécutée par Maximin. LI. Supplice de trois dames innocentes. LII. Dioclétien redemande Valéria. LIII. Mort de Candidianus, de Prisca et de Valéria. LIV. Jeux séculaires. LV. Paix universelle de l’Église. LVI. Origine du schisme des Donatistes. LVII. Conciliabule de Carthage, où Cécilianus est condamné. LVIII. Ordination de Majorinus. LIX. Constantin prend connaissance de cette querelle. LX. Concile de Rome. LXI. Suites de ce concile. LXII. Plaintes des donatistes. LXIII. Convocation du concile d’Arles. LXIV. Concile d’Arles. LXV. Les donatistes appellent du concile à l’empereur.
[Note latérale: AN 312.]
[Note latérale: I. Triomphe de la religion chrétienne.]
Depuis près de trois siècles la religion chrétienne, toujours prêchée et toujours proscrite, croissant au milieu des supplices, et tirant de nouvelles forces de ses propres pertes, avait passé par toutes les épreuves qui pouvaient en constater la divinité. Elle s’était affermie par les moyens les plus sûrs que les hommes puissent employer pour détruire ce qui n’est que leur ouvrage: et son établissement était un prodige, dont Dieu avait prolongé la durée, afin de le rendre visible aux siècles à venir les plus éloignés. Quand le christianisme n’eut plus besoin de persécutions pour prouver sa céleste origine, les persécuteurs devinrent chrétiens, les princes se soumirent au joug de l’Évangile; et l’on peut dire que le miracle de la conversion de Constantin fit cesser sur la terre un plus grand miracle. Nous allons voir la croix placée sur la tête des empereurs, et révérée de tout l’empire; l’Église appelant à haute voix et sans crainte tous les peuples de la terre; le paganisme détruit, sans être persécuté. Ces grands changements furent les fruits de la victoire de Constantin.
[Note latérale: II. Prise de Suse.]
[Note latérale: Idat. chron.]
[Note latérale: Libell. præf. verb. apud Buch. in Cycl. p. 238.]
[Note latérale: Noris, de Num. Diocl. c. 5.]
[Note latérale: Nazar. Pan. c. 17 et 21.]
Au commencement de l’an 312, Maxence s’était déclaré consul pour la quatrième fois, sans collègue. Constantin, ayant pris pour la seconde fois le même titre avec Licinius, passa promptement les Alpes, et parut devant Suse [_Segusium_], lorsqu’on le croyait encore fort éloigné. Cette place ouvrait l’entrée de l’Italie. Située au pied de ces hautes montagnes, elle était forte d’assiette, défendue par de bonnes murailles, par des habitants guerriers et par une nombreuse garnison. Le prince, pour n’être pas arrêté dès le premier pas, offrit la paix aux habitants. Ils la refusèrent et s’en repentirent le jour même. Constantin fait mettre le feu aux portes, et planter les échelles contre les murs. Tandis qu’une partie de ses soldats lance une grêle de pierres et de traits sur ceux qui bordent la muraille, les autres montent à l’escalade, et abattent à coup de piques et d’épées tous ceux qui osent les attendre. En un moment la ville est prise; et le vainqueur, à ce premier exemple de valeur, capable d’effrayer l’Italie, en voulut joindre un de clémence propre à la charmer: il fit grace aux habitants. Mais le feu, plus opiniâtre que sa colère, s’était déja répandu bien loin; tout ce que l’épée épargnait allait être la proie des flammes. Constantin, alarmé pour des ennemis dont cet instant lui faisait des sujets, fait travailler tous ses soldats, et travaille lui-même à éteindre l’incendie. Sa bonté paraît encore plus active que sa bravoure; et les habitants de Suse, doublement sauvés en même temps que vaincus, pleins d’admiration et de reconnaissance, lui donnent leur cœur, et achèvent la conquête.
[Note latérale: III. Bataille de Turin.]
[Note latérale: Incert. Pan. c. 6 et 7.]
[Note latérale: Nazar. Pan. c. 22, 23, 24.]
Il marche vers Turin [_Augusta Taurinorum_]. Dans la plaine de cette ville se présente un grand corps de troupes, dont la cavalerie toute couverte de fer, hommes et chevaux, semblait invulnérable. Cette vue, loin d’intimider le prince et les soldats, les anime en leur montrant un péril digne de leur courage. La bataille des ennemis était triangulaire. La cavalerie formait la pointe: les deux ailes composées d’infanterie, se repliaient en arrière et se prolongeaient à une grande profondeur. Les cavaliers devaient donner tête baissée dans le centre de l’armée ennemie, la percer toute entière, et tournant bride ensuite, marcher sur le ventre à tout ce qu’ils rencontreraient. En même temps les deux ailes d’infanterie devaient se déployer, et envelopper l’armée de Constantin, déja rompue par la cavalerie. Le prince, qui avait le coup d’œil militaire, comprit le dessein des ennemis à l’ordre de leur bataille. Il place des corps à droite et à gauche pour faire face à l’infanterie et arrêter ses mouvements. Pour lui, il se met au centre en tête de cette redoutable cavalerie. Quand il la voit sur le point de heurter le front de son armée, au lieu de lui résister, il ordonne à ses troupes de s’ouvrir: c’était un torrent qui n’avait de force qu’en ligne droite; le fer dont elle était revêtue ôtait toute souplesse aux hommes et aux chevaux. Mais dès qu’il la voit engagée entre ses escadrons, il la fait enfermer et attaquer de toutes parts, non pas à coups de lances et d’épée, on ne pouvait percer de tels ennemis, mais à grands coups de masses d’armes. On les assommait, on les écrasait sur la selle de leurs chevaux, on les renversait, sans qu’ils pussent ni se mouvoir pour se défendre, ni se relever quand ils étaient abattus. Bientôt ce ne fut plus qu’une horrible confusion d’hommes, de chevaux, d’armes, amoncelés les uns sur les autres. Ceux qui échappèrent à ce massacre voulurent se sauver à Turin avec l’infanterie: mais ils en trouvèrent les portes fermées, et Constantin, qui les poursuivit l’épée dans les reins, acheva de les tailler en pièces au pied des murailles.
[Note latérale: IV. Suites de la victoire.]
[Note latérale: Incert. Pan. c. 7.]
[Note latérale: Sigon. Imp. Occ. p. 52.]
[Note latérale: Hieron. Epist. ad Innocentium. t. I, p. 3. ed. Vallars.]
Cette victoire, qui ne coûta point de sang au vainqueur, lui ouvrit les portes de Turin. La plupart des autres places entre le Pô et les Alpes lui envoyèrent des députés pour l’assurer de leur soumission: toutes s’empressaient de lui offrir des vivres. Sigonius, sur un passage de saint Jérôme, conjecture que Verceil fit quelque résistance, et que cette ville fut alors presque détruite. Il n’en est point parlé ailleurs. Constantin alla à Milan, et son entrée devint une espèce de triomphe par la joie et les acclamations des habitants, qui ne pouvaient se lasser de le voir et de lui applaudir comme au libérateur de l’Italie.
[Note latérale: V. Siége de Vérone.]
[Note latérale: Incert. Pan. c. 8 et seq.]
[Note latérale: Nazar. Pan. c. 26.]
Au sortir de Milan, où il était resté quelques jours pour donner du repos à ses troupes, il prit la route de Vérone. Il savait qu’il y trouverait rassemblées les plus grandes forces de Maxence, commandées par les meilleurs capitaines de ce prince et par son préfet du prétoire, Ruricius Pompéianus, le plus brave et le plus habile général que le tyran eût à son service. En passant auprès de Bresce [_Brixia_], Constantin rencontra un gros corps de cavalerie, qui prit la fuite au premier choc et alla rejoindre l’armée de Vérone. Ruricius n’osa tenir la campagne; il se renferma avec ses troupes dans la ville. Le siége en était difficile: il fallait passer l’Adige [_Athesis_], et se rendre maître du cours de ce fleuve qui portait l’abondance à Vérone: il était rapide, plein de gouffres et de rochers, et les ennemis en gardaient les bords. Constantin trompa pourtant leur vigilance; étant remonté fort au-dessus de la ville, jusqu’à un endroit où le trajet était praticable, il y fit passer à leur insu une partie de son armée. A peine le siége fut-il formé, que les assiégés firent une vigoureuse sortie, et furent repoussés avec tant de carnage, que Ruricius se vit obligé de sortir secrètement de la ville pour aller chercher de nouveaux secours.
[Note latérale: VI. Bataille de Vérone.]
[Note latérale: Incert. Pan. c. 9 et 10.]
[Note latérale: Nazar. Pan. c. 26.]
Il revint bientôt avec une plus grosse armée, résolu de faire lever le siége ou de périr. L’empereur, pour ne pas donner aux assiégés la liberté de s’échapper, ou même de l’attaquer en queue pendant le combat, laisse devant la ville une partie de ses troupes, et marche avec l’autre à la rencontre de Ruricius. Il range d’abord son armée sur deux lignes; mais ayant observé que celle des ennemis était plus nombreuse, il met la sienne sur une seule ligne, et fait un grand front de peur d’être enveloppé. Le combat commença sur le déclin du jour, et dura fort avant dans la nuit. Constantin y fit le devoir de général et de soldat. Il se jette au plus fort de la mêlée, et profitant des ténèbres pour courir, sans être retenu, où l’emportait sa valeur, il perce, il abat, il terrasse; on ne le reconnaît qu’à la pesanteur de son bras: le son des instruments de guerre, le cri des soldats, le cliquetis des armes, les gémissements des blessés, les coups guidés par le hasard, tant d’horreurs augmentées par celle d’une nuit épaisse, ne troublent point son courage. L’armée de secours est entièrement défaite; Ruricius y perd la vie: Constantin hors d’haleine, couvert de sang et de poussière, va rejoindre les troupes du siége, et reçoit de ses principaux officiers, qui s’empressent avec des larmes de joie de baiser ses mains sanglantes, des reproches d’autant plus flatteurs, qu’ils sont mieux mérités.
[Note latérale: VII. Prise de Vérone, d’Aquilée et de Modène.]
[Note latérale: Incert. Pan. c. 11 et seq.]
[Note latérale: Nazar. c. 27.]
Pendant le siége de Vérone, Aquilée [_Aquileia_] et Modène [_Mutina_] furent attaquées: elles se rendirent, avec plusieurs autres villes, en même temps que Vérone. L’empereur accorda la vie aux habitants; mais il les obligea de rendre leurs armes; et pour s’assurer de leurs personnes, il les mit sous la garde de ses soldats. Comme ils étaient en plus grand nombre que les vainqueurs, on crut nécessaire de les enchaîner, et on manquait de chaînes; Constantin leur en fit faire de leurs propres épées, qui, forgées pour leur défense, devinrent les instruments de leur servitude.
[Note latérale: VIII. Constantin devant Rome.]
[Note latérale: Lact. de mort. persec. c. 44.]
[Note latérale: Fabric. descript. urb. Rom. c. 16, et alii passim.]
Après tant d’heureux succès, rien n’arrêta sa marche jusqu’à la vue de Rome. Il paraît seulement par un mot de Lactance, qu’aux approches de cette ville il éprouva quelque revers; mais que sans perdre courage, et déterminé à tout événement, il marcha en avant et vint camper vis-à-vis du Ponte-Mole, nommé alors le pont Milvius. C’est un pont de pierre de huit arches sur le Tibre, à deux milles au-dessus de Rome dans la voie Flaminia, par laquelle venait Constantin. Il avait été construit en bois dès les premiers siècles de la république; il fut rebâti en pierres par le censeur Emilius Scaurus, et rétabli par Auguste. Il subsiste encore aujourd’hui, ayant été réparé par le pape Nicolas V, au milieu du quinzième siècle.
[Note latérale: IX. Maxence se tient enfermé dans Rome.]
[Note latérale: Incert. Pan. c. 14 et seq.]
[Note latérale: Lact., de mort. pers. c. 44.]
[Note latérale: Noris. in num. Diocl. c. 5.]
Tout ce que craignait Constantin, c’était d’être obligé d’assiéger Rome, bien pourvue de troupes et de toutes sortes de munitions; et de faire ressentir les calamités de la guerre à un peuple dont il voulait se faire aimer. Maxence, soit par lâcheté, soit par une crainte superstitieuse, se tenait renfermé: on lui avait prédit qu’il périrait, s’il sortait hors des portes de la ville; il n’osait même quitter son palais, que pour se transporter aux jardins délicieux de Salluste. Cependant affectant une fausse confiance, il n’avait rien retranché de ses débauches ordinaires. Par une précaution frivole, il avait supprimé toutes les lettres qui annonçaient ses infortunes; il supposait même des victoires pour amuser le peuple: et ce fut apparemment dans ce temps-là qu’il se fit décorer tant de fois du titre d’Imperator, qui lui est donné pour la onzième fois sur un marbre antique; vanité ridicule, qui donne à la postérité, plus exactement que l’histoire même, le calcul de ses pertes. Quelquefois il protestait hautement que tous ses désirs étaient de voir son rival au pied des murs de Rome, se flattant sans doute de lui débaucher son armée, et peu capable de sentir la différence qu’il devait y avoir entre les troupes de Sévère ou de Galérius, et des soldats conduits par Constantin et par la victoire. Il s’en fallait bien qu’il fût aussi tranquille, qu’il affectait de le paraître. Deux jours avant la bataille, effrayé par des présages et par des songes, que sa timidité interprétait d’une manière funeste, il quitta son palais, et alla s’établir avec sa femme et ses enfants dans une maison particulière. Cependant son armée sortit de Rome, et se posta vis-à-vis de celle de Constantin, le Ponte-Mole entre deux.
[Note latérale: X. Pont de bateaux.]
[Note latérale: Euseb. vit. Const. l. 1, c. 38.]
[Note latérale: Zos. l. 2, c. 15.]
[Note latérale: Aurel. Vict. de Cæs. p. 175.]
[Note latérale: Vict. epit. p. 221.]
[Note latérale: Lact. de mort. persec. c. 44.]
[Note latérale: Libanius, orat. 3. t. 11, p. 105 et 106. ed. Morel.]
[Note latérale: Praxag. apud Phot. cod. 62.]
[Note latérale: Acta Metr. et Alex. apud Phot. cod. 256.]
[Note latérale: Incert. Pan. c. 27.]
[Note latérale: Prud. ad Sym. l. 1, va. 448.]
[Note latérale: Till. note 31, sur Constantin.]