Histoire du Bas-Empire. Tome 03

Charles Le Beau · Chapitre 1 sur 1 · partie 4/20

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Histoire du Bas-Empire. Tome 03

Chapitre 1

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 20 parties.

[Note 136: Il résulterait d’un passage d’Isidore de Charax, p. 4, que cette ville avait reçu des Macédoniens le nom d’Europus. Polybe en parle (l. 5, c. 48), et semble la placer à l’extrémité méridionale de la Mésopotamie. On croit qu’il en est question dans le prophète Daniel, cap. 3, v. 1.—S.-M.]

[Note 137: Φατούσας. Zosime est le seul auteur qui ait parlé (l. 3, c. 14) de ce lieu.—S.-M.]

[Note 138: Cette forteresse nommée Anathan ou Anathon, par Ammien Marcellin, et par Simocatta (l. 4, c. 10, et l. 5, c. 2), est appelée Anatho, par Isidore de Charax, qui rapporte que l’île dans laquelle elle se trouvait avait quatre stades d’étendue, Ἀναθὼ νῆσος κατὰ τὸν Εὐφράτην ϛάδια δ’, ἐν ᾗ πόλις. Cette ville existe encore; elle est nommée par les Arabes Anah. Elle a été visitée par le voyageur Pietro della Valle.—S.-M.]

[Note 139: Cette ville nommée par les Arabes Kinesrin, était à 18 milles au sud de Berhea ou Halep.—S.-M.]

[Note latérale: XIII.

Inondation de l’Euphrate.

Amm. l. 24, c. 1.

Liban. or. 10, t. 2, p. 313 et 314.]

Le lendemain il s’éleva une horrible tempête. Un vent impétueux renversait les hommes, abattait les tentes. En même temps le fleuve, grossi par les neiges que la chaleur du printemps faisait fondre sur les montagnes d’Arménie, submergea plusieurs barques chargées de blé, et pénétra par toutes les écluses pratiquées le long de ses bords, soit pour arroser les terres, soit pour inonder le pays. On eut lieu de douter si ce fut un effet de la violence des eaux, ou de la malice des habitants. L’armée se mit en marche pour échapper à ce déluge. Les canaux dont ce terrain est coupé étant remplis, formaient une infinité d’îles. Les soldats passaient à la nage, ou jetaient des ponts; d’autres se hasardaient à traverser à pied, ayant de l’eau jusqu’au cou: plusieurs périrent dans ces fosses profondes. Tout était dans un désordre affreux; il fallait s’entr’aider, et sauver à la fois sa personne, ses armes, ses provisions et les bêtes de somme. Quelques-uns défilaient sur la crête des bords du fleuve par un sentier étroit et glissant, où ils couraient risque de se précipiter à tous moments dans les eaux. Ce qu’il y avait de plus remarquable, c’est qu’au milieu de tant de fatigues et de périls pas un ne plaignait son sort, pas un ne murmurait contre l’empereur. Aussi ne cherchait-il pas à se soulager lui-même aux dépens de ses soldats; il ne prenait sur eux d’autre avantage que de leur donner l’exemple: ils le voyaient à leur tête, couvert de boue et de fange, fendre les eaux, et refuser les secours qui ne pouvaient être communiqués à tous.

[Note latérale: XIV.

Précautions de Julien.]

Après avoir traversé une grande étendue de terrain inondé, on se trouva enfin dans une plaine fertile en fruits, en vignes, en palmiers, et peuplée de bourgs et de villages: c’était le plus beau canton de l’Assyrie. Les habitants s’étaient retirés au-delà du fleuve; on les apercevait sur les hauteurs d’où ils regardaient le pillage de leurs campagnes. Julien escorté d’un corps de cavalerie légère, tantôt à la tête, tantôt à la queue de son armée, prenait les précautions nécessaires dans un pays inconnu. Il faisait fouiller jusqu’aux moindres buissons; il visitait tous les vallons; il empêchait les soldats de s’écarter trop loin, les contenant par une douce persuasion plutôt que par les menaces. L’exemple d’un soldat qui, étant pris de vin, se hasarda à passer l’Euphrate, et qui fut égorgé par les ennemis sur l’autre bord à la vue de l’armée, servit à rendre ses camarades plus sobres et plus circonspects. Julien leur permit d’enlever ce qui était propre à leur subsistance, et fit brûler le reste avec les habitations. L’armée se nourrissait avec plaisir des fruits de sa conquête; elle jouissait de l’abondance, sans toucher aux provisions qu’elle avait en réserve sur le fleuve.

[Note latérale: XV.

Marche jusqu’à Pirisabora.

Amm. l. 24, c. 2.

Liban. or. 10, t. 2, p. 314.

Zos. l. 3, c. 15 et 16.]

On arriva vis-à-vis du fort de Thilutha140, situé dans une île escarpée, et tellement bordée d’une muraille, qu’il ne restait pas au-dehors de quoi asseoir le pied. L’attaque paraissant impraticable, on somma les habitants de se rendre. Ils répondirent qu’il n’en était pas encore temps; qu’ils suivraient le sort de la Perse, et que quand les Romains seraient maîtres de l’intérieur du pays, ils se soumettraient aux vainqueurs, comme un accessoire de la conquête. Julien se contenta de cette promesse, parce qu’il était persuadé que de s’arrêter, c’était servir ses ennemis, et que le temps si précieux, surtout dans la guerre, ne devait s’employer que pour acheter un succès de pareille valeur. Les habitants virent passer la flotte au pied de leurs murailles, sans faire aucun acte d’hostilité. On reçut la même réponse devant la forteresse d’Achaïachala, dont la situation était semblable. Le jour suivant, on brûla plusieurs châteaux déserts et mal fortifiés. Après une marche de huit ou neuf lieues141 faite en deux jours, on vint à un lieu nommé Baraxmalcha142. On y passa une rivière143, à sept milles144 de laquelle était située sur la rive droite de l’Euphrate la ville de Diacira145. Les habitants n’y avaient laissé que quelques femmes, et de grands magasins de blé et de sel. Les soldats de la flotte passèrent impitoyablement les femmes au fil de l’épée, pillèrent les magasins, et réduisirent la ville en cendres146. Sur l’autre bord147, l’armée ayant traversé une source de bitume, et laissé sur la gauche deux bourgades nommées Sitha et Mégia148, entra dans Ozogardana149, qu’elle trouva abandonnée. On y voyait encore le tribunal de Trajan; il était fort élevé et construit de pierres. Cette ville fut pillée et brûlée. L’armée se reposa deux jours en ce lieu. Pendant cet intervalle, l’empereur étonné de n’avoir encore rencontré aucunes troupes ennemies, envoya aux nouvelles Hormisdas qui connaissait le pays. Ce prince pensa être surpris à la fin de la seconde nuit par le généralissime des troupes de Perse, qu’on appelait Suréna[150]. Celui-ci s’était mis en campagne avec un fameux partisan nommé Podosacès, chef des Sarrasins Assanites151, qui s’était rendu redoutable par les courses qu’il faisait depuis long-temps sur les terres de l’empire. Hormisdas et sa troupe marchant sans défiance allaient tomber dans une embuscade, s’ils n’eussent été arrêtés par un fossé profond, rempli des eaux de l’Euphrate. Au point du jour, l’éclat des casques et des cuirasses leur ayant fait découvrir l’ennemi, ils tournèrent le fossé, et couverts de leurs boucliers, ils fondirent sur lui avec tant de furie, que les Perses, sans avoir eu le temps de décocher leurs flèches, prirent la fuite, laissant plusieurs des leurs sur la place. L’armée encouragée par ce premier avantage s’avança jusqu’à une bourgade nommée Macépracta152, où l’on voyait les ruines d’une ancienne muraille, que Sémiramis avait conduite d’un fleuve à l’autre, afin de couvrir la Babylonie153. En ce même endroit commençaient les canaux tirés de l’Euphrate au Tigre, pour arroser le terrain et pour joindre les deux fleuves. A la tête du premier canal s’élevait une tour qui servait de phare. Le terrain marécageux et la profondeur de l’eau rendaient déja le passage difficile; mais il devenait tout-à-fait impossible en présence des ennemis, qui postés sur l’autre bord se préparaient à le disputer. Les Romains commençaient à perdre courage, lorsque Julien, fécond en ressources et très-instruit de toutes les pratiques de la guerre, résolut de faire attaquer les Perses par derrière. Il pouvait employer à cette diversion les quinze cents batteurs d’estrade, qui devançant toujours l’armée avaient déjà passé le canal avant quelle y fût arrivée. Mais il était question de leur faire parvenir l’ordre. Julien, ayant attendu la nuit, détacha pour cet effet le général Victor avec une troupe de cavalerie légère. Celui-ci alla passer loin des ennemis, et s’étant joint aux coureurs, il rabattit avec eux sur les Perses qui ne l’attendaient pas: une partie fut taillée en pièces, et le reste prit la fuite. Julien fit défiler son infanterie sur plusieurs ponts, tandis que les cavaliers, ayant choisi les endroits où les eaux étaient moins rapides, passèrent sur leurs chevaux à la nage.

[Note 140: Zosime se contente d’appeler ce lieu, l. 3, c. 15, φρούριον ὀχυρώτατον, sans rapporter son nom. Ammien Marcellin est le seul qui le fasse connaître. Zosime n’indique d’une manière particulière aucun des châteaux qui furent pris par Julien jusqu’à Diacira; il n’emploie, pour les désigner, que les mots vagues ἕτερα φρούρια, d’autres châteaux; il dit seulement qu’on passa plusieurs stathmes ou lieux de poste, σταθμούς τινας παραμείψας depuis Phatusas jusqu’à Dacira, qui est la même que la Diacira d’Ammien Marcellin.—S.-M.]

[Note 141: On fit en ces deux jours, dit Ammien Marcellin, l. 24, c. 2, 200 stades.—S.-M.]

[Note 142: Ce lieu et le suivant ne sont connus que par le récit d’Ammien Marcellin.—S.-M.]

[Note 143: Amne transito, dit Ammien Marcellin, l. 24, c. 2; cela ne veut pas dire qu’on traversa une rivière, mais qu’on passa l’Euphrate, dont l’armée avait suivi la rive gauche jusqu’à Baraxmalcha. En effet, toutes les places mentionnées jusqu’à cette dernière inclusivement étaient sur la gauche ou dans les îles du fleuve, et nous voyons que Diacira était sur la droite. La Bleterie s’est trompé aussi sur le sens des mots Amne transito (Vie de Julien, l. 6, p. 385, 2e édit.). Il a cru qu’il s’agissait d’une rivière qui se jette dans l’Euphrate; s’il avait mieux lu le texte d’Ammien Marcellin et mieux connu aussi la géographie de ces régions, il aurait su que ce fleuve ne reçoit aucune rivière sur sa droite, depuis les frontières de la Syrie jusqu’à la mer.—S.-M.]

[Note 144: Miliario septimo, dit Ammien Marcellin, l. 24, c. 2.—S.-M.]

[Note 145: Zosime la nomme Dacira, πόλιν ἐν δεξιᾷ πλέοντι τὸν Εὐφράτην κειμένην, ville, dit-il, située à la droite de ceux qui naviguent sur l’Euphrate.—S.-M.]

[Note 146: Ammien Marcellin remarque qu’on voyait dans cette ville un temple, placé au haut de la citadelle, qui était fort élevée, in qua, dit-il, l. 24, c. 2, templum alti culminis arci vidimus superpositum.—S.-M.]

[Note 147: C’est-à-dire sur la rive gauche de l’Euphrate. C’est là que passait, à ce qu’il paraît, le gros de l’armée; c’est au moins ce qui semble résulter des expressions employées par Zosime; ἐπὶ δὲ τῆς ἄντικρυς ἠϊόνος, δι’ ἧς ὁ ϛρατὸς ἐποιεῖτο τὴν πορείαν, sur la rive opposée (par rapport à Diacira qui était sur la droite), par laquelle l’armée faisait route. Zos. l. 3, c. 15.—S.-M.]

[Note 148: C’est Zosime seul qui parle de ces deux endroits. D’Anville (l’Euphrate et le Tigre, p. 68 et 69) pense que le premier est la ville nommée actuellement Hit. Tous les renseignements placent cette dernière, sur la rive droite de l’Euphrate; tandis que Zosime semble mettre Sitha sur la gauche, mais il paraît y avoir un peu de confusion dans cette partie de sa narration. Rien n’indique dans Ammien Marcellin que l’armée eût repassé le fleuve. Les sources de naphte ou de bitume, dont les deux auteurs font mention vers ce point de la marche de Julien, sont sur la rive droite de l’Euphrate. Hit est encore célèbre dans tout l’Orient par cette production; cette circonstance fait croire qu’elle est la ville de Babylonie appelée Is par Hérodote, I, 79, et Æiopolis dans Isidore de Charax, qui la met à 43 schœnes de Séleucie sur le Tigre.—S.-M.]

[Note 149: Cette ville est nommée Zaragardia par Zosime, l. 3, c. 15.—S.-M.]

[Note 150: Zosime est je crois le seul auteur ancien, qui ait dit positivement que le nom de Suréna désigna chez les Perses une dignité; ὁ γὰρ Σουρήνας, ἀρχῆς δὲ τοῦτο παρὰ Πέρσαις ὄνομα. Tous ceux qui se sont occupés de recueillir les notions qui nous ont été transmises sur le gouvernement des anciens Perses, ont admis cette indication comme un fait certain. On peut voir à ce sujet Brisson, de Regio Persarum principatu, l. 1, § 220. Il a été copié par tous ceux qui l’ont suivi. Deux passages d’Ammien Marcellin, viennent à l’appui de ce renseignement, mais ils ne sont pas tout-à-fait aussi précis. Voici le premier: Surena post regem apud Persas promeritæ dignitatis (l. 24, c. 2). Dans le second, il dit advenit Surena potestatis secundæ post regem (l. 30, c. 2). Il pourrait se faire qu’il fût simplement question dans ces deux passages d’un ou de deux personnages appelés Suréna. L’historien arménien Faustus de Byzance, qui vivait précisément à cette époque, nous fait connaître deux généraux de ce nom, qui furent envoyés en Arménie par le roi de Perse. Selon lui (l. 4, c. 33) le premier appelé Souren et surnommé Balhav, parce qu’il était de la race des Arsacides, était parent du roi d’Arménie. Il périt dans une expédition qu’il fit contre ce pays par l’ordre de Sapor, peu de temps avant la prise du roi Arsace. Pour l’autre qui fit aussi la guerre en Arménie (l. 4, c. 34), Faustus remarque qu’il était Persan. C’est le même qui y fut envoyé quelques années après, en 378, avec un corps auxiliaire de dix mille hommes et le titre de marzban d’Arménie. Il est probable que le premier est le même que celui dont parle Ammien Marcellin, dans le récit de l’expédition de Julien. Pour le second il ne peut être le général mentionné par Ammien Marcellin (l. 30, c. 2), sous l’an 374; il est plus vraisemblable que ce dernier était le fils du Suréna qui avait combattu contre Julien, et qu’il avait hérité de sa dignité. Quoi qu’il en soit, il est évident par ces exemples que Suréna ne désignait pas une dignité, mais que c’était un nom propre; le témoignage des auteurs arméniens, qui connaissaient probablement bien un royaume avec lequel ils avaient tant de relations, me paraît irrécusable. Voici ce qui aura peut-être donné naissance à cette erreur. L’historien Moïse de Khoren nous apprend (l. 2, c. 27 et 65) qu’il existait en Perse, du temps des Arsacides, une race puissante qui n’était elle-même qu’une branche de la famille royale. Elle s’appelait Sourénienne, parce qu’elle descendait d’un certain Souren, frère du roi Ardaschès, qui n’est autre que l’Artaban III des Grecs et des Romains. Il avait été réglé que cette famille tiendrait le premier rang dans l’état, après la branche royale et la famille Carénienne, autre division des Arsacides; à leur défaut elle devait hériter de la couronne. Lors de l’élévation des Sassanides, la famille Sourénienne ne perdit rien de ses prérogatives; elles s’accrurent sous la nouvelle domination. Séparés de la couronne par trop d’autres princes, ceux de cette famille préférèrent des avantages réels, à un héritage éventuel; ils embrassèrent le parti des nouveaux maîtres de la Perse, qui les récompensèrent de leurs services, et l’histoire d’Arménie fait mention de plusieurs d’entre eux qui tenaient un rang fort distingué en Perse. Il est donc clair qu’un nom de famille a été pris pour un titre. Cette erreur était d’autant plus facile à commettre, que cette race possédait, à ce qu’il paraît, le droit héréditaire de couronner les rois et que ses membres aimaient à prendre le nom de Suréna ou Souren. On confondit ainsi trois choses bien distinctes, la charge, la famille et l’individu. Les auteurs anciens nous font connaître quatre personnages de ce nom. Le premier, le plus illustre de tous, est le célèbre général des Parthes, qui sous le règne d’Orodes, vainquit Crassus dans les plaines de Carrhes. Il était comme nous l’apprend Plutarque (in Vita Crassi), le premier après le roi, par ses richesses, par sa naissance et par ses dignités; πλόυτῳ καὶ γένει καὶ δόξῃ, μετὰ βασιλέα δεύτερος. Il était donc en Perse ce que les Arméniens appellent iergrort, c’est-à-dire le second, en grec δεύτερος. En outre il tenait de ses ancêtres le droit de couronner les rois, κατὰ γένους μὲν οὖν, ἐξαρχῆς ἐκέκτητο, βασιλεῖ γενομένῳ Παρθῶν, ἐπιτιθέναι τὸ διάδημα πρῶτος. Sa famille possédait ainsi en Perse la charge qui, en Arménie, était entre les mains de la race des Pagratides. Ceux-ci se transmettaient par succession le titre de Thakatir, c’est-à-dire, qui pose la couronne. Tacite nous fait connaître le second personnage du nom de Suréna; celui-ci, en l’an 36 de J. C. couronna roi des Parthes, selon l’usage de sa patrie, Tiridate, fils de Phrahates IV, compétiteur d’Artaban III; multis coram et adprobantibus, Surena patrio more Tiridatem insigni regio evinxit (Annal. VI, 42). Pour les deux autres ce sont ceux dont j’ai déja parlé d’après Ammien Marcellin et Zosime. Je remarquerai encore que la Chronique de Malala et celle d’Alexandrie parlent toutes deux du premier de ces personnages, de manière à ne laisser aucun doute que Suréna ne fût son nom propre. Ἕνα τῶν μεγιϛάνων ὀνόματι Σουῤῥαεινᾶν, dit la première, un des grands appelé Sourraeïna. L’autre s’exprime à peu près de la même façon, τινα τῶν μεγιστάνων, ὀνόματι Σουρέναν. Les auteurs arméniens nous donnent des renseignements sur dix princes appelés Souren. Le premier est l’auteur de la famille Sourénienne dont parle Moïse de Khoren (l. 2, c. 27 et 65); le second, était frère de S. Grégoire l’Illuminateur, apôtre de l’Arménie; le troisième et le quatrième sont les généraux persans, dont j’ai déja parlé d’après Faustus de Byzance; le cinquième est Souren, dynaste des Khorkhorouniens, du temps d’Arsace III, dont parle Moïse de Khoren (l. 3, c. 43 et 44); le sixième est un général persan contemporain du roi de Perse Bahram Gour, vers l’an 430; les quatre autres sont aussi des officiers persans qui vécurent à des époques plus récentes, et qui tous comme les précédents étaient issus de la race des Arsacides, et en conséquence joignaient à leur nom celui de Balhav, destiné à rappeler la commune origine des Arsacides, venus tous de Balh ou Balkh, dans la Bactriane. On n’aurait pas besoin d’un si grand nombre d’exemples, pour reconnaître l’erreur commise par les modernes à l’imitation de quelques anciens, sur le nom de Surena. Je n’ai donc pas hésité à substituer dans le texte de Lebeau, le nom de Surena, comme nom propre, et de retrancher l’article dont il l’avait fait précéder, dans la supposition qu’il s’appliquait à une dignité.—S.-M.]

[Note 151: Ammien Marcellin désigne ce personnage si redoutable aux Romains par les mots, famosi nominis latro; il est probable que les courses qu’il avait faites selon l’usage de sa nation, lui avaient mérité cette qualification. L’historien que je viens de citer est le seul auteur qui en parle, il le fait en ces termes: Malechus Podosaces nomine, phylarchus Saracenorum Assanitarum; ce qui pourrait se rendre ainsi, le malech appelé Podosacès, phylarque des Sarrasins Assanites. Le mot malechus, est le titre de ce chef; c’est le mot arabe malek ou melik, qui signifie roi, et qui se retrouve quelquefois comme nom propre dans les auteurs anciens. Le nom de Podosacès paraît, par son extérieur, d’origine persane; Ctésias (ap. Phot. cod. 72) en offre sous la forme Petisacas un à peu près pareil. Le titre de phylarque, c’est-à-dire chef de tribu, est celui que les Grecs et les Romains donnaient aux rois ou chefs Arabes; on pourrait le faire voir par une multitude de passages qu’il serait trop long de citer. Il ne reste plus qu’à connaître ce qu’étaient les Sarrasins Assanites, Saracenorum Assanitarum d’Ammien Marcellin. On n’en trouve la mention dans aucun autre auteur, et on resterait dans une complète ignorance, sur ce qu’ils pouvaient être, sans un passage de la Chronique de Malala (part. 2, p. 19) qu’il faut rapprocher du texte d’Ammien. Selon cet ouvrage, Julien se rendit, en suivant le Tigre, dans la région de Perse qu’on appelait des Mauzanites, et qui était voisine de Ctésiphon, résidence des rois, καὶ παρέλαβεν εἰς τὰ Περσικὰ, ἐν τῇ χώρᾳ τῶν λεγομένων Μαυζανιτῶν, πλησίον Κτησιφῶντος πόλεως, ἔνθα ὑπῆρχε τὸ Περσικὸν βασίλειον. Le pays des Mauzanites était à l’extrémité méridionale de l’Assyrie, sur les deux rives de l’Euphrate et du Tigre, comprenant tout l’intervalle entre ces fleuves et s’étendant jusqu’au golfe Persique. Les Grecs l’avaient appelé Mésène; on le retrouve dans les écrivains orientaux sous le nom de Misan. Sa capitale était Spasini-charax, située sur la rive droite du Tigre non loin de son embouchure; c’est à cette ville que le pays devait son nom de Characène que lui donnent fréquemment les auteurs anciens. La Characène ou Mésène formait un royaume particulier, qui paraît avoir joué un rôle assez important dans les événements politiques de l’Orient, surtout à cause de sa position géographique, qui lui donnait une grande influence sur les relations commerciales que les anciens entretenaient avec l’Inde. Ce petit état, gouverné par des rois arabes d’origine, datait de l’an 130 av. J.-C. Il devait son existence à un certain Spasinès, fils de Sogdonacès, qui avait relevé les ruines d’Alexandrie du Tigre, fondée par Alexandre, et qui en lui imposant son nom en avait fait sa capitale. Ce royaume s’était perpétué jusqu’au temps des Sassanides, on le voit par les auteurs orientaux qui en font mention sous le nom de Misan. On ne peut douter que le pays de Misan ou Mésène ne fut la région des Mauzanites; la marche de Julien dut le conduire sur les frontières de ce royaume, puisqu’il vint devant Ctésiphon qui en était fort voisine. Le récit d’Ammien Marcellin semblerait faire croire que l’empereur n’entra pas dans ce pays, comme il le paraîtrait d’après le témoignage de la Chronique de Malala. Il est presque impossible cependant que Julien, parvenu si près de ce pays, n’y ait pas envoyé quelques détachements de son armée. Heureusement Ammien Marcellin nous fournit lui-même de quoi assurer ce fait, par ce qu’il dit au sujet du phylarque Podosacès. Il est assez évident en effet que les Sarrasins Assanites, tout-à-fait inconnus d’ailleurs, et qui étaient commandés par ce phylarque, sont les Mauzanites de Malala. Il est de même hors de doute qu’au lieu de Assanitarum, il faut lire dans le texte de l’historien latin Massanitarum. C’est là une sorte d’erreur fort commune dans les anciens manuscrits, et qui provient de ce que le mot précédent (saracenorum) se terminant par un M, cette lettre selon l’usage devait former l’initiale du mot suivant. Cette particularité, qui ne trompe jamais quand il s’agit de mots connus, devait facilement induire en erreur dans cette circonstance particulière, et pour un nom si rare dans les auteurs anciens. Il faut donc lire ainsi ce passage d’Ammien Marcellin, Malechus Podosaces, phylarchus Saracenorum Massanitarum; le malek ou roi Podosacès phylarque des Sarrasins Massanites. Il existe un certain nombre de médailles avec des légendes grecques, qui appartiennent aux rois de la Mésène ou de la Characène. J’ai traité en détail de tout ce qui concerne la géographie et l’histoire de ce pays, dans un ouvrage encore inédit, intitulé Recherches sur l’Histoire et la Géographie du royaume Gréco-Arabe de la Mésène ou de la Characène. Des portions considérables de ce travail ont été communiquées à l’Académie des Inscriptions en l’an 1818. Gibbon a commis une grave erreur (t. 4, p. 484 et 485), en disant que Podosacès (qu’il appelle par inadvertance sans doute Rodosacès) était un émir de la tribu de Gassan. Les Arabes Ghassanites n’habitèrent jamais la Babylonie, mais dans le désert voisin de la Syrie, du côté de Damas. Bien loin d’être ennemis des Romains, ils furent constamment leurs alliés et les adversaires des rois de Hirah, qui occupaient la partie de la Babylonie, limitrophe du désert. Il est même douteux qu’à l’époque dont il s’agit, cette tribu originaire de l’Yemen, eût déja abandonné sa patrie pour venir s’établir sur la frontière de l’empire. Je ne partage point l’opinion émise à ce sujet, par M. Silvestre de Sacy, dans son Mémoire sur les divers événements de l’Histoire des Arabes avant Mahomet. (Mémoires de l’Acad. des Inscript. t. XLVIII.)—S.-M.]

[Note 152: Ce bourg était comme on le voit par le témoignage d’Ammien Marcellin (l. 24, c. 2), au point où les eaux de l’Euphrate, jusque là renfermées dans un seul lit, se divisent en plusieurs bras. Hinc pars fluminis scinditur largis aquarum agminibus, ducens ad tractus Babylonios interiores, etc. Le nom syriaque ou chaldéen de ce bourg est en rapport avec sa situation, car il signifie sans difficulté division des eaux. Cette circonstance me fait croire, comme l’ont déjà pensé Valois et Cellarius (l. 3, c. 15, § 18), qu’il était le lieu appelé Massice par Pline (l. 5, c. 26). Scinditur, dit le naturaliste romain, Euphrates a Zeugmate octoginta tribus millibus passuum circa vicum Massicen, et parte lævâ in Mesopotamiam vadit per ipsam Seleuciam, circa eam profluens infusus Tigri; dexteriore autem alveo Babylonem petit.—S.-M.]

[Note 153: In quo semiruta murorum vestigia videbantur: qui priscis temporibus in spatia longa protenti, tueri ab externis incursibus Assyriam dicebantur. Amm. Marcell., l. 24, c. 2. Il s’agit sans aucun doute ici du Mur de Médie mentionné par Xénophon dans son expédition des dix mille, et par Strabon (l. 2, p. 80), qui l’appelle le mur de Sémiramis, τὸ Σεμιράμιδος διατείχισμα. Ce rempart avait été destiné à défendre les terres fertiles de la Babylonie, arrosées par les canaux dérivés de l’Euphrate, contre les courses des Arabes, des Curdes et des autres tribus nomades.—S-M.]

[Note latérale: XVI.

Prise de Pirisabora.

Amm. l. 23, c. 4 et l. 24, c. 3.

Liban. or. 10, t. 2, p. 315.

Zos. l. 3, c. 17 et 18.]

Cet heureux succès rendit le chemin libre jusqu’à Pirisabora154, la plus grande ville de ce pays après Ctésiphon155, bâtie dans une péninsule formée par l’Euphrate et par un large canal tiré du fleuve pour l’usage des habitants. Elle était ceinte d’une double muraille flanquée de tours, défendue du côté de l’occident et du midi par le fleuve et par des rochers, à l’orient par un fossé profond et par une forte palissade; au septentrion par le canal. Les tours étaient construites de brique et de bitume jusqu’à la moitié de leur hauteur; le reste n’était que de briques et de plâtre. A l’angle formé par le canal s’élevait une forte citadelle sur une éminence escarpée, qui s’arrondissait jusqu’au fleuve, où le terrain coupé à pic ne présentait que des pointes de rochers. On montait de la ville à la citadelle par un sentier rude et difficile. L’empereur, ayant reconnu la force de la place156, mit inutilement en usage les promesses et les menaces. Il fallut en venir aux attaques. Son armée rangée sur trois lignes passa le premier jour à lancer des pierres et des traits. Les assiégés pleins de force et de courage paraissaient disposés à faire une longue résistance. Ils tendirent sur leurs murs de grands rideaux de poil de chèvre157, lâches et flottants pour amortir la violence des coups. Leurs soldats étaient couverts de lames d’acier, qui, s’ajustant à la forme, et se prêtant aux mouvements de leurs membres depuis la tête jusqu’aux pieds, les faisaient paraître des statues d’acier158. Leurs boucliers en losange, à la manière des Perses, n’étaient que d’osier revêtu de cuir, mais tissu si fortement qu’ils étaient à l’épreuve des traits. Ils demandèrent plusieurs fois à parler au prince Hormisdas: ce ne fut que pour l’accabler d’injures, le traitant de perfide, de déserteur, de traître. Le premier jour s’étant passé en pourparlers inutiles, Julien fit pendant la nuit combler le fossé, arracher la palissade et avancer ses machines. Au point du jour, un bélier avait déja percé une des tours, et les habitants qui n’étaient pas trois mille hommes159 (car les autres s’étaient sauvés par le fleuve avant le siége) n’espérant pas pouvoir défendre une si vaste étendue, abandonnèrent la double enceinte et se retirèrent dans la citadelle160. Aussitôt l’armée, s’étant emparée de la ville, abattit les murs, brûla les maisons, établit ses batteries sur les ruines. On attaquait, on défendait avec une ardeur égale. Les assiégés courbant avec effort leurs grands arcs, en faisaient partir des flèches armées d’un long fer, qui portaient des coups mortels au travers des boucliers et des cuirasses. Le combat continua sans relâche et sans aucun avantage depuis le matin jusqu’au soir. Il recommençait le troisième jour avec la même fureur, lorsque Julien, rival d’Alexandre, et accoutumé comme ce héros à prodiguer sa vie, prenant avec lui les plus déterminés de ses soldats, court à l’abri de son bouclier jusqu’à la porte du château revêtue de plaques de fer fort épaisses; et au travers d’une grêle de pierres, de traits, de javelots, couvert de sueur et de poussière, il fait battre la porte à coups de pics et de pieux; il crie, il anime sa troupe, il frappe lui-même, et ne se retire qu’au moment qu’il se voit prêt à être enseveli sous les masses énormes qu’on fait tomber du haut des murs. Alors, sans avoir reçu aucune atteinte, mais plein de dépit, il se retire avec ses gens, dont quelques-uns étaient seulement légèrement blessés. La situation du lieu ne permettant pas de faire jouer les béliers ni d’élever les terrasses, l’empereur fit dresser en diligence une de ces machines, qu’on appelait hélépoles. L’art n’avait encore rien imaginé de plus terrible pour le siége des villes. C’était une ancienne invention de Démétrius le Macédonien, qui s’en était servi pour forcer plusieurs places: ce qui lui avait fait donner le surnom de Poliorcète, c’est-à-dire, le preneur de villes. On construisit avec de grosses poutres une tour quarrée, divisée en plusieurs étages, dont la hauteur surpassait celle des murailles de la place, et qui s’élevait en diminuant de largeur. On la couvrit de peaux de bœufs nouvellement écorchés, ou d’osier vert enduit de boue, afin qu’elle fût à l’épreuve du feu. La face était garnie de pointes de fer à trois branches, propres à percer et à briser tout ce qu’elles rencontraient. Des soldats placés au-dessous la faisaient avancer sur des roues à force de bras: d’autres la tiraient avec des cordes; et tandis qu’on mettait en branle les béliers suspendus aux divers étages, tandis qu’il partait de toutes les ouvertures des pierres et des javelots lancés à la main et par des machines, la tour venant heurter avec violence les parties les plus faibles de la muraille, ne manquait guère d’y ouvrir une large brèche. A la vue de ce formidable appareil, les assiégés saisis d’effroi, et désespérant de vaincre l’opiniâtreté des Romains, cessent de combattre: ils tendent les bras en posture de suppliants; ils demandent la permission de conférer avec Hormisdas. Les Romains, de leur côté, suspendent les attaques. On descend du haut du mur, par le moyen d’une corde, le commandant de la place nommé Mamersidès161; il obtient de l’empereur que les habitants sortiront sans qu’il leur soit fait aucun mal; qu’on leur laissera à chacun un habit et une somme d’argent marquée, et que Julien, quelque traité qu’il fasse dans la suite, ne les livrera jamais aux Perses: ils savaient que s’ils retombaient entre les mains de ces maîtres cruels, ils ne pouvaient éviter d’être écorchés vifs comme des traîtres. Dès que le commandant fut retourné dans la ville, les habitants ouvrirent les portes; ils défilèrent à travers l’armée romaine, louant hautement la valeur et la clémence également héroïques de l’empereur. On trouva dans la place quantité de blé, d’armes, de machines, et de meubles de toute espèce. Le blé fut transporté sur la flotte; on en distribua une partie aux soldats. On leur abandonna les armes qui pouvaient être à leur usage. Le reste fut jeté dans le fleuve, ou consumé par les flammes avec la place.

[Note 154: Cette place est nommée Bersabora par Zosime (l. 3, c. 17). C’était dit Libanius, une grande ville de l’Assyrie qui portait le nom de celui qui régnait, c’est-à-dire de Sapor; ἦν πόλις Ἀσσυρίων μεγάλη τοῦ τότε βασιλεύοντος ἐπώνυμος. L’orateur d’Antioche ne se trompe point; cette ville portait un nom qui était celui du prince régnant. Les Perses et les Syriens l’appelaient Fyrouz-Schahpour ou Fyrouz-Schabour, ce qui signifie en persan la victoire de Schahpour. Elle devait ce nom à Sapor Ier, deuxième prince de la race des Sassanides; avant lui elle s’appelait Anbar. Cette ancienne dénomination a fini par prévaloir, et elle la porte encore aujourd’hui. Le nom d’Ancobaritis, qui désigne dans Ptolémée toute la partie méridionale de la Mésopotamie, sur les bords de l’Euphrate, tirait probablement son origine de celui d’Anbar.—S.-M.]

[Note 155: Πόλεως μεγάλης καὶ τῶν ἐν Ἀσσυρίᾳ μετὰ Κτησιφῶντα μεγίϛης. Zos. l. 3, c. 18. Ammien Marcellin se contente de dire qu’elle était vaste, peuplée et environnée comme une île. Amplam et populosam, ambitu insulari circumvallatam. Ammien Marc. l. 24, c. 2.—S.-M.]

[Note 156: Selon Ammien Marcellin (l. 24, c. 2), Julien fit le tour de la place, obequitans mœnia imperator.—S.-M.]

[Note 157: Ces rideaux portaient le nom de Cilicia, Κιλίκια. Il en est souvent question dans les siéges des anciens.—S.-M.]

[Note 158: Ferreâ nimirum facie omni; quia laminæ singulis membrorum lineamentis cohærenter aptatæ, fido operimento totam hominis speciem contebegant. Amm. Marc. l. 24, c. 2.—S.-M.]

[Note 159: Ils étaient deux mille cinq cents, selon Ammien Marcellin. Zosime l. 3, c. 18, en compte au contraire cinq mille.—S.-M.]

[Note 160: Elle avait, dit Ammien, l. 24, c. 2, la forme d’un bouclier argien, c’est-à-dire, qu’elle était ronde, s’élevant considérablement vers le milieu: tereti ambitu Argolici scuti speciem ostendebat. Elle était seulement échancrée du côté du nord, nisi quὸd a septentrione id quod rotunditati deerat; de ce côté-là elle était suffisamment défendue par des rochers, qui dominaient l’Euphrate; in Euphratis fluenta projectæ cautes eminentius tuebantur.—S.-M.]

[Note 161: Il est appelé Momosirès par Zosime, l. 3, c. 18.—S.-M.]

[Note latérale: XVII.

Sévérité de Julien.

Amm. l. 24, c. 3 et 4, et ibi Vales.

Liban. or. 10, t. 2, p. 314 et 316.

Zos. l. 3, c. 19.]

Le jour suivant, pendant que l’empereur prenait un repas léger, à son ordinaire, on vint lui annoncer que Suréna avait surpris trois compagnies de coureurs162, qu’il en avait taillé en pièces une partie, et qu’ayant tué un tribun, il avait enlevé un dragon: c’était une enseigne qui portait la figure de cet animal. Il part sur-le-champ, suivi seulement de trois de ses gardes; et ralliant les fuyards qui regagnaient le camp à toute bride, il retourne à leur tête sur le vainqueur, arrache le dragon des mains des ennemis, les terrasse ou les met en fuite. Alors s’arrêtant sur la place même, presque seul au milieu de cent cavaliers qu’il allait punir, mais sûr d’être obéi, il commence par les deux tribuns qui s’étaient laissé battre; il les dégrade du service en leur ôtant la ceinture militaire; et, suivant la sévérité de l’ancienne discipline, il fait décimer les cavaliers et trancher la tête à dix d’entre eux. Il ramène les autres au camp, ayant presque en un même instant appris, vengé et puni la défaite de sa troupe.

[Note 162: Procursatorum partis nostræ tres turmas. Amm. Marc. l. 24, c. 3.—S.-M.]

[Note latérale: XVIII.

Réprimande de Julien à ses soldats.]

Étant ensuite monté sur un tribunal, il loua ses soldats de la valeur qu’ils avaient montrée au siége de Pirisabora; il les exhorta à conserver une réputation capable d’abréger leurs travaux, et leur promit cent pièces d’argent par tête. Comme il s’aperçut qu’une si modique récompense n’excitait que des murmures, prenant un air majestueux et sévère, et montrant de la main le pays qu’il avait devant lui: «Voilà, dit-il, le domaine des Perses; vous y trouverez des richesses, si vous savez combattre et m’obéir. L’empire fut opulent autrefois; il s’est appauvri par l’avarice de ces ministres, qui ont partagé les trésors de leurs maîtres avec les Barbares dont ils achetaient la paix163. Les fonds publics sont dissipés, les villes épuisées, les provinces désolées. Quelque noble que je sois, je suis le seul de ma maison; je n’ai de ressources que dans le cœur. Un empereur qui ne connaît de trésors que ceux de l’ame, sait soutenir l’honneur d’une vertueuse indigence. Les Fabricius, qui firent triompher Rome des plus redoutables ennemis, n’étaient riches que de gloire. Cette gloire vous viendra avec la fortune, si vous suivez sans crainte et sans murmure les ordres de la Providence et ceux d’un général qui partage avec elle le soin de vos jours. Mais si vous refusez d’obéir, si vous reprenez cet esprit de désordre et de mutinerie, qui a déshonoré et affaibli l’empire, retirez-vous, abandonnez mes drapeaux. Seul, je saurai mourir au bout de ma glorieuse carrière, méprisant la vie, qu’une fièvre me ravirait un jour; sinon, je quitterai la pourpre. De la manière dont j’ai vécu empereur, je pourrai, sans décheoir et sans rougir, vivre particulier. J’aurai du moins l’honneur de laisser à la tête des troupes romaines des généraux pleins de valeur, et instruits de toutes les parties de la guerre». A ces paroles, les soldats, touchés et attendris, lui promettent une soumission et un dévouement sans réserve: ils élèvent jusqu’au ciel sa grandeur d’ame, et cette autorité plus attachée à sa personne qu’à son diadème. Ils font retentir leurs armes; c’était par ce langage que s’expliquait l’approbation militaire. Remplis de confiance, ils se retirent sous leurs tentes, et prennent leur nourriture, discourant ensemble de leurs espérances, qui les occupent jusque dans le sommeil. Julien ne cessait d’entretenir cette chaleur; c’était l’objet de tous ses discours. Voulait-il affirmer quelque chose; au lieu d’employer les serments ordinaires, il disait, comme avait dit Trajan autrefois164: Puissé-je aussi-bien subjuguer la Perse! puissé-je aussi certainement assurer la tranquillité de l’empire!

[Note 163: Julien fait la satire de ces ministres, qui avaient conseillé à Constance, de traiter avec les Barbares plutôt que de les combattre. Qui ut augerent divitias, docuerunt Principes auro quiete à Barbaris redempta redire. Amm. Marc. l. 24, c. 3.—S.-M.]

[Note 164: Trajan avait l’habitude de dire: Puissé-je réduire la Dacie en province; puissé-je passer sur des ponts le Danube et l’Euphrate. Sic in provinciarum speciem reductam videam Daciam: sic pontibus Istrum et Euphratem superem. Amm. Marc. l. 24, c. 3.—S.-M.]

[Note latérale: XIX.

Marche jusqu’à Maogamalcha.]

Pendant que l’armée reposait sous ses tentes, Julien, toujours en haleine, envoyait des troupes légères pour enlever les habitants que la terreur avait dispersés dans les campagnes voisines. On en trouvait un grand nombre cachés dans des retraites souterraines. On emmenait des enfants avec leurs mères; et bientôt le nombre des prisonniers surpassa celui des vainqueurs. Dans une route de quatorze mille pas, le long du fleuve, on rencontra un château et une ville nommée Phissénia165, dont les murailles étaient baignées par un canal profond. Julien, ne jugeant pas à propos de s’y arrêter, trouva au-delà un terrain que les Perses avaient inondé, à dessein de lui rendre le passage impraticable. Il campa en cet endroit et assembla le conseil. Les avis étaient partagés; plusieurs officiers proposaient une autre route, plus longue à la vérité, mais où l’on ne trouvait point d’eau: Et c’est là ce que je crains, répartit Julien: je ne vois ici que de la fatigue; là je vois notre perte. Lequel des deux vaut-il mieux, d’avoir la peine de traverser les eaux, ou de n’en pas trouver et mourir de soif? Souvenez-vous de Crassus et d’Antoine. Tous revinrent à son avis. En même temps il ordonna de préparer des outres, de rassembler des bateaux de cuir, dont les habitants faisaient grand usage sur les canaux; et comme tout ce terrain était planté de palmiers, il alla lui-même, à la tête d’une troupe de soldats et de charpentiers, abattre des arbres, et faire des planches166. Il passa cette nuit, le jour suivant, et la nuit d’après à établir des ponts, à combler des fosses profondes, à raffermir le sol des marais, en y jetant de la terre. Au commencement du second jour, il fit défiler son armée sur les ponts qu’il fallait démonter et dresser sans cesse avec un travail incroyable. Marchant lui-même au travers des eaux, il accélérait les ouvrages, et maintenait partout le bon ordre. Après une si pénible journée, on se reposa dans une ville nommée Bithra167, où l’on trouva un palais d’une si vaste étendue, que l’empereur y logea toute son armée. Cette ville était habitée par des Juifs168, qui s’étaient établis en grand nombre dans ces contrées; ils l’avaient abandonnée, et les soldats, en partant, y mirent le feu. Au sortir de l’inondation, se présenta une plaine charmante, couverte d’arbres fruitiers de toute espèce et surtout de palmiers, dont les plants formant de grandes forêts, s’étendaient de là jusqu’au golfe Persique169. Les vignes qui croissaient au pied de ces arbres féconds, se mariant avec eux, les soldats cueillaient à la fois les dattes et les raisins suspendus aux mêmes branches; et l’on n’avait à craindre que l’abondance dans un lieu où l’on avait appréhendé de trouver la disette. L’armée passa la nuit dans cette délicieuse campagne. Elle essuya, le jour suivant, quelques décharges de traits d’un parti ennemi, qui fut bientôt dissipé. Il fallut encore traverser un grand nombre de ruisseaux; c’étaient autant de saignées de l’Euphrate. Enfin, on arriva à la vue d’une grande ville nommée Maogamalcha170.

[Note 165: Ce lieu n’est nommé que par Zosime, l. 3, c. 19. Ammien Marcellin se contente de dire, l. 24, c. 3: Post hæc, decursis millibus passuum quatuordecim, ad locum quemdam est ventum.—S.-M.]

[Note 166: Imperator ipse prægressus, constratis ponticulis multis ex utribus, et coriaceis navibus, itidemque consectis palmarum trabibus, exercitum non sine difficultate traduxit. Amm. Marc. l. 24, c. 3—S.-M.]

[Note 167: Le nom de cette ville ne se trouve que dans Zosime, l. 3, c. 19; il diffère peu de celui de la ville de Mésopotamie (Virtha), assiégée en vain par Sapor en l’an 360. Voyez ci-devant l. XI, § 21, t. 2, p. 344, note 3. Il est probable que ce nom est le même; comme il signifie forteresse, il peut s’appliquer à un grand nombre de localités.—S.-M.]

[Note 168: C’est Ammien Marcellin qui nous apprend que les Juifs formaient la population de cette ville. In hoc tractu civitas, ob muros humiles ab incolis Judæis deserta (Amm. Marc., l. 24, c. 4.); ils avaient abandonné leur ville à cause du peu de hauteur de leurs murailles. Le même auteur remarque, l. 24, c. 3, que dans son voisinage le principal bras de l’Euphrate se divisait en plusieurs autres bras; ubi pars major Euphratis in rivos dividitur multifidos. Il est bon de remarquer à cette occasion que les Juifs formaient à cette époque une grande partie de la population de la Babylonie.—S.-M.]

[Note 169: Ammien Marcellin l’appelle la grande mer. Il dit aussi que ces forêts de palmiers s’étendent jusqu’à la Mésène; c’est le pays dont il a été amplement question, p. 81, note 1, l. XIV, § 15. Per spatia ampla adusque Mesenem et mare pertinent magnum, instar ingentium nemorum. Amm. Marc. l. 24, c. 3.—S.-M.]

[Note 170: Selon quelques manuscrits d’Ammien Marcellin, cette ville s’appelait Maïozamalcha. Zosime, qui ne la nomme pas, la qualifie, l. 3, c. 20, tout simplement de φρούριον, c’est-à-dire, château; mais Libanius, qui ne la nomme pas non plus, ajoute que c’était un château très-fort, φρούριον καρτερόν. Ammien Marcellin dont le témoignage est plus croyable, puisqu’il était dans l’expédition, dit l. 24, c. 4, que c’était une grande ville, défendue par de fortes murailles, Maogamalcha urbem magnam et validis circumdatam mœnibus.—S.-M.]

[Note latérale: XX.

Situation de la ville.

Amm. l. 24, c. 4.

Liban. or. 10, t. 2, p. 316-318.

Zos. l. 3, c. 20 et 22.]

Le premier soin de Julien fut de se camper avantageusement, pour n’être pas exposé aux insultes de la cavalerie des Perses, très-redoutable en pleine campagne. Il alla ensuite lui-même à pied, avec une petite troupe d’infanterie légère, reconnaître les dehors de la place. Tout le terrain était coupé de canaux, au milieu desquels la ville s’élevait sur un tertre, qui semblait être une île. L’accès en était défendu par des rochers fort hauts, dont la coupe irrégulière formait un labyrinthe tortueux. Elle avait, ainsi que Pirisabora, deux enceintes, armées chacune d’une muraille de briques cimentées de bitume. Le mur extérieur, fort large et fort élevé, à l’épreuve des machines, était bordé d’un fossé profond, et flanqué de seize grosses tours de même construction que les murailles. Une citadelle, assise sur le roc, occupait le centre de la ville; au-dehors une forêt de roseaux qui s’étendait depuis les canaux jusqu’au bord du fossé, donnait aux habitants la facilité d’aller puiser de l’eau sans être aperçus171. Cette ville, très-peuplée par elle-même, se trouvait alors remplie d’une multitude d’habitants des châteaux voisins, qui s’y étaient retirés, comme dans une place de sûreté.

[Note 171: Tous ces détails sur la situation et les fortifications de Maogamalcha sont tirés du dixième discours de Libanius, qui semble avoir voulu épuiser dans cette occasion toutes les ressources de son éloquence.—S.-M.]

[Note latérale: XXI.

Péril de Julien.]

La hardiesse de Julien pensa lui coûter la vie. Dix soldats perses, étant sortis de la ville par une porte détournée, se glissèrent au travers des roseaux, et vinrent fondre sur sa troupe. Deux d’entre eux, ayant reconnu l’empereur, coururent à lui le sabre à la main. Il se couvrit de son bouclier, et tua l’un, tandis que l’escorte massacrait l’autre. Le reste s’étant sauvé par une prompte fuite, l’empereur revint au camp, où il fut reçu avec beaucoup de joie. L’armée ne respirait que vengeance, et Julien crut ne pouvoir, sans péril, laisser derrière lui une place si considérable. Ayant jeté des ponts sur les canaux, il fit passer ses troupes, et choisit un lieu sûr et commode pour y asseoir son camp, qu’il fortifia d’une double palissade.

[Note latérale: XXII.

Divers événements qui se passent hors de la ville.]

Ce siége, ou plutôt cette attaque, ne dura que trois jours: mais ce court intervalle présente un spectacle si varié, et si rempli d’événements, qu’on y trouverait de quoi marquer chaque journée d’un long siége, entrepris et soutenu par des combattants moins actifs. Tout était en mouvement dans la ville, au pied des murailles, sur le terrain des environs, sur les canaux. On avait envoyé les chevaux et les autres bêtes de somme de l’armée paître aux environs dans des bois de palmiers. Suréna vint pour les enlever; mais Julien, qui connaissait les forces des ennemis, comme les siennes propres, avait si bien proportionné l’escorte, qu’elle se trouva en état de les défendre. Tandis que l’infanterie attaquait la place, la cavalerie, divisée en plusieurs pelotons, battait toute la plaine; elle enlevait les grains et les troupeaux, elle nourrissait le reste de l’armée aux dépens des ennemis, elle assommait ou faisait prisonniers les fuyards dispersés dans la campagne. C’étaient les habitants de deux villes voisines172, dont les uns se sauvaient vers Ctésiphon, les autres s’allaient cacher dans des bois de palmiers; un grand nombre gagnait les marais, et se jetant dans des canots légers, faits d’un seul arbre173, ils échappaient à la cavalerie. Pour les atteindre, les soldats se servaient de bateaux de cuir, que Julien avait rassemblés; et quand ils arrivaient à la portée des traits, des pierres, et des feux qu’on leur lançait du haut des murailles, ils renversaient sur leurs têtes ces nacelles qui leur tenaient alors lieu de toit et de défense.

[Note 172: Et duarum incolæ civitatum, quas amnes amplexi faciunt insulas. Amm. Marc. l. 24, c. 4. Ces deux villes étaient dans les îles formées par les divers bras et les canaux dérivés de l’Euphrate. On apprend de Zosime (l. 3, c. 20) que leur exemple avait été imité par les habitants de plusieurs autres lieux fortifiés, ἄλλα φρούρια πλεῖϛα, parmi lesquels se trouvait la ville de Bésuchis, Βησουχὶς, qui n’est pas mentionnée ailleurs, et qui selon le même auteur était une place bien peuplée, πολυάνθρωπος.—S.-M.]

[Note 173: Alii per paludes vicinas alveis arborum cavatarum invecti. Amm. Marc. l. 24, c. 4.—S.-M.]

[Note latérale: XXIII.

Attaques.]

L’armée, rangée sur trois lignes, environnait les murs174. La garnison nombreuse et composée de troupes d’élite était déterminée à s’ensevelir sous les ruines, plutôt que de se rendre, et les habitants ne montraient pas moins de résolution175. Plusieurs aventuriers se hasardaient jusqu’au bord du fossé, d’où ils défiaient les Romains de leur donner bataille en rase campagne: pleins d’ardeur et de rage, ils n’obéissaient qu’avec peine aux ordres du commandant qui les rappelait. Cependant les Romains, moins fanfarons, mais plus actifs, partageaient entre eux les travaux: on élevait des terrasses; on comblait les fossés; on dressait des batteries176; on creusait de profonds souterrains. Névitta et Dagalaïphe commandaient les travailleurs177: Julien se chargea de la conduite des attaques. Tout était prêt, et l’armée demandait le signal, lorsque Victor, envoyé pour reconnaître le pays, vint rapporter, que le chemin était libre et ouvert jusqu’à Ctésiphon, qui n’était éloignée que de quatre lieues178. Cette nouvelle augmenta l’empressement des troupes. Les trompettes sonnent de part et d’autre. Les Romains, couverts de leurs boucliers, s’avancent avec un bruit confus et menaçant. Les Perses, revêtus de fer, se montrent sur la muraille179. D’abord ce n’était, de leur part, que des huées, des insultes, des railleries; mais quand ils voient jouer les machines, et les assaillants au pied de leurs murs, à couvert de leurs madriers180, battre la muraille à coups de béliers, et travailler à la sape, alors ils font pleuvoir sur eux de gros quartiers de pierres, des javelots, des feux, des torrents de bitume enflammé. On redouble les efforts à plusieurs reprises: enfin, vers l’heure de midi, l’excessive chaleur qui croissait de plus en plus, obligea les Romains épuisés et couverts de sueur de passer le reste du jour sous leurs tentes. L’attaque recommença le lendemain avec une pareille fureur, et se termina avec aussi peu de succès. Un accident, rapporté par Ammien Marcellin, fait connaître quelle était la force de l’artillerie de ce temps-là. Un ingénieur181 se tenait derrière une des pièces employées à foudroyer la ville, et qu’on appelait Scorpions; le soldat qui la servait, n’ayant pas bien placé la pierre dans la cuiller182, d’où elle devait partir, cette pierre, au moment de la détente, rejaillit contre un des montants antérieurs de la machine, et revint frapper l’ingénieur avec tant de violence, que son corps fut mis en pièces, sans qu’on pût retrouver ni reconnaître aucun de ses membres. Le troisième jour, Julien s’exposait lui-même dans les endroits les plus hasardeux, animant ses soldats, et craignant que la longueur de ce siége ne lui fît manquer des entreprises plus importantes. Mécontent des travailleurs qui creusaient le souterrain, il les fit retirer avec honte et remplacer par trois cohortes renommées183. Après une rude attaque et une égale résistance, l’acharnement des deux partis se ralentissait; on était prêt à se séparer, lorsqu’un dernier coup de bélier, donné au hasard, fit écrouler la plus haute tour, qui entraîna dans sa chute un large pan de muraille. A cette vue, l’ardeur se rallume; on saute des deux côtés sur la brèche: les deux partis se disputent le terrain par mille actions de valeur; le dépit et la rage transportent les assiégeants; le péril prête aux assiégés des forces surnaturelles. Enfin, la brèche étant inondée de sang et jonchée de morts, la fin du jour força les Romains de s’apercevoir de leur perte et de leur fatigue: ils se retirèrent pour prendre de la nourriture et du repos.

Continuer : partie 5 sur 20