Histoire du Bas-Empire. Tome 03

Charles Le Beau · Chapitre 1 sur 1 · partie 6/20

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Histoire du Bas-Empire. Tome 03

Chapitre 1

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 20 parties.

Philost. l. 7, c. 15.

Oros. l. 7, c. 30.

Zon. l. 13, t. 2, c. 26.]

On attendait inutilement les secours d’Arsace238, et les troupes commandées par Procope et par Sébastien, à qui Julien avait donné ordre de le venir joindre au-delà du Tigre. Arsace s’était contenté de ravager un canton de la Médie, nommé Chiliocome, c’est-à-dire, les mille bourgades[239]; et les deux généraux ne se pressaient pas de passer le fleuve. L’accident arrivé à quelques-uns de leurs soldats tués à coups de flèches pendant qu’ils se baignaient, leur faisait craindre de trouver sur l’autre bord plus d’ennemis qu’ils n’en cherchaient. D’ailleurs, la mésintelligence rompait toutes leurs mesures. Ils faisaient leur cour aux soldats en dépit l’un de l’autre: quand l’un voulait faire marcher l’armée, l’autre trouvait des prétextes pour la retenir. En vain Julien leur dépêchait courriers sur courriers. Il prit enfin le parti de les aller joindre lui-même. Il se disposait à prendre sa route par le Tigre, et à faire remonter sa flotte, lorsqu’un vieillard Perse240, renouvelant la ruse de ce Zopyre, qui avait aidé Darius à se rendre maître de Babylone, vint se jeter entre ses bras. Il feignait de fuir la colère du roi de Perse, qu’il avait, disait-il, offensé; il suppliait Julien de lui donner asyle entre ses troupes. Il sut si bien feindre le désespoir, que l’empereur prit confiance en lui, et l’interrogea sur la route qu’il devait tenir: «Prince, lui dit ce vieillard, vous savez la guerre mieux que moi; mais je connais mieux que personne le pays où vous êtes. Quel usage prétendez-vous faire de cette flotte qui côtoye votre armée? Elle vous a jusqu’ici occupé plus de vingt mille hommes. Espérez-vous forcer la rapidité du Tigre? La moitié de votre armée ne suffirait pas pour tirer ces barques le long des bords. Quelle diminution de forces, si les ennemis vous attaquent! sans compter ce que vous perdez de courage dans vos soldats, qui, assurés de leurs subsistances, en ont moins d’ardeur à s’en procurer à la pointe de leurs épées. Cette flotte vous fait encore un autre mal. C’est un hôpital qui suit votre armée: c’est l’asyle des poltrons qui s’y font transporter sous prétexte de maladie. Retranchez cet obstacle à vos succès: éloignez-vous des bords du fleuve. Je vous guiderai par une route plus sûre et plus commode jusque dans le cœur de la Perse. Vous n’aurez que trois ou quatre jours au plus de chemin rude et difficile. Ne portez des vivres que pour ce temps-là. Le pays ennemi sera ensuite votre magasin. Je ne vous demande de récompense, que quand mon zèle aura mis entre vos mains les gouvernements et les dignités de la Perse».

[Note 238: Voy. ci-dev. p. 37-43, liv. XIII, § 31 et 32 et page 63, note 4, liv. XIV, § 6—S.-M.]

[Note 239: Voyez ci-devant, p. 63, note 4, et ci-après, p. 126, note 2, livre XIV, § 39.—S.-M.]

[Note 240: C’était, dit saint Grégoire de Nazianze, un homme d’un rang distingué, ἀνὴρ γάρ τις τῶν οῦκ ἀδοκίμων, ἐν Πέρσαις. Or. 4, t. 2, p. 115.—S.-M.]

[Note latérale: XXXVII.

Il brûle ses vaisseaux.]

Un conseil si singulier était assorti au caractère de l’empereur. Ainsi, loin d’écouter ses officiers et surtout Hormisdas, qui l’avertissaient de se défier de ce transfuge, il leur reprochait de vouloir sacrifier à leur paresse et au désir du repos une conquête assurée. Il fit donc enlever de la flotte les machines et ce qu’il fallait de vivres pour vingt jours. Il réserva douze barques241, qu’on devait transporter sur des chariots, pour servir de pontons sur les rivières: il mit le feu à tout le reste242. Le spectacle de ces flammes qui dévoraient toutes les espérances des Romains, jetait les troupes dans la consternation et le désespoir. On murmure, on s’attroupe, on va crier à la tente de Julien, que l’armée est perdue sans ressource, si la sécheresse du pays, ou la hauteur des montagnes l’obligeaient de rebrousser chemin. On demande que l’auteur de ce funeste conseil soit appliqué à la question. Julien y consent enfin; et le transfuge déclare, dans les tourments, qu’il a trompé les Romains; qu’il s’est dévoué à la mort pour le salut de sa patrie: il défie les bourreaux de l’en faire repentir. L’empereur ordonne aussitôt d’éteindre les flammes; il était trop tard: on ne put sauver que douze vaisseaux243.

[Note 241: Exuri cunctas jusserat naves, præter minores duodecim. Amm. Marc., l. 24, c. 7. Selon Libanius, (or. 10, t. 2, p. 302), ces barques étaient au nombre de quinze; selon Zosime (l. 3, c. 26), il y en avait vingt-deux; dix-huit bâtiments romains, et quatre persans: πλὴν ὀκτωκαίδεκα Ῥωμαϊκων, Περσικῶν δέ τεσσάρων.—S.-M.]

[Note 242: Il semblait, dit Ammien Marcellin, l. 24, c. 7, armé du funeste flambeau de Bellone, funestâ face Bellonæ.—S.-M.]

[Note 243: La résolution de Julien a été blâmée par presque tous ses contemporains, et même par le judicieux Ammien Marcellin, mais tous ils ont été évidemment influencés par la malheureuse issue de l’expédition. En examinant avec attention les faits, il est facile de reconnaître qu’il n’était pas possible de faire mieux. Un capitaine expérimenté ne pouvait agir autrement, dans la position où se trouvait Julien, et du moment qu’il avait renoncé au parti peu honorable, et très-difficile lui-même, de revenir en remontant l’Euphrate. On voit que Julien connaissait bien le pays qui lui restait à parcourir. Les eaux de l’Euphrate et du Tigre, sorties des montagnes de l’Arménie, se précipitent avec une égale impétuosité vers la Babylonie; mais ce qui avait heureusement secondé la rapide marche de Julien jusque sous les murs de Ctésiphon, aurait été, par la même raison, un des plus grands inconvénients de ses nouvelles opérations sur les bords du Tigre, où il lui importait de ne pas mettre moins de célérité dans ses mouvements. Sa flotte occupait vingt mille hommes sur l’Euphrate, où elle avait été si bien favorisée par le courant, combien n’en aurait-il pas fallu sur le Tigre, pour remonter un courant non moins fort? De plus, et c’est un fait observé par tous les voyageurs qui ont descendu le Tigre, le cours de ce fleuve est extrêmement tortueux, embarrassé de rochers et de petites cataractes; ce qui a été aussi remarqué par Strabon (l. 16, p. 740). Il faut encore faire attention que Julien avait descendu l’Euphrate au printemps, c’est-à-dire à l’époque où ses eaux sont considérablement grossies par les neiges de l’Arménie, et il lui aurait fallu remonter le Tigre dans la saison de l’année (on était au mois de juin) où ses eaux sont si basses, qu’on peut le passer à gué en plusieurs endroits. Julien aurait donc eu contre lui la rapidité du courant, le peu d’élévation des eaux, les nombreuses sinuosités du fleuve, et les cataractes, plus difficiles et plus dangereuses dans les basses eaux, que dans les temps d’inondation. Ainsi, indépendamment des autres raisons qui ont pu influer sur le parti que prit Julien, on voit que tout se réunissait pour le confirmer dans son dessein. Plus on y réfléchit, et plus on est convaincu que dans cette occasion Julien ne démentit en rien sa prudence et sa sagacité ordinaires. Les écrivains anciens et modernes ont été les échos aveugles des contemporains ignorants ou abusés. Libanius seul cherche à défendre Julien, mais c’est faiblement; on s’aperçoit qu’il craint de blesser l’opinion publique (or. 10, t. 2, p. 302). Pour tout ce qui concerne le cours de l’Euphrate et du Tigre, et l’époque de leurs crues, on peut consulter l’ouvrage de M. Raymond (p. 31-37 et 192-207) déja cité plus haut, p. 109, note 1, liv. XIV, § 29.—S.-M.]

[Note latérale: XXXVIII.

Il ne peut pénétrer dans la Perse.

Amm. l. 24, c. 7 et 8.

Zos. l. 3, c. 26.]

L’armée, devenue plus nombreuse par la réunion des soldats et des matelots de la flotte, s’éloigna du Tigre à dessein de pénétrer dans l’intérieur du pays. Elle traversa d’abord des campagnes fertiles; mais bientôt elle ne vit plus devant elle que les tristes vestiges d’un vaste incendie. Les Perses avaient consumé par le feu les arbres, les herbes et les moissons déja parvenues à leur maturité. On fut contraint de s’arrêter dans un lieu nommé Noorda244, pour attendre que le terrain fût refroidi et la vapeur dissipée. Pendant ce séjour, les Perses ne donnaient point de repos: tantôt, partagés en petites troupes, ils venaient insulter le camp à coups de flèches; tantôt réunis en gros escadrons, ils jetaient l’alarme. On croyait que le roi était arrivé avec toutes ses forces. L’empereur et les soldats regrettaient la perte de leurs magasins consumés avec leurs vaisseaux. Ils ne pouvaient se garantir des incursions importunes d’une cavalerie plus prompte que l’éclair, qui frappait et disparaissait aussitôt. Cependant on tua et on prit quelques coureurs dans ces diverses attaques; et Julien, pour relever le courage de ses troupes, leur donna le même spectacle qu’Agésilas avait autrefois donné aux Grecs pour leur inspirer le mépris de ces mêmes ennemis. Les Perses étaient naturellement d’une taille grêle, décharnés et sans apparence de vigueur. Il fit dépouiller les prisonniers, et les ayant exposés nus à la vue de l’armée: Voilà, dit-il, ceux que les enfants du dieu Mars regardent comme des adversaires redoutables; des corps desséchés et livides; des chèvres plutôt que des hommes, qui ne savent que fuir avant même que de combattre.

[Note 244: Cette ville de Noorda, Νοορδᾶ, n’est mentionnée que dans Zosime. Elle était à l’orient du Tigre. Il ne faut pas la confondre avec une ville de Néarda ou Naarda, située sur l’Euphrate, dans la Babylonie, et célèbre par une fameuse école juive, qui y existait dans les premiers siècles du christianisme (Joseph., Antiq. Jud. l. 18, c. 12). Il est impossible de déterminer la position de la ville nommée par Zosime. On possède bien moins de moyens de suivre la marche de Julien au-delà du Tigre, que sur les bords de l’Euphrate. On est presque également dépourvu de renseignements anciens et modernes.—S.-M.]

[Note latérale: XXXIX.

Il prend le chemin de la Corduène.

Amm. l. 24, c. 8.

[Zos. l. 3, c. 26.]]

C’eût été une témérité trop visible de conduire l’armée au travers de ces campagnes brûlées, qui n’étaient plus couvertes que de cendres. On délibéra sur le parti qu’on devait prendre. La plupart proposaient de retourner par l’Assyrie245, et c’était l’avis des soldats qui le demandaient à grands cris. Julien, et avec lui, les plus sages représentaient qu’ils s’étaient eux-mêmes fermé cette route, en détruisant les magasins, consumant les grains et les fourrages, ruinant et brûlant les villes et les châteaux; qu’ils n’avaient laissé après eux, dans ces plaines immenses, que la famine et la plus affreuse misère; qu’ils trouveraient les torrents débordés, les digues rompues, et tout le terrain noyé par la fonte des glaces et des neiges de l’Arménie246; que, pour surcroît de maux, c’était la saison de l’année ou la terre échauffée des ardeurs du soleil, produisait, dans ces climats, des essaims innombrables de moucherons et d’insectes volants; plus opiniâtres et plus dangereux que les Perses. Il était plus aisé de montrer la difficulté de cette route que d’en indiquer une meilleure. Après de longues et inutiles délibérations, on consulta les dieux: on chercha dans les entrailles des victimes, s’il valait mieux traverser de nouveau l’Assyrie, ou suivre le pied des montagnes, et tâcher de gagner la Corduène247, province de l’empire, que borde le Tigre au sortir de l’Arménie. Une partie de cette province appartenait encore aux Perses, qui y entretenaient un satrape. Les victimes furent muettes à leur ordinaire. Selon Ammien Marcellin, elles donnèrent à entendre que ni l’un ni l’autre parti ne réussirait. Cependant, on s’en tint au dernier, comme au moins impraticable.

[Note 245: Utrùm nos per Assyriam reverti censerent. Amm. Marc., l. 24, c. 8. Par le nom d’Assyrie l’auteur entend la partie de la Mésopotamie arrosée par l’Euphrate, et non le pays qui portait plus particulièrement ce nom, et qui était situé à l’orient du Tigre, et vers lequel l’armée de Julien s’avançait.—S.-M.]

[Note 246: On était alors au mois de juin. Comme c’est en avril et en mai, que se font sentir les plus grandes crues de l’Euphrate, produites par la fonte des neiges en Arménie, il n’était pas étonnant que les chemins fussent impraticables. Consultez l’ouvrage cité p. 109, not. 1, l. XIV, § 29, et p. 123, n. 1, liv. XIV, § 37, et particulièrement les endroits indiqués, p. 123.—S.-M.]

[Note 247: Sedit tamen sententia, ut omni spe meliorum succisâ Corduenam arriperemus. On espérait pouvoir de là, en suivant les montagnes, faire une irruption dans le pays de Chiliocome. An præter radices montium leniùs gradientes, Chiliocomum propè Corduenam sitam ex improviso vastare. Amm. Marc., l. 24, c. 8. On comptait s’y joindre aux troupes du roi d’Arménie. Il semblerait résulter de ce passage que la Chiliocome, dont la vraie situation est inconnue, était, comme je l’ai déjà pensé (voyez plus haut, p. 63, note 4, liv. XIV, § 6), vers les fertiles plaines voisines du lac d’Ourmi, situé assez loin au nord des montagnes des Curdes, qui séparent l’Arménie, de la Médie et de l’Assyrie.—S.-M.]

[Note latérale: XL.

Marche de l’armée.]

On décampa le 16 de juin. Au point du jour, on aperçut un tourbillon épais: les uns conjecturaient que c’étaient des Sarrasins248, qui, sur une fausse nouvelle que l’empereur attaquait Ctésiphon, accouraient pour se joindre aux Romains et prendre leur part du pillage. D’autres se persuadaient que c’étaient les Perses qui venaient encore fermer ce passage. D’autres, enfin, se moquaient de la timidité de ces derniers; ce n’étaient, selon eux, que des troupeaux d’ânes sauvages, dont ces contrées sont remplies, et qui ne vont jamais qu’en grandes troupes, pour être en état de se défendre contre les attaques des lions. Cependant, comme cette nuée de poussière ne s’éclaircissait pas, de crainte de quelque surprise, Julien suspendit la marche, et s’arrêta dans une assez belle prairie au bord d’une petite rivière nommée Durus249. Il fit camper ses troupes en rond et les rangs serrés, pour plus de sûreté. Le temps était fort couvert, et le soir arriva, avant qu’on pût distinguer ce que c’était que cette nuée qui donnait tant d’inquiétude.

[Note 248: Le texte d’Ammien, l. 24, c. 8, porte sacenæ duces; il est reconnu qu’il faut lire Saracenos duces.—S.-M.]

[Note 249: In valle graminea propè rivum. Amm. Marc. l. 24, c. 8. Zosime est le seul qui parle de cette rivière; Ἐλθόντες δὲ, dit-il, εἰς τὸν Δοῦρον ποταμόν. Il pourrait se faire que le Durus fût l’Odoneh qui se joint au Tigre entre Bagdad et Tékrit. Tous les détails qui suivent sont omis par Zosime, dont la narration concise ferait croire, qu’aussitôt arrivé sur le bord de la rivière, on y jeta un pont pour passer, διέβησαν τοῦτον, γέφυραν ζεύξαντες.—S.-M.]

[Note latérale: XLI.

Arrivée de l’armée royale.

Amm. l. 25, c. 1.

Liban or. 10, t. 2, p. 302.

Zos. l. 3, c. 27 et 28.]

La nuit fut noire250; la crainte tint les soldats alertes; aucun d’eux ne se permit le sommeil. Les premiers rayons du jour découvrirent une cavalerie innombrable, marchant en bon ordre, toute brillante d’or et d’acier251. C’était enfin l’armée du roi de Perse. A cette vue, le courage du soldat romain se réveille; il veut passer la rivière252, et courir au-devant de l’ennemi. L’empereur, qui songe à ménager ses troupes, les retient avec peine: il y eut, assez près du camp, une vive rencontre entre deux gros partis de coureurs. Un commandant romain, nommé Machamée, s’étant jeté au travers des ennemis, en tua quatre, et fut abattu par un escadron qui l’enveloppa, et dont un cavalier le perça d’un coup de lance: son frère Maurus, qui fut depuis duc de Phénicie, emporté par la vengeance et par la douleur, s’élance dans le plus épais de l’escadron, écarte, renverse tout ce qu’il trouve en son passage, tue celui qui avait porté le coup mortel, et, blessé lui-même, il enlève le corps de son frère, qui n’expira que dans le camp253. Le combat fut opiniâtre: on s’attaqua à plusieurs reprises. La chaleur, qui était excessive, et les efforts redoublés avaient extrêmement fatigué les deux partis, lorsque les Perses se retirèrent avec une grande perte.

[Note 250: Hanc noctem nullo siderum fulgore splendentem. Amm. Marcell. l. 25, c. 1.—S.-M.]

[Note 251: Loricæ limbis circumdatæ ferreis, et corusci thoraces. Amm. Marcell. l. 25, c. 1.—S.-M.]

[Note 252: Ici Ammien Marcellin, l. 25, c. 1, se sert des mots fluvio brevi, pour désigner le Durus de Zosime.—S.-M.]

[Note 253: Il a déja été question de ces deux généraux, ci-devant, p. 67, note 5, l. XIV, § 8.—S.-M.]

[Note latérale: XLII.

Divers événements de la marche.]

Les Romains passèrent la rivière sur un pont de bateaux, laissèrent à droite254 l’armée des Perses, et arrivèrent à une ville nommée Barophthas255. Les ennemis y avaient brûlé tout le fourrage. On aperçut d’abord une troupe de Sarrasins, qui disparurent à la vue de l’infanterie romaine: ils revinrent bientôt avec un corps de cavalerie perse, qui faisait mine de vouloir enlever les bagages. L’empereur accourut pour les combattre lui-même: ils ne l’attendirent pas, et prirent la fuite. On se rendit près d’un bourg nommé Hucumbra256, entre les deux villes de Nisbara et de Nischanabé257, bâties des deux côtés du Tigre. On y trouva les restes d’un pont que les Perses avaient brûlé. Les fourrageurs rencontrèrent quelques escadrons ennemis qu’ils mirent en fuite. Comme ce lieu était fourni de vivres, on s’y reposa pendant deux jours. L’armée, après s’être refaite, emporta ce qu’elle put de provisions, et brûla le reste. Elle avançait à petits pas entre les villes de Danabé et de Synca258, lorsque les Perses vinrent fondre sur l’arrière-garde: ils y auraient fait un grand carnage, si la cavalerie romaine ne fût promptement accourue, et ne les eût vivement repoussés. Dans cette action, périt Adacès, satrape distingué259, le même que ce Narsès, député cinq ans auparavant, à Constance, dont il s’était fait aimer par sa modestie et par sa douceur. L’empereur récompensa le soldat qui lui avait ôté la vie, et donna en même temps un exemple de sévérité. Toutes les troupes accusaient une brigade de cavalerie260, d’avoir tourné bride au fort du combat; Julien, indigné, voulut punir ces fuyards par tous les affronts militaires: il leur ôta leurs étendards, fit briser leurs lances, et les condamna à marcher parmi les bagages et les prisonniers. Comme on rendait témoignage à leur commandant, qu’il avait bien fait son devoir, l’empereur le mit à la tête d’une autre brigade, dont le tribun était convaincu d’avoir fui honteusement. Il cassa quatre autres tribuns261, coupables de la même lâcheté. Selon la rigueur de la discipline, ils méritaient la mort; mais les circonstances critiques, où se trouvait l’armée, l’engagèrent à épargner leur sang, et à leur laisser, avec la vie, le moyen de réparer leur honneur. Le jour suivant, après avoir fait environ trois lieues262, on rencontra, près de la ville d’Accéta263, les ennemis, qui mettaient le feu aux moissons et aux arbres fruitiers: on les dissipa, et le soldat sauva des flammes tout ce qu’il eut le temps d’emporter. On campa près d’un lieu nommé Maranga264.

[Note 254: Julien cherchait à se rapprocher du Tigre pour rejoindre l’armée qu’il avait laissée en Mésopotamie.—S.-M.]

[Note 255: Βαροφθὰς: rien ne peut nous apprendre quelle était la position de cette place, qui n’est connue que par le seul témoignage de Zosime, l. 3, c. 27.—S.-M.]

[Note 256: Ad Hucumbra nomine villam pervenimus. Amm. Marcell. l. 25, c. 1. Ce lieu qualifié de bourg, κώμην, par Zosime, est appelé Symbra par le même historien, l. 3, c. 24; c’est lui aussi qui rapporte qu’on le trouvait entre les deux villes de Nisbara et de Nischanabé, séparées par le cours du Tigre.—S.-M.]

[Note 257: Νίσβαρα et Νισχανάβη: ces deux villes ne nous sont connues que par Zosime, l. 3, c. 24; il est impossible d’indiquer leur position.—S.-M.]

[Note 258: Μεταξὺ Δανάβης πολέως καὶ Σύγκες. C’est encore à Zosime, l. 3, c. 24, que nous sommes redevables de l’indication de ces deux villes. En général, cette partie de sa narration est plus abondante en détails géographiques que celle d’Ammien Marcellin.—S.-M.]

[Note 259: Adaces nobilis satrapa. Amm. Marc. l. 25, c. 1. Ammien Marcellin et Zosime remarquent tous deux que ce satrape était venu comme ambassadeur auprès de Constance; mais ce n’est pas là une raison suffisante pour le confondre avec ce Narsès, envoyé cinq ans auparavant par Sapor, et dont il a été question ci-devant l. X, § 24 et 25, t. 2, p. 244. Le roi de Perse avait eu assez souvent des relations diplomatiques avec Constance, pour qu’on croie qu’il lui avait envoyé d’autres ambassadeurs que Narsès. La différence des noms suffit pour faire voir l’erreur de Lebeau, et pour montrer qu’il s’agit réellement de deux personnages distincts. Zosime dit aussi, l. 3, c. 25, que c’était un des plus illustres seigneurs persans, σατράπης τὶς τῶν ἐπιφανῶν. Il diffère un peu d’Ammien Marcellin pour son nom; il l’appelle Dacès (ὄνομα Δάκης), au lieu d’Adaces. Cette légère différence tient uniquement à la langue persane, qui dans certains dialectes ajoute un A devant beaucoup de mots.—S.-M.]

[Note 260: Ce corps de cavalerie est désigné ainsi par Ammien Marcellin, l. 25, c. 1: Tertiacorum equestris numerus.—S.-M.]

[Note 261: Ceux-ci appartenaient aux troupes auxiliaires, vexillationes. C’est ainsi qu’on désignait les troupes légères fournies par les provinces, et qui ne faisaient pas partie des légions.—S.-M.]

[Note 262: C’est-à-dire soixante-dix stades, selon le texte d’Ammien Marcellin, l. 25, c. 1.—S.-M.]

[Note 263: C’est encore au seul Zosime qu’on doit la connaissance de ce lieu.—S.-M.]

[Note 264: Selon Zosime (l. 3, c. 28), Maronsa, Μάρωνσα.—S.-M.]

[Note latérale: XLIII.

Bataille de Maranga.]

Au point du jour, on vit les ennemis approcher avec une contenance fière et menaçante265: à leur tête paraissait Méréna, général de la cavalerie, deux fils du roi, et un grand nombre de seigneurs266. Derrière, marchaient les éléphants, dont les guides, assis sur leur cou, portaient un ciseau tranchant attaché à leur main droite, pour s’en servir, si les éléphants venaient à s’effaroucher et à se renverser sur leurs escadrons, comme ils avaient fait, quelques années auparavant, au siége de Nisibe. On enfonçait ce ciseau, d’un coup de marteau, dans la jointure du cou et de la tête; et il n’en fallait pas davantage pour ôter sur-le-champ la vie à ce puissant animal. C’était une invention d’Hasdrubal, frère d’Hannibal267. Julien, escorté de ses principaux officiers, rangea promptement son armée en forme de croissant, donna le signal, et courut d’abord à l’ennemi, pour épargner à ses soldats la décharge meurtrière d’une multitude innombrable de flèches. L’infanterie romaine fond, tête baissée, et sur le front et sur les flancs des Perses; elle tue les chevaux; elle abat et terrasse les cavaliers. Dès le premier moment, la mêlée fut horrible: le choc des boucliers, le bruit des armes, les cris des vainqueurs et des vaincus portaient l’épouvante où le fer ne pouvait atteindre. Cette manière de combattre déconcerta les Perses. Accoutumés à voltiger, à se battre de loin, et à fuir en tirant des flèches par derrière, ils ne purent tenir contre une infanterie impétueuse, qui les pressait corps à corps, et qui ne leur laissait ni le temps ni l’espace nécessaire pour leurs évolutions. Ils abandonnèrent le champ de bataille, jonché de leurs hommes et de leurs chevaux. Il n’en coûta que peu de sang aux Romains; leur plus grande perte fut la mort de Vétranion, vaillant officier, qui commandait le bataillon des Zannes268; c’étaient des peuples voisins de la Colchide, qui servaient alors dans les armées de l’empire, en qualité d’auxiliaires.

[Note 265: Ammien Marcellin donne, à l’occasion de la bataille de Maranga, une description du costume militaire des Perses, assez curieuse pour être transcrite ici. «Ces soldats, dit-il, étaient des bataillons de fer; chacun de leurs membres était couvert d’épaisses lames de fer, qui s’adaptaient exactement aux jointures. Des simulacres de visage humain y étaient si bien disposés pour la défense de la tête, qu’elles semblaient être des masses dures et solides, qui malgré la multitude des traits, ne pouvaient être blessées que par les petites ouvertures ménagées pour les yeux et pour la respiration. Ceux qui devaient combattre avec la lance, semblaient être attachés avec des chaînes d’airain.» Erant autem omnes catervæ ferratæ, ita per singula membra densis laminis tectæ, ut juncturæ rigentes compagibus artuum convenirent: humanorumque vultuum simulacra ita capitibus diligenter aptata, ut imbracteatis corporibus solidis, ibi tantum incidentia tela possint hærere, quà per cavernas minutas et orbibus oculorum affixas parciùs visitur, vel per supremitates narium angusti spiritus emittuntur. Quorum pars contis dimicatura stabat immobilis, ut retinaculis æreis fixam existimares. Amm. Marcell. l. 25, c. 1.—S.-M.]

[Note 266: Immensa Persarum apparuit multitudo, cum Merene equestris magistro militiæ filiisque regis duobus, et optimatibus plurimis. Amm. Marc. l. 25, c. 1. Je pense que Merene ou plutôt Merena, comme on le voit plus bas dans Ammien Marcellin (l. 25, c. 2), est la même chose que Mihran, nom alors porté par presque tous les personnages d’une illustre maison appelée Mihranienne. Ce général était sans doute de cette famille, dont je parlerai plus amplement dans la suite.—S.-M.]

[Note 267: Tite-Live (l. 27, c. 49), et Zonare (l. 9, t. 1, p. 433), donnent des détails sur cette invention d’Hasdrubal.—S.-M.]

[Note 268: Qui legionem Ziannorum regebat. Amm. Marcell. l. 25, c. 1. Les Zannes, on plutôt Tzannes, étaient une des nations barbares, qui habitaient les montagnes, qui séparent l’Arménie du territoire de Trébisonde et de la Colchide. On voit par le témoignage de la chronique de Malala (part. 2, p. 42) que, malgré leur alliance avec l’empire, ces Barbares ravageaient quelquefois l’Asie-Mineure. Les Arméniens les connaissaient sous le nom de Djannik, et à cause d’eux ils donnent encore ce nom à la région montagneuse située au midi de Trébisonde. La Notice de l’empire, écrite sous le règne de Théodose le jeune, nous apprend que les troupes des Tzannes au service de l’empire, étaient ordinairement sous la direction du maître de la milice de Thrace. Le même ouvrage nous fait connaître qu’une neuvième cohorte de ces troupes était ordinairement en garnison à Nitria (cohors IX, Thanorum, Nitriæ), dans le désert de Libye sur les frontières de l’Égypte.—S.-M.]

[Note latérale: XLIV.

Inquiétudes de Julien.

Amm. l. 25, c. 2.

Chrysost. de Sto Babyla, et contra Jul. et Gent. t. 2, p. 576.

[Zos. l. 3, c. 28.]]

Cette victoire releva les espérances des Romains. Ils prirent trois jours de repos, pour panser et soulager les blessés. Ils arrivèrent ensuite à Tummara269, où ils furent encore harcelés par les ennemis, qu’ils repoussèrent: les vivres leur manquèrent en ce lieu. Les Perses avaient retiré le blé et les fourrages dans les châteaux fortifiés. On éprouvait déja les extrémités de la famine. Les bêtes de somme n’étant plus en état de suivre l’armée, on fut réduit à les manger. Les officiers, plus sensibles à la misère de leurs gens qu’à la crainte de manquer eux-mêmes, partagèrent avec eux les vivres qu’ils faisaient porter pour leur propre subsistance. L’empereur, logé sous un pavillon étroit, faisant sa nourriture ordinaire d’une méchante bouillie de gruau270, dont un valet d’armée se serait à peine contenté, distribua aux plus pauvres soldats cette chétive provision. Après quelques moments d’un sommeil inquiet et interrompu, il s’assit sur son lit, pour rédiger son journal, comme il avait coutume de faire, à l’imitation de Jules César. Là, pendant qu’il était enseveli profondément dans une réflexion philosophique, qui était venue le distraire, il crut voir le même génie de l’empire, qui lui avait apparu, lorsqu’il avait pris, en Gaule, le titre d’Auguste. Ce spectre couvert d’un voile, dont sa corne d’abondance était aussi enveloppée, marchait tristement, et sortait du pavillon dans un morne silence. Julien, d’abord saisi de terreur, se rassure, se lève, et ayant fait part à ses amis de cette vision effrayante, il s’abandonne, en tout événement, à la volonté des dieux. Cependant, pour détourner leur colère, il leur immola une victime. Durant le sacrifice, il vit en l’air comme une étoile271, qui disparut après avoir tracé un sillon de lumière. Frappé de ce nouveau prodige, il craignit que ce ne fût une menace du dieu Mars, qu’il avait outragé272; il consulta les aruspices273: tous déclarèrent que ce phénomène l’avertissait de ne point combattre ce jour-là, et de suspendre toute opération de guerre. Comme il parut ne faire aucun cas de leur réponse, ils le prièrent de différer son départ, du moins de quelques heures: il ne voulut rien écouter, et partit au point du jour.

[Note 269: C’est encore une indication géographique que nous devons au seul Zosime (l. 3, c. 28).—S.-M.]

[Note 270: Pultis portio parabatur exigua, etiam munifici fastidienda gregario. Amm. Marc. l. 25, c. 2.—S.-M.]

[Note 271: Flagrantissimam facem cadenti similem visam, aeris parte sulcatâ evanuisse existimavit. Il crut que c’était l’étoile menaçante de Mars, horroreque perfusus est, ne ita apertè minax Martis apparuerit sidus. Ammien Marcellin, l. 25, c. 2.—S.-M.]

[Note 272: Voyez ci-devant, p. 39, note 3, et p. 42, liv. XIII, § 31 et 32.—S.-M.]

[Note 273: On consulta les livres Tarquitiens, Tarquitianis libris. C’est ainsi que s’appelaient les livres sur les choses divines et sur les sciences augurales des Etrusques, composées par un certain Tarquitius. M. Hase, a donné tout récemment une excellente édition d’un ouvrage composé sous le règne de Justinien, sur cette vaine science, par un certain Laurent de Lydie. Cette compilation contient beaucoup de renseignements curieux. C’est ce que nous avons de plus complet sur cet objet.—S.-M.]

[Note latérale: XLV.

Blessure de Julien.

Amm. l. 25, c. 3.

Liban. or. 10, t. 2, p. 302 et 303.

Zos. l. 3, c. 28 et 39.

Philost. l. 7, c. 15.

Chron. Alex. vel Pasch. p. 298.

Zon. l. 13, t. 2, p. 27, 28.]

Les Perses, souvent battus, n’osaient plus paraître devant l’infanterie romaine. Cachés derrière les collines qui bordaient le chemin sur la droite, ils se contentaient de côtoyer l’armée et de l’incommoder par des décharges de flèches et des alarmes fréquentes. Les Romains marchaient en un seul bataillon quarré274; mais la disposition des lieux rompait souvent leur ordonnance, et les obligeait de couper leurs rangs. Julien était partout, à la tête, à la queue, sur les flancs, courant à toutes les attaques, conduisant des secours à tous les endroits où il en était besoin. Les Perses étaient rebutés: on dit même que Sapor, craignant que les Romains ne prissent des quartiers d’hiver dans ses états, choisissait déja des députés pour porter à Julien des propositions de paix, et qu’il préparait des présents275, entre lesquels était une couronne: il devait les faire partir le lendemain, et laisser Julien maître des conditions du traité276. Sur les neuf heures du matin, un tourbillon de vent faisant voler la poussière, et le ciel s’étant couvert de nuages épais, les Perses profitèrent de l’obscurité pour tenter un dernier effort. Ils attaquent l’arrière-garde. L’empereur, que la chaleur avait obligé de se défaire de sa cuirasse277, s’étant saisi d’un bouclier de fantassin, court au péril. Pendant qu’il s’y livre avec courage, il apprend que la tête, qu’il vient de quitter, est dans le même danger: il y vole, et la cavalerie des Perses tourne en même temps la queue de l’armée. Bientôt l’aile gauche, enveloppée, accablée de traits, chargée à grands coups de javelines, épouvantée du cri et de la fureur des éléphants278, commence à plier. Tandis que l’empereur, accompagné seulement d’un écuyer, court de toutes parts, son infanterie légère prend les Perses par derrière, coupe les jarrets de plusieurs éléphants, et fait un grand carnage. Les Perses fuient: Julien les poursuit avec ardeur, animant ses soldats des gestes et de la voix, levant les bras pour leur montrer les ennemis en déroute. En vain les cavaliers de sa garde279, se ralliant autour de lui, le conjurent de ménager sa personne280; en vain ils l’avertissent que les Perses ne sont jamais plus redoutables que dans leur fuite: en ce moment le javelot d’un cavalier lui effleure le bras droit, et va lui percer le foie281. Il s’efforce de l’arracher, et se coupe les doigts: il tombe de cheval, on le relève: il tâche de cacher sa blessure, et remonte sur son cheval. Mais ne pouvant arrêter le sang qui sort à gros bouillons de sa plaie, il crie à ses soldats de ne point s’alarmer; que le coup n’est pas mortel. On le porte sur un bouclier dans sa tente, et l’on s’empresse de le secourir. Quand on eut mis l’appareil, et que sa douleur fut un peu calmée, il redemande ses armes et son cheval282: plus occupé du péril de ses gens que du sien propre, il veut retourner au combat, pour achever la victoire: les forces manquent à son courage. Les efforts qu’il fait pour se relever, rouvrent la plaie, d’où le sang jaillit avec violence: il s’évanouit. Étant revenu à lui, il demande le nom du lieu où il se trouve; comme on lui répond que ce lieu s’appelle Phrygie[283], il juge sa mort prochaine, et s’écrie, en soupirant: O Soleil, tu as perdu Julien![284] Le soleil était, comme nous l’avons dit, sa divinité chérie; et l’on raconte qu’étant à Antioche, il avait vu en songe un jeune homme à cheveux blonds, tel qu’on représentait Apollon, qui lui avait déclaré qu’il mourrait en Phrygie285.

[Note 274: A cause de la disposition des lieux, l’armée, dit Ammien Marcellin, l. 25, c. 3, marchait formée en bataillons carrés; mais il observe qu’ils étaient peu serrés. Exercitus pro locorum situ quadratis quidem sed laxis incedit.—S.-M.]

[Note 275: Δῶρα ἀριθμοῦντος, il comptait des présents. Liban. or. 10, t. 2, p. 303.—S.-M.]

[Note 276: Ceci s’accorde avec les indications réunies ci-devant p. 120, l. XIV, § 35, et celles qui se trouvent ci-après, p. 158, note 2, et p. 158, not. 2, l. XV, § 9.—S.-M.]

[Note 277: Cette circonstance vient de Zonare (l. 13, t. 2, p. 27). Ammien Marcellin dit seulement, l. 25, c. 3, qu’il avait oublié sa cuirasse, oblitus loricæ.—S.-M.]

[Note 278: Ammien Marcellin y ajoute, l. 25, c. 3, la puanteur, fætorem stridoremque elephantorum impatienter tolerantibus nostris.—S.-M.]

[Note 279: Ces soldats portaient le nom de Candidati.—S.-M.]

[Note 280: Ut fugientium molem, tamquam ruinam malè compositi culminis declinaret. Amm. Marc. l. 25, c. 3. L’historien veut dire que la masse des fuyards était aussi terrible que l’éboulement d’une montagne.—S.-M.]

[Note 281: Et incertum subita equestris hasta, cute brachii ejus præstrictâ, costis perfossis hæsit in ima jecoris fibra. Amm. Marc. l. 25, c. 3.—S.-M.]

[Note 282: Moxque ubi lenito paulisper dolore timere desiit, magno spiritu contra exitium certans, arma poscebat et equum. Amm. Marc. l. 25, c. 3.—S.-M.]

[Note 283: Ideὸ spe deinceps vivendi absumptâ, quὸd percunctando Phrygiam appellari locum ubi ceciderat comperit. Amm. Marc. l. 25, c. 3. La chronique d’Alexandrie (p. 298) et celle de Malala (part. 2, p. 20 et 22) rapportent cette circonstance; mais l’une appelle Rhasia, Ῥασία, le lieu où Julien succomba, et l’autre lui donne le nom d’Asia; elle ajoute qu’il était voisin de Ctésiphon, πλησίον τῆς πόλεως Κτησιφῶντος. L’auteur dit ensuite que c’était un endroit en ruines et presque désert, où il se trouvait encore quelques habitations, χωρίον ἑστώτων μὲν τῶν οἰκημάτων, ἔρημον δὲ ἦν, ὅπερ ἐλέγετο Ἀσία.—S.-M.]

[Note 284: Ce sont les auteurs chrétiens qui rapportent cette imprécation. Elle se trouve dans Philostorge et dans la chronique Paschale. Elle est aussi mentionnée dans la chronique de Malala (part. 2, p. 22.).—S.-M.]

[Note 285: Ce songe, rapporté par la chronique Paschale, p. 298, a été copié par Zonare, l. 13, t. 2, p. 28.—S.-M.]

[Note latérale: XLVI.

Succès du combat.]

La chute de Julien avait rendu le courage aux Perses. Le combat continuait avec acharnement. Les Romains frappant leurs boucliers à grands coups de piques, couraient déterminément à la mort. Malgré la poussière qui les aveuglait, malgré l’ardeur du soleil dont ils étaient brûlés, croyant après la perte de leur prince n’avoir plus d’ordre à prendre que de leur désespoir, et pas un ne voulant lui survivre, ils s’élançaient à travers les dards et les javelots des Perses. Ceux-ci se couvraient d’une nuée de traits qu’ils déchargeaient sans relâche: les éléphants, dont la grandeur et les aigrettes flottantes effrayaient les chevaux, leur servaient de remparts. Julien entendait de sa tente le choc, le cliquetis, les cris, le hennissement des chevaux; jusqu’à ce qu’enfin la nuit sépara les combattants couverts de blessures, épuisés de sang et de forces. Les Perses laissèrent sur le champ de bataille un grand nombre de morts, entre lesquels étaient cinquante seigneurs ou satrapes, et les deux premiers généraux Méréna et Nohodarès286. Du côté des Romains, Anatolius, grand-maître des offices287, fut tué à la tête de l’aile droite. Salluste, préfet du prétoire d’Orient, s’exposa cent fois à la mort; il vit tomber à côté de lui Sophorius, son assesseur288: lui-même renversé par terre allait être accablé d’une foule d’ennemis, sans la bravoure d’un de ses gardes, qui sacrifiant sa vie, lui donna son cheval pour se sauver. Deux compagnies de la garde de l’empereur l’escortèrent jusqu’au camp. Il dut son salut à l’amour des troupes, et il devait cet amour à son caractère généreux et bienfaisant. Un corps de Perses sorti d’un château voisin nommé Vaccat[289], fondit sur la brigade d’Hormisdas, et lui disputa long-temps la victoire. Dans le même temps une troupe de soixante soldats qui fuyaient, rappelant la valeur romaine, perça les escadrons qui combattaient Hormisdas, s’empara du château, et s’y défendit pendant trois jours contre une multitude de Perses.

[Note 286: Quinquaginta tum Persarum optimates et satrapæ cum plebe maximâ ceciderunt, inter has turbas Merenâ et Nohodare potissimis ducibus interfectis. Amm. Marc. l. 25, c. 3. Nohodarès avait déjà commandé dans la Mésopotamie pour Sapor; voyez ci-devant, t. 2, p. 71 et 72, liv. VIII, § 7.—S.-M.]

[Note 287: Qui tunc erat officiorum magister. Amm. Marc. l. 25, c. 3.—S.-M.]

[Note 288: Consiliarius.—S.-M.]

[Note 289: Munimentum Vaccatum. Amm. Marc. l. 25, c. 6. Ce fort, dont nous ignorons la position, n’est connu que par le récit d’Ammien Marcellin.—S.-M.]

[Note latérale: XLVII.

Dernières paroles de Julien.

Amm. l. 25, c. 3.

Liban. or. 10, t. 2, p. 303, 304 et 323.

[Aur. Vict. epit. p. 228.]

Hier. chron. Philost. l. 7, c. 15.]

Cependant Oribasius ayant déclaré que la blessure de l’empereur était mortelle, cette parole parut être pour toute l’armée une sentence de mort. Tous fondaient en larmes, tous se frappaient la poitrine, et l’inquiétude seule suspendait encore les derniers transports de la douleur. Les principaux officiers s’étant rendus dans la tente de Julien, Maxime et les autres fourbes, qui par leurs flatteries meurtrières l’avaient engagé dans cette expédition funeste, pleuraient autour de ce prince, dont ils avaient empoisonné la vie et causé la mort. Pour lui, soutenant mieux que ces imposteurs le personnage de philosophe, dont ils l’avaient revêtu dès sa jeunesse, l’œil sec, couché sur une natte couverte d’une peau de lion (c’était son lit ordinaire), il adressa ces paroles à cette triste assemblée, qui s’empressait de le voir et de l’entendre pour la dernière fois: «Mes amis, voici le moment où je vais quitter la vie; et je ne dois pas me plaindre d’en sortir trop tôt. La vie n’est qu’un prêt à volonté, que nous fait la nature: je la rends avec joie, comme un débiteur de bonne foi. La philosophie m’a enseigné que l’ame étant plus précieuse que le corps, elle n’a sujet que de se réjouir lorsqu’elle s’épure en se séparant d’une matière vile et grossière. Les dieux, pour honorer la piété de plusieurs vertueux personnages qu’ils chérissaient, n’ont point trouvé de plus belle récompense que la mort. Ils m’ont déja récompensé pendant ma vie, en m’inspirant un courage à l’épreuve des périls et des travaux. Dans une si courte carrière j’ai mille fois reconnu que les douleurs ne triomphent que de ceux qui les fuient, mais qu’elles cédent à ceux qui osent les combattre. Je ne sens ni repentir ni remords de tout ce que j’ai fait, soit dans l’ombre de la retraite, où l’injustice a tenu ma jeunesse cachée, soit dans le grand jour de la puissance souveraine où les dieux m’ont placé. J’avais hérité cette puissance de mon aïeul associé aux honneurs des dieux; je l’ai, à ce que je crois, conservée sans tache, gouvernant mes sujets avec bonté, attaquant et repoussant mes ennemis avec justice. Le succès n’a pas couronné mon entreprise; mais les êtres supérieurs aux hommes se sont réservé le pouvoir de dispenser les succès. Persuadé qu’un prince n’est établi que pour rendre ses sujets heureux, je me suis interdit ce despotisme qui corrompt les états et les mœurs: je me suis regardé comme le premier soldat de ma patrie, toujours prêt à la servir au péril de ma vie, ferme dans les dangers, bravant les caprices de la fortune. Je savais, je vous l’avoue, je savais, sur la foi infaillible des oracles que je périrais par le fer: je remercie l’Éternel290 de ne m’avoir pas condamné à mourir par le glaive de la trahison, ni dans les tortures d’une longue maladie, mais de mettre fin à mes jours sur un théâtre glorieux, dans le cours des plus brillants exploits. C’est une lâcheté égale de désirer la mort, quand il est à propos de vivre, et de la fuir quand il est temps de mourir. Je ne vous en dirai pas davantage; je sens que mes forces m’abandonnent.»

[Note 290: Sempiternum veneror numen. Amm. Marc. l. 25, c. 3.—S.-M.]

[Note latérale: XLVIII. Sa mort.]

Ce discours, plusieurs fois interrompu par de vifs accès de douleur, ne fut pas plus tôt achevé, que ses officiers le conjurèrent avec larmes de nommer son successeur. Ayant promené ses regards autour de son lit: Non, dit-il, je ne vous le désignerai point; peut-être ne nommerais-je pas le plus digne; et peut-être en le nommant, ne lui ferais-je qu’un présent funeste: vous lui en préféreriez un autre. Plein de tendresse pour la patrie, je souhaite que vous lui choisissiez un maître qui comme moi se souvienne toujours qu’il est son fils: songez à vous conserver tous; tel a toujours été l’objet de mes travaux. Après ces paroles prononcées d’un ton tendre et touchant, il recommanda que l’on portât son corps à Tarse, où il avait résolu de s’arrêter au retour de son expédition. Il fit à ses amis le partage des biens qui lui appartenaient en propre291; et voulant donner à Anatolius des marques de sa bienveillance, il demanda où il était. Salluste ayant répondu qu’il avait reçu la récompense de sa vertu, Julien comprit qu’il avait perdu la vie; et ce prince qui regardait sa propre mort avec tant d’indifférence, s’attendrit sensiblement sur celle de son ami. Comme il voyait fondre en larmes les officiers et les philosophes qui l’environnaient: Cessez, leur dit-il, de déshonorer par vos larmes un homme qui va s’élever au séjour des dieux[292]. Il continua de s’entretenir avec Priscus et Maxime sur l’excellence de l’ame. On remarque même qu’il jeta encore dans cette conversation toutes les subtilités de sa métaphysique, et que dans Julien, le philosophe n’expira qu’avec l’empereur. Enfin vers le milieu de la nuit du 26 au 27 de juin293, sa blessure s’étant rouverte peut-être par la contention de son esprit et la vivacité de ses discours, l’inflammation dévorant ses entrailles, il demanda un verre d’eau fraîche: dès qu’il l’eut bu, il rendit le dernier soupir. Il était dans la trente-deuxième année de son âge, ayant régné depuis la mort de Constance un an sept mois et vingt-trois jours294.

[Note 291: Familiares opes junctioribus velut supremo distribuens stilo, Amm. Marc. l. 25, c. 3. Ce qui veut dire que Julien fit un testament sans remplir les formalités ordinaires, selon la faculté accordée aux guerriers qui périssaient sur le champ de bataille. Cette sorte de testament s’appelait in procinctu.—S.-M.]

[Note 292: Humile esse, cœlo sideribusque conciliatum lugeri principem dicens. Amm. Marc. l. 25, c. 3.—S.-M.]

[Note 293: Du 26 au 27 Désius, selon les Grecs de Syrie, qui avaient donné au mois de juin, le nom macédonien de Desius. On était alors, selon la chronique de Malala (part. 2, p. 22), en l’an 411 de l’ère d’Antioche.—S.-M.]

[Note 294: Les renseignements géographiques que nous possédons sur la route suivie le long du Tigre par Julien, sont si peu nombreux et si défectueux, qu’il est presque impossible d’indiquer approximativement le lieu où il périt. Les efforts faits par d’Anville (L’Euphrate et le Tigre, p. 95 et 97, et Geograph. Anc. t. 2, p. 248) ont eu peu de succès. Il existe cependant une indication, négligée par ceux qui se sont occupés de ce point, et qui ne me paraît pas sans importance. Elle se trouve dans la chronique de Malala. J’ai déja eu l’occasion de remarquer l’exactitude des détails que cet auteur nous a transmis sur l’expédition de Julien. On ne doit pas en être surpris, puisqu’il les avait empruntés à deux écrivains qui avaient fait cette campagne. C’était Magnus de Carrhes que j’ai déja mentionné ci-devant, p. 58, note 3, p. 66, note 2, et p. 99, note 2, livre XIV, § 3, 7 et 24, et un certain Eutychianus Cappadocien, qui était vicaire de la première cohorte des troupes arméniennes, ὁ Καππάδοξ, ϛρατιώτης ὤν, καὶ βικάριος τοῦ ἰδίου ἀριθμοῦ τῶν Πριμοαρμενιακῶν. Jean Malala rapporte donc, d’après ces deux auteurs, que le lieu qu’il appelle Asia (voyez ci-devant, § 45, p. 137, note 1), était voisin d’une ville antique et presque ruinée, τείχη παλαιὰ πεπτωκότα πόλεως, qui se nommait Bubion, Βουβίων. Cette ville qui n’est mentionnée par aucun autre auteur, était selon lui à 150 milles, ἐπὶ μίλια ρν’ de Ctésiphon. Cette indication fait voir que c’est environ à 50 lieues au nord de Ctésiphon, en suivant les bords du Tigre, qu’il faut placer le lieu où Julien finit sa vie. Je ferai usage de cette notion, pour dresser cette partie de la carte de l’expédition de Julien, qui doit être jointe à cet ouvrage.—S.-M.]

[Note latérale: XLIX.

Précis de son caractère.]

Ainsi périt ce prince, le problème de son siècle et de la postérité. Ses qualités brillantes éblouissent les yeux295. Si l’on en considère le principe, l’admiration diminue. On aperçoit dans cette ame élevée tout le jeu de la vanité. Avide de gloire, comme les avares le sont de richesses, il la chercha jusque dans les moindres objets. Sa tempérance poussée à l’excès devint une vertu de théâtre. Son courage passa de bien loin les bornes de la prudence296. Une grande partie de ses sujets ne trouva jamais en lui de justice. S’il eût été vraiment le père de ses peuples, il eût cessé de haïr les chrétiens lorsqu’il commença à leur faire la guerre, c’est-à-dire au moment qu’il devint leur empereur. Il n’épargna leur vie que dans ses paroles et dans ses édits. Julien est le modèle des princes persécuteurs, qui veulent sauver ce reproche par une apparence de douceur et d’équité297.

[Note 295: Je ne puis m’empêcher de rapporter ici les vers du poète chrétien Prudence sur Julien. Ils sont peut-être les plus beaux de son poëme, et ils font honneur à son impartialité. Les torts et les erreurs de Julien, ne lui empêchent pas de rendre justice à ses belles qualités, comme guerrier, et ce qui est plus remarquable encore comme législateur.

Ductor fortissimus armis; Conditor et legum celeberrimus; ora manuque Consultor patriæ; sed non consultor habendæ Relligionis; amans tercentum millia divum, Perfidus ille Deo, sed non et perfidus orbi.

PRUDENT. Apotheos. 450.

La mémoire d’un grand homme, semble élever le talent du poète, presque partout fort médiocre.—S.-M.]

[Note 296: La plupart de ces traits ont été empruntés à Aurélius Victor (epit. p. 228 et 229), qui s’exprime ainsi. Cupido laudis immodicæ: cultus numinum superstitiosus: audax plus, quam imperatorem decet; cui salus propria, cum semper ad securitatem omnium, maximè in bello conservanda est.—S.-M.]

[Note 297: Ammien Marcellin rapporte tout le bien et tout le mal qu’on peut dire de ce prince; en lisant cet auteur avec attention et impartialité, on trouve dans son ouvrage que le bien l’emporte de beaucoup sur le mal. Le plus grand défaut de Julien fut peut-être de n’avoir pas bien jugé son siècle; toujours transporté en imagination aux époques brillantes de l’empire, plein de la haute idée qu’il s’était formé de la grandeur romaine, enthousiaste d’Homère, il ne s’était pas aperçu que tout avait changé autour de lui, et que ce n’était plus que par des moyens nouveaux qu’on pouvait accomplir de grandes choses. Les malheurs de son enfance et le massacre de sa famille, eurent une fâcheuse influence sur sa conduite. L’aversion qu’il devait avoir contre Constance, son oppresseur et l’assassin de tous les siens, lui fit haïr la religion que celui-ci professait, et elle le mit involontairement en relation avec les mécontents, les adversaires de l’ordre de choses établi, c’est-à-dire avec tout ce qui était resté attaché à l’ancienne religion de l’état.—S.-M.]

[Note latérale: L.

Fables inventées au sujet de la mort de Julien.

Liban. or. 10. t. 2, p. 303 et 323.

Greg. Naz. or. 4, t. 1, p. 117.

Passio Sti Theodoriti apud Acta mart. sinc.

Socr. l. 3, c. 21.

Theod. l. 3, c. 21 et 25.

Soz. l. 6, c. 1, et 2.

Philost. l. 7, c. 15.

Chron. Alex. vel Pasch. p. 298.

Niceph. Call. l. 10, c. 34.

Zon. l. 13, t. 2, p. 27.

Cedr. t. 1, p. 307.]

Dans le récit de sa mort j’ai suivi Ammien Marcellin, auteur impartial, et qui servait alors dans l’armée de Julien. Sans parler des révélations miraculeuses, qui ne prouvent avec certitude que l’horreur qu’on avait conçue de Julien, je me contenterai de rendre compte de quelques circonstances, rapportées par divers auteurs. Quelques-uns le font périr de la main d’un transfuge; d’autres, de celle d’un bouffon qu’il menait avec lui pour le divertir, ce qui n’est nullement conforme au caractère de Julien. On raconte encore que ce prince étant monté sur une éminence pour considérer son armée, et voyant qu’il lui restait beaucoup plus de troupes qu’il ne pensait, s’écria: Quel dommage de ramener tant de Romains sur les terres de l’empire! et qu’un soldat indigné de cette réflexion inhumaine, lui passa son épée au travers du corps. Sapor lui-même, pour avoir sujet d’insulter les Romains, leur reprocha d’avoir été les meurtriers de leur empereur. Libanius, ennemi juré des chrétiens, en rejette sur eux le soupçon. Ce qui a fait naître toutes ces opinions, les unes bizarres, les autres destituées de fondement, c’est que, Sapor ayant promis une récompense à celui qui avait blessé Julien, personne ne se présenta pour la recevoir: ce qui n’a rien d’étonnant, s’il est vrai, comme un auteur le rapporte, que le cavalier perse ou sarrasin qui lui porta le coup mortel, fut aussitôt tué par l’écuyer du prince. C’est encore une tradition fort commune, que lorsque Julien se sentit blessé, il recueillit dans sa main le sang qui jaillissait de sa plaie; que le jetant en l’air, il s’écria: Rassasie-toi, Galiléen298: tu m’as vaincu, mais je te renonce encore; et qu’après avoir ainsi blasphémé contre Jésus-Christ, il vomit aussi mille imprécations contre ses dieux, dont il se voyait abandonné. Ce fait n’est soutenu d’aucun témoignage suffisant. Sans s’écarter du respect que mérite saint Grégoire de Nazianze, on peut douter d’une autre circonstance, qu’il rapporte sur la foi d’un bruit populaire. On disait que Julien après sa blessure, étant couché sur le bord d’une rivière, avait voulu s’y précipiter, pour être mis au rang de ces prétendus immortels, Enée, Romulus et quelques autres dont le corps avait disparu; et que sa vanité allait se satisfaire, si un de ses eunuques ne s’y fût opposé. Mais outre que Julien n’avait point d’eunuques à son service, ce récit ne peut s’accorder avec celui d’Ammien Marcellin, témoin oculaire.

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