Histoire du Bas-Empire. Tome 03
Chapitre 1
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 20 parties.
[Note 399: Scholæ primæ scutariorum etiamtum tribunus. Amm. Marc. l. 26, c. 1.—S.-M.]
[Note 400: Curantem summitatem necessitatum castrensium per Illyricum. Ce Januarius était parent de Jovien. Joviani adfinem. Amm. Marc. l. 26, c. 1.—S.-M.]
[Note 401: Diebus decem nullus imperii tenuit gubernacula. Amm. Marc. l. 26, c. 1. Philostorge (l. 8, c. 8) dit que l’interrègne avait été de douze jours, ἡμερῶν διαγενομένων δώδεκα. Cet interrègne avait été prédit à Rome par l’aruspice Marcus, si l’on en croit Ammien Marcellin.—S.-M.]
[Note 402: Leo adhuc sub Dagalaipho magistro equitum rationes numerorum militarium tractans. Amm. Marc. l. 26, c. 1.—S.-M.]
[Note 403: Ils étaient Pannoniens comme lui, ut Pannonii fautoresque principis designati, dit Ammien Marcellin, l. 26, c. 1.—S.-M.]
[Note latérale: III.
Histoire du père de Valentinien.
Amm. l. 30, c. 7.
Vict. epit. p. 229.
Socr. l. 4, c. 1.
Till. Valentin. art. 6 et 7.]
Valentinien était né à Cibalis en Pannonie. Son père Gratien, sorti de la plus basse naissance404, s’était fait connaître dès sa première jeunesse par une force de corps extraordinaire. On dit que, portant une corde à vendre, il résista à cinq soldats qui firent de vains efforts pour l’arracher de ses mains. Cette aventure lui fit donner ensuite par plaisanterie le surnom de Cordier[405]. Ayant embrassé la profession des armes, il se distingua dans les luttes militaires par une adresse égale à sa vigueur. Sa bravoure lui mérita une place entre les gardes du prince. Il devint tribun et enfin comte d’Afrique406. On le soupçonna de concussion, ce qui lui fit perdre cette dignité; mais quelques années après on lui rendit le même titre, avec le commandement des troupes de la Grande-Bretagne407. S’étant retiré du service408, il jouissait dans ses terres d’un repos honorable, lorsqu’il fut accusé d’avoir donné retraite à Magnence, et dépouillé d’une partie de ses biens.
[Note 404: Natus apud Cibalas Pannoniæ oppidum Gratianus major ignobili stirpe. Amm. Marc. l. 30, c. 7.—S.-M.]
[Note 405: Funarius.—S.-M.]
[Note 406: Post dignitatem protectoris atque tribuni, Comes præfuit rei castrensi per Africam. Amm. Marcell. l. 30, c. 7.—S.-M.]
[Note 407: Pari potestate Britannum rexit exercitum. Ibid.—S.-M.]
[Note 408: Aurélius Victor prétend (epit. p. 229) que Gratien avait été préfet du prétoire. Le silence d’Ammien Marcellin fait voir que cette assertion n’est pas fondée.—S.-M.]
[Note latérale: IV.
Qualités de Valentinien.]
La réputation du père ouvrit au fils la carrière des honneurs; bientôt les qualités personnelles de celui-ci lui gagnèrent l’estime des troupes. Sa taille haute et dégagée, sa force naturelle qui croissait tous les jours par l’habitude des fatigues de la guerre, l’éclat de son teint, un regard martial, des traits nobles et réguliers, lui donnaient un air tout à la fois guerrier et majestueux. A ces avantages corporels il joignait une valeur tempérée par la prudence, un zèle ardent pour la justice, un esprit fin, pénétrant, circonspect; un discernement exquis, une parfaite connaissance de tout ce qui concernait l’ordre militaire. Ses mœurs étaient réglées: il parlait peu, mais il s’exprimait avec une éloquence naturelle, pleine de force et de feu. Quoiqu’il fût grave et sérieux, il n’avait pas négligé les talents d’agrément; il écrivait avec grace, il savait même faire des vers409; il réussissait dans les ouvrages de plastique et de peinture; il avait du génie pour inventer de nouvelles armes410; dans les repas qu’il donnait, il se piquait d’élégance et de propreté plus que de magnificence. Ces bonnes qualités couvraient de grands défauts: une sévérité excessive, peu différente de la cruauté; une humeur fougueuse et prompte à s’enflammer; une économie qui approchait fort de l’avarice; trop de présomption et de confiance en ses propres lumières; une passion pour la gloire, qui le rendait jaloux des succès dont il n’avait pas l’honneur. Mais ces défauts ne se développèrent que dans l’exercice de la puissance souveraine. La grandeur d’ame semblait faire le fond de son caractère; et dans tous les emplois par lesquels il avait passé, avant que de parvenir à l’empire, il avait toujours paru supérieur à sa fortune.
[Note 409: C’est Ausone qui nous l’apprend dans sa lettre à Paul (opera, p. 375), Sacratissimus imperator Valentinianus, dit-il, vir meo judicio eruditus; qui nuptias quondam ejusmodi ludo descripserat, aptis equidem versibus et compositione festiva. Zosime prétend au contraire (l. 3, c. 36), qu’il n’avait aucune instruction, παιδεύσεως οὐδεμιᾶς μετεσχήκει. Zosime était Grec, il veut sans doute dire que Valentinien ne savait pas bien le grec et qu’il ne connaissait pas la littérature grecque; c’était pour Zosime et pour tout autre Grec être presque un Barbare. Themistius, or. 6, p. 71, laisse entrevoir que Valentinien ne comprenait pas le grec. Il est certain que Valens ne savait pas et n’entendait pas cette langue.—S.-M.]
[Note 410: Genera vetustissimorum meminisse, nova arma meditari: fingere terra seu limo simulacra. Aur. Vict. epit. p. 230. Ammien Marcellin, l. 30, c. 9, en dit autant, scribens decorè venustèque pingens et fingens, et novorum inventor armorum.—S.-M.]
[Note latérale: V.
Disgraces précédentes de Valentinien.]
Tout, jusqu’à ses disgraces, servit à son élévation. Les calomnies de Barbation l’avaient ruiné à la cour de Constance, mais elles lui avaient procuré la considération qui suit le mérite persécuté. Sa fermeté dans la religion chrétienne, en le faisant exiler sous Julien, l’avait fait estimer des chrétiens et admirer des païens même. Il était devenu cher à Jovien par le péril qu’il avait couru dans la Gaule, en s’opposant au progrès d’une rébellion naissante.
[Note latérale: VI.
Il est proclamé par les soldats.
Amm. l. 26, c. 1 et 2.
Vict. epit. p. 229.
Idat. chron.
Chron. Alex. vel Paschal. p. 300.
Till. Valent. not. 4.]
Si l’on en croit Aurélius Victor, Valentinien fit quelque difficulté d’accepter l’empire411. Il arriva à Nicée le 24 de février, et ne voulut pas se montrer aux troupes le lendemain. C’était, selon Ammien Marcellin, un effet de superstition; parce que ce jour était le bissexte que les Romains mettaient au nombre des jours malheureux412. Peut-être ce délai n’était-il qu’une suite de sa résistance. Le préfet Salluste était instruit de plusieurs sourdes intrigues; il savait que quelques-uns des généraux n’avaient consenti qu’à regret à l’élection, et qu’ils n’avaient pas renoncé au dessein de la traverser. Pour faire avorter ces projets, et prévenir les troubles qui pourraient s’élever dans l’assemblée où Valentinien devait être proclamé, Salluste, ayant réuni le soir du 25 tous les officiers d’un grade supérieur, les engagea à convenir ensemble que nul d’entre eux, sous peine de mort, ne sortirait le lendemain matin de la maison où il était logé. Ceux mêmes contre qui l’on prenait une précaution si extraordinaire, n’osèrent la contredire pour ne pas se démasquer: ils passèrent la nuit dans l’inquiétude et dans l’attente de quelque changement qui leur serait favorable. Leurs espérances s’évanouirent bientôt. Au point du jour, les troupes se rendirent dans une plaine aux portes de Nicée. Valentinien, s’étant présenté, monta avec la permission de l’assemblée sur un tribunal élevé, et fut proclamé Auguste tout d’une voix. On ceignit sa tête du diadème, on le revêtit des ornements impériaux, au bruit des acclamations réitérées. Il était âgé de quarante-trois ou quarante-quatre ans413.
[Note 411: Valentiniano resistenti. Aurel. Vict. epit. p. 229.—S.-M.]
[Note 412: Long-temps avant la réforme opérée dans le calendrier romain par Jules César, l’usage était établi de placer le mois intercalaire appelé mercedonius, et toutes les intercalations ordinaires on extraordinaires, après le jour du régifuge, c’est-à-dire le 23 février; par ce moyen toute intercalation se trouvait de droit incluse dans le mois de février, car lorsque toute la durée du mois intercalaire était épuisée, on recommençait à compter le mois de février. C’est pour se conformer à cet usage que Jules César, pour régulariser l’année romaine, plaça le jour d’excès qui se trouve tous les quatre ans, non pas à la fin du mois de février, mais avant le sixième des calendes de mars (24 février), et c’est de là que vient le nom de bissextil donné à ce jour.—S.-M.]
[Note 413: Cet âge porte sa naissance vers l’an 321 environ.—S.-M.]
[Note latérale: VII.
On veut le forcer à se nommer un collègue.
Amm. l. 26, c. 2.
Theod. l. 4, c. 6.
Soz. l. 6, c. 6.
Philost. l. 8, c. 8.]
Il allait commencer un discours qu’il avait préparé, lorsque tout à coup un grand murmure s’éleva: tous les soldats frappent leurs boucliers; tous demandent à grands cris qu’il se nomme sur-le-champ un collègue. Quelques-uns crurent alors que cette demande était inspirée par les rivaux secrets de Valentinien, qui se ménageaient encore cette ressource. Mais le cri était trop général pour être la voix d’une cabale: c’était l’effet naturel d’une impatience militaire. Les soldats, qui avaient vu périr trois empereurs dans l’espace de deux ans et quelques mois, voulaient s’assurer contre de si fréquentes révolutions. Le bruit croissait de plus en plus, et il était à craindre que cette première agitation ne produisît un dangereux orage. Valentinien, le plus intrépide de tous les princes, sentit que de céder dès le premier pas à la volonté des soldats, c’était leur laisser reprendre l’autorité qu’ils venaient de lui conférer. Montrant donc un air assuré, après avoir imposé silence aux plus turbulents, en les traitant de séditieux, il parla en ces termes:
[Note latérale: VIII.
Il résiste à la volonté des soldats.]
«Braves défenseurs de nos provinces, vous venez de m’honorer du diadème. Je connais tout le prix de cette préférence, à laquelle je n’ai jamais aspiré. Toute mon ambition s’était bornée à me procurer la satisfaction intérieure qui couronne la vertu. Il dépendait de vous tout à l’heure de me choisir pour votre souverain; c’est à moi maintenant à décider des mesures qu’il faut prendre pour votre sûreté et votre gloire. Ce n’est pas que je refuse de partager ma puissance: je sens tout le poids de la couronne; je reconnais qu’en m’élevant sur le trône, vous n’avez pu me placer au-dessus des accidents de l’humanité. Mais votre élection ne se soutiendra qu’autant que vous me laisserez jouir des droits dont vous m’avez revêtu. J’espère que la Providence, secondant mes bonnes intentions, m’éclairera sur le choix d’un collègue digne de vous et de moi. Vous savez que, dans la vie privée, c’est une maxime de prudence, de n’adopter pour associé que celui dont on a fait une sérieuse épreuve. Combien cette précaution est-elle plus nécessaire pour le partage du pouvoir souverain, où les dangers sont si fréquents et les fautes irréparables? Reposez-vous de tout sur ma vigilance. En me donnant l’empire, vous ne vous êtes réservé que l’honneur d’une fidèle obéissance. Songez seulement à profiter du repos de l’hiver pour rétablir vos forces, et vous préparer à de nouvelles victoires.» La noble fermeté de ce discours arrêta les murmures. Il fit en même temps aux troupes les largesses que les empereurs avaient coutume de répandre à leur avénement à l’empire. Il acquit dès lors toute l’autorité, qu’aurait pu procurer un long règne soutenu avec dignité; et ces fières cohortes, qui un moment auparavant prétendaient lui commander, frappées d’une impression de respect qui dura autant que sa vie, le conduisirent au palais, au milieu de leurs aigles et de leurs enseignes, avec toutes les marques d’une entière soumission.
[Note latérale: IX.
Il retient Salluste dans la préfecture.
Zon. l. 13, t. 2, p. 29.]
Personne n’avait contribué autant que Salluste à l’élévation de l’empereur. Dès que cet ami généreux le vit assuré sur le trône, il lui demanda pour récompense de ses services la permission de se démettre de la préfecture, et de passer en repos le reste de sa vieillesse: Eh! quoi, lui répondit Valentinien, ne m’avez-vous donc chargé d’un si pesant fardeau, que pour m’en laisser accablé, sans vouloir m’aider à le soutenir? Il refusa constamment de consentir à la retraite de Salluste: heureux s’il n’eût jamais trouvé que de ces ministres qui ne se servent pas eux-mêmes en servant le prince, et qui n’aperçoivent dans leur emploi que les obligations qu’il leur impose.
[Note latérale: X.
Il prend pour collègue son frère Valens.
Amm. l. 26, c. 4, et l. 31 c. 14.
Vict. epit. p. 229.
Themist. or. 6, p. 71 et or. 8, p. 119 et 120.
Zos. l. 4, c. 1.
Idat. chron.
Chron. Alex. vel Paschal. p. 301.
Socr. l. 4, c. 1.
Philost. l. 8, c. 8.
Till. Valent. not. 11.]
Valentinien, ayant donné ordre qu’on se préparât à partir dans deux jours, assembla les principaux officiers pour les consulter sur le choix de celui qu’il devait associer à l’empire: il avait déjà pris son parti. Son frère Valens, de sept ans plus jeune que lui, avait quelques vertus de particulier, nulle qualité d’un prince. Il était chaste, fidèle et constant dans l’amitié; mais lent, paresseux, timide, avare; sans génie pour trouver par lui-même des expédients, quoiqu’il eût l’esprit assez juste pour discerner le meilleur conseil; sans usage des affaires, dont il avait une aversion naturelle; sans connaissance des lettres, ni même de l’art militaire414. Il parut équitable, jusqu’à ce qu’il fût le maître de commettre impunément des injustices. Il faisait consister la fermeté d’ame dans une dureté sauvage, le zèle de la justice dans une colère souvent aveugle, la douceur du caractère dans la facilité à se laisser conduire par des flatteurs. Il avait le teint basané, un œil couvert d’une cataracte, la taille médiocre, un peu trop chargée d’embonpoint, les jambes de travers. Malgré les défauts de Valens, la tendresse fraternelle l’emportait dans le cœur de Valentinien sur l’intérêt de l’état. D’ailleurs il ne craignait pas le parallèle, et il s’attendait bien à conserver la supériorité sur un tel collègue. Avant que de se déclarer, il aurait souhaité qu’on eût provoqué son choix, en lui conseillant de jeter les yeux sur Valens. C’était dans ce dessein qu’il consultait ses généraux. Cette ruse politique n’eut pas le succès qu’il espérait. Tous gardèrent un profond silence; le seul Dagalaïphe osa lui dire: Prince, si vous chérissez votre famille, vous avez un frère; si vous aimez l’état, cherchez le plus capable[415]. Cette franchise piqua vivement l’empereur; mais il sut dissimuler son chagrin, et partit pour Constantinople. En passant par Nicomédie, il donna à Valens la charge de grand-écuyer avec le titre de tribun416. Le 28 de mars417, peu de jours après son arrivée à Constantinople, il assembla toutes les troupes dans la place de l’Hebdome. Ce nom veut dire septième: on l’avait donné à un bourg situé à sept milles de Constantinople vers le midi, au bord de la mer. Ce lieu était orné de beaux édifices et d’une grande place destinée aux assemblées, aux exercices des soldats, aux exécutions des criminels. Valens dès la première année de son règne, y fit élever un tribunal décoré de statues, de peintures et de degrés de porphyre. Ce fut de dessus ce tribunal que ses successeurs haranguèrent leurs troupes dans les occasions importantes; ce fut là que se fit aussi dans la suite la proclamation des empereurs. Valentinien conduisit Valens à l’Hebdome, et là il le déclara Auguste avec une approbation générale, parce qu’il eût été dangereux de paraître désapprouver son choix. L’ayant revêtu des habits impériaux et ceint du diadème, il le ramena dans son char à Constantinople. Valens répondit parfaitement aux intentions de son frère: devenu son collègue, il continua de se regarder comme son inférieur; et moins par vertu que par incapacité, il n’osa jamais lui disputer l’avantage que lui donnait le mérite418. Les deux empereurs prirent le nom de Flavius, attaché aux successeurs de Constantin.
[Note 414: Subagrestis ingenii, nec bellicis, nec liberalibus studiis eruditus. Amm. Marc., l. 31, c. 14. Voyez ci-devant, p. 198, note 1, livre XVI, § 4.—S.-M.]
[Note 415: Si tuos amas, imperator optime, habes fratrem; si rempublicam, quære quem vestias. Amm. Marc. l. 26, c. 4.—S.-M.]
[Note 416: Nicomediam itineribus citis ingressus, Valentem fratrem stabulo suo cum tribunatus dignitate præfecit. Amm. Marc. l. 26, c. 4.—S.-M.]
[Note 417: Le 29 du même mois selon Idatius et la chronique d’Alexandrie.—S.-M.]
[Note 418: Quoique associé à l’empire, Valens n’était réellement, dit Ammien Marcellin, l. 26, c. 4, qu’un docile appariteur. Participem quidem legitimum potestatis, sed in modum apparitoris morigerum.—S.-M.]
[Note latérale: XI.
Députation des villes.
Eunap. in excerp. legat. p. 18.
Conc. Chalced. act. 13.
Till. Valent. art. 9, et note 12.
Lequien, Oriens Christian. t. 1, p. 640.]
Ils reçurent des députés de plusieurs villes de l’empire, qui venaient, selon l’usage, leur présenter des couronnes d’or, et demander quelques graces. Valentinien leur répondit avec dignité et en peu de mots: il les renvoya pleins de respect pour sa personne et satisfaits de ses promesses. Ce fut apparemment en cette occasion que les deux empereurs voulurent honorer la ville de Nicée où Valentinien avait reçu le diadème. Ayant divisé la Bithynie en deux provinces, ils établirent Nicée métropole de la seconde; mais par un rescrit postérieur, ils déclarèrent que ce titre accordé à Nicée ne porterait aucun préjudice aux droits de Nicomédie. Les contestations qui survinrent ensuite entre les évêques de ces deux villes toujours rivales, furent jugées dans le concile de Chalcédoine: il décida que l’évêque de Nicomédie jouirait des droits de métropolitain dans les deux Bithynies; et que les changements que les princes jugeaient à propos de faire dans le gouvernement civil, ne devaient point altérer l’ordre déja établi dans l’église.
[Note latérale: XII.
Sévérité excessive de Valentinien.
Codin. orig. Constant. p. 25 et 35.]
Dans les derniers temps de l’empire grec, on voyait à Constantinople sur une arcade la statue de Valentinien, au-dessous de laquelle était un boisseau de bronze placé entre deux mains de même métal. L’inscription marquait qu’un marchand de blé ayant vendu à fausse mesure, l’empereur lui avait fait couper les deux mains. Cette histoire pourrait bien n’être qu’une fable inventée par les derniers Grecs pour l’explication du monument. Mais elle servirait du moins à montrer quelle impression on avait toujours conservée de l’extrême sévérité de Valentinien.
[Note latérale: XIII.
Mouvements des Barbares.
Amm. l. 26, c. 4.
Cellar. geog. l. 2, c. 4, art. 70.]
Ce prince, associant son frère à la puissance souveraine, avait résolu de partager le gouvernement des diverses provinces de l’empire. Les entreprises des Barbares, qui après la mort de Julien s’étaient réveillés de toutes parts, le pressaient d’exécuter ce dessein. Les Allemans ravageaient la Gaule et la Rhétie; les Sarmates et les Quades, la Pannonie; les Pictes, les Scots, et les Attacottes419, peuple jusqu’alors inconnu, et dont il n’est plus parlé depuis ce temps-là, alarmaient la Grande-Bretagne par des courses continuelles; les Austuriens et d’autres nations Maures insultaient l’Afrique avec plus d’audace que jamais; la Thrace voyait ses campagnes pillées par différents partis de Goths. Du côté de l’Orient, le roi de Perse faisait revivre d’anciens droits sur l’Arménie: il prétendait que la mort de Jovien, avec lequel il avait traité, lui rendait la liberté de reprendre ce pays, dont les anciens rois de Perse avaient été en possession420.
[Note 419: Ammien Marcellin (l. 26, c. 4), y joint les Saxons. C’était une indication à ne pas négliger.—S.-M.]
[Note 420: Ces faits racontés d’une manière bien concise et assez confuse par Ammien Marcellin, se trouveront avec tous leurs développements, ci-après, liv. XVII, § 3-14.—S.-M.]
[Note latérale: XIV.
Maladie des deux princes.
Amm. l. 26, c. 4.
Zos. l. 4, c. 1.
Eunap. in Max. t. 1, p. 58 et 59 ed. Boiss.
Till. Valent. not. 13.]
Une fièvre violente, survenue en même temps aux deux empereurs, les tint dans l’inaction pendant plusieurs jours421. La mémoire de Julien leur était odieuse: ils soupçonnèrent les amis de ce prince d’avoir employé contre eux des maléfices: ces craintes frivoles leur étaient inspirées par les favoris de la nouvelle cour, qui avaient soin de les répandre parmi le peuple de Constantinople. La prévention alla si loin, que les empereurs ordonnèrent à ce sujet des informations juridiques, dont ils chargèrent le questeur Juventius422, et Ursacius, grand-maître des offices; celui-ci était un Dalmate dur et cruel. Valentinien en voulait surtout à Maxime, il n’avait pas oublié les mauvais services que ce philosophe fanatique lui avait rendus auprès de Julien. Maxime fut donc amené prisonnier à Constantinople, avec Priscus qui avait partagé avec lui les bonnes graces du défunt empereur. Après un sévère examen, Priscus fut reconnu innocent et renvoyé dans l’Épire sa patrie. Mais le peuple et les soldats étaient déchaînés contre Maxime. Il fut appliqué à la torture, et quoiqu’on n’eût découvert aucun indice du crime qu’on lui imputait, cependant comme on le soupçonnait d’avoir profité de sa faveur passée pour amasser de grandes richesses, on le condamna, selon Eunapius, à une amende que toute la philosophie de ce temps-là n’aurait pu acquitter. On fut obligé de la réduire à une somme modique. Pour la recueillir, on lui permit de retourner en Asie.
[Note 421: Selon Ammien Marcellin, ils furent long-temps malades, constricti, dit-il, l. 26, c. 4, rapidis febribus imperatores ambo diu.—S.-M.]
[Note 422: Ammien Marcellin l’appelle Juventius Siscianus.—S.-M.]
[Note latérale: XV.
Procédures rigoureuses contre les prétendus magiciens.
Amm. l. 26, c. 3.
Hieron. vit. Hilarionis, t. 2, p. 22.
Cassiod. Var. l. 3, ep. 51.
Cod. Th. l. 9, tit. 16, leg. 11; l. 13, tit. 5 et 6; l. 14, tit. 2, 3, 4, 15, 17, 21, et 22; l. 15, tit. 1.
Cod. Just. l. 1, tit. 28, leg. 1.]
Les prestiges de ces prétendus magiciens qui avaient peuplé la cour de Julien, avaient répandu dans tout l’empire un soupçon de sortilége. On attribuait à la magie les accidents les plus naturels. On recherchait avec empressement la connaissance d’un art si merveilleux. Apronianus, que Julien étant en Syrie avait envoyé à Rome pour y exercer la charge de préfet, ayant perdu un œil dans ce voyage, se persuada que c’était l’effet d’un maléfice. Prévenu de cette idée, il n’eut pas plus tôt appris la mort de Julien, qu’il fit une exacte recherche de tous ceux qui étaient soupçonnés de magie. Il ne manqua pas de trouver beaucoup de coupables. Il les fit arrêter et appliquer à la torture au milieu de l’amphithéâtre, à la vue du peuple toujours avide de ces spectacles cruels. Après les avoir forcés d’avouer leur crime et de révéler leurs complices, il les faisait mettre à mort. Cette sévérité, animée par la vengeance, vint à bout de purger Rome d’un grand nombre d’imposteurs ou de scélérats imbéciles, qui prenaient eux-mêmes pour des sortiléges les poisons dont ils faisaient usage. On remarqua entre les autres un cocher du cirque nommé Hilarinus, qui fut convaincu d’avoir envoyé son fils encore jeune à l’école d’un magicien, pour y apprendre le secret de vaincre ses concurrents. On était persuadé dans ce siècle, que plusieurs cochers du cirque avaient recours à la magie pour donner de la vitesse à leurs chevaux, et pour arrêter ceux de leurs adversaires. Hilarinus fut condamné à perdre la tête; et comme on le conduisait à la mort, s’étant échappé des mains des bourreaux et réfugié dans une église, il en fut tiré par force et exécuté. Cependant cet entêtement criminel ne céda pas entièrement à la rigueur des supplices. Quelques années après, on convainquit un sénateur d’avoir mis un de ses esclaves entre les mains d’un maître de magie, qui s’était chargé de l’instruire de ses secrets. Ce sénateur se garantit, à force d’argent, de la peine qu’il méritait, et il affecta même, dit Ammien Marcellin, témoin oculaire, d’insulter à ses juges par la pompe de ses équipages et par un éclat insolent et scandaleux. Au reste, Apronianus, ce juge sévère, prit de si justes mesures pour entretenir l’abondance dans Rome, que tant qu’il fut préfet, on n’entendit aucun de ces murmures si ordinaires dans cette ville séditieuse. Ce fut aussi dans la suite un des principaux soins de Valentinien. On le voit dans ses lois occupé sans cesse de la quantité et de la qualité des subsistances de Rome, et très-attentif à protéger les compagnies chargées de l’approvisionnement.
[Note latérale: XVI.
Premières lois des deux princes.
Cic. in Verr. l. 4. c. 10.
Cod. Th. l. 8, tit. 15, leg. princeps. leg. Vim. leg. Omnis. l. 11, tit. 12, leg. 3; l. 13, tit. 1, leg. 5, 9; l. 16, tit. 2, leg. 10.]
Les deux princes n’étaient pas encore rétablis de leur maladie, qu’ils commencèrent leur administration publique par deux lois très-sages. La première avait été en vigueur dans l’ancienne république: l’avarice l’avait peu à peu abolie. Ils défendirent aux officiers des magistrats d’acheter aucun fonds, ni même aucun esclave dans la province où ils étaient employés. Valentinien dans la suite comprit dans cette défense tous les biens meubles et immeubles, et il l’étendit sur les magistrats même, de quelque ordre qu’ils fussent, et sur tous ceux qui étaient chargés d’une fonction publique. Il déclara que ces ventes seraient nulles; que la chose, soit qu’elle fût demeurée au pouvoir de l’acheteur, soit qu’elle eût passé en d’autres mains à quelque titre que ce fût, serait rendue au premier vendeur, sans qu’il fût obligé de restituer l’argent qu’il en avait reçu; et que si celui-ci différait pendant cinq ans de faire ses diligences pour le recouvrement, son droit serait dévolu au fisc. Ce prince pensait, ainsi que les anciens Romains, que tout achat est un brigandage lorsque le contrat n’est pas parfaitement libre de la part du vendeur. La seconde loi tendait à préparer les fonds nécessaires pour soutenir la guerre contre tant de Barbares qui menaçaient l’empire: elle déclarait que nul négociant ne serait exempt de la taxe imposée sur ceux qui faisaient commerce par eux-mêmes ou par leurs commis; qu’il n’y aurait sur ce point aucun privilége ni pour les officiers de la maison du prince, ni pour les personnes élevées en dignité, qui devaient donner l’exemple du zèle à subvenir aux besoins de l’état, ni pour les clercs, qui font une profession particulière de contribuer au soulagement des misérables: ce sont les termes de la loi. Constance avait exempté de cet impôt les ecclésiastiques, parce que, disait-il, leur gain retournait au profit des pauvres: Valentinien tira du même principe une conséquence tout opposée; il crut que l’aumône en est plus belle quand elle prévient la misère, et que c’est un plus grand mérite de soulager ses concitoyens en partageant leur fardeau, que d’attendre à les relever lorsqu’ils en seront accablés. Il déclara même dans la suite que les exemptions de cette taxe, fondées sur des rescrits des princes précédents, seraient censées nulles, et qu’on n’y aurait aucun égard.
[Note latérale: XVII.
Division des provinces de l’empire.
Amm. l. 26, c. 5.
Zos. l. 4, c. 2 et 3.
Theod. l. 4, c. 5.
Soz. l. 6, c. 6.
Philost. l. 8, c. 8.
Pagi, in Baron. an. 365.
Till. Valens. not. 4.
Cod. Th. l. 7, tit. 4, leg. 12; l. 10, tit. 19, leg. 7; l. 13, tit. 3, leg. 6; l. 15, tit. 1, leg. 13.]
Vers la fin d’avril les empereurs partirent de Constantinople, et prirent le chemin de l’Illyrie. Ils séjournèrent à Andrinople jusqu’au milieu du mois de mai423. Comme ils étaient suivis de leurs troupes, Valentinien très-exact à faire observer la discipline, fut averti en approchant de Sardique, que les soldats ne se contentaient pas de l’étape, mais qu’ils exigeaient sur leur passage des contributions arbitraires. Il réforma sur-le-champ cet abus par une loi adressée à Victor, maître de la milice, et qui fut publiée par tout l’empire. Ils arrivèrent au commencement de juin à Naïssus, où ils s’arrêtèrent près d’un mois. Ce fut dans le château de Médiana, à une lieue424 de cette ville, qu’ils firent le partage des provinces. Valentinien laissa à son frère celles qu’avait d’abord possédées Constance, c’est-à-dire, l’Égypte, toute l’Asie et la Thrace; ce qui fut appelé l’empire d’Orient. Il se réserva pour lui tout l’Occident, qui comprenait l’Illyrie dans toute son étendue, l’Italie, l’Afrique, la Gaule, l’Espagne et la Grande-Bretagne. Il y avait alors dans l’empire plusieurs habiles généraux qui s’étaient formés sous les ordres et par les exemples de Julien. Valentinien prit à son service Jovinus général des troupes de la Gaule, Dagalaïphe, général de la cavalerie, et Équitius qu’il fit commandant des troupes d’Illyrie. Il donna à Valens Victor, Arinthée, tous deux grands capitaines, et Lupicinus qu’on croit différent de celui qui avait été dans la Gaule lieutenant-général de Julien. Sérénianus, cet officier perfide, qui avait contribué à la perte de Gallus son bienfaiteur, rentra pour-lors dans le service militaire. Il s’était tenu caché sous le règne de Julien, dont il ne devait attendre que des supplices. Il n’avait d’autre mérite auprès des nouveaux maîtres de l’empire, que d’être comme eux né en Pannonie. C’en fut assez à Valens pour l’attacher à sa personne; il lui conféra la dignité de comte des domestiques. Les empereurs partagèrent aussi les troupes et les officiers du palais. Avant que de partir de Naïssus, ils songèrent à réparer le mal que Julien avait voulu faire au christianisme, en interdisant aux chrétiens l’instruction publique. Toutes les personnes que leur science, jointe à la régularité des mœurs, rendait capables d’instruire la jeunesse, eurent la permission d’ouvrir de nouvelles écoles, ou de rentrer dans celles qu’on les avait obligés de quitter. Pour arrêter les courses des Barbares, ils envoyèrent ordre à Tautomède ou Teutomer, capitaine franc, qui commandait les troupes de la Dacie, sur les bords du Danube, de réparer les tours qui servaient à couvrir de ce côté-là les frontières de l’empire, et d’en faire construire de nouvelles dans les lieux où elles seraient nécessaires: ils lui déclaraient que si le terme de son commandement expiré, il laissait ces ouvrages en mauvais état, il serait obligé de les faire rétablir à ses propres dépens. S’étant ensuite rendus à Sirmium425, où ils passèrent six semaines, ils se séparèrent vers le milieu du mois d’août. Valentinien prit la route de Milan, et Valens celle de Constantinople. Salluste était préfet du prétoire d’Orient, Mamertinus d’Italie et d’Illyrie, et Germanianus des Gaules.
[Note 423: Ils étaient encore dans cette ville le 13 mai; il paraît qu’ils y restèrent un peu plus long-temps que ne le pense Lebeau, puisque nous voyons par une loi que, le 24 du mois suivant, les deux empereurs n’étaient encore qu’à Philippopolis en Thrace, d’où ils se rendirent à Sardique, où ils se trouvaient le 30 juin.—S.-M.]
[Note 424: A trois milles, tertio lapide, dit Ammien Marcellin, l. 26, c. 5. Selon le même auteur, cet endroit n’était même qu’un faubourg de Naïssus, in suburbano, dit-il, quod appellatum Mediana.—S.-M.]
[Note 425: On a une loi de Valentinien, datée de cette ville, le 5 juillet.—S.-M.]
[Note latérale: XVIII.
Divers réglements de Valentinien.
Cod. Th. l. 1, tit. 7, leg. 2, 4, 5; l. 8, tit. 5, leg. 20, 21; l. 9, tit. 30, leg. 1, 2; tit. 36, leg. 15, 16; l. 11, tit. 30, leg. 33, 34; tit. 31, leg. 1; l. 12, tit. 1, leg. 57, etc. tit. 13, leg. 2, 3; l. 15, tit. 15, leg. unic.]
Valentinien se proposait Constantin pour modèle. Il avait dessein de réformer le gouvernement de Julien; mais il aimait l’argent, et Julien n’avait aimé que la gloire. De plus, le trésor épuisé par la malheureuse expédition de Perse, avait besoin d’être rempli pour fournir aux dépenses des armées que les attaques des Barbares obligeaient de lever et d’entretenir. Ces raisons laissèrent à Julien l’avantage du désintéressement et de la libéralité. Ce prince avait modéré les présents que les villes de l’empire envoyaient en diverses occasions aux empereurs; il avait voulu que ces hommages fussent purement volontaires. Valentinien les exigea à titre de contributions, il n’en dispensa que les sénateurs déja chargés de taxes encore plus onéreuses. Il régla par plusieurs lois la conduite des juges et des gouverneurs; il leur enjoignit de prononcer leurs jugements en public, à portes ouvertes, parce qu’il était à craindre que dans les audiences secrètes l’intrigue ne prévalût sur la justice. Il voulut qu’ils se rendissent populaires par leur facilité à se laisser aborder, par leur désintéressement, par une équité incorruptible qui ne fît aucune acception des personnes, et non pas en donnant au peuple des fêtes et des spectacles, qui leur feraient perdre en amusements frivoles un temps et des soins qu’ils devaient à des fonctions sérieuses. Les gouverneurs en faisant la visite de leur province, prenaient leur logement dans les maisons les plus commodes et les plus délicieuses des particuliers. Valentinien défendit cet abus; il ne leur permit de loger que dans les maisons publiques qui se trouvaient sur leur passage; et il déclara que toute autre habitation, dans laquelle ils auraient été reçus, serait vendue au profit du fisc. Il leur recommanda de visiter dans leurs tournées tous les villages et toutes les métairies, et de s’informer exactement de la conduite des officiers chargés du recouvrement des deniers publics, déclarant qu’il punirait de mort ceux qui seraient convaincus d’extorsions et de vexations injustes. Ayant appris que des bandes de voleurs désolaient la Campanie, l’Apulie et les contrées voisines, il ne permit qu’à certaines personnes de monter à cheval dans ces provinces, et défendit le port des armes, à tous ceux qui n’en auraient pas obtenu la permission expresse. Il réforma plusieurs abus dans les jugements et dans l’usage de la course publique. Il fit de nouveaux réglements pour maintenir dans les villes l’ordre municipal. Pendant tout le cours de son règne, il ne perdit jamais de vue ces objets, qu’il regardait comme très-importants. Ces sages dispositions firent l’occupation de Valentinien pendant les mois de septembre et d’octobre, qu’il passa dans les villes d’Émona, aujourd’hui Laybach en Carniole, d’Aquilée, d’Altinum et de Vérone426.
[Note 426: Il était à Emona le 28 août. On voit par ses lois qu’il résida à Aquilée, depuis le 7 septembre jusqu’au 29. Il était à Altinum le 30 septembre, le 5 et le 8 d’octobre; il se trouvait à Vérone le 15 du même mois.—S.-M.]
[Note latérale: XIX.
Valentinien à Milan.
Amm. l. 26, c. 5.
Cod. Th. l. 11, tit. 30, leg. 32.
Grut. inser. p. 177, nº 4.
Giann. Hist. de Naples, l. 2, c. 3.]
Il se rendit à Milan vers le commencement de novembre427. Cette ville ancienne, grande, peuplée, située dans un territoire fertile, et célèbre par ses écoles, qui dès le temps d’Antonin lui avaient mérité le nom de nouvelle Athènes428, était alors la capitale du Vicariat d’Italie. Valentinien la choisit préférablement à la ville de Rome pour le lieu de sa résidence, tant qu’il serait dans ces contrées, parce qu’elle était placée comme au centre de son empire. A son arrivée il trouva le peuple divisé par un schisme. Ce prince, moins éclairé que zélé pour la concorde, prit d’abord le mauvais parti. Comme il s’était prescrit pour règle de ne point se mêler de disputes de religion, son histoire est presque entièrement dégagée des affaires ecclésiastiques. Pour l’en détacher tout-à-fait, je vais présenter ici sous un seul point de vue la conduite qu’il a tenue pendant tout son règne par rapport au christianisme en général, et à l’église catholique en particulier.
[Note 427: On a des lois de Valentinien, rendues à Milan, et qu’on croit datées du 4 novembre de cette année, mais ces dates sont sujettes à beaucoup de difficultés. Quoi qu’il en soit sur ce point, il n’est pas moins certain que cet empereur était à Milan au mois de novembre; car il existe une loi de ce prince dont la date incontestable est du 25 de ce même mois.—S.-M.]
[Note 428: C’est ce qu’on apprend d’une longue inscription, insérée dans le recueil de Gruter, et datée du 3e consulat d’Antonin le Pieux, et de la 2e année de la puissance tribunitienne de ce même empereur (140 de J.C.).-S.-M.]
[Note latérale: XX.
Il donne liberté de religion.
Amm. l. 30, c. 9.
Zos. l. 4, c. 3.
Symm. l. 10, ep. 54.
Liban. pro templis, p. 10.
Cod. Th. l. 9. tit. 16, leg. 7 et 9; l. 10, tit. 1, leg. 8; l. 12, tit. 1, leg. 60, 75; l. 13, tit. 3, leg. 7, 8; l. 16, tit. 1, leg. 1.]
Valentinien était sincèrement attaché à la religion chrétienne, à laquelle il avait sous Julien sacrifié sa fortune. Mais persuadé que les consciences ne sont point du ressort de la juridiction impériale, il n’entreprit pas de les contraindre429; il n’étendit son pouvoir sur les affaires de religion, qu’autant que celles-ci rentraient dans l’ordre politique. D’ailleurs il se voyait à peu près dans les mêmes circonstances où Constantin s’était trouvé à son avénement à l’empire. Ce prince et ses enfants avaient travaillé, mais avec ménagement et circonspection, à la destruction de l’idolâtrie. Julien l’avait relevée de ses ruines: le règne de Jovien avait été trop court pour l’abattre de nouveau. Ainsi le paganisme, encore enivré du sang des martyrs qu’il avait fait couler pendant le règne de Julien, avait repris assez de forces pour ne pouvoir être terrassé sans de violents combats. Valentinien qui voulait maintenir la paix dans ses états, déclara dès les premiers jours de son règne, qu’il permettait à ses sujets de suivre la religion que chacun d’eux avait embrassée430. Les lois qui accordaient cette liberté ne sont pas venues jusqu’à nous, mais elles sont clairement rappelées dans une de celles qui nous restent de ce prince, et attestées également par les auteurs chrétiens et païens de ce temps-là. Cette tolérance n’était pas feinte et simulée comme celle de Julien. Valentinien conserva aux prêtres païens leurs anciens priviléges; il défendit de leur susciter aucun trouble; il promit même des titres honorables à ceux de leur ordre, qui se seraient acquittés de leurs fonctions avec sagesse. Il laissa subsister les droits des vestales, et l’autel de la Victoire. Il toléra les divinations qui se pratiquaient sans maléfice. Il avait d’abord défendu les sacrifices nocturnes que Julien avait rétablis; mais Prétextatus, proconsul d’Achaïe, lui ayant représenté qu’il allait jeter les Hellènes431 dans le dernier désespoir, s’il leur ôtait la liberté de célébrer leurs mystères, l’empereur voulut bien se relâcher sur ce point, à condition que dans ces cérémonies on n’ajouterait rien aux anciens usages. Cependant Libanius nous apprend que ce prince sur la fin de son règne défendit d’immoler des animaux, et qu’il ne permit que d’offrir de l’encens. Les faveurs dont Julien avait comblé les philosophes, avaient mis cette profession fort à la mode: toutes les villes, tous les villages en avaient vu naître des essaims nombreux, qui s’étaient répandus dans tout l’empire et qui avaient infecté la cour. Le nouvel empereur leur donna ordre de retourner dans leur patrie: Il est honteux, dit-il dans sa loi, que des gens qui se vantent de soutenir les plus rudes assauts de la fortune, n’aient pas le courage de partager avec leurs citoyens le poids des charges publiques. Il excepta cependant de cette sorte de bannissement ceux qui s’étaient distingués par des vertus conformes à leur profession. Comme les chrétiens étaient en grand nombre, et qu’il était à craindre qu’ils ne se vengeassent par quelque violence des maux que les païens leur avaient fait souffrir du temps de Julien, on prenait la précaution de placer aux portes des temples une garde de soldats. Valentinien fit défense d’employer à cette faction des soldats chrétiens; ce que les magistrats, la plupart païens, surtout à Rome et dans l’Italie, affectaient de faire pour avilir la religion chrétienne. Dès le temps que les deux empereurs étaient dans le château de Médiana, ils avaient ordonné que les biens-fonds, dont Julien avait enrichi les temples, fussent appliqués au domaine impérial.
[Note 429: Postremò hoc moderamine principatûs inclaruit, quod inter religionum diversitates medius stetit, nec quemquam inquietavit, neque ut hoc coleretur imperavit aut illud: nec interdictis minacibus subjectorum cervicem ad id quod ipse coluit, inclinabat, sed intemeratas reliquit has partes, ut reperit. Amm. Marc. l. 30, c. 9.—S.-M.]
[Note 430: Testes sunt leges a me in exordio imperii mei datæ: quibus unicuique quod animo imbibisset, colendi libera facultas tributa est. Cod. Th. lib. 9, tit. 16, leg. 9.—S.-M.]
[Note 431: C’est-à-dire les païens, ou ceux qui suivaient encore le culte des divinités mythologiques des Grecs.—S.-M.]
[Note latérale: XXI.
Conduite de Valentinien à l’égard des hérétiques.
Socr. l. 4, c. 1 et 28.
Soz. l. 6, c. 7.
Hist. misc. l. 12, p. 81. ap. Murator. t. 1.
Theoph. p. 46.
Ambr. ep. 21, t. 2, p. 860.
Cod. Th. l. 16, tit. 5, leg. 3; tit. 6, leg. 1.
Till. Valent. art. 3.
Idem. Vic de S. Hilaire, art. 16.
Fleury, Hist. Eccles. l. 16, c. 2.]
Lorsque Valentinien vint à Milan, saint Hilaire qui se trouvait dans cette ville, soutenait la foi de Nicée contre l’évêque Auxentius. Le peuple était partagé. L’empereur se voyait obligé ou d’assister hors de l’église aux assemblées des catholiques, ce qui lui semblait peu convenable à la majesté impériale; ou d’ôter l’église à Auxentius contre la résolution qu’il avait prise de ne point user de violence. Élevé dans la croyance orthodoxe, il ne s’en écarta jamais; cependant son amour pour la paix en imposa pour-lors à sa religion. Trompé par une déclaration équivoque, où l’hérésie d’Auxentius était déguisée, il se joignit à la communion de cet évêque; et toujours attaché à la foi catholique, il fit sortir de Milan, saint Hilaire qui en était le plus zélé défenseur. Ce ne fut qu’à regret qu’il interposa son autorité dans cette dispute. Il avait clairement expliqué ses dispositions avant que d’arriver en Italie. Les évêques de l’Hellespont et de Bithynie lui ayant député un d’entre eux pour lui demander la permission de tenir un concile: Je ne suis qu’un laïc, répondit l’empereur, je ne dois entrer pour rien dans les affaires de doctrine; vous êtes chargés de ce soin; assemblez-vous où vous jugerez à propos. Saint Ambroise rapporte de lui cette parole: Qu’il ne lui appartenait pas d’être juge entre les évêques. On lui reproche même de n’avoir pas profité de l’autorité qu’il conserva toujours sur son frère, pour arrêter la persécution que Valens fit aux catholiques. Mais ce qui le justifie du soupçon d’indifférence sur le dogme, c’est qu’il défendit aux Manichéens de s’assembler432, aux Donatistes de réitérer le baptême433; et que vers la fin de son règne, voulant mettre un frein aux fureurs de Valens, il écrivit aux évêques d’Asie et de Phrygie, pour leur ordonner de faire prêcher dans leurs diocèses la foi catholique, et leur défendre d’inquiéter ceux qui en faisaient profession.
[Note 432: Par une loi donnée à Trèves, le 2 mars 372.—S.-M.]
[Note 433: Par une autre loi datée de Trèves, le 20 février 373.—S.-M.]
[Note latérale: XXII.
A l’égard de l’église catholique.
Chrysost. in Genes. homil. 30. t. 4, p. 294.
Soz. l. 6, c. 21.
Baron. in an. 371.
Till. Valent. art. 3, 4.
Cod. Th. l. 2, tit. 8, leg. 1; l. 8, tit. 8, leg. 1; l. 9, tit. 38, leg. 3, 4; tit. 40, leg. 8; l. 11, tit. 36, leg. 20; l. 12, tit. 1. leg. 59, et ibi God. l. 13, tit. 10. leg. 4, 6 et ibi God. l. 15, tit. 7. leg. 1. 2. 4. 8. 9. et ibi God. l. 16, tit. 2. leg. 17, 18, 20, 21, 22, et ibi God.]
Quoiqu’il ne crût pas devoir se mêler de questions théologiques, il ne se dispensa pas du respect que les plus puissants princes doivent à la religion. Constantin avait défendu de faire le dimanche aucun acte judiciaire; Valentinien ajouta la défense d’exiger ce jour-là des chrétiens les contributions publiques. Plein de vénération pour la fête de Pâques, qu’il honorait comme la fête de la délivrance du genre humain, il ordonna que dans ce saint jour on donnerait la liberté aux prisonniers; il en excepta ces criminels dont l’impunité serait pernicieuse à la société, les sacriléges, les magiciens, les empoisonneurs, les adultères, les ravisseurs, les homicides et les coupables du crime de lèse-majesté. Constantin n’avait pu abolir dans la ville de Rome les spectacles des gladiateurs, Valentinien défendit de condamner à ces combats cruels les chrétiens convaincus de quelque crime que ce fût. Les acteurs de théâtre étaient alors de condition servile, il ne leur était pas libre de renoncer à leur profession: l’empereur ordonne dans ses lois, que les comédiens qui étant en péril de mort recevront le baptême et l’eucharistie, ne pourront être forcés à monter de nouveau sur le théâtre, s’ils reviennent en santé: mais il veut qu’on examine avec attention l’état de leur maladie, qu’on en informe les magistrats chargés du soin des spectacles, et qu’on ne leur administre les sacrements avec la permission des évêques, que dans le cas où le danger de mort serait évident. Ces précautions qui rendaient l’entrée de l’église plus difficile aux comédiens, sont blâmées par de graves auteurs; d’autres les justifient par les profanations ordinaires alors aux gens de théâtre, qui ne demandaient souvent les sacrements que pour se délivrer de leur servitude, et qui retournaient ensuite à l’idolâtrie. Les filles des comédiennes étaient assujetties à la profession de leurs mères; le prince ne permit d’y contraindre que celles qui se déshonoraient par la débauche. Gratien et Valentinien II suivirent l’esprit de cette loi; ils affranchirent du théâtre les comédiennes qui embrasseraient le christianisme, pourvu qu’elles menassent une vie régulière. Valentinien voulut que les amendes qui seraient exigées dans les causes ecclésiastiques, fussent uniquement appliquées au soulagement des pauvres. Il témoigna toujours beaucoup de respect pour les évêques: il s’abstenait de leur rien prescrire, ni de rien innover dans les règles de l’église, lors même que ces règles semblaient pouvoir être changées avec avantage, persuadé que cette réforme excédait son pouvoir. Par des lois qui ne se sont pas conservées jusqu’à nous, il avait ordonné que dans les causes qui concernaient la foi ou l’ordre de l’église, les évêques ne fussent jugés que par des évêques. Il rendit aux ecclésiastiques et aux moines tous les priviléges dont le paganisme, rétabli par Julien, les avait dépouillés; mais il leur interdisait en même temps toute liberté scandaleuse, tout manége d’intérêt: il leur défendit, sous peine de bannissement, de fréquenter les maisons des veuves et des orphelines. Il déclara nulles et dévolues au fisc les donations qu’une femme leur ferait de son vivant ou par testament, et il proscrivit ces fraudes pieuses qui se cachent sous le fidéi-commis. Dans les mêmes vues que Constantin, il ne permit d’admettre à la cléricature ni les riches particuliers qui devaient porter les charges publiques, ni les décurions, à moins qu’ils ne fissent cession de leurs biens, soit à l’ordre municipal, soit à quelque parent qui se chargerait de leurs fonctions. Ces dernières lois sont censurées comme peu favorables à la religion; mais il ne serait pas difficile de montrer que l’honneur et la force de l’église ne consistent pas dans l’opulence personnelle de ses ministres, au lieu que l’ordre politique, par un effet de la faiblesse inséparable des choses temporelles, a besoin de richesses pour se soutenir. Il y avait dès lors plusieurs monastères de filles. Cette pieuse institution, née d’abord en Égypte, avait depuis environ trente ans passé en Italie et en Gaule. Valentinien était chaste; ce fut pour honorer cette vertu qu’il exempta de taille les biens des vierges consacrées à Dieu. Il étendit cette exemption sur les veuves qui ne passaient pas à de secondes noces, et sur les enfants des deux sexes tant qu’ils étaient en puissance de tuteur.
[Note latérale: XXIII.
Valens à C. P.
[Amm. l. 26, c. 5.]
Theod. l. 4, c. 12.
Them. or. 6, p. 71 et 81.
Till. Valent. not. 20.]
Valens était encore dans les mêmes sentiments que son frère, mais il n’avait ni le même discernement ni la même fermeté. Déjà trop chargé du poids de l’empire, il voulut dans la suite se rendre arbitre de la religion; et tandis que l’église jouissait en Occident d’un repos tranquille, elle fut exposée en Orient aux plus violentes agitations. Dès que ce prince fut arrivé à Constantinople, il se rendit au sénat, où paraissait déja la statue de son père Gratien, érigée à la première nouvelle de l’élection de Valentinien. Il y prononça un discours434, dont Thémistius fait un grand éloge; je ne crois pas cependant qu’on en puisse rien conclure en faveur de l’éloquence de Valens. Mais ce sophiste en cite deux belles maximes qui méritent d’être recueillies: la première, c’est qu’il est heureux pour des sujets d’avoir des princes qui aient été nourris loin des délices et de la mollesse, loin de la séduction des flatteurs, dans les travaux, dans les alarmes, dans les incommodités de la vie. La seconde, c’est qu’un état est plus en péril, quand il est en proie aux délateurs, que lorsqu’il est attaqué par les Barbares; comme les maladies internes sont plus dangereuses que celles qui sont produites par des causes étrangères. Thémistius répondit à ce discours par un de ces panégyriques, dont la matière est toujours plus riche et plus féconde au commencement du règne d’un prince médiocre, qu’elle ne l’est à la fin de sa vie. Il y relève avec tout l’appareil de son art la concorde qui régnait entre les deux frères. Ils prirent, selon la coutume, le consulat pour l’année suivante 365. En cette occasion tous les deux de concert défendirent à ceux qui portaient cette nouvelle dans les provinces, d’exiger aucun présent des habitants, et aux gouverneurs de souffrir ces exactions illicites. Ils permirent cependant aux personnes riches de faire quelque libéralité à ces envoyés. Cette exception rendit la défense inutile, comme on le voit par les lois suivantes; parce qu’il est plus sûr et plus facile d’enchaîner la cupidité, que de la contenir dans de justes bornes. Julien, meilleur politique, avait absolument proscrit ces rapines déguisées sous le titre de gratifications.
[Note 434: Le 16 décembre selon Till., Hist. des Emp. t. V, Valens, art. I.—S.-M.]
[Note latérale: XXIV.
Établissement des défenseurs.
Cod. Th. l. 8, tit. 25. leg. Vim. et ibi God.
Cod. Just. l. 1, tit. 55.]
Les deux empereurs s’accordèrent encore à faire chacun dans leur empire un établissement très-avantageux à ces citoyens qui, dépourvus de crédit et de richesses, n’ont d’autre appui que la justice des supérieurs; faible ressource que la corruption, la négligence ou la crainte rendent trop souvent inutile. Ils instituèrent dans chaque ville des défenseurs. Ce n’était pas une magistrature, mais une fonction autorisée, telle à peu près qu’avait été pour la ville de Rome celle des tribuns dans leur première institution. Ils étaient tirés de l’ordre des bourgeois notables, qui n’étaient ni décurions ni officiers des magistrats. Les évêques, les clercs, les possesseurs des fonds, l’ordre municipal concouraient à leur élection, qui devait être confirmée par les préfets du prétoire. Ils étaient élus pour cinq ans, et ne pouvaient ni se dispenser de cet emploi, ni le quitter avant ce terme, sans une permission de l’empereur. C’étaient les protecteurs de ceux qui n’en avaient point: ils décidaient comme arbitres des contestations peu importantes, et déféraient les autres aux juges ordinaires. Il était de leur devoir de s’opposer aux violences, aux taxations injustes, à l’insolence et aux concussions des officiers subalternes, à l’iniquité des magistrats, auxquels il fut prescrit de leur donner en tout temps un libre accès. Ils devaient aussi maintenir la discipline, faire arrêter les coupables et les mettre entre les mains des juges, s’opposer à l’impunité, et combattre la faveur qui multiplie les crimes en protégeant les criminels. Mais leur pouvoir n’était point armé de la force coactive, il se bornait aux sollicitations, aux remontrances, aux oppositions juridiques; et si l’on n’y avait point d’égard, ils devaient porter leurs plaintes aux tribunaux supérieurs. Cet établissement civil fut bientôt adopté dans la police ecclésiastique; les églises choisirent aussi des défenseurs, c’est-à-dire, des laïcs chargés de soutenir leurs intérêts devant les tribunaux séculiers.