Histoire du Bas-Empire. Tome 03

Charles Le Beau · Chapitre 1 sur 1 · partie 8/20

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Histoire du Bas-Empire. Tome 03

Chapitre 1

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 20 parties.

[Note 358: Adusque lapidem septuagesimum, pendant soixante et dix milles. Amm. Marc., l. 25, c. 8.—S.-M.]

[Note 359: Abrotonum, et Absinthium, et dracontium, aliaque herbarum genera tristissima. Amm. Marc. l. 25, c. 8.—S.-M.]

[Note 360: Ad Ur nomine Persicum venêre castellum. Amm. Marc. l. 25, c. 8. Il est impossible d’indiquer la position de cette forteresse, qui n’est pas mentionnée ailleurs.—S.-M.]

[Note latérale: XIV.

Il s’assure de l’Occident.]

La mort de Julien était encore ignorée en Occident. Jovien envoya en Illyrie et en Gaule le secrétaire Procope et le tribun Mémoridus, pour y porter la nouvelle de son élévation à l’empire. Ils avaient ordre de mettre entre les mains de Lucillianus, son beau-père, le brevet de commandant général de la cavalerie et de l’infanterie, et de le presser de se rendre en diligence à Milan, pour être à portée d’étouffer dès leur naissance les troubles qui pourraient s’élever dans les provinces Occidentales. Ce Lucillianus était différent de celui que nous avons vu à la suite de Julien commander sa flotte sur l’Euphrate. Le beau-père de Jovien était ce commandant des troupes d’Illyrie, que Julien avait surpris près de Sirmium et traité avec mépris. Toujours attaché à Constance, il avait quitté ses emplois sous son successeur, et s’était retiré dans cette ville. Par une dépêche secrète, Jovien lui désignait des officiers d’une capacité et d’une fidélité reconnue, dont il devait se faire aider dans le détail des affaires. Malarich, cet officier franc, ami de Silvanus, dont la probité s’était inutilement fait connaître à la cour de Constance, était alors sans emploi en Italie. L’empereur le nomma pour remplacer Jovinus dans le commandement des troupes de la Gaule361. Il y trouvait un double avantage: il déplaçait un homme puissant, qui se soutenait par lui-même, et qui pouvait devenir le rival de son maître; et il avançait un inférieur, qui ne pouvait affermir sa fortune qu’en maintenant celle de son protecteur. Jovien recommanda à ses envoyés de faire valoir sa conduite dans l’expédition de Perse, de publier partout qu’elle avait été couronnée du succès le plus favorable, de courir jour et nuit pour intimer ses ordres aux commandants des troupes et des provinces, de sonder leurs dispositions, et de revenir promptement avec leurs réponses, afin qu’il pût en conséquence prendre les mesures les plus sûres pour établir solidement son autorité. Mais, malgré leur diligence, ils furent prévenus par la renommée qui ignore tous ces ménagements politiques, et qui n’est jamais plus rapide que pour annoncer les événements malheureux.

[Note 361: Magister armorum per Gallias. Amm. Marc., l. 25, c. 8.—S.-M.]

[Note latérale: XV.

Il arrive à Nisibe.]

Pendant que Jovien s’occupait de ces dispositions, on avait consumé le peu de vivres que Cassianus et Mauricius avaient apportés au camp. La disette était si extrême, qu’un boisseau de farine se vendait dix pièces d’or, c’est-à-dire, environ deux cents francs de notre monnaie. On prit le parti de tuer ce qui restait de bêtes de somme, et d’abandonner leur charge dans ce désert. Après cette triste nourriture il ne leur restait plus d’autre ressource que de se manger les uns les autres362. Les soldats se trouvaient dénués de tout, et comme échappés d’un naufrage. Les mieux armés n’avaient conservé qu’une moitié de bouclier ou un tronçon de leur lance. La plupart étaient languissants et malades: tous portaient sur un front abattu la honte du traité, l’unique fruit de leur expédition. En cet état ils arrivèrent à Thilsaphata363, où Procope et Sébastien vinrent joindre l’empereur. Ils lui rendirent leur hommage à la tête de leurs officiers. Il leur fit un accueil favorable; et les deux armées réunies se hâtèrent d’arriver à Nisibe. La vue de cette ville excita dans leurs cœurs un sentiment de joie mêlé de douleur: elle était depuis long-temps le plus puissant boulevard de l’empire; elle allait devenir un des remparts de la Perse. Le prince campa hors de la ville364; et le sénat étant sorti pour le supplier de venir loger dans le palais selon l’usage de ses prédécesseurs, il n’y voulut pas consentir. Il rougissait sans doute de voir les Perses prendre sous ses yeux possession d’une ville, dont ils n’avaient jamais pu se rendre maîtres par la force des armes. On exécuta ce jour-là, par ordre de l’empereur, un de ces coups-d’état, que le despotisme regarde comme nécessaires; mais qui rendent toujours à la postérité le crime douteux et la punition odieuse. A l’entrée de la nuit on vint saisir à table dans sa tente Jovien premier secrétaire de l’empereur: on le conduisit dans un lieu écarté, où il fut précipité dans un puits sans eau, qui fut ensuite comblé de pierres. C’était un de ces trois braves qui étaient sortis les premiers du souterrain au siége de Maogamalcha. Après la mort de Julien, quelques-uns l’avaient proposé comme digne du diadème. Loin d’effacer par sa modestie ce crime irrémissible aux yeux d’un prince qui n’a pas l’ame élevée, il aigrissait la jalousie du souverain par des murmures qu’il croyait secrets, et par les repas trop fréquents qu’il donnait aux officiers de l’armée.

[Note 362: In corpora sua necessitas erat humana vertenda. Amm. Marc. l. 25, c. 8.—S.-M.]

[Note 363: La position de cette ville est aussi inconnue; on voit seulement par la direction que suivit l’armée qu’elle devait être à une certaine distance au sud de Nisibe. La première partie de ce nom (Thilsaphata) semble indiquer qu’elle était sur une hauteur. Thil ou Tel en syriaque et en arabe signifie une colline, et par cette raison, il entre dans la composition de beaucoup de noms géographiques en Syrie et en Mésopotamie. D’Anville croit dans son traité sur le cours du Tigre et de l’Euphrate, p. 93, que Thilsaphata répond à un lieu moderne appelé Tell-aafar. Cette opinion me paraît peu fondée.—S.-M.]

[Note 364: Extra urbem stativa castra posuit princeps. Amm. Marc. l. 25, c. 8.—S.-M.]

[Note latérale: XVI.

Nisibe abandonnée aux Perses.

Amm. l. 25, c. 9.

Chrysost. de Sto Babyla et contr. Jul. et Gent. t. 2, p. 576.

Zos. l. 3, c. 33 et 34.

Chron. Alex. vel Pasch. p. 299.

Joan. Ant. Till. Jovien, art. 4.]

Dès le lendemain Binésès, chargé par Sapor de recevoir les places que Jovien devait céder, entra dans Nisibe avec la permission de l’empereur, et arbora sur la citadelle l’étendard de la Perse365. On signifia aussitôt aux habitants qu’ils eussent à sortir de la ville. Cet ordre affligeant porta de toutes parts l’alarme et le désespoir. Les uns du haut de leurs tours et de leurs murailles tendaient les bras vers le camp des Romains; la plupart sortant en foule coururent vers l’empereur; et les mains jointes, prosternés à ses pieds, ils le conjuraient avec larmes de ne les pas arracher du sein de leur patrie. L’empereur, sensible à ces cris, mais inébranlable dans la résolution de tenir sa parole, répondit avec tristesse, qu’il ne pouvait contenter leurs désirs sans se rendre coupable d’un parjure.

[Note 365: Selon la chronique de Malala, (part. 2, p. 27), et selon celle d’Alexandrie, p. 299, ce fut le satrape Junius, dont il a déja été parlé ci-devant, p. 159, note 2, l. XV, § 9, qui prit possession de la ville au nom du roi de Perse. Comme Junius avait déja été employé dans les négociations qui avaient amené la cession de Nisibe, il ne serait pas étonnant qu’il eût été l’un des trois seigneurs, qui, selon Ammien Marcellin (l. 25, c. 7), accompagnèrent Binésès. Celui-ci pouvait alors l’avoir chargé spécialement de la réception de Nisibe.—S.-M.]

[Note latérale: XVII.

Discours de Sabinus.]

Alors, Sabinus, distingué entre les habitants par sa naissance et par sa fortune366, élevant sa voix: «Prince, dit-il, écoutez les dernières paroles de Nisibe. Constance plusieurs fois vaincu par les Perses, réduit dans sa fuite à recevoir de la main d’une pauvre femme un morceau de pain pour conserver sa vie367, n’a pourtant jusqu’à sa mort rien cédé aux ennemis. Trois fois il a vu Nisibe assiégée et prête à succomber sous la puissance de Sapor: trois fois il l’a vue sauvée. Jovien invincible abandonnera-t-il, dès les premiers jours de son règne, le plus ferme rempart qui puisse couvrir ses provinces? Est-ce là ce que l’empire doit à Nisibe, pour lui avoir servi de barrière depuis si long-temps? Faudra-t-il qu’un peuple accoutumé aux lois romaines, aussi romain que les habitants de la capitale de l’empire, prenne les mœurs et les coutumes des barbares? Jour funeste, et tel que Rome n’en a jamais vu depuis qu’elle subsiste! Quelques empereurs ont resserré les bornes de leur domination; ils ont abandonné des provinces; mais c’était un abandon volontaire et politique; ils n’en ont pris la loi que d’eux-mêmes: ils ne les ont pas cédées à leurs ennemis. Si vous craignez que la défense de notre ville ne vous coûte trop de sang et de dépenses, laissez Nisibe à elle-même: seule, sans autre secours que celui du ciel et le courage de ses habitants, elle saura se conserver, comme elle a déja fait plus d’une fois. Nous ne vous demandons que la permission de nous défendre: nous la recevrons comme une grace, qui vous assurera pour jamais notre obéissance et notre fidélité».

[Note 366: Sabinus fortunâ et genere inter municipes clarus. Amm. Marc. l. 25, c. 9. Selon Zosime (l. 3, c. 33), il était président du sénat de Nisibe, τοῦ βουλευτικοῦ προεστὼς καταλόγου. La chronique de Malala (part. 2, p. 27), et celle d’Alexandrie, p. 300, rapportent qu’il prenait le titre de comte, et qu’il était le chef politique de la ville, κόμης τῇ ἀξίᾳ, καὶ πολιτευόμενος τῆς πολεως. Cette dernière indication est conforme à ce que nous apprend Zosime. Il faut seulement remarquer que dans ces deux ouvrages Sabinus est nommé Silvanus, parce que sans doute il a été confondu avec l’avocat de ce nom, qui dans la même occasion avait adressé de vifs reproches à Jovien.—S.-M.]

[Note 367: Constantium immani crudescente bellorum materiâ superatum a Persis interdum, deductumque postremὸ per fugam cum paucis ad Hibitam stationem intutam, panis frusto vixisse precario, ab anu quadam agresti porrecto, nihil tamen ad diem perdidisse supremum. Amm. Marc. l. 25, c. 9. L’orateur fait ici allusion aux malheurs éprouvés par Constance après la désastreuse bataille de Singara, voyez ci-devant, t. I, p. 455, l. VI, § 49. Hibita, dont il est question dans le passage d’Ammien Marcellin, paraît être un lieu situé à 18 milles de Nisibe, et relaté sur la table de Peutinger.—S.-M.]

[Note latérale: XVIII.

Départ des habitants de Nisibe.]

Jovien, piqué sans doute de ces paroles, qui couvraient tant de reproches sous une apparence de prières, se retranchait dans l’obligation que lui imposait la religion du serment. Un trait satirique acheva de l’aigrir. Comme après plusieurs refus, il acceptait avec répugnance une couronne, qui lui était présentée par le sénat et le peuple de Nisibe, un avocat nommé Silvanus, s’écria: Prince, puissiez-vous recevoir des autres villes de votre empire d’aussi glorieuses couronnes[368]. Aussitôt l’empereur déclara qu’il ne leur donnait que trois jours pour évacuer la place. Ce fut un spectacle déplorable. Les soldats, qui avaient ordre de presser les habitants, menaçaient de la mort quiconque passerait le terme prescrit. Dans cette étrange confusion, tout retentissait de gémissements et de sanglots. On enlevait à la hâte ce qu’on pouvait emporter. Le luxe et les richesses avaient perdu pendant ces jours-là leur faux titre de préférence: faute de chevaux et de voitures on abandonnait les meubles les plus précieux, pour ne se charger que des effets les plus méprisés, mais les plus nécessaires au soutien de la vie. Il fallait arracher les femmes des tombeaux de leurs maris, de leurs enfants, de leurs pères, qu’elles arrosaient de leurs larmes, et qu’elles ne quittaient qu’avec des cris lamentables. Tous les chemins étaient remplis de ces infortunés fugitifs, qui, tournant cent fois les yeux vers leur patrie, pleurant, s’embrassant les uns les autres, se disaient un éternel adieu, pour prendre la route de l’exil que chacun avait choisi. La plupart se retirèrent sur les ruines d’Amid. Ils y portèrent le corps de saint Jacques. Les reliques de ce saint évêque avaient été conservées comme la sauve-garde de Nisibe; et quelques mois auparavant, Julien ayant ordonné de les transporter hors de la ville, on était persuadé que cette place importante avait en même temps perdu sa plus forte défense. Jovien fit bâtir pour cette malheureuse colonie un bourg aux portes d’Amid dont il releva les murailles; il le renferma dans la même enceinte: on le nomma la nouvelle Nisibe369. Le tribun Constantius fut chargé de remettre aux Perses les provinces et les autres places, qui devaient leur être livrées en conséquence du traité. Cette cession honteuse est la plus ancienne époque du démembrement de l’empire. Les cinq provinces alors abandonnées aux Perses ne revinrent jamais aux Romains370. Ce fut, pour ainsi dire, la première pierre, qui se détacha de ce vaste édifice, et qui annonçait déja sa chute, quoiqu’elle fût encore éloignée.

[Note 368: Ita, inquit, imperator a civitatibus residuis coroneris. Amm. Marc., liv. 25, c. 9.—S.-M.]

[Note 369: Jean Malala et l’auteur de la chronique Paschale (loc. laud.), rapportent que ce bourg, bâti auprès des murs d’Amid, reçut le nom de bourg de Nisibe, καλέσας τὴν κώμην Νισίβεως, et qu’on y plaça tous les émigrés venus de la Mygdonie, πάντας τοὺς ἐκ τῆς Μυγδωνίας χώρας οἰκεῖν ἐποίησεν.—S.-M.]

[Note 370: Ce fait n’est pas exact. Le patriarche d’Arménie, Jean VI, rapporte dans son histoire, écrite en arménien au commencement du dixième siècle, que la ville de Nisibe rentra sous la domination romaine vers la fin du 6e siècle, deux cent trente ans environ après sa cession. Elle fut alors donnée par le roi de Perse Chosroès II à l’empereur Maurice, comme un témoignage de sa reconnaissance pour les services qu’il lui avait rendus en le replaçant sur son trône. Il y joignit d’autres places en Mésopotamie, et plusieurs cantons en Arménie. Ces détails trouveront leur place dans la suite de cette histoire. Ces pays ne tardèrent pas à retomber entre les mains des Perses après la mort de Maurice, et bientôt ils passèrent au pouvoir des Arabes. Voyez à ce sujet mes Mémoires hist. et géogr. sur l’Arménie, t. 1, p. 25. Quant aux cinq provinces au-delà du Tigre, cédées avec Nisibe, elles ne revinrent pas effectivement aux Romains, elles continuèrent à être gouvernées pendant long-temps par de petits princes indigènes, feudataires des Perses, comme ils l’avaient été de l’empire.—S.-M.]

[Note latérale: XIX.

Diversité des impressions que fit la mort de Julien.

Amm. l. 25, c. 9.

Liban. vit. t. 2, p. 45 et 46. or. 9, p. 251 or. 10, p. 260 et 330, et de templ. p. 24.

Zos. l. 3, c. 34.

Theod. l. 3, c. 28.]

Pendant le séjour que Jovien fit aux environs de Nisibe, il envoya Procope et Mérobaudes371 avec un détachement de ses troupes, pour transporter à Tarse le corps de Julien, suivant les dernières volontés de ce prince. Julien, pendant sa vie, n’avait point excité de sentiments médiocres: il avait été un objet d’admiration ou d’horreur. La nouvelle de sa mort produisit des effets semblables; elle ne causa que des transports ou d’une joie immodérée, ou d’une excessive douleur. Les chrétiens les moins instruits, surtout dans Antioche, remplie d’une jeunesse légère et folâtre, oublièrent que la religion, qui épure et perfectionne l’humanité, oblige d’aimer ses ennemis et de plaindre leurs malheurs. Ils s’abandonnèrent à une sorte d’ivresse: ce n’étaient que festins et fêtes publiques. On dansait dans les églises et sur les tombeaux des martyrs, comme sur des théâtres; et, par un échange indécent, les théâtres étaient devenus des temples où l’on chantait la victoire du christianisme. Les prédictions dont le malheureux Julien s’était abusé, fournissaient des sujets de comédies; on jouait les prophéties de l’insensé Maxime; et la religion, si auguste et si majestueuse, fut mêlée à des scènes bouffonnes. Les païens, de leur coté, poussèrent le désespoir jusqu’à la fureur. A Carrhes on lapida celui qui apporta le premier cette triste nouvelle, et on le laissa enseveli sous un monceau de pierres. Libanius dit qu’au premier bruit de cette mort, il fut tenté de s’arracher la vie: mais sa vanité le sauva; il se crut réservé par ses dieux pour faire le panégyrique de son héros. Il s’en acquitta par deux discours, aussi pleins d’enthousiasme pour son idole, que de rage contre les chrétiens. Ce sophiste fut pendant toute sa vie dévoué à Julien jusqu’au fanatisme: il lui survécut plus de vingt-sept ans. On peut dire qu’il s’exposa même à devenir son martyr, s’il avait eu affaire à des princes moins modérés; il eut la hardiesse d’adresser à Valentinien et à Valens un discours, dans lequel il les blâmait vivement de leur négligence à venger la mort de Julien; et il osa fatiguer encore des louanges de ce prince odieux, le grand Théodose, le plus zélé destructeur de l’idolâtrie. Plusieurs villes élevèrent sur leurs autels les images de Julien entre celles de leurs dieux.

[Note 371: C’est dans Philostorge qu’a été prise la mention de Mérobaudes. Ammien Marcellin ne parle que de Procope.—S.-M.]

[Note latérale: XX.

Sépulture de Julien.

Amm. l. 25, c. 9.

Greg, Naz. or. 4, t. 1, p. 119 et 120; or. 21, p. 394; et carm. 3, t. 2, p. 50.

Zos. l. 3, c. 34.

Philost. l. 8, c. 1.

Zon. l. 13, t. 2, p. 27.

Cedr. t. 1, p. 308.

Ducange, Const. Christ. l. 4, c. 5.]

Les funérailles de ce prince donnèrent aux chrétiens un nouveau sujet de risée. Du temps du paganisme, il s’était introduit dans les pompes funèbres un usage extravagant. Le cercueil était précédé d’une troupe de danseurs et d’histrions, qui amusaient le peuple, comme pour faire diversion à la douleur. Ils n’épargnaient pas le défunt; ils contrefaisaient ses ridicules; ils lançaient contre lui des traits satiriques. Cette impertinente cérémonie ne fut pas oubliée dans les obsèques de Julien, afin qu’il n’y manquât rien de toutes les superstitieuses folies de l’idolâtrie qu’on enterrait avec lui. Ces bouffons, accoutumés à ne rien respecter et à railler leurs propres divinités, plaisantaient sur sa philosophie, sur ses mauvais succès en Perse, sur sa mort, et même sur son apostasie. Enfin son corps fut déposé dans un des faubourgs de Tarse372, à l’entrée du chemin qui conduisait au défilé du mont Taurus, vis-à-vis du monument de Maximin Daza, dont il n’était séparé que par ce chemin; la Providence ayant voulu réunir ainsi la sépulture des deux plus mortels ennemis du christianisme. On grava sur le tombeau373 deux vers grecs, dont le dernier est emprunté d’Homère; en voici la traduction: Ci-gît Julien, qui passa le Tigre impétueux: il fut à la fois excellent prince et vaillant guerrier[374]. D’autres auteurs allongent cette épitaphe; ils la rapportent en ces termes: Ci-gît Julien, qui, après avoir conduit son armée au-delà de l’Euphrate et jusque dans la Perse, abandonné de la fortune, est revenu recevoir la sépulture sur les bords du Cydnus: il fut à la fois excellent prince et vaillant guerrier[375]. On n’est pas obligé de croire ce que saint Grégoire de Nazianze ne raconte que sur un rapport dont il ne se rend pas garant, que les cendres de ce prince s’agitaient dans son sépulcre, et que la terre, par une violente secousse, rejeta son corps hors du tombeau. Quelques auteurs disent qu’il fut, dans la suite, transféré à Constantinople. Vers la fin de l’empire grec, on montrait sa sépulture dans la galerie septentrionale de l’église des Saints-Apôtres, auprès de celle de Jovien. Si cette tradition était plus assurée, un passage du discours où Libanius s’efforce de prouver que l’intérêt de l’état demande la vengeance de la mort de Julien, ferait soupçonner qu’on doit attribuer cette translation à Valentinien et à Valens. Dès que Procope eut rendu à son parent ce dernier devoir, il disparut; et quelque recherche que l’on pût faire pour découvrir sa retraite, il ne se montra que deux ans après, revêtu de la pourpre impériale.

[Note 372: In suburbano Tarsensi, Amm. Marc. l. 25, c. 9. Cet historien s’indigne qu’on n’ait pas choisi un lieu plus convenable pour la sépulture de ce grand homme, qu’on eût dû placer dans la ville éternelle, au milieu des monuments élevés à la mémoire des empereurs divinisés. Cujus suprema et cineres, si qui tunc justè consuleret, non Cydnus videre deberet, quamvis gratissimus amnis et liquidus; sed ad perpetuandam gloriam rectè factorum præterlambere Tiberis intersecans urbem æternam, divorumque veterum monumenta præstringens. Amm. Marc. l. 25, c. 10.—S.-M.]

[Note 373: S. Grégoire de Nazianze (or. 4, t. 1, p. 120), l’appelle par dérision τέμενος, ναὸς, un temple.—S.-M.]

[Note 374:

Ἰουλιανὸς μeτὰ Τίγριν ἀγάῤῥοον ἐνθάδε κεῖται, Ἀμφότερον βασιλεύς τ’ἀγαθὸς κρατερός τ’ αἰχμτής.—S.-M. ]

[Note 375:

Κύδνῳ ἐπ’ ἀργυρόεντι, ἀπ’ Εὐφρητάο ῥοάων Πέραιδoς ἐκ γαίης ἀτελευτήτῳ ἐπὶ ἔργῳ Κινήσας ϛρaτiὰν, τόδε Ἰουλιανὸς λάχε σῆμα, Ἀμφότερον βασιλεύς τ’ἀγαθὸς κρατερός τ’ αἰχμητής.—S.-M. ]

[Note latérale: XXI.

Jovien à Antioche.

[Amm. l. 25, c. 10.]

Zos. l. 3, c. 34.

Suid. in Ἰοβιανός.

Cod. Th. l. 7, tit. 4, leg. 9.]

L’empereur, après avoir donné à ses troupes le temps de se rétablir de tant de fatigues, prit la route d’Antioche. Il passa par Édesse, où il était le 27 de septembre376. Son armée, sans avoir été vaincue, semblait avoir essuyé plusieurs défaites. Aussi ne reçut-il sur son passage aucun de ces témoignages de joie, que des sujets s’empressent de prodiguer à leur souverain. Il vint à grandes journées à Antioche377, où il fut l’objet des railleries et des traits satiriques d’une populace insolente378. Il était même menacé d’une violente sédition, si le préfet Salluste, plus respecté que l’empereur, n’eût travaillé à calmer les esprits.

[Note 376: Cette date est fournie par une loi insérée dans le code Théodosien.—S.-M.]

[Note 377: Selon Théophanes (p. 45), il arriva à Antioche dans le mois d’Hyperberetœus. C’est le nom macédonien que les Grecs de Syrie donnaient au mois d’octobre.—S.-M.]

[Note 378: Ils firent contre lui des chansons, des satires et des libelles, ἀλλ’ ἀπέσκωπτον αὐτὸν ῳδαῖς καὶ παρῳδίαις καὶ τοῖς καλουμένοις φαμώσσοις, c’est ce qu’on apprend d’un fragment de l’historien Jean d’Antioche, qui a été conservé dans les extraits de l’empereur Constantin Porphyrogénète. Voyez Excerpt. de Virt. et Vit., par H. Valois, p. 845. La cession de Nisibe, qui rendait leur ville plus exposée aux attaques des Perses, avait animé les Antiochéniens contre le nouvel empereur.—S.-M.]

[Note latérale: XXII.

Il se propose de rétablir la concorde dans ses états.

Greg. Naz. or. 4, t. 1, p. 134.

Liban. vit. t. 2, p. 46, et or. 10, p. 327.

Socr. l. 3, c. 24.

Philost. l. 8, c. 6.]

Jusqu’ici nous avons vu Jovien uniquement occupé à terminer une entreprise dont il n’était pas l’auteur. Si l’on blâme sa conduite, on doit faire réflexion que rien n’est si difficile que de suivre un projet compliqué, que l’on n’a pas conçu soi-même, et dont on n’a pu combiner tous les incidents et préparer toutes les ressources. Nous l’allons voir agir maintenant d’après lui-même; sa bonté et sa prudence ne laisseront rien à désirer: et si sa retraite peu honorable fait penser qu’il a régné trop tôt, la sagesse de son gouvernement doit faire regretter que son règne n’ait pas été de plus longue durée. Le changement de souverain causait dans tous les esprits une agitation dangereuse. Les païens, frappés de terreur, tremblaient aux approches d’un prince qui, dès le premier moment de son règne, avait annoncé son attachement au christianisme. Plusieurs d’entre eux, abandonnant leurs autels et leurs sacrifices, et redoutant les chrétiens plus que les Perses, prenaient la fuite, et s’allaient cacher dans les plus profondes retraites. La conduite du commun des chrétiens ne contribuait pas à calmer ces alarmes. Les théâtres, les places publiques retentissaient de leur joie et de leurs menaces. Ils abattaient les autels; ils fermaient les temples; quelques-uns même, animés d’un faux zèle, formaient des projets sanguinaires; et, s’il en faut croire Libanius, ce rhéteur n’évita d’être assommé, que parce qu’il fut averti du complot tramé contre sa vie. C’était cet esprit de vengeance, si contraire aux maximes de l’Évangile, que voulait étouffer saint Grégoire de Nazianze, lorsque, après avoir montré les effets de la colère divine dans la punition de Julien, il exhortait les fidèles à la douceur et au pardon des injures, et qu’il les invitait à ne pas perdre, par des représailles illégitimes, le mérite de leurs souffrances. D’autre part, les diverses sectes hérétiques, qui étaient demeurées sans action, tant qu’elles avaient été resserrées et pressées avec l’église catholique par une violence commune, s’agitant au premier moment de relâche, se divisaient de nouveau d’avec elle: réunies contre la vérité, elles se déchiraient mutuellement: chacune d’elles tâchait de prévenir le prince et de le séduire.

[Note latérale: XXIII.

Sa conduite à l’égard des païens.

Them. or. 5, p. 67-70, et or. 7, p. 99.

[Liban. vit. t. 2, p. 46.]

Eunap. in Max. p. 58, t. 1, ed. Boiss.

Suid. in Ἰοβιανός.

Joann. Ant. ap. Vales. excerp. de virt. et vit., p. 844 et 847.]

Dans ce mouvement général de toutes les humeurs de l’empire, Jovien rassura les païens en déclarant, par une loi, qu’il laissait à chacun le libre exercice de sa religion. Il fit rouvrir les temples: il permit les sacrifices; mais il défendit les enchantements et les cérémonies magiques. Cette liberté procura au christianisme un double avantage; elle ramena au sein de l’église ceux qui n’en étaient sortis que par crainte, et elle laissa au paganisme ceux qui ne s’en seraient détachés que par hypocrisie. La conviction, unique sorte de contrainte que la religion connaisse, fit seule des chrétiens; elle n’en fit que de véritables, elle en fit en plus grand nombre, parce qu’elle n’eut point à combattre la haine et l’opiniâtreté qu’inspirent les persécutions et les supplices. Les philosophes, voyant leur règne passé, s’étaient bannis de la cour. Ils n’y régnèrent plus en effet; mais Jovien leur permit d’y reparaître, pourvu qu’ils se dépouillassent de ce qu’il y avait de singulier dans leur extérieur. Il continua même de les honorer. Il est vrai qu’il ne put les mettre à couvert du mépris des courtisans, toujours prompts à fouler aux pieds les anciens favoris. Un ennemi de Libanius conseillait au prince de se défaire de ce rhéteur, qui ne cessait de pleurer la perte de Julien. Un meilleur conseil fit entendre à Jovien que ces larmes impuissantes lui faisaient beaucoup moins de tort, que n’en ferait à sa gloire le sang d’un malheureux sophiste. Ce que des auteurs anonymes ou inconnus racontent du temple de Trajan, brûlé dans Antioche par la femme et les concubines de Jovien, ne mérite pas une réfutation sérieuse.

[Note latérale: XXIV.

A l’égard des catholiques.

Greg. Naz. or. 21, t. 1, p. 394.

Socr. l. 3, c. 24.

Theod. l. 4, c. 2, 4 et 22.

Soz. l. 6, c. 3.

Philost. l. 8, c. 5.

Cod. Th. l. 9, tit. 25, leg. 2.

Médailles.

[Eckhel, doct. num. vet. t. 8, p. 147.]]

La religion chrétienne monta avec lui sur le trône, pour n’en plus descendre. Jovien s’appliqua à guérir les plaies dont Julien l’avait affligée, et à lui rendre sa splendeur. Il rappela d’exil tous les évêques bannis par Constance, et que Julien n’avait pas remis en possession de leurs siéges. Athanase sortit encore de ses déserts, et reparut de nouveau dans Alexandrie. Les disgraces de ce grand homme étaient celles de toute l’église: la foi s’éclipsait avec lui, et renaissait à sa lumière. L’empereur déchargea les églises des taxes dont elles étaient accablées; il rétablit leurs priviléges: il rendit aux clercs, aux veuves, aux vierges leurs immunités et tous les bienfaits des empereurs précédents. Il renouvela, par une loi, les distributions de blé instituées par Constantin, et que Julien avait abolies. La disette, qui régnait encore dans l’empire, ne lui permit d’en rendre que le tiers; mais il promit de les rétablir en entier au retour de l’abondance. Il ordonna aux gouverneurs des provinces de favoriser les assemblées des fidèles, de veiller à l’honneur du culte divin et à l’instruction des peuples. Nous avons une loi par laquelle il défend, sous peine de mort, de ravir les vierges consacrées à Dieu, de les séduire, ou même de les solliciter au mariage. C’était un désordre que l’irréligion, fille ou mère du libertinage, avait introduit du temps de Julien. Il fit retracer sur le labarum le monogramme du Christ. Un comte nommé Magnus, trésorier de la maison de l’empereur379, avait, sous le règne précédent, réduit en cendres l’église de Béryte: il reçut ordre de la rebâtir à ses dépens; et, sans de puissantes sollicitations, Jovien lui eût fait trancher la tête.

[Note 379: Comes largitionum comitatensium. Ὁ τῶν κομητατησίων λάργιτιόνων κόμης. Theod. hist. eccles. l. 4, c. 22. On s’était borné à transcrire en grec le nom latin de cette charge.—S.-M.]

[Note latérale: XXV.

A l’égard des hérétiques.

Greg. Naz. or. 21, t. 1, p. 394.

Jovian. ep. ad Athan. et Athan. ad Jov. etc. t. 2, p. 779 et seq.

Socr. l. 3, c. 24 et 25.

Theod. l. 4, c. 23.

Soz. l. 6, c. 4 et 5.

[Philost. l. 8, c. 6.]]

Les différentes sectes formèrent à l’envi des prétentions sur l’esprit de l’empereur. Les purs Ariens envoyèrent au-devant de lui jusqu’à Édesse380; ils portaient, à leur ordinaire, des calomnies contre Athanase. Jovien, sans leur déclarer ses sentiments, les renvoya à la décision d’un concile, où les deux partis seraient entendus. Dès qu’il fut dans Antioche, les Macédoniens lui présentèrent une requête, par laquelle ils demandaient l’expulsion des purs Ariens. Il leur répondit qu’il détestait les querelles, et qu’il n’accorderait ses bonnes graces qu’aux amateurs de la paix et de la concorde. Acacius de Césarée, attaché de tout temps à l’arianisme, mais plus encore à la faveur, ayant pressenti les dispositions de l’empereur, se réunit, du moins en apparence, avec les catholiques: il assista, dans Antioche, à un concile, dont le décret confirmait la foi de Nicée. La lettre synodale, signée de vingt-huit évêques, fut adressée à l’empereur. Jovien se contenta de dire qu’il était résolu de n’inquiéter personne sur la croyance; et de favoriser de tout son pouvoir ceux qui travailleraient à la réunion des esprits. Ce n’était pas qu’il fût indifférent, ni qu’il balançât sur le parti qu’il devait prendre: nourri dans les sentiments orthodoxes, dès le moment qu’il était rentré dans les terres de l’empire, au milieu des inquiétudes dont il était accablé, un de ses premiers soins avait été d’écrire à saint Athanase. Ne sachant pas encore que ce prélat fût revenu, il le rappelait et le rétablissait dans son siége. Sa lettre, qui s’est conservée jusqu’à nous, porte le sentiment de la plus profonde vénération. Lorsqu’il se vit, dans la suite, exposé à tous les artifices de tant de sectes diverses, pour s’affermir dans la foi, et ne pas s’écarter du point fixe de la croyance de l’église, il pria le saint évêque de lui envoyer une exposition nette et précise de la doctrine catholique. Athanase, de concert avec les prélats les plus éclairés qui se trouvaient dans Alexandrie, satisfit au désir de l’empereur. Il lui développa la foi de Nicée, et tout le venin de l’arianisme. Jovien le fit venir à Antioche, pour puiser dans cette source de lumière des instructions plus étendues. Les Ariens en prirent l’alarme. Euzoïus, évêque arien d’Antioche, gagna le grand chambellan Probatius et les autres eunuques du palais. C’était par le canal de ces vils ministres, presque toujours pervers et corrompus, que l’hérésie s’était insinuée dans l’esprit de Constance. On fit venir d’Alexandrie le prêtre Lucius, chef du parti Arien dans cette ville depuis la mort de George. Les catholiques députèrent de leur côté, pour rompre l’effet de ces intrigues.

[Note 380: Leurs députés étaient Candidus et Arrhianus, évêques en Lydie et tous deux parents de Jovien, οἱ περὶ Κάνδιδον καὶ Ἀῤῥιανὸν προσγενεῖς ὄντες τῷ βασιλεῖ, dit Philost. liv. 8, c. 6.—S.-M.]

[Note latérale: XXVI.

Les Ariens rebutés par l’empereur.]

Lucius à la tête de sa faction se présenta quatre fois à l’empereur. Il reprochait au saint prélat, que depuis qu’il avait repris les fonctions de l’épiscopat, il était sous l’anathème, ayant été condamné pour des crimes dont il ne s’était pas justifié; qu’il avait été plusieurs fois banni par Constantin et par Constance; qu’il ne cessait de troubler l’Égypte, et d’y entretenir la discorde et la sédition. En conséquence, il demandait un autre évêque, tel que l’empereur voudrait le choisir. Ces accusations étaient appuyées par les clameurs des autres ariens. Athanase n’eut pas besoin de répondre. Le peuple catholique soutint sa cause avec chaleur. L’empereur lui-même déconcerta les calomniateurs par des questions pressantes et de vives reparties. Dans une des audiences il s’emporta contre eux jusqu’à commander à ses gardes de les frapper; ce qui cependant ne paraît pas avoir été exécuté. Il les congédia honteusement; il traita surtout avec le dernier mépris Lucius, dont la mauvaise mine égalait la méchanceté. Pour faire perdre aux eunuques le goût de ces intrigues de religion, il les fit appliquer à la torture, en menaçant de traiter avec la même rigueur quiconque oserait calomnier des chrétiens. Cette conspiration formée contre Athanase le rendit plus cher à l’empereur. Il retourna en Égypte avec un plein pouvoir de disposer du gouvernement des églises.

[Note latérale: XXVII.

Troubles en Afrique.

Amm. l. 28, c. 6.]

L’empire attaqué depuis long-temps du coté du Septentrion et de l’Orient, commençait à recevoir des atteintes dans ses provinces méridionales. Ce vaste corps sentait déja les approches de la vieillesse. Affaibli par les vices qui lui faisaient perdre de son ressort, il se refroidissait peu à peu dans ses extrémités, et les gouverneurs des provinces éloignées, plus attentifs à les piller qu’à les défendre, laissaient aux Barbares occasion de les entamer. Tandis que les Perses enlevaient aux Romains les cinq provinces voisines du Tigre, les Austuriens en Afrique infestaient la Tripolitaine, qui s’étendait entre les deux Syrtes, dans le pays qu’on appelle encore la régence de Tripoli. Ces Barbares, qui n’étaient connus que sur cette frontière, exercés à des incursions soudaines, vivaient de brigandage. On les contenait depuis quelque temps par un traité fait avec eux, lorsqu’un motif de vengeance leur mit les armes à la main. Un d’entre eux, nommé Stachao, homme hardi, rusé, artificieux, parcourant la province à la faveur de la paix, tramait des intrigues secrètes pour y établir ses compatriotes. On découvrit ses manœuvres: il fut brûlé vif. Aussitôt toute la nation prend l’alarme: ils sortent avec rage de leurs montagnes et de leurs déserts; ils accourent en foule devant Leptis avant qu’on puisse avoir des nouvelles de leur marche. La force des murailles de cette grande ville et le nombre des habitants la mettant hors d’insulte, ils restent trois jours campés aux environs381, ruinant par le fer et par le feu ce territoire fertile, et massacrant les paysans qui s’étaient inutilement cachés dans des cavernes. Après avoir brûlé tout ce qu’ils ne purent emporter, ils s’en retournèrent avec un riche butin, traînant en esclavage Silva chef du conseil de la ville382, qu’ils surprirent dans ses terres avec toute sa famille. Les habitants de Leptis, effrayés de cette attaque imprévue, et craignant une nouvelle incursion, eurent recours au comte Romanus, envoyé depuis peu pour commander en Afrique383: cet officier, dur et avare, ne faisait la guerre que pour s’enrichir. Il vint à la tête d’un corps de troupes; mais insensible aux larmes et aux prières des habitants, il demanda une prodigieuse quantité de vivres et quatre mille chameaux384, déclarant qu’il ne marcherait aux ennemis qu’à cette condition. En vain ces infortunés lui représentèrent que le ravage et l’incendie de leur pays les mettait dans l’impuissance de satisfaire à des demandes si exorbitantes; qu’ils n’étaient pas en état d’acheter si cher un remède à leurs maux, quoiqu’ils fussent extrêmes. Après avoir passé quarante jours à Leptis, sans faire aucun mouvement pour leur défense, il abandonna le pays à la merci des Barbares.

[Note 381: Suburbano ejus uberrimo insedere per triduum. Amm. Marc. l. 28, c. 6.—S.-M.]

[Note 382: Ordinis sui primatem.—S.-M.]

[Note 383: Præsidium imploravere Romani comitis per Africam recens provecti. Amm. Marc. l. 28, c. 6.—S.-M.]

[Note 384: Cette mention d’Ammien Marcellin est peut-être la première qui fasse connaître les chameaux comme habitant dans cette partie de l’Afrique. On ne trouve rien de semblable dans les auteurs plus anciens, ni dans les récits relatifs aux guerres des Carthaginois contre les Romains.—S.-M.]

[Note latérale: XXVIII.

Jovien part d’Antioche.

Amm. l. 25, c. 1O.

Chron. Alex. vel Pasch. p. 299.

Socr. l. 3, c. 26.

Zon. l. 13, t. 2, p. 28.]

L’équité de Jovien donne lieu de penser qu’il aurait puni cette cruelle avarice. Mais les plaintes des Leptitains n’arrivèrent qu’après sa mort. Croyant qu’il était nécessaire de se rapprocher de l’Occident, dont il ne recevait aucune nouvelle, il résolut, malgré la rigueur de l’hiver, qui fut très-rude cette année, de regagner au plus tôt Constantinople. Il partit d’Antioche au mois de décembre, sans être arrêté par de prétendus pronostics385, que l’événement rendit remarquables, mais qui ne pouvaient en effet alarmer que des païens superstitieux. Il ne voulut pas sortir de Tarse sans avoir rendu à Julien quelques honneurs funèbres: il donna ordre d’ajouter des ornements à son tombeau386; ce qui ne fut exécuté que sous le règne de Valentinien et de Valens.

[Note 385: Le globe que tenait la statue de Maximien tomba.—S.-M.]

[Note 386: Ammien Marcellin remarque que ce tombeau était situé en dehors des murailles, sur le chemin qui conduit aux passages du mont Taurus. In pomœrio situm itineris, quod ad Tauri montis angustias ducit. Amm. Marc., l. 25, c. 10.—S.-M.]

[Note latérale: XXIX.

Etat des affaires de la Gaule.

Amm. l. 25, c. 10.

Zos. l. 3, c. 35.]

En arrivant à Tyanes387, ville de Cappadoce, il y trouva le secrétaire Procope et le tribun Mémoridus, qui venaient lui rendre compte de ce qui s’était passé dans la Gaule. Lucillianus, selon les ordres de l’empereur, s’était rendu à Milan avec les tribuns Séniauchus et Valentinien, que Jovien avait rappelé de son exil; et ayant appris que Malarich refusait le commandement des troupes de la Gaule, il avait lui-même passé les Alpes, et s’était transporté dans la ville de Rheims Remos. Là, sans considérer que la mort de Julien pouvait exciter des troubles dans la province, et que l’autorité de son gendre n’était pas encore assez affermie, il se pressa mal à propos de réformer les abus, et commença par faire rendre compte à un receveur des deniers publics388. Celui-ci, coupable de plusieurs infidélités dans l’exercice de son emploi, ne pouvant se justifier que par une révolte, eut recours aux soldats Bataves, qui étaient en quartier aux environs de Rheims389. Il leur persuada que Julien vivait encore, que Jovien n’était qu’un rebelle; et ses mensonges produisirent une si violente mutinerie, que Lucillianus et Séniauchus furent massacrés. Valentinien aurait éprouvé le même sort sans un ami fidèle appelé Primitivus, qui le déroba aux recherches des séditieux. Il se sauva avec Procope390 et Mémoridus: un soldat hérule, nommé Vitalianus391, que nous verrons dans la suite avancé aux premiers emplois, se joignit à eux; et tous ensemble trouvèrent Jovien à Tyanes. Avec cette triste nouvelle ils en apportaient une autre qui pouvait en adoucir l’amertume. Jovinus, que l’empereur voulait déplacer, loin de se ressentir de cette disgrace, avait disposé les troupes à l’obéissance: il envoyait ses principaux officiers392 pour présenter à Jovien les hommages de son armée. L’empereur récompensa Valentinien en le mettant à la tête de la seconde compagnie des écuyers[393]; il donna à Vitalianus une place honorable entre les domestiques[394]; ces deux corps faisaient partie de la garde du prince. Il dépêcha sur-le-champ Arinthée avec une lettre pour Jovinus; il le louait de sa fidélité, le confirmait dans son emploi, et lui ordonnait de punir l’auteur de la sédition, de mettre aux fers les plus coupables, et de les envoyer à la cour. Les députés de l’armée des Gaules arrivèrent bientôt après; ils se présentèrent à Jovien dans Aspuna395, petite ville de Galatie. Il reçut avec joie les protestations de leur zèle, leur fit des présents, et les renvoya dans leur province.

[Note 387: A marches forcées, extentis itineribus, venit oppidum Cappadociæ Tyana, dit Ammien Marcellin, l. 25, c. 10.—S.-M.]

[Note 388: Ex actuario raciociniis scrutandis incubuit. Amm. Marc. l. 25, c. 10.—S.-M.]

[Note 389: Zosime se trompe en plaçant l. 3, c. 35, cette sédition à Sirmium dans la Pannonie, οἱ ἐν τῷ Σιρμίῳ Βατάοι, πρὸς φυλακὴν ἀπολελειμμένοι τῆς πόλεως. On doit préférer le récit d’Ammien Marcellin, qui la met à Rheims, l. 25, c. 10; cependant il serait possible qu’il fût arrivé quelque chose d’à peu près semblable à Sirmium; ce qui aurait donné lieu à l’erreur de Zosime. On doit remarquer qu’Ammien Marcellin ne fait pas la moindre mention des Bataves dans le récit de cette émeute.—S.-M.]

[Note 390: Zosime, l. 3, c. 35, commet encore une autre erreur, en confondant le secrétaire (notarius) Procope, bien distingué par Ammien Marcellin, avec le général du même nom, parent de Julien, et qui avait été chargé de conduire son corps à Tarse. Il prétend que les soldats Bataves épargnèrent Procope à cause de sa parenté avec Julien, τῆς πρὸς Ἰουλιανὸν συγγενείας. Il serait possible cependant que le secrétaire Procope se fût servi de son nom, pour détourner la fureur des soldats; ce qui expliquerait l’erreur de Zosime.—S.-M.]

[Note 391: Il était du bataillon des Hérules, Herulorum e numero miles. Son nom ne permet cependant pas de croire qu’il fût barbare de naissance.—S.-M.]

[Note 392: Quos capita scholarum ordo castrensis appelat. Amm. Marc. l. 25, c. 10. Ce qu’on appelait à l’armée, les chefs des écoles.—S.-M.]

[Note 393: Valentiniano…. regenda scutariorum secunda committitur schola. Amm. Marc. l. 25, c. 10.—S.-M.]

[Note 394: Vitalianus domesticorum consortio jungitur. Amm. Marc., l. 25, c. 10.—S.-M.]

[Note 395: Ammien Marcellin, l. 25, c. 10, donne à cette ville le titre de municipium. L’Itinéraire d’Antonin la place à 62 milles d’Ancyre, sur les frontières de la Cappadoce. Elle était le chef-lieu d’un siége épiscopal.—S.-M.]

[Note latérale: AN 364.

XXX.

Consulat de Jovien.

Amm. l. 25, c. 10.

Them. or. 5, p. 67 et 71.

Socr. l. 3, c. 26.

Philost. l. 8, c. 8.

Idat. chron. Theoph. p. 46.]

Le premier jour de janvier il célébra dans Ancyre la cérémonie de son entrée au consulat. Il avait désigné Varronianus son père pour partager avec lui cette dignité. Mais ce vieillard étant mort avant le commencement de l’année, Jovien prit pour collègue son fils, qui portait aussi le nom de Varronianus396. Il lui donna en même temps le titre de nobilissime. On rapporte que lorsqu’on voulut, selon l’usage, asseoir cet enfant sur la chaise curule, il y résista avec des cris opiniâtres, comme s’il eût pressenti son malheur. Thémistius, que Constance avait honoré d’une place dans le sénat de Constantinople, orateur sensé et vertueux, député avec plusieurs autres sénateurs pour complimenter l’empereur sur son consulat, prononça un discours en sa présence. Nous l’avons encore entre les mains; et nous y voyons que la vertu du prince et celle de l’orateur ont ensemble beaucoup de peine à défendre ce panégyrique de la contagion de flatterie, qui fait presque toujours l’ame de ces sortes de pièces. Quelques historiens prétendent que le discours dont nous parlons ne fut prononcé qu’à Dadastana six semaines après; et qu’il le fut encore à Constantinople en présence du peuple après la mort de Jovien.

[Note 396: Les paroles de Philostorge, l. 8, c. 8, donnent lieu de croire que Jovien avait un autre fils plus âgé; car il dit θάτερον τῶν ἑαυτοῦ παίδων, Οὐαρονιανὸν.—S.-M.]

[Note latérale: XXXI.

Mort de Jovien.

Amm. l. 25, c. 10.

Eutrop. l. 10.

Vict. epit. p. 229.

Hier. chron. et epist. 60, t. 1, p. 341.

Chrysost. ad Philipp.

Hom. 15, t. 11, p. 317 et 318.

[Oros. l. 7, c. 31.]

Zos. l. 3, c. 35.

Socr. l. 3, c. 26.

Theod. l. 4, c. 5.

Soz. l. 6, c. 6.

Philost. l. 8, c. 8.

Idat. chron.

Chron. Alex. vel Paschal. p. 300.

[Theoph. p. 46.]

Zon. l. 13, t. 2, p. 28, 29.

Cedr. t. 1, p. 308, 309.

Suid. in Ἰοβιανός.

Médailles.

[Eckhel, doct. num. vet. t. 8, p. 146.]]

Tout l’empire s’attendait à goûter sous un gouvernement équitable et pacifique le repos dont il avait été long-temps privé par la faiblesse et les soupçons injustes de Constance et par l’humeur guerrière de Julien. On faisait à Constantinople les préparatifs de la réception de l’empereur: Rome qui se flattait de jouir bientôt de sa présence, frappait déja des monnaies pour célébrer la joie de son arrivée. Jovien ne témoignait pas moins d’empressement. Il partit d’Ancyre par un temps très-froid, qui fit périr en chemin plusieurs de ses soldats. Étant arrivé le 16 de février à Dadastana, petite bourgade de Galatie, sur les frontières de la Bithynie397, il fut trouvé le lendemain mort dans son lit. Il était âgé de trente-trois ans, et avait régné sept mois et vingt jours. La cause de sa mort est restée dans l’incertitude. Selon l’opinion la plus commune, s’étant couché dans une chambre nouvellement enduite de chaux, il fut étouffé par la vapeur du charbon qu’on y avait allumé, pour sécher les murailles, et pour échauffer le lieu. Selon d’autres, sa mort fut l’effet d’une indigestion, ou de quelques mauvais champignons qu’il avait mangés. Quelques-uns l’attribuent simplement à une apoplexie. Enfin, on a dit qu’il avait été empoisonné, ou assassiné par ses propres gardes. Ammien Marcellin semble appuyer ce dernier sentiment par la remarque qu’il fait, que sa mort ne fut suivie d’aucune information, non plus que celle de Scipion Émilien. Si ce soupçon avait lieu, il ne pourrait tomber que sur Procope; Valentinien, comme le prouve l’histoire de son élection, n’avait nulle prétention à l’empire. Le corps fut porté à Constantinople dans l’église des Saints-Apôtres; sépulture ordinaire des empereurs depuis Constantin. Les païens le mirent au nombre des dieux398; et les deux empereurs chrétiens qui lui succédèrent, ne s’opposèrent pas à cette sorte d’idolâtrie, qui n’était plus regardée que comme une cérémonie politique. Sa femme n’eut pas la satisfaction de le voir empereur. Elle était en chemin pour le venir joindre avec toute la pompe d’une impératrice, lorsqu’elle reçut la nouvelle de sa mort. Elle venait de perdre en peu de temps et son père et son beau-père; elle eut encore la douleur de survivre à son époux pendant plusieurs années, mourant, pour ainsi dire, tous les jours, et tremblant sans cesse sur le sort de son fils, en qui la qualité de fils d’empereur pouvait tenir lieu de crime auprès des successeurs. La mort seule fixa pour elle les honneurs, dont la lueur rapide n’avait brillé à ses yeux que pour disparaître aussitôt: elle eut sa sépulture à côté de son mari.

[Note 397: Dadastana, qui locus Bithyniam distinguit et Galatas, Amm. Marc., l. 25, c. 10. Sozomène (l. 6, c. 6) et Théophanes (p. 46) sont les seuls qui mettent cet endroit dans la Bithynie. Selon l’Itinéraire d’Antonin, Dadastana était à 117 milles de Nicée, capitale de la Bithynie, et à 125 d’Ancyre en Galatie. La table de Peutinger réduit par une autre route la distance de ce lieu à Nicée; il compte seulement 104 milles de distance entre ces deux villes.—S.-M.]

[Note 398: On ne connaît cependant aucune médaille authentique qui se rapporte à son apothéose, et qui lui donne le titre de Divus.—S.-M.]

FIN DU QUINZIÈME LIVRE.

LIVRE XVI.

I. Infortune de Varronianus. II. Valentinien est élu empereur. III. Histoire du père de Valentinien. IV. Qualités de Valentinien. V. Disgraces précédentes de Valentinien. VI. Il est proclamé par les soldats. VII. On veut le forcer à se nommer un collègue. VIII. Il résiste à la volonté des soldats. IX. Il retient Salluste dans la préfecture. X. Il prend pour collègue son frère Valens. XI. Députations des villes. XII. Sévérité excessive de Valentinien. XIII. Mouvements des Barbares. XIV. Maladie des deux princes. XV. Procédures rigoureuses contre les prétendus magiciens. XVI. Premières lois des deux princes. XVII. Division des provinces de l’empire. XVIII. Divers réglements de Valentinien. XIX. Valentinien à Milan. XX. Il donne liberté de religion. XXI. Conduite de Valentinien à l’égard des hérétiques. XXII. A l’égard de l’église catholique. XXIII. Valens à Constantinople. XXIV. Établissement des défenseurs. XXV. Tremblement de terre. XXVI. Valentinien en Gaule. XXVII. Valens apprend la révolte de Procope. XXVIII. Aventures de Procope. XXIX. Méchanceté de Pétronius beau-père de Valens. XXX. Intrigues de Procope. XXXI. Procope prend le titre d’empereur. XXXII. Il se rend maître de Constantinople. XXXIII. Artifices de Procope. XXXIV. Il donne les charges à ses partisans. XXXV. Il se prépare à la guerre. XXXVI. Valentinien apprend la révolte. XXXVII. Premiers succès de Procope. XXXVIII. Siége de Chalcédoine. XXXIX. Arinthée se fait livrer un des généraux de Procope. XL. Siége de Cyzique. XLI. Hormisdas le fils partisan de Procope. XLII. Vexations de Procope. XLIII. Il se prépare à continuer la guerre. XLIV. Naissance de Valentinien Galate. XLV. Bataille de Thyatire. XLVI. Défaite et mort de Procope. XLVII. Mort de Marcellus. XLVIII. Punition des complices de Procope. XLIX. Histoire d’Andronicus. L. Conduite de Valens à l’égard de quelques partisans de Procope. LI. Ruine des murs de Chalcédoine. LII. Siége de Philippopolis. LIII. Guerre contre les Allemans. LIV. Valentinien veut punir les fuyards. LV. Victoires de Jovinus. LVI. Suites de ses victoires. LVII. Caractère de divers magistrats de ce temps-là. LVIII. Symmaque, préfet de Rome. LIX. Lampadius. LX. Schisme d’Ursinus.

VALENTINIEN, VALENS.

[Note latérale: AN 364.

I.

Infortune de Varronianus.

Chrysost. ad Philipp. hom. 15, t. 11, p. 317 et 318.]

Jovien avait régné trop peu de temps pour établir dans sa famille la succession impériale. Le consul Varronianus, encore au berceau, fut oublié aussitôt après la mort de son père. On ne se ressouvint de lui dans la suite que pour son malheur: une barbare politique lui fit crever un œil, de crainte qu’il ne fût tenté du désir de s’élever à l’empire.

[Note latérale: II.

Valentinien est élu empereur.

Amm. l. 26, c. 1.

Zos. l. 3, c. 36.

Philost. l. 8, c. 8.

Zon. l. 13, t. 2, p. 29.]

L’armée étant venue à Nicée, les officiers du premier ordre tinrent conseil pour élire un empereur: ils s’accordaient tous à chercher une sagesse consommée et un mérite reconnu. Plusieurs d’entre eux, éblouis par l’ambition, croyaient voir ces qualités en eux-mêmes. Mais, pour le bonheur de l’empire, leur amour-propre ne trouva pas assez de partisans. Selon Zosime, ce fut en cette occasion que Salluste Second eut l’honneur de refuser le diadème: il s’excusa sur sa vieillesse; et comme on lui demandait son fils, il répondit que son fils était trop jeune, et que d’ailleurs il ne le croyait pas né pour cette place éminente. Quelques-uns proposèrent Équitius, qui commandait une compagnie de la garde des empereurs399; d’autres Januarius, intendant des armées d’Illyrie400. Ils furent tous deux rejetés: le premier, comme étant d’un caractère dur et grossier; l’autre, parce qu’il était trop éloigné et trop peu connu. Mais les généraux les plus estimés, tels que Salluste Second, Victor, Arinthée, Dagalaïphe se déclarèrent hautement en faveur de Valentinien, commandant de la seconde compagnie des écuyers de la garde. Leur voix fut appuyée d’une lettre du patrice Datianus, qui avait été consul en l’année 358: c’était un vieillard d’une grande considération. La rigueur de l’hiver l’avait obligé de s’arrêter dans Ancyre, où Jovien avait aussi laissé Valentinien, avec ordre de le suivre dans peu de jours. Des suffrages d’un si grand poids entraînèrent ceux de toute l’armée. On dépêcha sur-le-champ des courriers à Valentinien, pour le prier de se rendre en diligence à Nicée. Pendant l’interrègne qui dura dix jours401, Équitius assez généreux pour voir dans le nouveau prince, non pas un rival heureux, mais un maître légitime, travailla de concert avec Léon, trésorier des troupes402, à maintenir l’élection, et à fixer l’inconstance naturelle des soldats. Ces deux officiers étaient compatriotes et zélés partisans de l’empereur désigné403.

Continuer : partie 9 sur 20