Histoires de Noël

Bernard Clavel · Chapitre 1 sur 10

Pages du PDF

Histoires de Noël

Noël sur l’océan

 

Au temps où les hommes blancs se croyaient encore supérieurs aux hommes noirs, une goélette chargée d’esclaves faisait route vers l’Amérique. Partie d’Afrique le 6 décembre, durant quatre jours elle fila vent arrière sur une mer qui semblait courir avec elle vers l’autre rive de l’Océan.

Puis, soudain, le calme plat s’installa. Comme ça, sans que rien ne l’eût annoncé. Alors le capitaine, le vieux Nickson, entra dans une terrible colère. Il réduisit de moitié la ration d’eau et de vivres de l’équipage, et ordonna qu’on laisse les Noirs jeûner quatre jours sur cinq.

Le soir du 24 décembre, le temps était toujours le même. Sombre, l’injure à la bouche et le fouet à la main, l’énorme Nickson arpenta longtemps le pont avant de s’enfermer dans sa cabine. Il y resta deux bonnes heures, puis appela son second. Lorsque Le Gal entra, il comprit tout de suite que le capitaine était ivre.

— Le Gal, rugit Nickson, assieds-toi. Et ouvre cette bouteille, l’autre est vide.

— Capitaine, vous devriez vous coucher.

Le Gal n’acheva pas. Le poing du vieux s’abattit sur la table. Toute la cabine trembla.

— Ouvre cette bouteille, hurla Nickson, et laisse-moi boire tranquille. C’est sûrement le dernier Noël que je passe en pleine mer, il faut que ma carcasse s’en souvienne. Je veux être saoul comme trente-six timoniers.

Le Gal était un grand gaillard de vingt-cinq ans un peu gauche. Il ouvrit la bouteille de gin en marmonnant :

— Pourtant Capitaine… calme plat… rations… l’eau douce.

— Tu me rases, Le Gal ! Qu’est-ce que tu veux que je fasse avec de l’eau… Tant que j’aurai du gin, moi…

Le vieux se mit à rire. Puis, ayant vidé son verre, il s’accouda à la table et fixa son second un moment avant de dire :

— Le Gal, j’ai une idée : tu vas aller chercher ce vieux nègre, tu sais, ce macaque qui parle quelques mots d’anglais…

— Yamao ? Mais c’est impossible, il n’a rien mangé depuis le départ. Il ne pourra jamais monter de la cale.

Nickson se mit à hurler.

— Obéis, Breton du diable ! Si cette vieille charogne ne peut plus se traîner, apporte-le sur ton dos.

Quand Le Gal revint en soutenant le nègre, Nickson avait fait dresser trois couverts et poser sur la table de quoi prendre un véritable festin. Il les accueillit avec un gros rire.

— Tu vois Le Gal, il n’est pas bien lourd, ce paquet d’os.

Le Gal lâcha le Noir, qui dut se tenir à la table pour ne pas tomber.

— Mais il pue, Capitaine, c’est épouvantable.

Nickson riait de plus belle.

— Prenez place, dit-il. Allons, prenez place.

Les deux hommes obéirent. La lampe, qui se balançait doucement au plafond de la cabine, éclairait mal le visage anguleux du Noir où seuls brillaient ses yeux blancs. Ses mains et ses bras maigres tremblaient.

— Yamao, sale chien, depuis combien de temps n’as-tu rien mangé ?

Comme le Noir ne bronchait pas, ce fut Le Gal qui répondit.

— Il n’a rien pris depuis le départ, Capitaine. Il a toujours donné sa ration à une femme qui est enceinte.

— Formidable, Le Gal. Encore mieux que je ne pensais. (Le capitaine s’interrompait sans cesse pour rire et marteler la table du manche de son fouet.) La première fois que j’en ai rossé un, ce vieux sac d’os m’a demandé d’être frappé à sa place.

— C’est peut-être qu’il ne sent pas les coups, qu’il est sorcier…

Le rire du capitaine se changea en rugissement. Il se mit à insulter son second, répétant sans cesse :

— Foutaise ! Superstition !… Ni Dieu ni diable !

Puis, revenant à Yamao, il reprit :

— Tu vas réveillonner avec nous. Tu vois tout ça ! On va manger, Yamao, manger et boire. Parfaitement ! Et après, tu iras raconter ça à tous les chiens de ta race qui pourrissent dans ma cale.

Le Noir fit non de la tête. Pendant un long moment, il refusa de parler, se contentant de plisser son visage en une grimace qui voulait être un sourire. Enfin, comme Nickson furieux le saisissait à la gorge, il dit seulement :

— Yamao ne mangera pas. Yamao doit retourner vers ses frères.

Sa voix extrêmement grave était faible. Pourtant, elle résonna longtemps dans la cabine. Le Gal semblait mal à l’aise et Nickson lui-même parut un instant hésitant. Puis, se reprenant, il empoigna son fouet, dont il fit claquer la lanière sur l’épaule du Noir. Le sang perla aussitôt. Cette fois, le sourire de Yamao s’ouvrit vraiment sur ses dents blanches. De nouveau sa voix étrange emplit la pièce :

— Yamao n’a pas peur du fouet. Yamao doit retourner dans la cale.

Encore une fois, le capitaine demeura un instant le front soucieux puis, toujours rageur, mais d’une voix que Le Gal jugea moins assurée, il fit :

— Yamao, si tu refuses de manger, je vais t’étrangler. Et je montrerai ta carcasse aux autres en leur disant que tu es mort étouffé d’avoir trop mangé.

Le Noir haussa les épaules.

— Tu ne pourrais rien leur dire, ils ne comprendraient pas. Et puis, Yamao ne peut pas mourir à présent.

— Qu’est-ce que tu radotes ! hurla Nickson.

— Vous voyez bien, murmura Le Gal, qu’il est sorcier.

Le capitaine n’écoutait plus. Se levant soudain, il empoigna le cou du Noir en répétant :

— Dis-moi, dis-moi ce qui peut m’empêcher de t’étrangler ?

— Pas à présent, souffla le Noir. Tu ne peux pas. Pas avant cette… cette chose… que tout le monde attend.

La poitrine de Nickson se gonfla. Les veines de son cou roulèrent sous sa peau. Tout son visage se plissa un instant puis, lâchant le Noir, il revint à sa place en grognant :

— Ce vieux est fou.

— Il faut le reconduire à la cale, proposa Le Gal.

— Tu as peur, Breton ? Allons, avoue que tu as peur.

Le Gal tremblait un peu. Il bredouilla :

— Noël, Capitaine… C’est Noël.

Il se tut soudain. La face du capitaine se contracta, ses yeux se durcirent encore et il se mit à crier :

— Tes chiens, Yamao ! Tes chiens noirs qui chantent. J’ai interdit. Interdit, tu entends !

— Je sais, dit Yamao en souriant… Mais ce soir, on ne peut pas empêcher… On ne peut pas, à cause de ce qu’on attend.

Lorsqu’il parlait ainsi, son visage n’était plus le même. Sa maigreur cessait d’être hideuse ; ses yeux s’éclairaient. Nickson qui s’était remis à boire ne cessait de répéter que le Noir était fou. Puis, riant de nouveau, il demanda :

— Allons, imbécile, explique ce que tu attends, explique !

— Yamao ne peut pas… C’est tellement extraordinaire que les gens comme toi ne peuvent croire que lorsqu’ils ont vu.

— Un miracle, glapit le capitaine, en se frappant les cuisses. Tu sais ce que c’est Le Gal ? Breton béni, un miracle ?

Cependant, de plus en plus fort, le chant des esclaves montait de la cale. Le martèlement sourd de leurs chaînes qu’ils frappaient en cadence sur le plancher ébranlait le navire.

Nickson but encore deux grands verres d’alcool puis, excédé, il lança son fouet à Le Gal en criant :

— Va faire taire ces chiens. Va ou je les extermine jusqu’au dernier.

Le Breton sortit et revint après quelques minutes. Il était pâle, ses mains tremblaient.

Plus présent que jamais, le chant des esclaves emplissait le navire. Lui arrachant le fouet des mains, Nickson obligea son second à reprendre le chemin de la cale.

— Non, gémissait Le Gal. Non, Capitaine… Pas cette nuit.

Mais Nickson titubant, soutenu seulement par sa colère, le poussait devant lui dans les coursives à peine éclairées. Vingt fois il faillit tomber en descendant les échelles. Et toujours ce chant et ce martèlement venaient à eux, de plus en plus forts, de plus en plus rapides aussi.

Lorsqu’ils atteignirent enfin le couloir de la cale, Le Gal s’arrêta.

— Avance, grogna Nickson.

Puis, comme il s’était lui-même approché, il cria :

— Qui a laissé la lumière aux esclaves ? Qui…

Il n’acheva pas. Yamao qui les avait suivis approcha de la porte et dit en souriant :

— Viens, viens… La grande chose… Elle est là… Tout près.

Nickson approcha lentement. Sa main s’ouvrit et son fouet tomba sur le sol. Par la porte de la cale entrouverte, une lueur chaude venait jusqu’à eux avec les voix des hommes et des femmes qu’ils percevaient à présent. Les corps à demi nus luisaient.

Le capitaine marcha jusqu’à la porte, suivi de Le Gal, qui avait peine à respirer. Là, ils s’arrêtèrent un instant. Tous les Noirs, dont les chaînes n’étaient plus rivées aux cloisons, s’étaient assemblés en cercle autour de cette lumière qui ne venait ni d’un feu ni d’une lanterne.

— Approchez, dit Yamao… Approchez.

Le cercle des Noirs s’ouvrit pour leur faire place.

— Tu vois, disait Yamao… tu vois comme il est beau… Est-ce que tu crois que ça ne valait pas la peine que je donne ma part à celle qui le portait dans son ventre ?

L’enfant était couché à même le plancher, à côté de sa mère. Il était noir comme elle, et pourtant, c’était de lui que montait la lumière.

Le Gal était tombé à genoux. Nickson s’inclinait vers l’enfant lorsque le navire fut secoué par une grande lame. En même temps, le sifflement du vent se mêla au chant des Noirs.

La voix encore mal assurée, Nickson bredouilla :

— Le vent… c’est le vent.

Déjà Le Gal se relevait.

— Les chaînes, Capitaine. Les chaînes.

Nickson eut encore un regard vers l’enfant noir et se mit à lancer des ordres.

— Appelle les tribordais, Le Gal. Qu’ils brisent les chaînes des Noirs et qu’ils jettent les boulets à la mer.

Un quartier-maître arriva en criant :

— Capitaine, nous sommes vent debout, il faut des hommes pour amener la voilure !

— Non, toutes voiles dehors. Virez de bord. Et qu’on mette le cap sur les côtes d’Afrique. Qu’on aille où ira le vent !

Le chant des Noirs n’avait pas cessé. Remontant vers le pont, Nickson demanda :

— Qu’est-ce qu’on entend, à présent ? Des cloches… Des cloches.

Il se passa la main sur le front en ajoutant :

— J’ai trop bu Le Gal. Il me semble que j’entends les cloches de Noël.

— Ce sont les fers des esclaves, Capitaine. Les fers qu’on jette à la mer.

Et, lorsqu’ils arrivèrent sur le pont, au chant des Noirs, au bruit des cloches, au sifflement du vent, se mêlait le chœur des matelots qui chantaient Noël en hissant les voiles.

Ainsi, depuis ce temps-là, les marins dont le navire passe en ce point de l’Atlantique la nuit de Noël peuvent entendre sonner le carillon de l’Océan.

 

OceanofPDF.com