Histoires de Noël

Bernard Clavel · Chapitre 2 sur 10

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Histoires de Noël

Marionnette

 

 

Un soir de 24 décembre. Il y a longtemps, très longtemps.

Le vent soufflait sur la forêt où la neige qui tombait du ciel se mêlait à la neige qui montait de la terre. Les arbres craquaient de toutes leurs branches, gémissaient de tous leurs rameaux couverts de givre. C’était partout comme une immense colère blanche née de la nuit, acharnée à cingler le grand bois de mille et mille verges glacées.

Dans le chemin des coupes, un homme marchait, la tête enfouie entre les épaules, le buste cassé en avant. Il portait sous son bras une cognée dont le manche soulevait sa pèlerine. Ainsi ressemblait-il un peu à quelque traîneur de rapière ou bien, lorsqu’une bourrasque faisait claquer les pans de son vêtement, à un oiseau maigre et apeuré.

Il s’appelait Joanès Buchard, et il était bûcheron de son état.

Il allait, s’arrêtant de temps à autre pour faire front à la tempête ou reprendre son souffle en cachant sa bouche derrière son col. Par instants, le froid était si vif, la bise si chargée d’aiguilles que Joanès étouffait. Sa gorge se serrait, comme brûlée par les flocons.

Il avait travaillé dans la coupe du château de Rochemont jusqu’à la tombée de la nuit, et la neige s’était mise à tomber alors qu’il avait à peine fait les premières lieues de son chemin. À présent, il se sentait si las, ses membres étaient si lourds qu’il avait à chaque pas envie de s’arrêter, de se laisser tomber au pied d’un arbre et de s’endormir enveloppé dans sa fatigue.

Il connaissait dans toute la forêt des huttes de branchages où il avait passé bien des nuits.

Elles n’étaient pas loin du chemin et il y pensait sans cesse. Dans une hutte on n’est jamais complètement à l’abri du froid, mais on trouve un bon lit de fougères, et puis, la neige finit toujours par boucher les trous de la toiture. La lassitude, la douleur des muscles, une fois que l’on se couche, vous font comme un duvet où l’on s’endort très vite.

Joanès Buchard pensait à tout cela, mais il se répétait aussi que cette nuit n’était pas comme les autres nuits de l’année.

Dans tout ce tapage du ciel et de la terre, dans ce remue-ménage invisible de la forêt, quelque chose répétait :

« C’est Noël, Joanès Buchard. C’est Noël, tu ne peux pas laisser ta petite Marion toute seule une nuit de Noël. »

Alors il repartait un peu plus vite, courbant davantage son grand corps osseux que les rafales secouaient comme un vieil arbre mort.

Il repartait le cœur gros, toujours plus gros à mesure qu’il approchait de sa chaumière.

C’était Noël, et Joanès Buchard, le bûcheron du château de Rochemont, n’apportait rien à Marion, sa petite fille qui l’attendait, toute seule dans la nuit d’hiver.

 

Lorsqu’il eut passé enfin le dernier tournant du chemin, Joanès aperçut une lueur rouge qui tremblotait entre les arbres. Il s’arrêta une fois encore – plus longtemps peut-être qu’il ne l’avait fait jusqu’à présent – soupira, puis, comme le vent s’éloignait en chassant le gros de sa colère vers les cimes des chênes, il repartit d’un pas plus ferme. Sous la neige dont la couche était à présent épaisse de plus d’un pied, la glace des ornières craquait à peine. Il y eut un temps de repos avec seulement le grésillement des flocons sur les feuilles sèches des charmilles, puis, de nouveau, ce fut la galopade des bourrasques. Au moment où Joanès Buchard atteignait sa demeure, une grande gifle de nuit ébranla le volet, se déchirant sur l’angle du toit de chaume avec un gémissement de bête. Le bûcheron ferma les yeux un instant, laissa s’éloigner la rafale et entra sans bruit.

Une bonne tiédeur lui sauta au visage, lui emplissant la poitrine et se glissant lentement sous sa pelisse.

Le quinquet était éteint, c’était seulement la lueur de l’âtre qu’il avait vu danser derrière le papier huilé de la lucarne. Il posa sa cognée contre le mur et s’approcha, les mains tendues à la flamme.

La petite Marion était là, immobile, assise sous le manteau de la cheminée. Enveloppée dans un grand châle rapiécé, le dos contre le mur noirci de suie, elle dormait. Le bûcheron se baissa pour voir son visage incliné vers sa poitrine. La petite souriait. Les flammes qui léchaient une énorme souche de foyard faisaient passer des ombres sur son front où les mèches de cheveux tremblotaient, soulevées par des bouffées d’air tiède.

Parfois il y avait dans le foyer un claquement sec avec un jaillissement d’étincelles. La petite tressaillait à peine, son sourire se crispait un instant puis reparaissait aussitôt.

Joanès hésita, se relevant lentement, il regarda encore l’enfant puis, s’approchant doucement, tout doucement, il la prit dans ses bras et l’emporta sur le grand lit, tout au fond de la pièce. Ici, la lumière venait à peine, et il faisait presque froid. Le bûcheron couvrit Marion avec les deux peaux de chèvre et la couette de plumes, puis il retourna s’asseoir près du feu.

Dans la marmite posée sur la cendre tiède, il restait une portion de soupe aux raves qu’il mangea avec un croûton de pain bis. Tout en mâchant, il écoutait la nuit qui secouait la porte et hurlait dans la cheminée. De temps à autre, un paquet de neige tombait dans le foyer où des braises s’éteignaient en fumant.

Quand il eut achevé son repas, le bûcheron demeura longtemps immobile, la tête dans ses mains, les yeux mi-clos à regarder danser le feu. Sa fatigue s’était engourdie en lui ; elle sommeillait comme une mauvaise bête prête à se réveiller pour mordre au moindre mouvement qu’il ferait. Joanès le sentait, il évitait de bouger. Mais il y avait en lui autre chose qui vivait. C’était cette pensée que Noël était là. Noël, c’était cette nuit, cette nuit mauvaise de gel et de colère. Noël, une nuit où les petites filles sages s’endorment en rêvant à des poupées gonflées de sciure, avec des cheveux de laine et de vrais vêtements. Des poupées qui ressemblent tellement à des petites filles qu’on s’attend à les voir remuer.

Des poupées comme celles-là, Joanès en avait vu parfois lorsqu’il était de corvée au château. Il en avait vu aussi dans le bagage de certains colporteurs… Il y pensait, mais il pensait surtout que Marion les avait vues comme lui.

Et, à mesure qu’il laissait aller ses pensées, à mesure que sa fatigue se figeait dans ses muscles, ses paupières s’alourdissaient. Bientôt, la lueur qui éclairait les bûches alignées à côté de l’âtre ne fut plus qu’une vague rougeur semblable à un couchant d’été, et la tête de Joanès s’inclina sur sa poitrine.

Dans son sommeil, Joanès avait gardé cette image des bûches alignées contre le mur. La lueur qui les frappait de biais faisait ressortir chaque nœud, chaque craquelure. Certaines avaient ainsi des formes curieuses. Comme des corps tordus avec des têtes bossues, des visages grimaçants. Lorsque le vent se fâchait, les flammes se rabattaient pour venir ramper sur la pierre de l’âtre et les bûches s’animaient. Les bouches se tordaient, une tête semblait se pencher vers une autre comme pour une confidence tandis que, plus loin, une face plus dure menaçait d’un rictus…

Soudain le bûcheron eut un sursaut. Il ouvrit les yeux et regarda les bûches. Elles étaient immobiles. Elles étaient bûches, bûches de chêne, de buis, mais bûches, tout simplement bûches.

Joanès se laissa de nouveau aller à sa fatigue et ses paupières s’abaissèrent lentement. Toutefois, lorsqu’il ne resta plus pour son regard qu’une toute petite fente, il lui sembla que, de nouveau, les bûches n’étaient plus tout à fait bûches. Il demeura ainsi, l’œil fixé sur la plus éloignée de toutes.

C’était une longue branche de cornouiller, un peu raide, avec une allure mauvaise, la tête légèrement inclinée sur le côté.

— La tête ?… Pas la tête, la bûche.

Joanès soupira.

— Décidément, murmura-t-il, je suis bien fatigué.

Et, posant son front dans sa main, il essaya de dormir un peu. Il aurait pu se coucher, mais il voulait demeurer encore à la chaleur du foyer qui séchait ses vêtements trempés.

Cette fois, il ferma complètement les yeux et se contraignit quelques instants à écouter le vent qui secouait la porte. Mais la bûche de cornouiller était toujours là. Il la voyait à l’intérieur de ses paupières. Tête inclinée… Gueule un peu tordue… Le cou… Le nez… Le nez…

— Mais… c’est Rogassou… Rogassou l’homme d’armes.

Le bûcheron avait prononcé ces mots à haute voix et il se tourna d’instinct vers la porte. Puis, se reprenant un peu, il regarda encore cette branche de cornouiller. En effet, éclairée d’une certaine façon, elle ressemblait un peu à Rogassou le mauvais homme d’armes du château. Rogassou, celui qui fouettait les malheureux lorsqu’ils n’exécutaient pas assez vite les corvées.

Rogassou était vilain, très vilain, tous les bûcherons se moquaient de lui en cachette.

Et parfois, pour Marion qui le détestait, Joanès s’amusait à imiter sa voix d’oiseau de proie en criant : « Je vous battrai tous jusqu’à vous briser les os. »

La petite riait… Mais si Rogassou avait su !…

Un long moment, le bûcheron demeura indécis. Il pensait à la fois à Noël, à Marion, à Rogassou, à son fouet, à la bûche de cornouiller, et tout cela dansait dans sa tête une affreuse sarabande qui finissait par lui faire mal.

Enfin, poussé par une force inconnue, il se leva, empoigna la bûche, revint s’asseoir et la coucha sur ses genoux. Tirant alors son couteau, il se mit à tailler dans ce bois tellement dur que le cœur semble venir jusqu’à l’écorce.

Malgré tout, son couteau y pénétrait comme il eût fait dans de l’aubier de saule. Les copeaux giclaient jusque dans le foyer d’où les flammes montaient plus allègres.

Le bûcheron taillait, taillait toujours de plus en plus vite. Et chaque fois qu’un copeau se détachait pour gicler dans le feu, c’était un peu de fatigue qui s’en allait aussi.

Bientôt, il eut si chaud, qu’il ne put garder sur lui que sa chemise. Le vent ne gémissait plus, il chantait. Le foyer pétillait, les flammes éclairaient toutes les bûches dont les visages se précisaient, souriants et moqueurs, avec tous, leur regard fixé sur Rogassou ; Rogassou cornouiller qui tournait comme une poupée entre les mains calleuses de Joanès.

De temps à autre, le bûcheron prenait la branche à bout de bras et la regardait en souriant.

Lorsqu’il eut achevé la tête de Rogassou, il tira d’une huche un vieux morceau d’étoffe, le déchira, et habilla la branche. Ensuite, passant sa main sous l’étoffe, il essaya de faire remuer cette espèce de vilaine poupée. Avec deux doigts il fit les bras et engagea la conversation avec son Rogassou.

— Alors, méchante crapule, dit-il. Tu n’en mènes pas large.

Le Rogassou de bois et de linge sale se trémoussait tandis que, contrefaisant la voix de l’homme d’armes, le bûcheron ricanait :

— Je vous fouetterai… manants, je vous fouetterai jusqu’à en perdre le souffle.

Joanès continua longtemps… Il était heureux, vraiment heureux car il pensait à Marion qui aurait demain un cadeau de Noël.

Mais soudain il sursauta et demeura figé.

Non, il n’avait pas rêvé, son Rogassou avait parlé. Il avait parlé tout seul.

Silence… Le vent même vient de se taire. Le feu ne chante plus. Et puis, d’un coup, emplissant toute la pièce jusque dans le fond de l’ombre, voilà que retentit le rire affreux de Rogassou. Un rire grinçant, plus aigre que la bise et qui n’en finit plus de courir d’un bout à l’autre de la pièce.

— Ah ! Ah ! Ah ! Buchard… Affreux manant… Poussière de poussière ! Tu te crois malin… Tu te crois le plus fort. Je te ferai fouetter, Buchard… Fouetter jusqu’à ce que tu en crèves !

À ce moment-là, Joanès sentit un grand froid qui montait le long de son échine. Abaissant son bras, il se retourna lentement.

Rogassou était là. Debout devant lui, plus grimaçant que jamais. Il était là, tellement semblable à celui qu’il tenait encore dans sa main que Joanès se demanda un instant s’il n’était pas en train de rêver. Mais Rogassou, le vrai, s’avançant à le toucher lui arracha son jouet et se remit à hurler :

— Ah, tu as bien ri, Buchard… À mon tour à présent. Et pour commencer, tiens !

Il lança la petite sculpture dans le feu.

Aussitôt dans les braises, le jouet se mit à gesticuler en poussant des cris perçants et d’un seul bond vint s’affaler aux pieds du bûcheron.

Rogassou avait pâli. Il se recula, la main à sa rapière, le regard fixé sur la poupée immobile.

— Sorcellerie, grogna-t-il, sorcellerie Buchard. Tu seras pendu.

Sa voix tremblait, mais quand il eut dégainé son épée, il sembla se ressaisir quelque peu.

— Ramasse cette… cette chose-là, ordonna-t-il. Et suis-moi.

— Mais, bredouilla le bûcheron… Mais… Je vous assure… Messire Rogassou…

— Rien à faire… Tu seras pendu cette nuit ou bien je ne suis plus Rogassou, homme d’armes de Rochemont.

Ayant dit, il piqua de sa lame le bras du bûcheron qu’il poussa à grands coups de pied vers la forêt où la nuit hurlait plus fort que jamais.

Lorsque Rogassou, poussant devant lui le bûcheron, pénétra dans la vaste salle du château de Rochemont, il se fit un grand silence. On était en plein cœur de la veillée et tout le monde s’était assemblé autour du sire de Rochemont pour attendre la messe de minuit.

Le seigneur se leva et vint se planter devant l’immense cheminée où sa silhouette se détacha dure et noire sur l’envol des flammes.

— Que m’amènes-tu là, Rogassou ? demanda-t-il.

Rogassou s’inclina.

— Un manant qu’il faut pendre, dit-il.

Le bûcheron qui n’avait que sa chemise était tout violacé. Et pourtant, la sueur coulait sur son visage et son dos. Dans sa main crispée, il tenait toujours la poupée à tête de Rogassou.

Lorsque l’homme d’armes eut raconté son histoire, le seigneur examina le jouet, le tourna et le retourna entre ses mains, puis déclara en riant :

— Il faut reconnaître que c’est très ressemblant.

Tout le monde approuva et les rires fusèrent.

Vexé, l’homme d’armes insista :

— Sorcellerie, dit-il… Ça saute… Dans le feu, ça saute tout seul.

Le seigneur s’amusa encore un moment à faire gesticuler la poupée et lui aussi imitait fort bien la voix de Rogassou.

— Un homme à pendre… Un sale manant… Un vilain.

Il l’imitait si bien que toute l’assemblée riait aux éclats. Rogassou, lui, était furieux et Joanès commençait à trembler un peu moins.

— Hé bien ! finit par dire le seigneur, nous allons voir si cette chose-là peut sortir du feu toute seule.

Et il jeta la petite sculpture dans le foyer.

Tout le monde s’éloigna de quelques pas, sauf le bûcheron qui fixait la flamme. Puis, comme rien d’anormal ne se passait, le cercle se reforma. Le feu grésillait. La petite poupée n’était déjà plus qu’une braise parmi les autres braises.

Le bûcheron pensa à sa petite Marion et sentit des larmes monter dans ses yeux.

— Rogassou, dit le seigneur, tu es un imbécile.

L’homme d’armes s’éloigna de quelques pas.

— Quant à toi, reprit le sire de Rochemont, puisque tu es si habile, tu vas faire une autre petite chose comme celle-là, j’aimerais voir comment tu t’y prends, et puis, mes enfants s’amuseront certainement beaucoup d’un petit homme d’armes aussi drôle que ça.

On fit apporter quelques bûches et, pensant que c’était là le seul moyen de retrouver très vite sa liberté et de rejoindre Marion, Joanès s’accroupit devant l’âtre, tira son couteau et se mit à l’ouvrage.

Presque aussitôt il retrouva la même ardeur qu’il avait connue chez lui, et les copeaux se mirent à crépiter dans le foyer. On apporta des morceaux d’étoffe et, le cercle s’étant encore rapproché, chacun put bientôt voir danser devant la lueur de l’âtre un petit personnage qui s’agitait au bout de la main du bûcheron.

Il n’avait pas été un instant maître de ses gestes. Il n’avait pas choisi de visage pour son personnage. Tout était dans le bois qu’on lui avait donné. De cette branche de frêne était sorti un visage, le seul qui eût pu en sortir.

Et quand ce visage se mit à remuer, quand le jouet s’anima, il y eut un moment d’effroi parmi l’assemblée.

Ce visage, c’était celui du seigneur de Rochemont. Et la voix de Joanès était aussi celle du seigneur comptant la dîme, ordonnant les corvées, distribuant les châtiments.

Un rire fusa, aussitôt réprimé : celui de Rogassou.

Puis, soudain, il sembla que la tempête pénétrait dans la salle. Le seigneur se mit à hurler si fort que l’on avait peine à comprendre ce qu’il disait. Arrachant le jouet des mains du bûcheron, il le lança dans le feu en criant :

— Sorcier ou non, qu’on pende cette vermine ! Qu’on le pende de suite et qu’on accroche au même gibet cet imbécile de Rogassou qui a osé rire de moi !

Aussitôt des hommes d’armes se précipitèrent. Et, parce qu’ils avaient peur de leur maître, parce qu’ils avaient tous eu plus ou moins à se plaindre de Rogassou, ils le hissèrent au gibet avant même d’y suspendre le bûcheron.

La lune venait justement de se montrer et, au moment où les soldats l’empoignaient pour lui passer le chanvre au col, le pauvre Joanès eut le temps de voir, balancé par le vent, un Rogassou qui ressemblait bien moins au vrai qu’à celui qu’il avait fabriqué.

Puis la lune disparut derrière un nuage, et le bûcheron n’eut plus dans la tête que le bruit épouvantable de la grande colère de l’hiver.

 

— Joanès Buchard, nous n’avons plus de temps à perdre !

Le bûcheron sursauta. Ouvrit les yeux et passa sa main autour de son cou tout meurtri par la corde.

— Ce n’est plus le moment de rêvasser… Allons, au travail. Rogassou y est déjà depuis un bon moment, lui !

Joanès était assis devant sa cheminée. À côté de lui, il y avait un vieux bonhomme à barbe blanche qu’il lui semblait avoir déjà rencontré quelque part.

— Oui, oui, dit le vieux, c’est bien moi. Le Père Noël.

— Mais…

— Il n’y a pas de mais qui tienne. Regarde-moi tout ce travail que tu as à faire et ce brave Rogassou qui continue de t’en apporter.

En effet, Rogassou entrait en portant une énorme brassée de bûches de cornouiller. Et il souriait, Rogassou, et il avait l’air heureux !

Comme il se baissait pour poser sa charge, le bûcheron remarqua qu’il ne portait plus son épée au côté, mais une bonne grosse hache comme la sienne.

— Je t’ai emprunté ta hache, dit Rogassou en riant, mais ne t’inquiète pas, d’ici l’an prochain, j’en aurai une à moi.

Et il repartit vers le bois.

Alors, tirant son couteau, Joanès se mit à l’ouvrage.

— La première que tu vas faire, dit le vieux Noël, je voudrais qu’elle soit belle : une image de la douceur, avec un rien d’espièglerie.

Joanès chercha parmi les bûches, en choisit une à peine plus petite que les autres, puis, après un regard vers le fond de la pièce, il se mit à la besogne.

Les copeaux volaient, le couteau tournait si vite autour de la branche qu’elle semblait comme enveloppée par une petite flamme d’argent.

Quand il vit enfin le travail terminé, le vieux Noël hocha la tête en souriant.

— Oui, oh oui, murmura-t-il. Elle est juste comme je la voulais.

— Marion, soupira Joanès… Ma petite Marion.

Et Rogassou qui rentrait juste à ce moment-là s’écria :

— Comme elle est belle !

Il se tut, se pencha vers la petite poupée puis, d’une voix très douce, qui n’avait plus rien de commun avec celle du Rogassou que l’on avait tant redouté jadis, il murmura :

— Marion… Marionnette… Une petite Marionnette !

 

Toute la nuit, tandis que Rogassou apportait des bûches, tandis que Joanès taillait sans cesse le bois et que le feu dévorait les copeaux, le vieux Noël, sur son nuage tout effrangé par le vent, s’en fut dans le monde entier porter aux enfants sages le plus vivant de tous les jouets.

Au matin, quand Marion s’éveilla, son père dormait. Près de la cheminée où le feu achevait de s’éteindre, il y avait une douzaine de poupées merveilleuses. Chacune ressemblait à un personnage qu’elle connaissait bien, avec des bons et des méchants, des beaux et des laids, de quoi faire tout un petit monde.

Au château de Rochemont, les enfants du seigneur eurent aussi leurs marionnettes. Et lorsqu’ils sortirent dans la cour du donjon, ils virent que le vieux Noël en avait laissé tomber deux qui s’étaient accrochées au gibet. Le vent les balançait en chantant. De loin, on aurait pu croire à de véritables pendus.

 

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