Histoires de Noël
Le grand vieillard tout blanc
Il était une fois, sur une planète qui ne ressemble en rien à notre Terre, un monarque dont la puissance faisait trembler les peuples. C’était un homme étrange qui ignorait l’existence du bien. Comme tous les monarques de tous les temps, il vivait dans l’opulence et gaspillait, avec une insouciance insolente, les sommes que les agents de son Trésor prélevaient sur le revenu trop modeste de ses sujets.
Une seule chose l’intéressait : l’argent. C’était de sa fortune qu’il tenait sa puissance, et il n’avait peur de personne. Car, disait-il :
— C’est de ses amis qu’un homme doit se garder. Or, je n’ai que des ennemis. Ils me craignent tellement que je n’ai rien à redouter d’eux. Telles sont les choses sur notre sol. Quant au ciel, comme je n’y crois pas plus qu’au diable…
Et il partait d’un gros rire gras qui secouait son large ventre.
À force de mobiliser les gens et de faire fabriquer des armes, il domina le monde. La guerre de conquête fut longue et terriblement meurtrière, mais le monarque se souciait aussi peu du sang de ses soldats que des souffrances endurées par les populations asservies. La terreur régnait sur le globe tout entier. Par les nuits claires, il arrivait que le maître montât sur la terrasse de son château pour y contempler les étoiles. Ce n’était pas qu’il fût ni poète ni savant. Simplement, il se prenait à espérer qu’une planète viendrait un jour à passer assez près de la sienne pour que ses troupes puissent y débarquer et faire de ses habitants de nouveaux esclaves.
Or, une nuit de Noël qu’il se trouvait ainsi plongé dans la contemplation du ciel tout scintillant, le commandant des gardes de son château le rejoignit. Furieux qu’on ait osé troubler sa méditation, Sa Majesté se mit à insulter l’officier qui, habitué aux manières de son maître, demeura figé tant que déferla le flot d’injures. Enfin, lorsque le monarque se tut, l’officier dit :
— Sire, je vous demande pardon, mais si j’ai pris sur moi de déranger sa Majesté, c’est que l’affaire m’a paru d’importance.
— Quoi ! tonna le roi. Une guerre ! Mais avec qui ? Nous avons écrasé le monde.
— Pas une guerre, Sire. Mais un vieillard. Un grand vieillard tout blanc.
Le monarque se mit à grincer comme une énorme serrure rouillée, tandis que le chef des gardes tremblait de tous ses membres.
— Un vieillard ! Et c’est pour ça que tu me déranges ! Serais-tu pris de folie ? Ou de boisson ? Qu’on exécute ce vieillard sur-le-champ. Et toi, estime-toi heureux que je ne te fasse pas subir le même sort !
À voix basse, le monarque ajouta :
— Est-ce que je deviendrais bon, par hasard ?
— Me faire exécuter, répondit l’officier, ce serait possible, mais pour le vieux, ça m’étonnerait. Comme il m’importunait, j’ai voulu lui trancher le cou. C’est exactement comme si j’avais sabré dans le vide.
Persuadé qu’on se moquait de lui, le roi se retournait pour appeler des hommes et faire pendre l’officier, lorsque, en haut de l’escalier, apparut un vieil homme long et sec, dont la chevelure et la barbe blanches encadraient un visage éclairé par le regard limpide de deux yeux immenses.
Terrifié, le roi recula jusqu’à toucher des reins le garde-fou de la terrasse. Lentement le vieil homme s’avança. Et, plus il avançait, plus ses yeux ressemblaient à des étoiles baignées d’une belle brume lumineuse et transparente.
— Ne crains rien, dit-il. Je suis venu t’apporter la paix.
Sa voix était grave et profonde, mais avec une infinie douceur. Son pas ne faisait pas crisser la neige durcie par le gel.
— La paix, murmura le roi… La paix…
— Je sais, dit le vieux. C’est un mot que tu n’aimes pas.
— Moi, s’enhardit le roi, mais j’ai pacifié la planète entière. Avant moi…
Le vieux l’interrompit d’un geste pour dire très calmement, mais d’un ton ferme :
— D’accord, avant toi, c’était la guerre. Tu l’as menée plus loin que les autres. Tu disposes de millions d’esclaves, et tu rêves de conquérir les étoiles d’où je viens.
— Toi, mais qui es-tu ?
Le vieillard eut un petit rire pas méchant du tout, mais qui fit pourtant frissonner le roi.
— Qui je suis ? Un pauvre vieil artisan… Tiens, puisque tu es de ceux qui ne croient que ce qu’ils voient, je vais te donner un aperçu de mon travail.
Avant que le roi ait pu esquisser le moindre geste, le vieillard lui prit son épée. En quelques gestes rapides comme l’éclair, il en fit une balance qu’il tendit au monarque médusé :
— Désormais tu rendras la justice. Mais une justice sans glaive.
Croyant qu’il avait affaire à quelque sorcier de village, le roi voulut appeler la garde, mais le vieux l’en empêcha :
— Ce sont tes soldats que tu cherches ? Tiens, en voilà quelques-uns.
Et il tira de la vaste poche de sa pèlerine brune une poignée de soldats minuscules qui se chamaillaient en piaillant comme des enfants mal élevés.
— Voilà, dit le vieillard. Tu en as fait des gens impossibles. Quand ils n’ont pas à maltraiter les peuplades que tu as sous ta férule, ils se bagarrent entre eux. Mais moi, à présent que tu es un homme juste et bon, je vais te les rendre parfaitement innocents.
Ce disant, le vieil homme éparpilla les soldats sur la terrasse. À mesure qu’ils roulaient dans la neige, leurs armes disparaissaient et leurs uniformes se changeaient en vêtements d’écoliers. Quand ils se relevèrent de leur chute, ils avaient la taille d’enfants de cinq ou six ans. Ils riaient, et ils se prirent par la main pour danser une ronde en chantant à tue-tête :
— Notre roi est un homme juste et bon. Tire lire lon. Et nous sommes de bons enfants. Tire lire lan…
C’est alors que le roi se réveilla, le front brûlant et les tempes battantes d’une forte migraine. Il se donna un moment de réflexion, puis, lorsqu’on lui eut servi son petit déjeuner, il fit venir le chef de sa garde et lui demanda s’il n’avait rien vu d’anormal au cours de la nuit.
— Sire, dit l’officier. Je n’ai rien vu qu’un grand vieillard tout blanc que mes hommes ont empoigné alors qu’il approchait de la poterne.
— Ah, fit le roi, et qu’en avez-vous fait ?
— Bah, dit l’officier. C’était un vieux fou. Il rêvait d’un monde sans soldats. Dans ce monde régnerait la paix. Il serait peuplé d’enfants innocents et gouverné par un roi juste, généreux.
Le monarque sursauta :
— Et où est ce vieillard ?
Le chef des gardes eut un large rire.
— Si Sa Majesté veut se donner la peine d’aller jusqu’à cette fenêtre. Elle le verra se balancer au bout d’une corde. Vous pensez, un illuminé qui parle ainsi à mes hommes, c’est malsain.
Le roi avait sauté de son lit. Suivi par l’officier, il courut à la fenêtre. Au gibet dressé sur la colline face au château, une corde se balançait au vent. Une corde où était suspendue la longue pèlerine du vieillard.
— Ça alors, bredouilla l’officier… Ça alors…
Et il se retira, persuadé que le roi allait entrer dans une grande colère.
Le roi se recoucha. Il passa la journée prostré, refusant même de recevoir son médecin.
Vers le soir, il appela son Premier ministre et lui ordonna de faire ouvrir les portes des prisons, de démobiliser les armées et de rendre leur liberté aux peuples asservis. Le ministre l’écouta poliment, mais, dès qu’il eut quitté la chambre du roi, il réunit le Conseil. Tout le monde tomba d’accord pour admettre que Sa Majesté avait perdu la raison. On enferma le roi. Puis, comme il n’avait aucun descendant, on nomma le Premier ministre chef suprême de l’État.
Et ce fut lui qui se prit à rêver de nouvelles conquêtes en regardant les étoiles.
Depuis lors, aucun vieillard aux yeux de lumière n’est plus jamais venu sur cette planète, un soir de Noël. Les atrocités continuent, et, lorsqu’on raconte l’histoire du vieillard tout blanc, c’est avec de mauvais rires, car, en un monde pareil, personne ne veut plus croire à la bonté.
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