Histoires de Noël

Bernard Clavel · Chapitre 6 sur 10

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Histoires de Noël

Le quêteux du Québec

 

En ce temps-là, sur les rives du Saint-Laurent, sur les terres du lac Saint-Jean comme dans toutes les campagnes peu peuplées du Québec, la poste n’existait pas. Le peu de courrier qui circulait était confié à ceux qui avaient à se déplacer d’une paroisse à une autre. Il existait des messagers organisés, mais bien des habitants installés sur des lots très isolés, tout au bout d’un rang, affirmaient que les messagers les plus sûrs étaient les quêteux. Pas ceux qui demeuraient attachés à deux ou trois clochers. Non. Ceux que l’on pouvait considérer comme des hommes de longues distances. On les connaissait, on aimait les voir arriver. Dans bien des maisons, ils faisaient presque partie de la famille. Ils avaient leurs habitudes et mille choses passionnantes à raconter. Leur place était réservée, en quelque sorte, et, s’ils ne couchaient pas à l’étable avec les bêtes, ils dormaient dans un coffre à quêteux. Une longue caisse à couvercle qui pouvait servir de banc. On y mettait une botte de paille qu’on brûlait après le départ du visiteur, qui y laissait souvent quelques puces et quelques poux. Ceux qui étaient accompagnés d’un chien logeaient toujours à l’étable.

Les Tremblay habitaient une des demeures les plus éloignées du village de Saint-Télesphore, en plein cœur de la vaste plaine qui s’étend du fleuve Saint-Laurent à la rivière des Outaouais. Le père, qui avait fait cette terre avec son père, la mère, qui avait bûcheronné comme un homme, et les deux filles ne voyaient pas grand-monde. On devait marcher près d’une heure d’un bon pas pour se rendre à la messe, le dimanche. De loin en loin, d’autres fermiers venaient veiller. On chantait pour les fêtes et les épluchettes de blé d’Inde. Et on aimait cette vie saine, si proche de la terre.

Chaque année, quand approchait Noël, les Tremblay recevaient la visite de Jules, le quêteux. Un petit homme sec et solide qui ignorait son âge, mais semblait être dans la cinquantaine depuis au moins vingt ans que Victorien Tremblay le connaissait. Toujours vêtu du même capot de chat sauvage qu’un curé de Nicolet lui avait donné. Sur ses talons marchait un chien dont Victorien affirmait qu’il avait au moins trente ans. En réalité, Jules avait toujours remplacé son chien par un autre qui lui ressemblait et qu’il appelait invariablement Tim, même si c’était une chienne.

Victorien Tremblay avait une sœur qui, ayant épousé un habitant de Saint-Pacôme, près de la Pocatière, vivait là-bas, à des jours et même des semaines de marche de Saint-Télesphore. C’est dire que l’on ne se voyait jamais. Cependant, on avait des nouvelles une fois l’an, quand passaient Jules et son chien.

Le quêteux arrivait toujours le 22 ou le 23 décembre. La première chose qu’il faisait, c’était de donner la lettre de Marie. La mère, si elle se trouvait seule à la maison, prenait l’enveloppe, la tournait et la retournait dans sa grosse main rouge et l’examinait avec beaucoup d’attention.

— C’est bien pour nous ? Certain ?

— Certain ! Tu peux regarder, c’est écrit dessus : Monsieur Tremblay Victorien, à Saint-Télesphore.

Comme la mère ne savait pas lire, elle n’avait aucune raison d’ouvrir la lettre.

— Je te demandais ça, c’est parce qu’on a dû t’en donner d’autres. S’agirait pas de se tromper.

Jules ouvrait une sorte de forte gibecière en cuir fauve et montrait les lettres.

— Certain que j’en ai pas mal. Tu sais bien comment c’est, à mesure que mon sac se vide, on me le remplit.

Il posait sa besace, s’asseyait, on lui servait du lait chaud et on attendait le retour du fermier. Les filles savaient lire, mais jamais elles ne se seraient permis d’ouvrir l’enveloppe.

Lorsque Victorien arrivait, il serrait longuement la main du quêteux, caressait l’échine maigre de Tim, qui demeurait collé contre la botte de son maître, puis, s’étant assis à la table, il prenait l’enveloppe qu’il examinait attentivement avant de tirer son couteau de sa poche et de fendre lentement le papier. Il se tenait de biais entre la table et le gros poêle à deux ponts où ronflait un beau feu. Il dépliait le papier et, tout de suite, il regardait la date. Puis il levait les yeux vers le quêteux et remarquait – par exemple :

— Tiens, tu étais en retard, cette année. Elle a écrit le 19 du mois de juillet, pour la Saint-Arsène.

— C’est vrai, reconnaissait Jules. D’habitude, j’y suis rendu vers le 15 ou le 16, mais là, je sais pas ce qui s’est passé…

Et il se lançait dans un récit compliqué qui les reportait parfois à Pâques. Il expliquait sa route, relatait ses rencontres, parlait des morts, des malades, des nouveau-nés. On apprenait des choses sur des gens que l’on ne se souvenait pas d’avoir jamais rencontrés, qu’on ne rencontrerait sans doute jamais, mais qu’on croyait connaître fort bien parce que Jules parlait d’eux chaque année.

Donc, alors que toute la famille écoutait, le père se mettait à lire, s’interrompant souvent pour un commentaire. Et les mois d’été revivaient ainsi au cœur de l’hiver. C’était un peu comme si l’été du bas du fleuve avait été apporté jusqu’à Saint-Télesphore par le quêteux. La lettre se terminait toujours par : « Bon Noël à tous. » Et ça n’étonnait personne, ces vœux de Noël venus du mois de juillet.

La lecture terminée, le père disait :

— Demain, je leur répondrai.

On savait que Jules passerait Noël ici. Il ne reprendrait son chemin que le 26 décembre, comme il le faisait chaque année, et il emporterait la réponse.

Tout le village, tous les rangs d’alentour enviaient les Tremblay qui avaient la chance de célébrer Noël avec, à leur table, le quêteux venu de loin. Mais personne jamais, parmi ceux qu’il visitait dans les jours précédents, ne tentait de le retenir. On savait qu’il en était ainsi et nul ne cherchait à modifier l’ordre établi ainsi depuis longtemps. Même du temps du quêteux qui avait mené la même tournée avant Jules.

Or, cette année-là, à la mi-journée du 24 décembre, le quêteux n’était pas encore chez les Tremblay de Saint-Télesphore. La mère observa :

— C’est plus qu’inquiétant.

— Il aura été retardé, dit l’aînée des filles.

— Moi, fit Victorien, je le connais bien. Il n’est pas homme à prendre du retard sur sa run. S’il n’est pas là, c’est qu’il lui est arrivé quelque chose.

Le froid était vif, mais pas plus que de coutume à cette saison. Il avait neigé, quoique assez peu. En certains endroits, on devinait encore l’herbe de la prairie ou les terres des labours. Le nordet brossait le sol et de longues congères commençaient à se dessiner. De la fenêtre, on voyait l’immensité des terres nues courir jusqu’à la forêt. Un ciel limpide promettait un froid plus vif encore pour la nuit et les jours à naître.

Le repas de midi terminé, le père annonça :

— Je m’en vais me rendre jusque chez les Gameau. C’est toujours les derniers qu’il voit avant nous.

— Tu en as pour une bonne heure à faire l’aller et le retour, dit la mère. Nous allons continuer de préparer la veillée et nous ferons comme si tu devais revenir avec lui.

Victorien Tremblay chaussa ses bottes fourrées, enfila sa grosse pelisse, coiffa sa tuque de laine qu’il enfonça pour cacher ses oreilles, plongea ses mains dans ses mitaines de peau, empoigna son bâton et sortit. Sur le chemin qui menait au rang, le nordet le prenait par le travers et lui mordait le côté droit du visage. C’était presque bon.

— Ce n’est pas un vent comme ça qui a pu venir à bout de ce vieux Jules. Il en a vu d’autres !

Depuis longtemps, Victorien avait l’habitude de parler seul. Il parlait même à voix haute et se réjouissait que le vent emporte ses paroles et lui réponde par un miaulement. La plaine était presque nue jusqu’à la forêt. Les clôtures assez rares faisaient partie de cette nudité. Elles n’étaient là, à cette saison, que pour faire chanter un peu plus le nordet. Des ormes solitaires étaient plantés çà et là, et leurs branchages dénudés vibraient au vent.

En un peu moins d’une demi-heure, Tremblay avait atteint la ferme des Gameau, qui était à peu près semblable à la sienne. Une maison pour les gens, une autre plus basse et plus longue pour les bêtes, une troisième beaucoup plus haute et plus vaste pour la paille et le fourrage. La maison des Gameau, tout comme celle des Tremblay, avait été bâtie par les vieux, ceux qui avaient commencé de faire de la terre. Des hommes qui avaient le sens du pays. Ils en connaissaient toutes les forces et s’étaient arrangés pour que celle du vent dominant soit à leur service. La maison était orientée de telle manière que c’était le nordet qui, dès qu’il se levait, se mettait à balayer devant la porte. Jamais un brin de neige sur le seuil !

Quelqu’un devait observer le chemin, car la porte s’ouvrit dès que Victorien s’en approcha.

Félicie Gameau referma tout de suite derrière lui.

— Mon Victorien, je sais bien ce qui t’amène.

— Alors, vous l’avez vu ?

Elle fit non de la tête. C’était, elle aussi, une femme d’une cinquantaine d’années. Elle avait un long visage maigre et des cheveux gris coiffés en un chignon très haut perché.

— Mon Germain est parti vers les deux heures pour se rendre chez les Dupré. C’est là que Jules s’arrête toujours avant d’arriver chez nous. Il devrait être de retour et je me fais du souci.

Tout en parlant, elle avait avancé une chaise près du poêle et Tremblay s’était assis. Ayant enlevé ses mitaines, il tendait vers le feu ses larges mains râpeuses qu’il frottait vivement. Tremblay but un peu d’alcool de bleuet, puis il dit :

— C’est bon, m’en vas aller voir si je les trouve.

— Tu diras à mon Germain qu’y faut se rentrer. Noël arrive. Notre quêteux, il est peut-être resté à Montréal. Y a pas mal de monde qui se met à aimer les villes. Faut des vrais habitants comme nous autres pour aimer les rangs.

Elle parlait ainsi pour cacher son inquiétude, mais sa voix sonnait mal et son regard ne trompait pas.

Victorien se leva, boutonna sa pelisse, coiffa sa tuque et reprit sa route en direction de Rivière Beaudette car il savait que le quêteux s’y arrêtait toujours dans plusieurs maisons. Le froid paraissait moins vif et la neige commençait à tomber assez serré. Plus Tremblay avançait, plus son inquiétude grandissait. Alors qu’il approchait d’un tournant où le chemin bordait un bois, il vit Gameau qui sortait du couvert et se hâtait à sa rencontre. Dès qu’il fut à portée de voix, Gameau qui était un grand diable tout en os se mit à gesticuler :

— Arrive, mon ami… Arrive… Notre pauvre quêteux n’est plus !

Victorien sentit sa poitrine se serrer. Il avait toujours eu de l’amitié pour Jules, mais jamais encore il n’avait éprouvé à quel point il tenait à lui. Soudain, le regard troublé, il vit défiler devant lui tous ces Noëls passés avec le quêteux dans sa maison. Sans y penser vraiment, il venait d’éprouver le sentiment que désormais, Noël ne serait plus jamais vraiment Noël. Il bredouilla :

— Qu’est-ce que tu me racontes ?

— Il est mort… Tué pour quelques piastres.

— Quoi ?

— On l’a tué, je te dis. On a même abîmé son chien.

Ils enjambèrent un fossé, firent quelques pas entre les arbres et s’arrêtèrent devant le corps allongé sur le dos. Jules était tête nue, son bonnet ensanglanté à côté de lui. Du sang avait coulé de son crâne. Son sac était intact, mais sa sacoche aux lettres était ouverte et vide.

— Y a toujours des gens qui s’envoient un ou deux billets, fit Gameau. On l’a tué pour ça.

À côté de lui, son chien, qui portait une plaie à la tête, tremblait de tout son corps. Il grognait, mais n’aurait pas trouvé la force de mordre.

Gameau expliqua :

— Sans les grondements de cette bête, je l’aurais jamais trouvé.

Tandis que Victorien demeurait sur place à parler doucement au chien, Gameau courut atteler son cheval et revint avec un petit char où il avait ouvert une botte de paille. Ils y couchèrent le chien puis allongèrent un peu plus vers l’arrière le corps raide du quêteux.

— Faut le mener chez moi, dit Tremblay.

— Pourquoi pas chez nous, c’est plus près.

— Il a toujours passé Noël avec nous autres. Ce sera encore comme ça cette année.

— Là contre, j’ai rien à dire.

Les deux hommes n’échangèrent plus un mot jusqu’à la ferme des Tremblay. Là, ils déchargèrent le corps et le couchèrent dans le coffre du quêteux. Le chien fut soigné par les trois femmes et on lui fit un lit tout près du coffre.

— Tout de même, observa Gameau, c’est un crime. Faut aviser les autorités.

Il s’en chargea, mais nul ne vint ce soir-là, sauf le curé qui bénit le corps et promit qu’il dirait la messe des obsèques dès le 26. Les Tremblay s’étaient organisés pour veiller le mort toute la nuit.

Durant la messe de minuit, Victorien demeura seul. Seul avec le chien qui avait fini par s’endormir. Après la messe, il arriva beaucoup de monde, presque tout le village et les habitants des rangs étaient là. Le curé aussi qui prit la direction de tout.

— Tremblay, dit-il, tu es un bon parmi les bons. Mais Jules était un homme qui appartenait à tout le monde. Je n’ai dit que la première messe, restent les messes basses. On va le mener à l’église et c’est toute la paroisse qui lui fera son dernier Noël.

— Bien entendu, dit Victorien, mais il y a le chien. Et ce n’est pas la place des chiens dans les églises.

Le prêtre réfléchit quelques instants en levant les yeux au ciel, puis, avec un sourire un peu triste, il dit :

— Cette nuit, il y a l’âne et le bœuf. Je sais bien qu’ils sont en bois, mais ce pauvre chien ne bouge pas beaucoup plus qu’eux.

Tout le monde approuva. Victorien attela et, parce qu’il neigeait de plus en plus, ce fut sur sa traîne qu’on chargea le mort et son chien. On les installa dans l’église où le prêtre célébra les messes basses. Puis la veillée s’organisa et il y eut toujours au moins dix personnes près du corps. Bien des gens pleuraient en disant que c’était une nuit très riche.

Trois jours après les obsèques, le chien se leva et se remit à manger.

Le matin du premier janvier, les Tremblay, qui allaient souhaiter la bonne année à des amis du village, l’emmenèrent avec eux.

Devant l’église, alors qu’il attachait son cheval à un crochet, Victorien vit Tim bondir de la traîne et s’élancer sur un individu qu’il renversa et mordit à la gorge. L’homme fut sauvé par l’épaisseur de son col. Plusieurs personnes se précipitèrent. L’homme était un rouleux qui, à plusieurs reprises, avait été surpris à chaparder.

— Tu as tué Jules, cria Victorien. Avoue ou je lâche le chien.

Terrorisé, l’autre avoua. Il fut arrêté et on apprit qu’il avait ouvert toutes les enveloppes avant de brûler le courrier dans un bois près de la route. En tout et pour tout, il avait récolté quatre dollars.

Il fut condamné et pendu.

Le chien du quêteux vécut très vieux. C’était une bête merveilleuse, mais il avait une manière de regarder la route, puis ses nouveaux maîtres pour leur dire :

— Venez donc, c’est en marchant toujours, toujours, que vous connaîtrez la vraie vie et que vous découvrirez le chemin du paradis.

 

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