Histoires de Noël
Fait divers
La neige tombait serré depuis un bon moment. Une mauvaise neige grasse et lourde qui ne couvrait que par places la route mouillée. Elle tourbillonnait dans le faisceau des phares. L’essuie-glace en poussait de larges paquets qui glissaient sur les côtés. Didier conduisait lentement sur cette route étroite. Il la connaissait bien, pourtant, chaque virage le surprenait. La grosse Mercedes empruntée à son père n’était pas équipée pour la neige et il redoutait le coup de frein et le tête-à-queue. Il serait en retard pour le réveillon et projetait de s’arrêter au premier village pour rassurer ses amis.
Il sortait d’une courbe lorsque l’accident se produisit. Il ne vit absolument rien. Il y eut un choc à droite, un cri, puis un bruit de ferraille raclant le sol. La voiture s’immobilisa assez vite. Laissant les phares allumés, Didier sortit. À cet endroit, la chaussée en dévers portait une bonne couche de neige où sinuaient des ruisseaux. Il sentit tout de suite l’eau entrer dans ses chaussures basses. Il dut s’appuyer à la carrosserie glacée pour ne pas tomber. Dès qu’il fut à l’arrière, il découvrit un vélomoteur accroché au pare-chocs. Il avait dû le coincer contre le talus en virant trop court. La voix angoissée, il cria :
— Oh ! Vous êtes blessé ?
Rien. Rien que le crépitement de la neige lourde où se mêlaient de grosses gouttes glacées. Didier appela encore. Il regarda à droite de la voiture, mais le motocycliste avait dû tomber un peu plus haut, là où le reflet des phares ne portait pas. Un instant, Didier vit défiler la table du réveillon, les visages des amis, les rires, les emballages arrachés, les rubans éparpillés, au beau milieu desquels surgissaient des blessures ensanglantées et la mort.
Il se sentit soudain glacé. Et ce n’était pas la neige. Puis, se reprenant très vite, il revint à la voiture, mit en marche les feux de détresse qu’il avait oubliés en descendant et s’agenouilla sur le siège pour ouvrir la boîte à gants. Il savait que son père avait toujours une torche électrique dans sa voiture. Elle y était en effet. Une grosse lampe ronde, feu rouge d’un côté et projecteur blanc de l’autre. Il l’alluma et revint à l’arrière.
Il n’eut pas à chercher longtemps. Un corps était allongé sur le flanc, contre le talus, un bras tendu en travers de la chaussée, l’autre replié sur la poitrine. Le faisceau de lumière éclaira un visage d’homme portant une grosse moustache noire où s’accrochaient déjà quelques flocons. La tête était nue. Les cheveux aussi retenaient un peu de neige. Du sang coulait en haut de la tempe gauche. Didier s’accroupit. Les yeux de l’homme étaient mi-clos. La main de Didier se posa sur la joue.
— Oh ! Monsieur. Vous m’entendez ?
L’homme vivait, mais sans connaissance.
Didier sentit la sueur perler sur son front en dépit du froid. Il parla encore, empoigna la main nue de l’homme. Elle lui parut glacée. Il s’entendit dire :
— Je dois avoir la fièvre.
Puis, s’étant redressé, il tendit l’oreille. Il eût donné cher pour entendre un bruit de moteur. Mais le silence était total sur cette vallée déserte.
Ne jamais remuer un blessé avant l’arrivée des secours. Mais les secours, si je ne vais pas les chercher, ils ne viendront jamais. Je ne peux pas laisser cet homme ici. Si une autre voiture descend, elle l’écrase. Si je le monte sur le talus, c’est le remuer.
Didier retourne à sa voiture. Il vient soudain d’être envahi par une onde de force. Il cesse de penser. Empoignant le vélomoteur, il le dégage en tirant de toutes ses forces et le traîne de l’autre côté de la chaussée où il peut le hisser sur le talus moins haut. C’est là, seulement, qu’il remarque quelques branches de sapin ficelées sur le porte-bagages. Ses semelles lisses tiennent mal. Il glisse et tombe assis dans un grand floc.
— Voye, le costard !
Il a un ricanement. Son réveillon est foutu. Il se le dit, et, en même temps, il sent ce qu’il peut y avoir d’odieux à penser à une fête quand la vie d’un homme est en jeu. Reprenant sa torche, il revient au blessé. Il l’examine quelques instants et se demande comment il va pouvoir le porter et l’installer dans la voiture sans lui faire courir trop de risques.
Ne jamais déplacer un blessé…
— Et merde ! Le laisser crever, quoi !
Didier éteint la torche et la glisse dans sa poche. À tâtons, il engage ses mains sous les épaules de l’homme et soulève. Il tire. Le corps inerte glisse sur la route.
— De toute façon, il est déjà trempé.
L’homme est moins lourd que ne le redoutait Didier. Arrivé à la voiture, il peine un moment mais parvient assez bien à le coucher sur la banquette arrière, sur le côté, les jambes repliées. Comme les pieds pendent et risquent d’entraîner le corps, Didier va chercher sa valise. Dans le coffre, il y a dix paquets au moins enveloppés de papiers multicolores où scintillent des étoiles d’or. La valise coincée entre le dossier du siège avant et la banquette arrière sera un bon support pour les jambes du blessé.
Ayant repris place au volant, Didier repart. À présent, plus aucune vision de Noël ne l’habite. Il est tout entier à sa conduite.
À ce qu’il croit le plus simple et le plus efficace pour cet inconnu qui saigne de la tête, là, derrière lui, et pour qui une seconde de perdue peut être fatale.
Sur Lyon aussi la neige tombe mêlée de pluie et transforme les rues en bourbier. Je pourrais m’arrêter au premier village pour téléphoner. Mais à présent que l’homme est dans la voiture, que peut-il gagner à en être tiré et porté dans une ambulance qui mettra peut-être une éternité à venir ?
Didier a mis moins d’une demi-heure pour gagner l’hôpital. Il a eu une altercation assez vive avec un employé aux « entrées ».
— Pas normal. La police. Gendarmerie. Ambulance.
Didier a crié fort en demandant si la vie d’un homme dépendait d’une formalité à remplir.
— Je signerai toutes les décharges que vous voudrez, mais, au nom du ciel, qu’on le soigne !
Un interne attiré par ses cris est arrivé. Il a tout de suite fait porter le blessé dans la salle d’opération des urgences. À présent, une petite femme toute ronde est venue prendre la place du fonctionnaire grincheux qui s’est retiré derrière une cloison de verre martelé. Didier demande ce qu’il doit faire.
— C’est un parent à vous ?
Il raconte l’accident. Une infirmière apporte le portefeuille de l’homme. La petite boulotte le prend et l’ouvre. C’est un vieux portefeuille en plastique noir recollé avec de la bande adhésive bleue. Une carte d’identité écornée et crasseuse porte la photographie de l’homme sans ses moustaches. Front bas, visage rond. Didier le voit bien mieux ainsi qu’il ne l’a vu sur la route ou sur la civière. L’employée lit à haute voix :
— Léon Proteau. Né le 6 mars 1942 à Duerne. Ça lui fait juste quarante ans. Domicile : les Côtes à Craponne.
— On ne sait pas ce qu’il fait ?
— Non, Monsieur. La profession n’est jamais mentionnée sur la carte nationale d’identité.
Les mains potelées aux ongles longs et rouges sortent d’autres papiers. La photographie d’une femme avec deux enfants. Un autre garçon plus grand.
— Il y a un bulletin de salaire.
Elle le déplie.
— C’est la dernière quinzaine. Parrisot, maçonnerie à Brindas. Il est manœuvre. Deux mille cent dix francs pour quatre-vingt-seize heures.
Didier répète le chiffre. À peu près cinq fois moins que son argent de poche.
— Je pense qu’il faudrait prévenir chez lui.
L’employée hésite un instant, puis :
— Je vais essayer d’appeler la gendarmerie la plus proche. Seulement, je ne vois pas où elle se trouve.
— Est-ce que je peux téléphoner pour moi ?
— Vous avez des cabines tout de suite à gauche. S’il vous faut des pièces…
— Merci, j’en ai.
Didier éprouve à présent l’impression d’avoir un peu échappé au temps. Il entre dans la première cabine et compose le numéro des amis chez qui il se rendait. Il raconte rapidement.
— Tu veux que je vienne ?
— Non, je vous rejoindrai quand je pourrai.
— Est-ce qu’il faut prévenir tes parents ?
— Pas la peine de leur gâcher leur soirée. Ça ne changerait rien.
— Tu as raison.
Derrière la voix de Jean-Pierre, d’autres voix. Des rires. De la musique. Noël. Noël qui commence. Il raccroche. Il vient de plonger un instant dans un monde qui, pour cette soirée au moins, s’est fermé à lui. Il revient au guichet.
— J’ai pu avoir les gendarmes, dit la petite boulotte. Avec l’état des routes, ils sont débordés. Puisque le blessé est là et que vous ne contestez rien, vous irez vous présenter demain matin.
— Est-ce qu’ils vont prévenir chez lui ?
— Celui que j’ai eu ne sait même pas où ça se trouve.
Didier réfléchit un instant. Avec un regard en direction du couloir par où la civière roulante s’en est allée, il demande :
— Ça va être long ?
— Je ne peux rien savoir.
Silence. Le grincheux mange derrière sa cloison de verre. On voit son ombre qui porte à sa bouche un énorme sandwich.
— Sa femme doit l’attendre.
— Vous savez, c’est souvent comme ça, les accidentés.
Didier marche quelques instants de long en large, puis, sans réfléchir vraiment, il revient au guichet et annonce :
— Je vais y aller. Si sa femme veut venir, je la ramène. Sinon, je reviendrai seul.
— Ma foi…
La petite boulotte paraît surprise. Mais elle se contente de lever ses mains rondes pour les reposer doucement sur sa banque luisante.
Didier a pu rouler un peu plus vite dans les rues où une averse serrée a lavé la neige pourrie. La pluie continue de tomber. La circulation est très maigre. Il a à peine croisé deux ou trois voitures entre la sortie de Lyon et Craponne. Le village paraît désert. Didier s’arrête devant une grosse maison dont les fenêtres sont éclairées. Porte de chêne, lourd marteau en forme de main tenant une boule. Il cogne. À l’intérieur, les voix se taisent. Un temps. Un pas sur des dalles. Une vieille femme en tablier blanc ouvre. Elle porte dans les plis de sa jupe noire une odeur chaude de viande rôtie.
— Les Côtes, mon pauvre Monsieur, par ce temps !
— Mais je suis en voiture.
— Justement, vous n’irez pas au bout et vous risquez bien de vous embourber.
Elle explique où l’on peut s’arrêter et qu’il faut un gros quart d’heure à pied pour monter.
Remerciements. Porte refermée sur la bonne odeur de fête. Nuit mouillée.
Didier repart. L’idée de renoncer pointe son nez, il la repousse aussitôt. Gagne très vite le chemin de traverse à l’angle duquel il peut garer sa voiture sur le terre-plein ménagé par les Ponts et Chaussées et qui n’est qu’à moitié occupé par deux tas de gravillons. Il laisse ses veilleuses allumées, enfile sur sa veste mouillée son manteau qu’il avait étendu sur le blessé. Prend sa torche et s’engage dans un raidillon où même une 2 CV ne passerait pas. La neige et la pluie ont transformé ce sentier en un ruisseau de boue. Au point où en sont ses chaussures, à quoi bon éviter les trous. Il patauge. Il patauge le plus vite possible.
En moins d’un quart d’heure il atteint un replat. À travers le tissu serré du déluge, il devine une lueur dont le reflet s’étire, strié de vent. Ici, c’est un vrai marécage. Il manque s’étaler plusieurs fois.
Avant de frapper à la porte, il regarde vers l’intérieur par l’unique fenêtre éclairée. Petite table carrée où quatre couverts sont mis, cuisinière noire comme jadis. À côté, une femme assise sur une chaise avec un enfant sur ses genoux. L’enfant tourne le dos. Dans un recoin, un petit meuble en tôle émaillée qui porte un réchaud. À côté, une bouteille de gaz. Didier a une boule de foin dans la gorge. Il hésite puis se décide à frapper.
— Qu’est-ce que c’est ?
En même temps que la voix de femme, une voix d’enfant.
— C’est toi, P’pa. Nous fais pas peur.
La boule de foin passe mal.
— Je suis bien chez Léon Proteau ?
— Qu’est-ce que vous voulez ?
— C’est pour votre mari.
— Entrez.
La porte coince.
— C’est l’eau, dit la femme en aidant.
Didier entre. La femme est petite, assez bien faite. Dans la trentaine. Brune aux yeux noirs. Son visage crie la peur.
— Soyez sans crainte. C’est pas grave. Mais il a eu un accident…
Elle soupire.
— Je le savais. À pareille heure ! Je voulais pas qu’il monte… Où il est ?
— À l’hôpital. Vous en faites pas, c’est pas grave.
Didier ne sait rien, mais il ne trouve pas d’autre mot.
L’enfant paraît muet. Il est resté sur la chaise, immobile et raide, le regard fixé sur la poitrine de Didier. Sa petite main se lève. D’une voix à peine perceptible, il murmure.
— M’man, y saigne.
Didier baisse la tête. Son manteau beige porte une large tache brune.
— Seigneur, mon Dieu, dit la femme.
Didier sent qu’il faut aller vite. Éviter les mots. Les économiser le plus possible.
— Si vous voulez, Madame, j’ai ma voiture en bas du sentier, je peux vous conduire à l’hôpital tout de suite.
La femme regarde sa table dressée. Son fourneau noir. Elle dit :
— J’avais préparé une soupe aux choux, et je voulais faire des crêpes. Ma pâte est faite.
Elle semble se reprendre d’un coup. Changeant de ton, elle poursuit :
— Et les petits. Je peux pas les laisser. Je peux pas.
En parlant, elle s’est tournée vers l’angle de la pièce que Didier n’a pas encore regardé. Il y découvre deux lits serrés l’un contre l’autre. Sur celui de gauche, une petite fille est couchée toute vêtue.
— Je vais les préparer. Mais qu’est-ce qu’il a ? Comment c’est arrivé ? À quel hôpital il est ?
La femme enfile les questions l’une derrière l’autre sans attendre de réponse. Elle a levé la fillette qui grogne en dodelinant de la tête.
À présent, ils sont tous les quatre dans l’entrée de l’hôpital. La petite boulotte leur a dit que ce n’est sans doute pas bien grave, mais que l’interne est occupé avec un autre blessé. La femme de Léon Proteau est assise sur le rebord de la longue banquette de moleskine. Elle tient son sac sur ses genoux et, contre le sac, le portefeuille qu’on vient de lui rendre, qu’elle n’a même pas ouvert. La fillette dort dans un fauteuil. Le garçon est à côté de sa mère. Raide, exactement comme elle. Son regard va de Didier qui marche de long en large à la petite boulotte dont la tête ronde semble posée à même la banque. Dans dix minutes il sera minuit.
Des pas. Derrière la porte vitrée, trois blouses blanches approchent. La boule de foin remonte dans la gorge de Didier. L’interne s’avance vers lui. Deux infirmières vont vers les bureaux. La femme se lève, son fils collé à elle. Tout de suite, c’est l’interne qui parle. Beau sourire dans son visage bronzé.
— Bien moins grave qu’on aurait pu croire. Petit traumatisme. Trois jours. Seulement, il a une petite fracture de la clavicule. C’est ennuyeux, mais pas dangereux.
— Est-ce que je peux le voir ?
— Si vous voulez, mais sans le réveiller. Il y a deux autres patients dans la chambre.
Didier prend le bras du garçon :
— Reste près de moi.
L’enfant ne souffle mot, mais son regard est implorant.
Un profond soupir. Une larme perle.
Didier se sent encore plus embarrassé que pour charger le blessé dans sa voiture.
— Est-ce que tu aimes les trains électriques ?
L’enfant a un haussement d’épaules.
— Viens.
— Et mon papa ?
— On revient tout de suite.
Didier sent monter en lui une onde de chaleur. Il entraîne l’enfant. Arrivé au sas d’entrée, il dit :
— Attends-moi ici.
Il court. La pluie tombe moins fort. Il ouvre son coffre et prend un grand paquet habillé de rouge et d’or. Puis un autre plus long et moins large. Il revient en courant.
— Tiens, pour toi. L’autre c’est pour ta sœur.
L’enfant paraît assommé.
— Prends. Allons, c’est pour toi.
Le garçon prend la grosse boîte et va la porter sur la banquette à l’endroit où sa mère s’était assise. Il la contemple.
— Je peux ouvrir ?
— Bien sûr.
La petite main hésite. Didier pose l’autre boîte à côté.
Alphonse la regarde et dit :
— Non. D’abord ma sœur.
— Mais elle dort.
Le garçon s’approche de sa sœur avec la boîte qu’il serre contre sa poitrine. La petite boulotte s’est levée derrière sa banque et observe. Didier casse la ficelle dorée et aide l’enfant à défaire le papier. D’une longue boîte, ils sortent une énorme poupée qui pousse un cri aigre et ouvre les yeux.
— Simone… Simone… C’est pour toi.
Alphonse lui pose la poupée sur les genoux et court vers l’autre boîte. Là, c’est un train. Un grand train électrique avec ses rails, ses aiguillages, sa gare, sa locomotive et ses wagons rouges.
Le garçon reste muet, les mains jointes, les yeux immenses. Il n’a pas remué d’un pouce lorsque sa mère revient. Elle aussi ouvre des yeux immenses. Didier s’excuse.
— J’allais chez des amis, comme je n’irai pas… J’ai pensé…
Il se tait. Une question l’habite : est-ce que j’ai déjà été si heureux pour Noël ?
C’est stupide.
Comme il se retourne, son regard croise celui de l’employée qui sourit.
La mère parle aux enfants, puis elle dit que son mari dort mais qu’il a l’air très bien.
— Je vais vous remonter chez vous.
— Tout de même, on vous fait bien des misères.
Ils ont repris la route. Il ne pleut plus mais tout étincelle. Derrière, les enfants ne cessent de parler. La femme ne sait que répéter :
— Mon pauvre Léon, il était monté leur couper des branches de sapin. On avait des bricoles à y mettre, mais c’était rien. Rien du tout à côté de ça.
Elle se retourne pour lancer :
— Faites attention. Les abîmez pas.
La joie de Didier monte. Elle est un fleuve que toute cette pluie tombée tout à l’heure fait déborder.
Quand il s’arrête au bas du chemin, la femme dit :
— Je saurai bien remonter, Alphonse peut marcher.
Didier hésite. Puis prenant sa torche, il dit :
— Non, il y a d’autres choses à porter.
Il va à son coffre. Il l’ouvre et sort les autres paquets.
— Faut que tout le monde m’aide.
Ils arrivent à tout prendre et c’est la petite qui ouvre la marche avec la lampe.
— Éclaire pas le ciel, éclaire le chemin.
Elle rit. Son frère rit aussi.
— Mon pauvre Léon, soupire la mère.
Ils montent. Ils sont bientôt dans la petite maison d’une seule pièce qui sent la soupe aux choux. Toutes les boîtes sont sur les deux lits.
— Mais c’est pour quoi faire ? demande la femme.
— Pour vous.
Didier se dirige vers la porte. Il ouvre. Il y a un silence entre eux quatre avec tout le poids énorme de ces paquets enrubannés.
— Tout de même, répète la mère (puis se reprenant soudain), vous êtes tout trempé.
— Un peu.
— Vous habitez loin ?
— Roanne.
— Mon Dieu !
Encore le silence. Puis, comme Didier va sortir, elle dit en rougissant :
— Si j’osais, je vous offrirais bien une assiette de soupe.
Didier referme la porte.
— Eh bien ma foi, je ne dis pas non. Le temps que mes vêtements sèchent un peu.
Et les ficelles claquent, les papiers se déchirent tandis que le feu reprend vie sous le faitout d’aluminium. De tous ces papiers sortent une pipe d’écume, deux flacons de parfum, un carré de soie, un camion à benne, une petite boîte en argent ciselé, des chocolats, des marrons glacés, un beau portefeuille en cuir fauve.
Didier regarde la pièce. Jamais encore il n’était entré dans un intérieur aussi modeste.
Il va s’asseoir à table, devant cette grosse assiette posée sur la toile cirée à carreaux. Plus lentement, son regard fait le tour de la pièce. Quand il croise celui de la femme, celle-ci répète :
— Tout de même… tout de même…
Lorsqu’elle verse dans les assiettes le bouillon gras brûlant, une buée odorante monte. Tout devient flou. Didier se demande s’il ne pourrait pas vivre là, les coudes sur la table, dans une espèce de petit bonheur auquel il n’avait jamais pensé. Il ferme les paupières un instant. Quand il les ouvre de nouveau, tout est beaucoup plus flou. À travers une larme, il voit danser autour des enfants heureux mille et mille étoiles de Noël.
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