Journal des faux-monnayeurs
Lettres .................................................................................... 64
Ce qui est certain encore, c’est que, dix minutes avant la scène finale, le voisin de Nény emprunta une montre à un élève et dit à Nény : « Tu sais que tu dois te tuer à trois heures vingt minutes ; tu n’as plus que dix – que cinq – que deux minutes ! » À l’heure juste le malheureux se leva, se plaça à l’endroit marqué à la craie, sortit son revolver et s’en tira un coup dans la tempe droite. Ce qui est vrai encore c’est que, lorsqu’il tomba, un des conjurés eut l’horrible sang-froid de se jeter sur le revolver et de le faire disparaître. On ne l’a pas retrouvé encore. À quoi le destine-t-on ? Tout cela est atroce : l’émotion chez les parents des élèves est à son comble : cela se conçoit !
LETTRES
Vendredi soir.
Mon cher ami,
Excuse-moi de ne pas t’avoir écrit plus tôt, je n’aurais pu.
On ignore ce qui a déterminé D… à se tuer.
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… J’ai eu avec D… une conversation sur le suicide à un moment où nous étions tous les deux fort déprimés. Je le blâ-mais de son ancienne tentative, en lui déclarant que moi, je ne me tuerais qu’après une joie telle que je serais certain de ne plus pouvoir en éprouver jamais une semblable. D… m’a approuvé, mais m’avait avoué aussi n’avoir jamais eu que des déceptions, et qu’il était complètement désespéré. Or, vendredi soir, je sais qu’il avait un rendez-vous avec un jeune homme. Il a passé toute la nuit hors de chez lui et n’est revenu que le matin. Sa-medi il était joyeux comme il n’avait pas encore été ; la nuit il se tuait.
Je ne prévoyais tout de même pas ce qui allait arriver.
Le dimanche après-midi, chez Madame X…, on m’a trouvé « hésitant », mais sais-je encore ce que je dois faire ou dire ? Voilà. Je voudrais que tu me donnes un conseil, et me dises ce que tu penses de tout ce drame épouvantable.
CH. B.
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Strasbourg, 18 rue Geiler.
13 janvier 1927.
Monsieur,
L’analogie frappante qui existe entre le mal dont est atteint La Pérouse dans les dernières années de sa vie, et celui dont souffrait Monsieur le Prince, et que nous a décrit Saint-Simon dans ses Mémoires, prouve que Saint-Simon vous a fourni la matière du chapitre III de la troisième partie de votre livre Les Faux-Monnayeurs. Ne l’avoir pas dit, tout au moins dans votre Journal des Faux-Monnayeurs, est la preuve d’un manque ab-solu de franchise. Vous mentionnez Saint-Simon de la façon la plus ambiguë au sujet d’un rêve. Vous laissez votre lecteur, quant à ce chapitre précité au sujet de La Pérouse, sous la fausse impression d’une création originale de votre part. L’honnêteté ne vous commande-t-elle pas de lui avouer le pas-tiche ?
Veuillez agréer, Monsieur, mes sincères salutations.
SUZANNE-PAUL HERTZ.
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Roquebrune-Cap Martin
24 janvier 1927
Madame,
Je vous remercie d’avoir appelé mon attention sur cet étonnant passage de Saint-Simon. J’avoue en rougissant que je ne le connaissais pas encore, et j’ai le plus grand plaisir à le lire dans l’exemplaire que me prête Monsieur Hanotaux, voisin de campagne des amis chez qui j’habite ici.
Le cas de Monsieur le Prince offre en effet une saisissante analogie avec celui de mon vieux. La Pérouse, mais c’est la réa-lité qui m’en avait fourni le modèle. La Pérouse a été inspiré, et jusque dans son suicide manqué, par un vieux professeur de piano, dont je parle longuement dans Si le Grain ne Meurt, où je parle également d’Armand B., qui me servit lointainement de modèle pour l’Armand des Faux-Monnayeurs. Je ne peux comprendre en quoi le mérite d’une œuvre d’art peut être dimi-nué, de ce qu’elle prenne appui sur la réalité. C’est pourquoi j’ai cru bien de donner en appendice du Journal des Faux-Monnayeurs les faits divers, points de départ de mon livre, et en particulier l’histoire du jeune Nény, dont je me suis surtout inspiré. Vous me permettrez, d’y joindre :
1° votre lettre, si bel exemple, d’aménité – et de l’erreur où peut nous entraîner cette manie moderne de voir influence, (ou « pastiche ») à chaque ressemblance que l’on découvre, manie qui transforme la critique de certains universitaires en police et
– 67 – qui précipite tant d’artistes dans l’absurde par grande crainte d’être soupçonnés de pouvoir ressembler à quelqu’un.
2° ma réponse,
3° la référence de Saint-Simon5,
pour le plus grand profit des lecteurs.
Veuillez croire, Madame, à l’assurance de mes sentiments bien distingués.
A. G.
5 Tout bien considéré, je crois inutile de reproduire ici ledit passage, que les curieux pourront aller chercher dans les Mémoires. Il est trop long, et malgré ce qu’en pense mon impétueuse corres-pondante, la ressemblance de Monsieur le Prince, fils du grand Condé, avec mon vieux La Pérouse, reste épisodique et de médiocre importance. Elle se résume en ceci que l’un comme l’autre, dans les derniers temps de sa vie, se considérait et demandait qu’on le con-sidérât comme mort.
On ne put soigner Monsieur le Prince, nous apprend Saint-Simon, qu’en se prêtant à sa manie, qui fut poussée jusqu’à l’absurde.
Le sentiment de l’irréalité de ce qui nous entoure, ou, si l’on préfère, la perte du sentiment de la réalité, n’est pas si rare que cer-tains n’aient pu l’observer, ou l’éprouver momentanément par eux-mêmes. J’avoue que je suis assez sujet à cette singulière illusion, juste assez pour pouvoir imaginer fort bien ce qu’elle peut devenir si l’on y cède avec complaisance, ou lorsque les facultés de redresse-ment s’affaiblissent, comme dans les deux cas où j’ai pu l’observer d’assez près sur autrui : celui auquel ma lettre fait allusion, et un autre plus bizarre dont je me propose de parler un jour.
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