Journal des faux-monnayeurs
Identification du Démon ............................................... 73
IDENTIFICATION DU DÉMON
Mais à présent que nous sommes seuls, dites-moi, je vous en prie, d’où vous vient cet étrange besoin de croire qu’il y a péril ou péché dans tout ce que vous allez entre-prendre ?
— Qu’importe ; l’important c’est que ça ne me retienne pas.
— J’ai cru longtemps que ce n’était qu’un reste de votre éducation puritaine ; mais à présent j’en viens à croire qu’il faut voir là je ne sais quel byronisme… Oh ! ne protestez pas : je sais que vous avez horreur du romantisme : vous le dites du moins ; mais vous avez l’amour du drame…
— J’ai l’amour de la vie. Si je recherche le péril, c’est avec la confiance, la certitude que j’en triompherai. Quant au péché… ce qui m’attire en lui… oh ! non, ne croyez pas que ce soit ce raffinement qui faisait dire à l’Italienne, du sorbet qu’elle dégustait : « Peccato che non sia un peccato. » Non, c’est peut-être d’abord le mépris, la haine, l’horreur de tout ce que j’appelais vertu dans ma jeunesse ; c’est aussi que… comment vous dire… il n’y a pas bien longtemps que je l’ai compris… c’est que j’ai le diable dans mon jeu.
— Je n’ai jamais pu comprendre, je vous l’avoue, l’intérêt qu’il y avait à croire au péché, à l’enfer ou aux dia-bleries.
— Permettez ; permettez ; mais moi non plus, je n’y crois pas, au diable ; seulement, et voilà ce qui me chif-fonne : tandis qu’on ne peut servir Dieu qu’en croyant en
– 73 –
Lui, le diable, lui, n’a pas besoin qu’on croie en lui pour le servir. Au contraire, on ne le sert jamais si bien qu’en l’ignorant. Il a toujours intérêt à ne pas se laisser connaître ; et c’est là, je vous dis, ce qui me chiffonne : c’est de penser que, moins je crois en lui, plus je l’enfonce.
Ça me chiffonne, comprenez-moi bien, de songer que c’est précisément là ce qu’il désire : qu’on ne croie pas en lui. Il sait bien comment faire, allez, pour s’insinuer dans nos cœurs, et qu’il n’y peut entrer d’abord qu’inaperçu.
J’ai beaucoup réfléchi à cela, je vous assure. Évidem-ment, et malgré tout ce que je viens de vous dire, en parfaite sincérité je ne crois pas au démon. J’en prends tout ce qui en est comme une puérile simplification et explication appa-rente de certains problèmes psychologiques – auxquels mon esprit répugne à donner d’autres solutions que parfaitement naturelles, scientifiques, rationnelles. Mais, encore une fois, le diable lui-même ne parlerait pas autrement ; il est ravi ; il sait qu’il ne se cache nulle part aussi bien que derrière ces explications rationnelles, qui le relèguent au rang des hypo-thèses gratuites. Satan ou l’hypothèse gratuite ; ça doit être son pseudonyme préféré. Eh bien, malgré tout ce que j’en dis, malgré tout ce que j’en pense et que je ne vous dis pas, il n’en reste pas moins ceci : c’est que, dès l’instant que j’admets son existence, – et cela m’arrive tout de même, ne fût-ce qu’un instant, quelquefois – dès cet instant, il me semble que tout s’éclaire, que je comprends tout ; il me semble que tout à coup je découvre l’explication de ma vie, de tout l’inexplicable, de tout l’incompréhensible, de toute l’ombre de ma vie. Je voudrais un jour écrire une… oh ! je ne sais comment dire – ça se présente à mon esprit sous une forme de dialogue, mais il y aurait autre chose encore… en-
– 74 – fin, ça s’appellerait peut-être « Conversation avec le diable » – et savez-vous comment cela commencerait ? J’ai trouvé sa première phrase ; la première à lui faire dire, vous compre-nez ; mais pour trouver cette phrase il faut le connaître déjà très bien… Je lui fais dire d’abord : – Pourquoi me craindrais-tu ? Tu sais bien que je n’existe pas. Oui, je crois que c’est ça. Ça résume tout : c’est de cette croyance à la non-existence du diable que… Mais parlez donc un peu ; j’ai besoin qu’on m’interrompe.
— Je ne sais que vous dire. Vous me parlez de choses auxquelles je m’aperçois que je n’ai jamais pensé. Mais je ne puis oublier que nombre d’esprits, et que je tiens pour des plus grands, croyaient à l’existence du diable, à son rôle – et même lui faisaient la part belle. Vous savez ce que disait Gœthe ? Que la puissance d’un homme et sa force de pré-destination étaient reconnaissables à ce qu’il portait en lui de démoniaque.
— Oui, l’on m’a déjà parlé de cette phrase ; vous devriez bien tâcher de me la retrouver.
— (Théorie : que, de même que le Royaume de Dieu, l’Enfer est au-dedans de nous) :
— Et je sens en moi, certains jours, un tel envahisse-ment du mal, qu’il me semble déjà que le mauvais prince y procède à un établissement de l’Enfer.
– 75 –
À propos de cette édition électronique
Texte libre de droits.
Corrections, édition, conversion informatique et publication par le
groupe :
Ebooks libres et gratuits
http://fr.groups.yahoo.com/group/ebooksgratuits
Adresse du site web du groupe :
http://www.ebooksgratuits.com/
—
Août 2022
—
– Élaboration de ce livre électronique :
Les membres de Ebooks libres et gratuits qui ont participé à
l’élaboration de ce livre, sont : Carl, PatriceC, ChristineN, Coolmicro.
– Dispositions :
Les livres que nous mettons à votre disposition, sont des textes
libres de droits, que vous pouvez utiliser librement, à une fin non commerciale et non professionnelle. Tout lien vers notre site est bienvenu…
– Qualité :
Les textes sont livrés tels quels sans garantie de leur intégrité
parfaite par rapport à l'original. Nous rappelons que c'est un travail d'amateurs non rétribués et que nous essayons de promouvoir la culture littéraire avec de maigres moyens.
Votre aide est la bienvenue !
VOUS POUVEZ NOUS AIDER À FAIRE CONNAÎTRE CES
CLASSIQUES LITTÉRAIRES.
– 77 –
Vous avez terminé Journal des faux-monnayeurs
André Gide
Des livres comme celui-ci
-
Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV
-
Prétextes: Réflexions sur quelques points de littérature et de morale
-
Comment se faire des amis de Dale Carnegie (analyse de livre): Un modèle de comportement idéal pour influencer son entourage
-
Eloge de la lenteur (Poche Psy) (French Edition)
-
Voyage Au Congo
-
L'Escalier d'Or