Journal des faux-monnayeurs

André Gide · Chapitre 7 sur 8

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Journal des faux-monnayeurs

II .................................................................................................

— Je crains que vous ne confondiez l’émotion avec cet attendrissement qui mène aux larmes et qui n’a rien à voir avec ce que j’appelais sensibilité, qui n’est, le plus souvent, qu’un joyeux frémissement de la vie. Persuadez-vous tout au contraire que c’est au plus pressé de l’action que vous la res-sentez la plus vive ; du moins il sied que cela soit ainsi… Ah ! pendant que j’y pense : avez-vous une maîtrise ?

Je lui dis que, depuis que j’étais réchappé du service, j’avais eu moins souci d’attachement que de liberté.

Il sourit, puis :

— Je vous demande cela parce qu’une certaine per-sonne m’a promis pour ce matin sa visite. (Il tira sa montre.) Et même elle devrait être ici. Restez encore quelques ins-tants ; vous n’avez rien de mieux à faire. Et en attendant, prenons un verre de porto ; ou mieux, laissez-moi vous pré-parer un cocktail.

Il ouvrit un petit buffet bas, mais il n’en eut pas plus tôt sorti des gobelets et diverses bouteilles, qu’un coup de son-nette retentit…

 

II

Il n’y a pas bien longtemps que j’ai fait la connaissance d’Édouard ; mais, depuis que je le connais, ma vie a pris un tour neuf et je trouve enfin son emploi. Je commençais vraiment d’être las de ne vivre que pour moi-même ; je ne m’aime pas assez pour cela. Au demeurant, pas bien assuré de répondre à ce qu’Édouard attend de moi ; je sens en mon

 

– 71 – esprit je ne sais quoi de courant et de desultory, qui me laisse craindre de n’être pas de bon usage. De plus, je manque d’instruction à un point qu’il ne saurait croire. Je n’ai guère rien lu et ne me sens en humeur de rien lire. J’ai peut-être certain goût pour les mots et les courtes phrases, mais je sais trop de langues pour en parler parfaitement aucune ; et j’écris n’importe comment. Je crois que je suis trop impa-tient pour jamais rien réussir.

Au fond, Édouard ne me connaît pas plus que, moi, je ne le connais. Quand il m’a demandé si j’avais une maîtresse, j’ai failli lui dire que je ne redoute rien tant qu’une liaison ; mais mieux vaut ne pas trop se découvrir. J’ai l’horreur de parler de moi ; cela ne vient pas seulement de ce que je ne m’intéresse pas à moi-même, mais surtout de ce que je n’avance rien sur moi-même, que le contraire ne m’apparaisse aussitôt beaucoup plus vrai. Ainsi j’allais écrire : j’ai le goût de la volupté, mais, il faut bien que je me l’avoue, l’amour m’ennuie. Et je songe aussitôt que ce qui m’ennuie dans l’amour, c’est la romance, le long différem-ment du plaisir, les petits soins, les minauderies, les protes-tations, les serments… Car, amoureux, je le suis sans cesse, et de tout, et de tous. Ce qui me déplairait, ce serait de ne l’être plus que de quelqu’un.

Ce besoin de bouger, de rendre service, d’où jaillit la plus claire source de mon bonheur, et qui me fait sans cesse préférer autrui à moi-même, n’est peut-être, après tout, qu’un besoin de m’échapper, de me perdre, d’intervenir et de goûter à d’autres vies. Assez parler de moi. Sans Édouard je n’en aurais jamais tant dit.

 

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