Journal des faux-monnayeurs
Pages du Journal de Lafcadio ..................................... 69
PAGES DU JOURNAL DE LAFCADIO
(Premier projet des Faux-Monnayeurs)
Des opinions, me dit Édouard, lorsque je lui montrai ces premières notes. Opinions… Je n’ai que faire de leurs opi-nions, tant que je ne les connais pas eux-mêmes. Persuadez-vous, Lafcadio, que les opinions n’existent pas en dehors des individus et n’intéressent le romancier qu’en fonction de ceux qui les tiennent. Ils croient toujours vaticiner dans l’absolu ; mais ces opinions dont ils font profession et qu’ils croient librement acceptées, ou choisies, ou même inven-tées, leur sont aussi fatales, aussi prescrites que la couleur de leurs cheveux ou que l’odeur de leur haleine ! Ce défaut de prononciation de Z…, que vous avez fort bien fait de no-ter, m’importe plus que ce qu’il pense ; ou du moins ceci ne viendra qu’ensuite. Y a-t-il longtemps que vous le connais-sez ?
Je lui dis que je le rencontrais pour la première fois. Je ne lui cachai pas qu’il m’était extrêmement antipathique.
— Il importe d’autant plus que vous le fréquentiez, re-prit-il. Tout ce qui nous est sympathique, c’est ce qui nous ressemble et que nous imaginons aisément. C’est sur ce qui diffère le plus de nous que doit porter surtout notre étude. Avez-vous laissé voir à Z… qu’il vous déplaisait ?
— Non : je n’en ai rien laissé paraître.
— C’est bien. Tâchez de devenir son ami.
Et comme je faisais la grimace :
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— Ah ! vous avez encore des goûts personnels, s’écria-t-il, sur un tel ton, que je ne songeai plus qu’à les désavouer aussitôt.
… Vous avez peut-être aussi des scrupules, des répu-gnances ?…
— Je tâcherai de m’en débarrasser, pour vous servir, dis-je en riant. Si j’étais d’avance parfait, je n’aurais que faire de vos conseils.
— Lafcadio, faites attention, mon ami (son front s’était légèrement rembruni), ce que j’attends de vous c’est le cy-nisme, ce n’est pas l’insensibilité. Certains vous diront que l’un ne peut aller sans l’autre ; ne les croyez point. Mais, tout de même, méfiez-vous. L’émotion s’accompagne volontiers de maladresse et il y a certaine virtuosité du cœur, si je puis dire, qui d’ordinaire ne s’acquiert qu’au détriment des quali-tés les plus exquises, et qui, comme toutes les autres virtuo-sités, entraîne une certaine froideur d’exécution. L’émotion gêne, et néanmoins tout est perdu dès qu’on l’élude, ou que seulement elle diminue ; car, somme toute, elle est la fin dernière et c’est à cause d’elle que l’on joue. Je vous en-nuie ?
— Pouvez-vous croire !… Ceci m’explique cette sorte de crainte que je ressens et que, jusqu’alors, je ne m’expliquais pas très bien.
— Quelle crainte ? fit-il avec une charmante expression de sollicitude qui me toucha.
— Celle, repris-je, d’être un peu sec lorsque j’agis ; un peu inactif, ou si vous préférez, impropre à l’action aussitôt que je m’attendris.
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