Jours sans faim
Chapitre IX
IX
« Tu préfères papa ou un yaourt ? »
C'était une question rituelle. Depuis l’enfance. Elle en cachait beaucoup d’autres, tu préfères papa ou maman, tu préfères papa ou la maîtresse, papa ou Louise, papa ou le reste du monde ? Il a toujours trouvé que Laure en mangeait trop, des yaourts. A force, il paraît que ça décalcifie.
Ce n’est jamais assez, cet amour qu’on lui donne. Son père souffre d’être mal aimé, il souffre de ce vide qu’il creuse autour de lui, peu à peu, malgré lui. Il souffre d’un mal étrange, un mal qui le ronge aussi. Il détruit tout, les attaches, les sentiments.
Laure a fait la connaissance de Madame Bauer quand celle-ci est entrée un soir dans sa chambre en lui déclarant qu’elle avait de belles chaussettes. Des chaussettes de tennis. Quelqu’un lui avait dit que « la petite fille du bout avait des biscuits ronds ». Et précisément, Madame Bauer avait un petit creux. Laure a sorti son stock de madeleines, petits Lu, gaufrettes et autres galettes pur beurre, il y en a pour tous les goûts, servez-vous. Madame Bauer l’a regardée avec beaucoup de reconnaissance dans les yeux. Elle n’a pas l’air comme ça, dans sa robe de chambre élimée, mais elle a été Miss Autriche en 1935. Elle s’est excusée d’être si vieille et si peu soignée.
Depuis, Madame Bauer ne rate jamais une occasion de lui montrer sa photo de Miss Autriche. Elle vient chaque jour puiser dans la réserve de Laure. Elle se trompe toujours de porte quand elle veut regagner sa chambre et n’en finit plus de s’excuser. S'inquiète de la décence des chemises que lui fournit l’hôpital. Laure a de la peine pour elle, pour cette solitude qui colle à ses mules et ce corps flétri qu’on distingue à travers sa robe de chambre. Laure réalise à quel point sous l’enseigne « gastro-entérologie » évolue une tribu hétéroclite et hors de propos. Toxicos, ulcéreux, anorexiques, inadaptés et gâteux de tous poils gémissent de concert. Ils en ont gros sur la patate ou sucrent les fraises. Madame Bauer partage sa chambre avec une autre vieille dame qu’on entend crier à l’autre bout du couloir. Un genre de tyran du troisième âge qui passe ses journées à lui donner des ordres contradictoires que Madame Bauer exécute sans discuter, avec une gentillesse extrême, s’excusant sans cesse de ne pas être plus rapide ou de ne pas trouver le petit châle rouge que l’autre lui commande de lui rapporter sur-le-champ. Ne pouvant pas sortir de son lit, la vieille parle ou geint en continu, que Madame Bauer soit dans la chambre ou qu’elle n’y soit pas. Des monologues entrecoupés de cris, qui envahissent le couloir par la porte laissée ouverte en permanence. Elle réclame le bassin, les infirmières, les médecins, la surveillante, elle prodigue des conseils avisés à des amis imaginaires suspendus au-dessus d’un précipice, ne regarde pas en bas, surtout, ne regarde pas, fais un pas sur le côté, doucement, attrape le rocher, sur ta gauche, prends appui avec le pied, tu m’entends là ou non ? Dans sa voix, Laure entend la panique et la mort qui approche.
Elle prend ça trop à cœur, Laure, toute cette vieillesse qui gémit, qui crache, qui appelle. Elle leur donnerait bien tout son stock de biscuits ronds, et les carrés aussi. Tout ce privilège qu’elle a d’avoir dix-neuf ans et tout ce temps devant elle. Madame Bauer n’a pas voulu. Vous devez les garder pour vous, une petite fille bien trop maigre comme ça, c’est vraiment dommage... Anouk continue d’apporter des suppléments en plus des suppléments. Laure emmagasine et consacre tous les jours quelques minutes à la gestion de son stock. Elle n’est pas tout à fait sûre de vouloir rapporter tout ça chez elle, le jour où elle sortira.
Au salon de repos, les aides-soignants font un petit break. Jocelyne lit des magazines, et Régis joue au rami avec le vieux Russe qui se plaint de solitude depuis que le muet est parti. On entend soudain les claquettes de la surveillante. Ils relèvent tous les deux la tête et jettent un regard interrogateur à Laure qui est assise face au couloir. Oui, elle vient par là. D’un même bond, les voilà au garde-à-vous, les cartes sont rangées et le journal a disparu. Laure commence à faire partie des meubles.
Faut bien du courage pour arrêter de manger, dit un soir une dame en robe de chambre matelassée.
Laure ne tente pas d’expliquer. Elle dit non madame, ça n’a rien à voir.
Le docteur Brunel, lui, il aurait su dire. Le jeûne comme toute-puissance, comme une forteresse. A jeun, le guépard est capable d’affronter tous les dangers. La limace de mer aussi.
A jeun, elle se sentait plus forte, inaccessible. Maintenant, c’est autre chose.
Quand il entre dans sa chambre et constate sa mauvaise humeur, sa sensibilité à fleur de peau, quand elle s’effondre devant lui, secouée par la colère, elle sait qu’il ne s’agit plus maintenant de sa survie, mais de sa guérison. Elle reprendrait bien ce corps qu’elle a déposé à ses pieds, non seulement parce qu’elle juge souvent contestable la couleur de ses chaussettes, mais aussi – elle ne peut pas encore lui avouer – parce qu’elle n’est pas sûre de vouloir renoncer à sa révolte. Elle ouvre les yeux et voudrait hurler à en perdre le souffle sa terreur d’en être arrivée là.
« Si je pouvais, comme ça, d’un coup de baguette magique, t’offrir dix kilos, est-ce que tu les accepterais ? »
Sous son regard elle baisse les yeux.
Elle dit non. Il sourit et elle voudrait être dans ses bras.
Quand elle se referme, la porte fait un bruit de soufflet.
La nuit, les infirmières viennent purger la nutripompe. Laure ouvre un œil, se retourne dans son lit. Il ne faut surtout pas sortir du sommeil, sinon Lanor reprend le dessus. La nuit, Lanor est plus forte que la sonde, elle ronge, elle absorbe, elle engloutit tout. Elle bouffe du kilo à gogo. Elle résiste, elle est comme un organe rebelle qu’il faut faire taire. Elle poursuit Laure par des voies détournées, la persuade de sa lamentable inutilité, de sa rechute inévitable. Elle l’empêche de dormir ou envahit ses rêves de viande crue, d’odeurs saturées, de frites suintantes.
Mais Laure serre Lanor dans ses bras. Elle le sait. Elle serre trop fort ce monstre en elle qui refuse de grossir, ce monstre aveugle, cette petite fille aussi, coupable de ne plus vouloir grandir, coupable d’avoir abandonné sa sœur.
Le docteur Brunel parle de la défonce anorexique qu’elle reproduit tout en s’alimentant, des mécanismes qui font que son cerveau recherche un état semblable. Elle est nue comme une limace repue et la nuit la dévore, à l’intérieur.
Elle a mal à ses joues qui se remplissent et aux rondeurs qui s’esquissent, elle souffre de cette chair qui prolifère sur elle comme une greffe exponentielle.
Il sait tout ça. Il devine toujours cette urgence qu’elle a de lui. Chaque soir, elle se dit qu’elle va donner le change, lui jouer la fille désinvolte et bardée de lard, qui assume tout ce gras qu’elle produit malgré elle, celle qui a tout compris. Elle voudrait le convaincre qu’elle peut finir le boulot toute seule, qu’elle est hors de danger. Fidèle à sa visite quotidienne, il s’assied sur le lit, incisif, il teste, il observe. Chaque soir il trouve la phrase ou la question qui feront mouche, tu m’as l’air très tendue, chaque soir elle maintient le couvercle deux ou trois minutes, elle soutient son regard avec arrogance et puis elle explose dans un flot ininterrompu de morve et de sanglots. Elle remplit les Kleenex les uns après les autres, amorce quelques paroles douloureuses entre deux hoquets désabusés. Allongée sur son lit, elle a honte. Elle voudrait se dissoudre instantanément. Comme un sachet de sucre dans un thé brûlant.
Inexorable et anorexique, elle a dit vous voyez bien comme ces mots se ressemblent. Mais ça, il n’y croit pas.
« Ça me fait drôle d’être en tenue de ville, après toutes ces semaines passées ici. Vous, ma pauvre, vous en avez encore pour un moment. Enfin, c’est vrai que vous avez quand même une meilleure tête qu’à votre arrivée. Le corps aussi, d’ailleurs, mais bon, il y a encore du pain sur la planche ! Ah ah ! C'est le cas de le dire ! Enfin, je suis venue vous dire au revoir, parce que vous voyez ça me fait quand même bizarre de partir. Ils m’ont trouvé une maison de repos dans le Loiret, quelque chose de très bien pour les convalescences sous haute surveillance. Parce que vous savez, je ne suis pas tirée d’affaire non plus. Enfin, c’est pas pareil. Vous, il ne tient qu’à vous. Vous voyez, on s’attache aux gens qui nous entourent, l’hôpital, ça crée des liens. Alors c’est pour ça, je vous offre ce petit flacon d’eau de rose, il est tout neuf, c’est très bien pour la peau, ça apaise. Tenez, sentez, c’est délicieux. Il vous reste combien de kilos pour sortir ? Ah, quand même. Enfin, si vous ne jetez pas votre nourriture dans les toilettes, vous allez finir par y arriver. Le tout, c’est de continuer à bien manger quand vous serez sortie, de ne pas recommencer. Parce que vous savez il y a beaucoup de rechutes dans cette maladie. Les maladies de la tête, c’est comme ça, c’est incurable parfois. Cette femme algérienne qui venait tout le temps dans votre chambre, il paraît que c’était au moins la cinquième ou sixième fois. Après tout, c’est une question de volonté. Bon, il faut que j’y aille. Mon taxi est prévu dans un quart d’heure. Je vais chez mon cousin qui me conduira là-bas ce soir. Bon, allez, bon courage quand même. J’ai été contente de vous rencontrer. »
La bleue tourne les talons. Elle porte cette fois un manteau mauve hideux. Sur le pas de sa porte, Laure la regarde s’éloigner. Un peu plus elle verserait une larme. C'est pas possible d’être sensible à ce point. Un peu plus elle lui agiterait le mouchoir en la remerciant pour tous les monologues qu’elle lui a infligés, toute cette connerie en tube qu’elle déversait, y avait pas moyen de refermer le bouchon. C'est vrai, elle est presque triste. Toute cette solitude qui colle aux gens, ça fout le moral à zéro, c’est tout.
Sur une photo prise quelques jours avant son hospitalisation, elle découvre ce rictus qu’on ose maintenant lui décrire. La fixité du regard, son visage tiré, sa peau presque transparente. Une copine lui raconte un jour les stratagèmes dont elle usait lorsqu’elles avaient rendez-vous, pour voir Laure d’abord à son insu, cachée derrière un pilier ou un abri-bus, avoir le temps de s’habituer. Ils disent tu faisais tellement peur, tu avais l’air tellement déterminée, tellement lointaine. Ils disent on ne savait pas comment t’aborder, te parler, tu étais inaccessible. Nous aussi, on faisait des efforts pour avaler notre salive. Ils la regardaient s’étioler, de l’extérieur, avec une sorte de résignation désolée. La plupart se sont tus, ils ont fait comme si de rien n’était, ou bien ils se sont éloignés, en sifflotant. Certains ont cessé de la voir, mais les autres se sont accrochés aux rideaux. Elle pense à ceux-là qui ne l’ont jamais laissée tomber, qui continuaient d’appeler, de passer, sans jamais rien recevoir d’elle. Elle promettait pots, cinémas, bouffes, toujours impossibles, reportés, annulés. Elle gavait son agenda de rendez-vous et s’enfonçait chaque jour un peu plus dans la solitude. Elle jonglait avec les prétextes, les excuses, les imprévus, parce qu’elle ne pouvait plus suivre, parce qu’elle ne pouvait pas dire, tout simplement, je ne peux plus, je ne peux plus m’asseoir, voilà c’est tout. Je ne sais plus rien faire d’autre que brûler mon corps de l’intérieur, ça me donne l’impression d’avoir chaud. Elle ne pouvait pas leur dire. Quand elle a perdu jusqu’à sa voix, ils tendaient l’oreille et lui demandaient, compatissants, si elle était enrhumée. Il n’y avait que Tad pour gueuler, Laure ce n’est pas possible, qu’est-ce que tu veux, merde, qu’est-ce que tu cherches ? Une fois, Laure avait répondu. Je veux mourir. Tad s’était levée, hors d’elle, elle avait crié, ce n’est pas vrai, Laure si tu voulais mourir il y a longtemps que ce serait fait, tu es bien placée pour savoir que certains moyens sont beaucoup plus expéditifs. Laure n’avait pas pleuré, les larmes s’étaient taries depuis longtemps, elle était sortie en claquant la porte. Elle aurait voulu être capable de remercier Tad, elle l’avait fait beaucoup plus tard.
Quand Laure était enfant, sa mère voulait mourir. Elle parlait du suicide comme d’un acte très noble mais très triste aussi. Quand Laure avait dix ans, le frère de sa mère est mort. Il s’est tiré une balle dans la tête. Le matin même, il avait acheté son litre de lait. Laure se souvient de ça, ce détail absurde qu’elle avait entendu au détour d’une conversation, il avait acheté son litre de lait. Un peu plus tard, le cousin de sa mère aussi. On ne sait pas s’il avait fait ses courses. On sait seulement qu’après, ces morts-là rongent les familles par petits bouts. Sa mère venait de perdre son troisième frère, sa mère disait c’est un tel effort de vivre. Sur le miroir de la salle de bains, au rouge à lèvres, elle avait écrit : « Je vais craquer. » Pendant des jours, des semaines peut-être, Louise et Laure se sont lavé les dents avec la mort de leur mère tatouée sur leur visage. Quand elles rentraient de l’école, elles avaient peur du silence. Peur de la trouver là, étendue sur la moquette grise.
C'est un tel effort de vivre. Ce sont les mêmes mots qui lui viennent à la bouche, des mots qui l’inscrivent dans cette lignée de blessures intactes.
Quand elle est arrivée à l’hôpital, elle n’avait plus de cul mais une raie des fesses large comme une tranchée. Elle devait maintenir le thermomètre avec la main pour qu’il ne tombe pas. Elle se cognait aux draps comme si les os trouaient sa peau. Elle constate chaque semaine les améliorations, fait l’inventaire des avantages. Les jours convalescents se ressemblent, elle se rassemble. Des détails sordides reviennent d’on ne sait où. Le vinaigre qu’elle déversait sur la salade, l’eau gazeuse dont elle se remplissait pour mieux se ronger. Elle pense à ces soirées qu’elle passait, le dos contre le radiateur, à recopier des recettes de cuisine. A partir de magazines, elle constituait des classeurs culinaires : le veau, le bœuf, les tartes, les pâtes. Elle répertoriait. Elle mettait en pratique aussi, quand elle vivait encore chez Tad, confectionnait des gâteaux, mijotait des petits plats en sauce, sans jamais goûter, sans jamais tremper le petit doigt. Elle se plaisait à les gaver, Tad et les copains qui passaient par là, à les voir craquer sur le délice amandes-chocolat et se resservir, lichette après lichette, par pure gourmandise. Elle ne touchait à rien de tout ça. Elle descendait leur chercher des croissants le matin, posait le sucre sur la table. Pour lui plaire, il fallait bouffer. Maudits ceux qui n’avaient pas faim, parce qu’il fallait marquer la différence.
Sur son cahier elle a écrit je ne serai pas récidiviste, une incantation plutôt qu’une certitude. Elle voudrait y croire. De toute façon, c’est bien connu, il ne faut jamais recongeler un produit décongelé.
Ce soir Laure s’est assise dans un fauteuil pour fumer une cigarette. Les portes se sont refermées, les infirmières font leur dernier tour. Au salon-repos, on papote, on attend le sommeil. Une vieille dame est sortie de sa chambre à petits pas. Elle a décrété qu’elle devait prendre le métro sur-le-champ. Il était 10 heures et sa robe de chambre ouverte laissait voir un corps glabre et desséché. Elle a commencé par se renseigner auprès de diverses personnes sur le prix actuel d’un ticket de métro puis, faisant confiance à Laure, « la Parisienne », a soutiré cinq francs à Miss Autriche qui lui a souhaité plusieurs fois bonne chance, bon voyage et bon courage. Dix fois de suite, elle a fait le tour du couloir. Ses cinq francs dans une main, dans l’autre un ticket usagé que lui avaient donné les infirmières. A chaque tour elle repassait devant le petit groupe amusé, s’arrêtait, étonnée de se retrouver au même point, demandait quelques renseignements complémentaires, et repartait, encouragée chaque fois par Madame Bauer qui lui recommandait de se dépêcher pour ne pas rater le dernier métro. Laure a suggéré qu’il était peut-être plus raisonnable d’attendre demain. Après une bonne dizaine de passages, l’intrépide a fini par reporter son expédition. A côté de Laure, Monsieur cent-trente-kilos – moins quelques-uns, à force – a constaté d’un ton amer qu’il fallait être plusieurs pour en rire. A ce moment, à l’autre bout du couloir, une femme a crié apportez-moi le bassin. Laure s’est levée et a regagné sa chambre, parcourue de frissons.
Laure a abandonné les magazines. Elle découpe maintenant des silhouettes dans du papier Canson. Des hommes et des femmes de couleurs différentes qu’elle colle avec soin, ils se font face, se suivent ou se tournent le dos. Ils sont toujours en mouvement, ils ne sont jamais gros.
Un soir, Laure entraîne Julia pour une de ses petites fugues à la nuit tombante. Julia est difficile à convaincre, elle a peur d’être surprise, qu’on la soupçonne d’être sortie pour se procurer de la dope. Allez, ça te fera du bien, un peu d’air, une bonne bouffée de périph, Julia finit par accepter. Elles vont boire un thé dans un café du boulevard Ney. Julia tremble un peu. Sa peau est pâle, ses lèvres presque transparentes. Elle est comme une éponge, malgré les cachets qu’elle s’enfile toute la journée. Perméable. Vulnérable.
Elles attendent simplement que le temps passe. Il faut que le temps passe pour en être plus loin, pour sortir de là. Elles comptent les heures, les jours, elles s’épuisent.
La bleue a été remplacée par une anorexique de premier choix. Si elle savait. Laure sourit à cette idée, lui écrire une petite carte de Paris, chère Marie-France, figurez-vous qu’à peine aviez-vous le dos tourné, non contents de s’être enfin débarrassés de vous, ils ont installé à votre place un squelette, un vrai, croyez-moi, qui déambule en caleçon moulant dans les couloirs, histoire d’exhiber encore un peu d’os à la face du monde (comme il se doit).
Catherine est sortie avec un traitement et quelques recommandations, après avoir perdu quelques dizaines de kilos d’eau. Elle avait hâte de retrouver son fils. Monsieur Palmier se remet péniblement de la semaine de jeûne complet qu’on lui a infligée. Il dit le plus dur, c’est quand on entend le bruit de la tortue, qu’il est midi et qu’on sait que les autres vont s’installer devant leur plateau. Il dit on en pleurerait parfois. Laure n’ose pas lui demander combien il a perdu depuis son arrivée.
Un matin, sa belle-mère lui téléphone, de la part de son père. Lui, il n’a plus la force. Tout ça le mine, tu sais, et puis il a d’autres chats à fouetter, avec son boulot, tous ces soucis à cause de ta mère, et Louise qui nous fait sa crise d’adolescence. Elle s’insurge que Laure soit encore là, à l’hôpital, comme un coq en pâte. Ça veut dire quoi le dégoût, quand on a presque vingt ans et un physique de starlette ? Elle dit faut se botter le cul, Laure, faut se botter le cul. Ça lui va bien de dire ça, elle qui n’a jamais rien fait de ses dix doigts. Si elle savait. Qu’est-ce qu’elle foutait, elle, de ses journées alanguies, à part picoler en cachette pour oublier toute la vacuité de son existence, toute cette culpabilité peut-être d’être complice de tout ça, de voir son fils descendre dans la nuit, réveillé par les éclats de voix, pourquoi elles pleurent Laure et Louise ?
Quand Laure a raccroché, la mère de Tad est entrée dans la chambre. Laure était hors d’elle. Elle lui a jeté son camembert à la figure, elle a gueulé alors on vient voir le fauve bouffer ? La mère de Tad a constaté qu’elle ne retournait plus sa violence contre elle-même, elle a trouvé ça très positif.
Un jour Anouk vient chercher Laure pour lui faire visiter les cuisines. Au sous-sol, elle a ses entrées. Laure assiste fascinée à la confection des plateaux. Les aliments sont gardés au chaud dans de grands bacs d’aluminium, des bacs entiers de poissons carrés, d’escalopes de veau, de ratatouille. Le personnel porte des gants de caoutchouc et des charlottes sur la tête. Les plateaux circulent sur un tapis roulant et sont remplis un à un, conformément à la carte imprimée par l’ordinateur. Ils sont ensuite disposés dans les tortues qui somnolent en bout de chaîne. Les chariots montent seuls dans les étages par les ascenseurs réservés au service. Anouk discute avec d’anciens collègues et profite de la visite pour emplir ses poches de petites compotes longue conservation qu’elle donnera à Laure. Laure a du mal à détacher ses yeux de cette fourmilière.
Le docteur Brunel maintient la pression. Quand il s’approche d’elle, il garde les mains dans les poches de sa blouse. Il ne la prendra jamais dans ses bras, elle doit s’y résoudre. A cause de cette pudeur qu’il y a entre eux, comme une barrière invisible, ces choses qu’on ne dit pas. Tantôt il parle, il explique, il rassure, tantôt il vient et s’assoit, il observe en silence. Le docteur Brunel est aussi un émetteur non verbal de haute capacité. Laure déballe à ses pieds, par petits paquets compacts, cette faim de vivre qui l’a rendue malade, elle le comprend maintenant, cet appétit démesuré qui la débordait, la débraillait, ce gouffre insatiable qui la rendait si vulnérable. Elle était comme une bouche énorme, avide, prête à tout engloutir, elle voulait vivre vite, fort, elle voulait qu’on l’aime à en mourir, elle voulait remplir cette plaie de l’enfance, cette béance en elle jamais comblée.
Parce qu’il faisait d’elle une proie offerte au monde, elle avait muré ce désir dans un corps desséché, elle avait bâillonné ce désir fou de vivre, cette quête absurde, affamée, elle se privait pour contrôler en elle ce trop-plein d’âme, elle vidait son corps de ce désir indécent qui la dévorait, qu’il fallait faire taire.
« Chère Marie-France, vous nous manquez. Vous n’imaginez pas combien le service a changé. Blandine est partie en congé maternité et sa remplaçante s’avère plutôt revêche. L'ordinateur pète complètement les plombs depuis hier, steak haché-purée pour tout le monde, vous imaginez le topo. L'anorexique dont je vous ai parlé, Anaïs, figurez-vous qu’elle change de tenue trois ou quatre fois par jour, un vrai défilé de cintres. Nous discutons souvent dans sa chambre, elle n’ouvre jamais les stores et boit du thé toute la journée. On se raconte nos folies respectives, elle pleure souvent. Ah, ces maladies de la tête, vous savez ce que c’est. A vrai dire, elle est au moins aussi atteinte que moi et je me sens soudain beaucoup moins seule. Elle a refusé qu’on lui pose une sonde et elle jette la moitié de ses plateaux dans les chiottes. Bon, Marie-France, je vous laisse, mes suppléments m’attendent. A quatre mille cinq cents calories par jour, je grossis doucettement. Je vous remercie pour l’eau de rose qui sent divinement bon. »
Laure écrit des cartes imaginaires à la bleue dont le souvenir la poursuit. Une méchante femme fragile et bouffie. Un monstre de solitude aussi. Elle passe maintenant une bonne partie de ses journées avec Anaïs qui a tapissé sa chambre de photos découpées dans les magazines de mode. Anaïs se nourrit exclusivement de bonbons et de sucre en poudre. Le reste, elle le jette ou le vomit.
Laure observe son corps à la dérobée, elle a peine à croire qu’elle lui ressemblait, qu’elle était pire peut-être, comme une virgule assoiffée, prête à se briser. Un soir, Anaïs lui montre une photo d’elle prise par sa sœur, avant qu’elle soit malade. Laure peut à peine la reconnaître. Elle touche du doigt le portrait comme s’il était truqué, Anaïs fixe l’objectif, ses yeux sont brillants, sa peau est lisse, un peu hâlée, elle semble si confiante. Laure tente de la convaincre qu’elle était beaucoup plus jolie. Anaïs sourit, perplexe. Elle a le visage en creux, ce rictus caractéristique de la dénutrition, un duvet brun au-dessus des lèvres, ce regard hagard et lointain que Laure est aujourd’hui capable d’identifier entre mille. Hospitalisée par ses parents, Anaïs refuse de capituler. Elle gagne du temps.
Quand le temps s’arrête, quand elles n’ont plus rien d’autre à faire que regarder les horloges, elles jouent à cache-cache. Anaïs compte jusqu’à cinquante, Laure cherche un refuge. L'objectif est de s’incruster dans une chambre, si possible de refermer la porte derrière soi. Anaïs doit trouver Laure parmi les vingt-deux chambres de l’unité. Laure est chez Madame Bauer, cachée derrière son lit. Madame Bauer rit tellement que Laure a peur que son cœur lâche ou qu’elle perde son dentier.
Une autre fois, elles jouent à chat. C'est beaucoup plus difficile. Jouer à chat sans en avoir l’air. Parce qu’une anorexique qui court, dans un service de nutrition, c’est forcément suspect.
Quand la surveillante n’est pas là, elles guettent la tortue à la sortie de l’ascenseur, grimpent sur la bestiole, hésitante et fière sur ses rails, et se laissent porter, sans poser le pied à terre, jusqu’à l’entrée de l’unité.
Quand elle parle avec Anaïs, Laure fait l’épreuve de son renoncement. Parce qu’elle a pris dix kilos, parce qu’elle a accepté qu’on lui enfonce un tuyau dans le nez, elle a le sentiment d’avoir trahi une cause obscure et impérieuse. Elle sait qu’Anaïs lui en veut. Elle sait que ça la dégoûte un peu, le corps de Laure qui reprend forme, cette capitulation. Cet air de bonne élève qu’elle a parfois, ce ton raisonnable – revenu à la raison – qu’elle utilise pour lui parler. Sans rien dire, Anaïs l’appelle de toutes ses forces, sans le savoir elle s’accroche à elle, la supplie de ne pas renoncer, de ne pas se laisser faire. Laure se déchire, elle hésite peut-être un peu. Elle appartient encore malgré elle à ce monde opaque dont elle a transgressé les lois. Mais elle ne peut faire marche arrière. Anaïs, elle, ne concède rien. Elle va droit dans le mur. Le docteur Tannenbaum, qui la suit, lui répète que si elle ne joue pas le jeu, elle ne pourra pas rester dans cet hôpital. Anaïs raconte à Laure ses accès de boulimie, les soirées de baby-sitting où elle vidait les placards, méthodiquement, et dégueulait tout dans les toilettes. Anaïs essaie de lui faire sentir la honte qu’elle porte en elle, ces kilos de bouffe ingurgités sans distinction, le beurre à même les mains.
Qu’on gerbe ou pas, le résultat est le même. Le corps se vide.
Elles partagent le soir les confidences d’une folie en miroir. Une fois Laure prend dans ses bras ce petit corps secoué de sanglots. Dans la chambre d’Anaïs flotte une odeur suave de confiture.
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