Jours sans faim
Chapitre VII
VII
Ce soir, on mange des framboises surgelées. Oui. Surgelées. C'est dur, c’est froid, difficile à croquer. Maman a dit que le dîner, c’était ça. Des framboises surgelées. Louise me regarde d’un air perplexe, elle fait rouler les fruits dans son assiette, elle attend mon approbation. Maman dit aussi que nous n’avons plus besoin d’aller à l’école. Et si maman était devenue folle ? Ou peut-être est-ce une farce qu’elle nous fait, histoire qu’on rigole un peu.
Laure cherche encore. Elle cherche et elle attend.
C'est l’histoire d’un caillou triste. C'est dur d’être triste, quand on est un caillou et qu’on n’a même pas de mains pour essuyer ses larmes. Il roule sa vie, le petit caillou, tant bien que mal, au milieu des choux, des hiboux et des ornicars. Un jour le voilà qui se coince dans la semelle d’une grosse chaussure qu’il n’avait pas vue venir, entre les rainures de caoutchouc. Il éprouve soudain une peur immense, à voir s’éloigner ce petit bout de chemin, où il a toujours vécu. Aussi loin qu’il s’en souvienne. Il part pour une nouvelle vie, mais il se sent si petit, si fatigué, si vulnérable. Il pleure, mais qui a jamais entendu un caillou pleurer, un petit caillou blessé dans son âme, depuis si longtemps ? Et la chaussure l’emporte, loin, si loin, si vite qu’il en a mal au cœur.
C'est l’histoire d’un poisson sans écailles, d’une tortue sans carapace, d’une princesse de pacotille qui ne pouvait renoncer à sa douleur.
La chambre de Laure est peuplée d’histoires, tombées de la poche du docteur Brunel. Des histoires sans faim, qui surgissent de sous le lit, quand il fait noir.
Corinne est passée la voir ce matin. Ils venaient de lui enlever la sonde. Laure avait envie de toucher son visage, de caresser la rondeur de ses joues, du bout des doigts seulement. Pour voir comment ça fait. Elle doit rester encore quelques jours, pour qu’ils s’assurent que le poids se stabilise. Elle va rentrer chez elle, reprendre le lycée. Reprendre sa vie où elle l’avait laissée. Elle dit à Laure : essayez de maintenir. Elle s’assoit et tourne machinalement une mèche de ses cheveux blonds. Elle parle sans regarder Laure, elle jette au pied du lit ces phrases qui lui sont venues, en même temps que les kilos, les fondements de sa guérison, peut-être. Elle étouffait. Elle n’avait plus de place pour exister, dans le regard de ses parents, dans ce désir de leur plaire, dans cette quête de réussite, de perfection qu’elle avait faite sienne. Au début, elle voulait seulement rétrécir un peu, pour se soustraire à cette emprise, et puis un jour elle avait voulu disparaître.
Parce que c’était tellement facile.
Elle livre à Laure ce secret trop lourd qu’elle ne leur dira peut-être jamais. Elle laisse là ce petit fardeau ficelé comme un rôti qui roule sur le lino.
Elle dit que rien ne sera jamais plus comme avant.
Laure a obtenu sa permission pour le week-end. Elle est dehors. Elle marche droit devant elle. Elle gobe l’air à pleins poumons. Si elle s’écoutait, elle rentrerait chez elle à pied. A l’autre bout de Paris. Il pleut des petits crachats de souris. Elle descend dans le métro sans s’attarder devant les vitrines, elle s’arrête au guichet pour prendre un carnet de tickets, elle essaie de ne pas penser au petit nœud qui durcit dans son ventre, à ce noyau incandescent qui se concentre petit à petit, en haut de l’estomac. Il a des yeux comme des billes, il est planté là qui la regarde par en dessous, sans aucune gêne, maman, pourquoi la dame elle a un tuyau dans le nez ? Elle doit admettre qu’elle fait encore sensation. Le tuyau se balance doucement derrière son oreille. Elle aimerait croire que le reste passe inaperçu. Mais leurs regards s’infiltrent comme une mise à nu. Ils se parlent à voix basse, la main devant la bouche, ils détaillent son corps, morceau par morceau, ils cherchent. Elle s’émiette sous leurs yeux, tellement vulnérable, friable comme un os de couscous-poulet en boîte. Elle songe à ce temps si proche et pourtant si lointain où elle portait sur ses collants de laine des minijupes à outrance, pour mieux montrer ses jambes – le plus impressionnant les jambes quand elles finissent par ressembler à des cure-dents – où elle exhibait sa maigreur comme un trophée et empaquetait ses os dans des jeans taille douze ans. Elle se réjouissait de lire dans leurs regards la méfiance, la violence, la compassion. Dans ce wagon qui la ramène chez elle, elle prend la mesure de son corps en abîme. Elle a pris sept kilos qu’ils ne remarquent même pas, invisibles, comme sept kilos de honte. Elle reste debout. Sur les murs des stations elle découvre les nouvelles affiches. Quand elle sort du métro, elle flâne un peu rue du Commerce, avant de rentrer chez elle. Flâner ce mot navigue dans sa tête comme un gros mot. Au cinquième étage, elle ouvre la porte, le petit nœud est devenu une boule de souffre, le vertige l’emporte, à tomber par terre. Elle hésite à entrer chez elle. C'est à cause de cette émotion confuse qui monte en elle, cette perception soudaine – physique – des couleurs, des odeurs, de l’espace. Elle se réveille d’un cauchemar. Elle est chez elle. Pour la première fois depuis si longtemps, elle est capable de le sentir dans sa chair. Elle se tient là, au seuil de cet espace qui devrait être si familier, qu’elle découvre pourtant comme une réminiscence lointaine. Dans son corps s’immisce l’odeur du bois et de la peinture récente, dans son corps pénètrent la lumière étale, le bruit de ses pas sur le carrelage de la cuisine. Elle pleure. Elle retrouve intact le souvenir des semaines qu’elle a passées ici, coupée de tout, de la sensation même d’exister. Les membres sont lourds comme au réveil d’une anesthésie générale. Dans la violence même de cette émotion qui soulève son ventre, elle prend conscience qu’elle n’avait plus qu’une certitude intellectuelle de sa présence, une connaissance intellectuelle de l’espace et du temps. Elle comprend que son corps n’était plus capable de ressentir autre chose que la peur et le froid. Elle voulait devenir transparente, courir les rues en se cognant les genoux, sans jamais s’arrêter. S'éthérer, tituber, mais tenir. Dans cette quête insensée, passionnelle, elle cherchait l’isolement, l’indifférence aussi. Ne plus pleurer, ne plus entendre, ne plus sentir.
Dans sa chambre elle s’est allongée sur le lit, le visage entre les mains. Les larmes coulent le long de ses doigts, elle en goûte le sel comme une récompense. Elle murmure plus jamais, plus jamais. Les draps sentent encore l’adoucissant. Elle se souvient de les avoir changés avant de partir. Elle fait le tour de la pièce à la recherche de sa vie d’avant, elle caresse les livres, elle fouille dans les tiroirs pour trouver les lettres, les copies, les factures qui la relient au monde. Dans la cuisine elle fait l’inventaire, poêles, casseroles, assiettes, couverts, et s’étonne de trouver dans les placards cet équipement de ménagère épanouie qui attend son retour. Elle prend son temps, elle s’attarde devant les photos accrochées au mur, elle met un disque sur la platine mais n’allume pas la chaîne. Par ces détours indolores, elle retarde le moment où elle finira par se retrouver devant le miroir de la salle de bains pour y découvrir le creux de ses joues, comme des centaines de fois, comme pour la première fois.
Plus tard, elle part retrouver Louise qui est en week-end chez leur mère. Louise laissée seule, chez son père, à l’autre bout du monde. Là-bas, ils continuent de l’abreuver d’insultes et de soupçons. Louise vient à Paris, un week-end sur deux. L'autre week-end, Laure prenait le train. Quand elle pouvait encore.
Elle a laissé Louise qui ne le lui pardonnera pas. Elle porte ça en elle, elle est coupable de cet abandon, coupable à en crever. Une douleur qui la ronge avec d’autres.
Après son bac, quand Laure est revenue à Paris pour faire ses études, elle s’est installée chez sa mère qui avait repris un travail, un appartement, une vie normale. Quelques mois après le retour de Laure, sa mère a commencé à avoir de drôles de fréquentations. Le soir, elle allait boire des coups chez Kant, ou sortait dans les bars avec Monet. Elle rentrait tard. Dans la rue, elle donnait son argent, elle n’allait plus à son boulot. Des histoires qui ont mal tourné et qui se sont terminées à Sainte-Anne. A vrai dire, son délire était plutôt plus drôle que la première fois, mais Laure avait dû perdre en route le sens de l’humour. Pendant quelques mois, elle s’est retrouvée seule avec la cocotte-minute. Elle faisait du riz au lait. Quand sa mère est sortie de l’hôpital, Laure est partie. De cohabitation en sous-location, elle a atterri chez Tad. Elles ont habité ensemble ce grand appartement que les parents de Tad avaient déserté et dont ils louaient une chambre à Laure, qu’elle payait quand elle pouvait. C'est là que ça a commencé. Sous les yeux de Tad qui ne les a jamais fermés. Quelques mois plus tard, quand Laure a dû partir de chez eux, la dernière digue s’est effondrée. Seule, tout entière livrée à son dégoût et à la complaisance d’un miroir de salle de bains, elle s’est laissé happer par cette ivresse qu’elle ne savait pas nommer.
Chez leur mère, au moins, ce n’est pas la conversation qui tue. Une vingtaine de mots en un week-end. Maussade, Louise déclare à Laure qu’elle l’envie d’être à l’hôpital. Leur mère les regarde. Elle boit des bières. Elle se remplit, elle comble tant bien que mal le gouffre que la maladie a creusé en elle, sournoisement, cette vacuité immense qui renvoie à peine l’écho de sa souffrance. Au déjeuner, elle avale les nouilles au thon en deux minutes chrono, et puis elle regarde Laure manger. Sans rien dire. Elle pisse ensuite dans son pantalon, sous les yeux de Laure, toute cette bière qu’elle a bue. Laure finit son assiette. Ce jour, peut-être, elle a su qu’elle s’en sortirait, qu’elle sortirait de tout ça.
Après le déjeuner, elle est partie avec Louise voir Tadrina. Tad l’indolente. Tad qui se couche en disant il n’y a rien de meilleur qu’un lit. Capable de passer une journée entière entre la couette et le canapé. Chez Tad, les meubles et les rideaux tissent comme un nid, la moquette est épaisse. Il fait chaud. On fait du thé. On mange des pains aux raisins et des chaussons aux pommes.
Le soir, Laure et Louise retournent dîner chez leur mère. Elle parle un peu. Elle dit qu’elle viendra voir Laure la semaine prochaine, mardi peut-être, jeudi aussi, si elle ne finit pas trop tard. Elle n’est pas capable d’en dire plus. Les mots sont au-dessus de ses forces. Un jour, avant qu’elle rencontre le docteur Brunel, Laure était passée la voir. Sa mère avait dit : il faut que tu ailles à l’hôpital. Franchement cela représentait un effort, toute une phrase comme ça, avec un sujet, un verbe, un complément. Laure avait laissé le silence s’installer, épaissir encore. Sa mère avait conclu d’un ton neutre : alors tu vas mourir. Comme elle aurait dit alors tant pis passe-moi le sel. Laure attendait la révolte, la peur, les menaces. Elle aurait pu attendre longtemps, elle aurait pu y laisser sa peau. La souffrance, sa souffrance de mère, elle ne pouvait pas l’exprimer. Elle marchait, bouffait, dormait comme un robot, un robot programmé aux neuroleptiques, bâillonné par des régulateurs d’humeur, un robot mutique sous camisole chimique.
Un week-end sur deux, quand elle vient chez sa mère, Louise regarde la télé. Quelque part en Californie ou à Miami, elle cherche un refuge. Elle ne rate jamais « L'amour du risque », avec Jonathan et Jennifer, les justiciers milliardaires. Ils rigolent bien tous les deux, ça fait plaisir à voir. Le dimanche soir, quand arrive l’heure de repartir à la gare du Nord, Louise se fait prier, elle ne veut pas manquer la fin de l’épisode, elle grappille minute par minute, elle traîne jusqu’à la dernière. Le train, elle voudrait bien le rater. Ça crève les yeux. Le reste aussi. Elle connaît la chanson. Son père aura une demi-heure de retard pour venir la chercher. Elle restera debout sur le petit terre-plein au milieu de la route où elles attendaient toutes les deux, quand Laure vivait encore avec elle. Elle attendra dans le froid qu’il lui fasse payer le prix d’être allée en week-end chez sa mère.
Laure a repris le métro avec son petit baluchon du week-end. Elle a peur pour Louise. Elle se hait, elle se méprise. Elle a honte de ce qu’elle est, de ce qu’elle n’est plus. Pour Louise, elle était un repère, une attache, une protection. Toutes les deux, elles faisaient corps. Laure l’a trahie. Elle est tombée malade, elle aussi, malade comme eux, malade dans sa tête. La pire des choses. La grande sœur, la bonne élève, qu’est-partie-faire-de-brillantes-études-à-Paris, s’est méchamment pris les pieds dans le tapis. Elle se vantait à voix haute d’avoir tout encaissé, tout digéré, elle avait chaussé ses bottes de mille lieues pour se barrer loin de tout ça, pour affronter le monde. Jusqu’au jour où cette enfance blessée lui est remontée d’un seul coup. Acide. Elle avait beau mâcher, ruminer, déglutir, ça ne passait plus. Elle croyait qu’elle était quitte, qu’elle avait eu sa dose. Elle croyait qu’elle pouvait s’en tirer comme ça, presque indemne, à peine un peu plus sensible, mais elle n’en finissait plus de faire rouler dans sa bouche ces petits morceaux d’enfance comme des cailloux terreux qu’elle refusait de cracher. Elle ne voulait pas grandir, comment peut-on grandir avec ces blessures à l’intérieur de soi ? Elle voulait combler par le vide ce manque qu’ils avaient creusé en elle, leur faire payer ce dégoût qu’elle avait d’elle-même, cette culpabilité qui la reliait encore à eux.
Au club des nuisibles, des gratinés, des entamés de la vie, elle a rejoint ses parents. Elle a laissé Louise avec, pour seul allié, un petit frère en pyjama, que bientôt elle ne connaîtra plus. Elle n’a pas su leur dire, à tous les deux, combien elle les aimait, ce sentiment dévorant qu’elle avait pour eux.
Laure est arrivée une demi-heure en retard à l’hôpital. On commençait à s’inquiéter. Elle a trouvé Fatia devant sa télé. On voyait qu’elle avait pleuré. Elles ont échangé un sourire rapide, mais Fatia semblait tellement absorbée par son feuilleton que Laure n’a pas posé de questions. Elle a rangé en silence ses affaires du week-end, elle a sorti de son sac le cahier et les stylos neufs qu’elle avait achetés le samedi, et quelques vêtements d’avant qu’elle avait retrouvés au fond d’un placard. Le dimanche, le docteur Brunel ne vient pas, sauf pour les urgences. Il a sa vie à lui, une vraie vie d’homme sain, une famille. Laure est sortie faire un tour dans le couloir, rien n’avait bougé, dans les chambres encore ouvertes les téléviseurs clignotent comme des guirlandes de Noël. Elle a repris son tricot en attendant le dîner. Une écharpe pléthorique.
Fatia est revenue après le repas. Elle s’est installée dans le fauteuil, elle a pris la télécommande. Sans rien demander. Sans même regarder Laure. Elle a regardé un feuilleton, et puis un autre. Elle n’avait rien apporté, ni les dattes, ni le café. Laure sentait son chagrin épaissir dans l’air. Et puis, Laure s’est endormie. A cause de cette présence muette, à côté d’elle, fragile et rassurante. Quand elle s’est réveillée, il était plus de minuit. La télé était éteinte. Fatia pleurait en silence. Elle tenait sa tête entre ses mains, ses cheveux noirs pendaient de chaque côté de son visage, comme deux serpents morts.
Fatia est restée comme ça. Longtemps. Laure cherchait en vain des mots et des histoires pour elle, comme celles du docteur Brunel, des histoires d’oasis, de princes du désert, de chameaux à cinq pattes. Laure ne disait rien. Le mari de Fatia n’était peut-être pas venu. Ou bien peut-être pleurait-elle à cause de l’infirmière du dimanche, qui l’avait dénoncée à la surveillante, cette fois où elle était rentrée ivre de permission.
Laure s’est approchée de Fatia, elle a caressé ses cheveux, elle ne savait pas bien comment faire. Quand Fatia a relevé la tête elle a dit mon corps est sec. Mon corps est sec parce que je l’ai voulu comme ça, tu comprends. Mon corps est sec et ne peut lui donner d’enfant, alors il crie, il jette les objets à travers la chambre, il donne des coups de poing dans les portes, il veut un fils, il dit qu’il n’attendra pas plus longtemps, qu’il prendra une autre femme. Mon corps est sec, Laure, parce que je le veux.
Alors Laure enlace ce corps qui brille de toute sa solitude, ce corps rendu stérile par la maladie. Aride.
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