Jours sans faim

Delvig · Chapitre 5 sur 13

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Jours sans faim

Chapitre V

V

 

Il faut laisser couler l’eau longtemps. Pour qu’elle devienne vraiment chaude. Laure s’enfonce des bouillottes dans le ventre, le soir surtout, pour endormir la douleur. Le ventre gonfle et gargouille. La sensation de son corps l’empêche de dormir. Il peine, il broie, il rumine. Elle l’entend qui couine, qui se plaint. Elle rêve, elle se souvient.

 

« Aussi saugrenu que cela puisse paraître, ma fille ne supporte pas la crème à la vanille. Aussi, vous saurais-je gré de ne pas la forcer à en manger, les indigestions provoquant chez Laure de fortes migraines. Je vous prie d’agréer, Madame, l’expression de mes salutations distinguées. »

La maîtresse la toise. La moue est dubitative, le carnet de liaison, signé par sa mère, est resté ouvert dans ses mains. Laure soutient son regard, victorieuse.

Fatia est venue dans la chambre de Laure avec une autre fille, vingt-six ans et quarante-deux kilos. Algérienne aussi. Le club des squelettes s’est installé devant Belphégor, le dernier chariot passé. Laure a rebranché sa sonde et tricote un pull, tandis que les deux autres engouffrent des abricots secs. Laure leur offre un peu d’eau chaude pour leur Nescafé, dans lequel Fatia vide trois sachets de sucre. La fille est étrange. Elle regarde Laure avec intérêt. Elle repart chercher des clémentines et du pain, en s’excusant. Fatia dit qu’elle vient d’une autre unité, qu’elle ne comprend rien mais qu’elle est gentille. Quand elle revient, elle débarrasse et nettoie la table roulante, c’est sa façon de remercier. Elle va et vient dans la chambre, si elle pouvait, elle frotterait le sol avec un Kleenex. Fatia répète avec son accent elle né comprend rien. Alors Laure essaie de lui expliquer, le fantôme, l’intrigue, les rebondissements. Elle a l’air d’un Martien affamé qui aurait atterri un dimanche matin, en robe de chambre, au milieu des puces de Saint-Ouen. Après le film, elles s’en vont. Laure les raccompagne un bout, pour une promenade digestive. Dans le couloir elle erre un peu. Le marchand de sable a dû l’oublier, une fois de plus. Elle garde au fond de sa table de nuit une tarte à la crème, histoire de lui foutre en pleine poire, quand il osera la ramener, sa gueule d’enfariné.

 

Chaque matin, Laure se bat encore contre la tentation du ventre vide, du ventre mort. Chaque matin, entre le thermomètre qu’on apporte à 7 heures et le petit déjeuner qui se fait attendre, elle savoure ce petit vide qui lui rappelle l’ivresse du jeûne. Chaque matin devant le thé au lait et les tartines, elle doit renoncer à ce petit gouffre qui l’appelle. Renoncer, chaque jour. Au corps essentiel, réduit à son essence même, évanescent. Elle rêve de ça, monter et descendre des escaliers, marcher, marcher encore, au détour d’une rue, s’envoler peut-être, vivre sans manger, se consumer de l’intérieur, boire des litres de café et de vinaigre pour tout brûler. Tout anesthésier. Il faut renoncer, oublier. Se noyer dans les suppléments du matin.

Double portion de beurre, double confiture, compote, yaourt.

L'attente a un goût étrange. Acidulé.

Elle attend le docteur Brunel. Elle aime qu’autour d’elle on parle de lui. Il plaisante avec les infirmières, elles se poussent du coude quand il tourne le dos.

 

Parfois il vient, parfois il ne vient pas. Parfois il s’approche, parfois il s’éloigne. Il ne reprend jamais ce qu’il a donné. Il sait ce besoin qu’elle a de lui, mais il la laisse aussi se battre seule, il faut qu’elle apprenne, qu’elle comprenne.

 

« Combien ? Vous les mangez tous ? Ah ça, on ne dirait pas. Finalement, ça coûte très cher aux hôpitaux, les gens comme vous. Avec tous ces suppléments, les examens, les chambres individuelles, tout le tremblement, tout ça pour un problème purement psychologique, n’est-ce pas? C'est quand même un peu déconcertant. Moi je suis obligée d’aller à la cafétéria pour acheter une petite pâtisserie, alors que mes jours sont comptés. D’ailleurs, les menus laissent à désirer. J’ai vu que vous aviez sympathisé avec cette femme algérienne qui a une sonde aussi. Mais la petite comme vous, qui est au N° 5, on ne la voit jamais. Elle ne sort jamais de sa chambre. Elle est arrivée bien avant vous, vous savez. C'est malsain de rester enfermé comme ça, des journées entières. Il y a quand même quelque chose de très psychologique là-dessous, on ne me l’ôtera pas de l’idée. Vous pensez bien que dans les pays où on n’a rien à manger, des gens comme vous, il n’y en a pas. »

 

Un matin, Laure frappe doucement à la porte. Corinne vient lui ouvrir. Les joues sont remplies par plusieurs semaines de sonde. Elle ressemble étrangement à un bébé. Elle a l’air étonnée de trouver Laure plantée là, décidée à se faufiler. Elle s’écarte pour la laisser entrer. Laure s’assoit sur la chaise, elle jette un regard rapide autour d’elle, comme ces gens qui viennent en visite dans sa chambre. Elle plie ses genoux à hauteur du menton, les enserre dans ses bras. Elles parlent un peu, des suppléments, du nombre de flacons qui passent chaque jour par la sonde, de choses et d’autres. Corinne est là depuis longtemps, elle doit bientôt sortir. Elle ne dit rien de ce qui l’a amenée jusque-là. Peut-être ne le sait-elle pas, peut-être ne le saura-t-elle jamais. Elle est l’instrument de quelque chose qui la dépasse, elle ne sait pas en parler. Entre anorexiques, on demande d’abord combien – combien de kilos, combien de calories, combien de temps – on ne demande pas pourquoi. Ce sont des choses qui viennent plus tard, avec le sel des larmes.

Corinne a l’air contente que Laure soit venue. Elle révise son bac, elle n’aime pas sortir de sa chambre. C'est le docteur Brunel qui la soigne aussi. Corinne a été hospitalisée avant de pouvoir sentir la mort dans son ventre. Les cahiers et les livres sont ouverts sur sa petite table. Elle a l’air d’une petite fille perdue dans un mauvais rêve, ou dans un supermarché.

Laure a dit je suis à la chambre une, passe me voir quand tu veux. C'est étrange comme la vie d’hôpital s’organise, un peu plus on se croirait rue Gamma. Quand on passe devant les chambres, on jette un œil, on penche la tête par la porte entrouverte pour dire bonjour, on s’assied un moment sur le coin du lit pour discuter des haricots du midi, des infirmières, de la surveillante. On troque du PQ, des sachets de sucre, des petites confitures, on s’invite à boire un verre d’eau chaude, on regarde un film ensemble, on fume une dernière cigarette après l’extinction des feux.

 

C'est l’histoire d’un poulpe, d’une chenille, d’une apprentie sorcière, c’est l’histoire d’un escargot sans coquille. A travers la pièce, le docteur Brunel balance des histoires et des images à coucher dehors. Il attend que ça retombe. Il la fait parler aussi, au-delà de ce qu’elle croit pouvoir en dire, au-delà de ses défenses. Il la laisse chaque soir au milieu des mots, éparpillés, des mots qui rebondissent tout seuls sur le lino, se cachent sous le lit, s’évaporent.

 

Laure lui avoue un jour qu’elle n’a pas accepté l’hospitalisation pour guérir, mais pour apaiser la souffrance, une semaine ou deux, le temps de prendre quelques kilos, pas un de plus, juste une couverture de survie.

Il dit j’apprécie ta franchise. Elle répond, presque malgré elle, si je vais au bout, c’est grâce à vous.

Il sourit et elle fond comme un chocolat liégeois en plein soleil.

Laure écrit de plus en plus. Elle n’a plus mal aux fesses quand elle reste assise. Elle n’a plus froid. Elle écrit la bleue, et les autres. Petit à petit, elle s’attache à eux. Au bout du couloir, le muet joue au rami toute la journée. Il fait toujours de grands signes à Laure quand elle vient fumer une cigarette, pour lui dire le nombre de jours qu’il lui reste avant la sortie. Il a vingt-six ans. Il est maigre aussi. Laure ne sait pas pourquoi il est là. Ses mains sont belles. Son compagnon de jeu, un vieux Russe noyé dans un pyjama de tergal, s’indigne quand il perd et réclame chaque jour à grands cris le quart de bordeaux qu’on lui refuse. Laure les observe, les raconte. Elle recommence un peu à lire aussi. Elle écoute les tubes sur hit FM, en Abyssinie, c’est l’amour à la plage, waouh, cha cha cha... des chansons associées à jamais à cet hôpital, à ces jours capitonnés où elle se réveille doucement d’une longue anesthésie.

 

« Dites-moi alors, vous avez pris combien ? Oh la la, vous êtes loin du compte... De toute façon pour atteindre un poids normal pour votre taille, il faudrait parvenir jusqu’à soixante kilos au moins, non ? Il vous lâche à cinquante ? Ah. Dites-moi, vous avez pas mal d’amis qui viennent vous voir. Vous en avez de la chance, toutes ces visites... Mais le docteur Brunel, il ne trouve pas que ça vous fait un peu trop ? Ça vous fatigue peut-être, vous ne croyez pas ? Vous avez une jolie chemise. Vous vous habillez et vous maquillez tous les jours, c’est amusant, je veux dire, compte tenu de votre apparence... Moi, vous savez, je suis trop fatiguée. Mes jours sont comptés. Je mets les blouses que l’hôpital me donne, c’est pratique et puis ça absorbe bien la sueur. Remarquez, si j’ai une permission pour le week-end, il faudra bien que je fasse un effort ! »

La bleue est devenue verte. Elle a troqué son babygros contre des chemises post-opératoires. Ça donne un genre.

 

Elle l’entend. Il téléphone dans le bureau de la surveillante, il donne des ordres, laisse des consignes pour le week-end, il passe devant sa chambre ouverte, sans même un regard.

 

Ses amis n’ont plus peur. Ils viennent voir Laure, en petits paquets, ils apportent des livres et des journaux. Les chocolats et les calissons, ils n’osent pas. Ils racontent, d’abord à voix basse, et puis ils se sentent presque comme chez eux, ils rient un peu trop fort. Ils serrent ses épaules pointues dans leurs bras, ils ont les yeux humides, ils boutonnent leur manteau avant de partir. Ils s’en vont.

 

Elle se souvient que, sur la plage, l’été avant son hospitalisation, ses cousins l’appelaient Squelettor. Elle aurait bien voulu être Goldorak pour leur casser la gueule. Maintenant, entre la poire et le fromage, ça la fait plutôt rire.

 

Laure grossit. Elle fait du gras, petit à petit. C'est quelque chose de terrifiant pourtant. Elle laisse faire, mais il ne faut pas que ça aille trop vite. Si le corps va plus vite que la tête, la tête refuse, elle se défend, commande au corps d’arrêter. Ordonne la mutinerie. Pendant quelques jours, le poids stagne.

 

Ce soir il est passé un peu plus tard que d’habitude. Il n’a pas l’air content. Il n’a pas d’explication. Il n’y croit pas. Il dit même chez des cancéreux je ne connais pas d’exemple d’état stationnaire à quatre mille cinq cents calories par jour. Les médecins sont des scientifiques, toute chose a une cause, laquelle doit être identifiable et mesurable. Le soupçon est là qui s’est immiscé entre eux, pour la première fois. Elle a tout bouffé, elle a tout noté, elle n’a rien vomi, rien jeté. Les infirmières versent elles-mêmes les flacons dans le réservoir de la sonde. Elle sait qu’elle n’a pas triché. Elle sait qu’il y a autre chose, que la peur de grossir est parfois plus forte. Elle sait que son corps est capable de tout dépenser, la nuit, elle le sent qui fonctionne à vide, qui se vide, elle l’entend qui bat, qui broie, qui brûle, quand bien même tout est déjà passé, tout est digéré, elle l’entend qui s’emballe, qui ne peut plus s’arrêter de ruminer, de ronronner, de gaspiller de l’énergie. Elle sait que sa tête est capable de faire ça. Que sa maladie à elle est plus forte que les certitudes d’un jeune médecin.

Elle n’a pas répondu, elle n’a pas su lui dire. Pas osé peut-être. Il a tourné les talons dans un effet de cape culpabilisateur. Ça voulait dire je ne suis pas dupe, réfléchissez-y. Quelque chose dans ce goût-là. Dégueulasse. La porte s’est refermée doucement derrière lui. Il l’énerve. D’ailleurs, franchement, ses chaussettes rouge vif avec des chaussures marron, c’est le comble du mauvais goût. Elle les a bien bouffées ces calories de merde. Elle est folle de rage. La tortue se fait déjà entendre. En même temps que le plateau, sa tante arrive dans la chambre. Laure explose, elle jette des trucs à travers la pièce, le pain dans la figure de Nicole, elle pleure, foutez-moi la paix, merde, je n’en peux plus d’être là, d’être malade, laissez-moi crever. A sa tante, elle réserve la colère, les cris, les soupirs exaspérés. Les aliments jetés à travers la pièce, les sanglots dans l’oreiller. Parce qu’elle est sûre de son amour, entier, inconditionnel, elle reporte sur elle la violence qu’elle a pour d’autres. Parce qu’elle sait que cela n’entamera rien.

 

Nicole est repartie. Sur la pointe des pieds. Elle reviendra demain ou après-demain. Elle apportera des tisanes en sachets, des journaux, du savon. Laure sait ce qu’elle lui doit. Quand la colère s’efface, elle se souvient que Nicole l’a recueillie chez elle, peu de temps avant qu’elle entre à l’hôpital. Recueillie, c’est le mot, comme une pauvre chose ébouriffée qui tenait à peine debout. Faute de pouvoir la faire manger, elle l’avait gardée quelques jours au chaud. Laure était à bout. Au bout de tout. Le matin, Nicole partait travailler et laissait Laure pour la journée. Elle prenait la clé avec elle, parce que Laure était trop faible pour sortir. Laure se souvient qu’elle ne touchait à rien de ce que Nicole avait laissé. Ni les petits plats qu’il aurait suffi de faire réchauffer, ni les fruits, ni les biscuits. Chez Nicole, il faisait chaud. Chez Nicole, elle était à l’abri du monde. A l’abri de tout, sauf d’elle-même. Elle se souvient qu’elle coinçait une mallette en cuir pour que la porte ne puisse pas se refermer derrière elle et montait quatre ou cinq fois de suite les six étages, hagarde. C'était beaucoup plus qu’un besoin, quelque chose d’impérieux, une drogue, voilà tout.

 

Ils sont tous venus, les neveux, les cousins, les sœurs et les beaux-frères. La voix d’Oum Kalsoum a envahi les couloirs. C'est dimanche, Laure a été invitée dans la chambre de Fatia, pour fêter ses trente ans. Elle est la seule de l’unité. Elle se sent un peu perdue, elle boit du thé à la menthe, elle écoute les femmes chanter. Elle a offert à Fatia un petit bracelet plaqué or, le seul qu’elle trouvait joli, à la boutique du rez-de-chaussée. Fatia lui prend les mains pour lui dire merci, ses yeux brillent. Une femme opulente caresse les boucles de Laure, elle lui demande pourquoi elle est si maigre, elle aussi. Laure ne sait pas quoi répondre, elle a honte. Ils ont tous ôté leurs chaussures. Autour du lit, on commence à danser. L'infirmière passe une tête pour un petit rappel à l’ordre, ne faites pas trop de bruit, si les malades se plaignent, je serai obligée de vous demander de partir. La fête continue jusqu’au soir. Ils parlent en arabe, ils rient, ils chantent. Au douzième étage d’une tour de béton. Laure se laisse étourdir. Dans la chaleur moite de la chambre, pendant quelques minutes, elle oublie tout.

Après leur départ, elles sont restées toutes les deux. Elles ont ramassé les boules de papier-cadeau froissé qui jonchaient le sol. Fatia s’est allongée sur le lit. Elle a demandé à Laure si elle pouvait rester encore un peu. Le soir de ses trente ans, Fatia s’est endormie sur un lit d’hôpital.

La bleue a passé une tête furtive par la porte entrouverte.

Avant de partir, Laure a fermé le store, sans faire de bruit.

 

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