Jours sans faim

Delvig · Chapitre 2 sur 13

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Jours sans faim

Chapitre II

II

Dans le silence de l’après-midi, la porte s’est refermée. Elle s’est allongée. Pour la première fois depuis des semaines, des larmes sortent de son corps de pierre, de ce corps épuisé qui vient de capituler. Elle pleure ce soulagement confus qui la livre tout entière entre leurs mains. Les larmes brûlent les paupières. Un sac d’os sur un lit d’hôpital, voilà ce qu’elle est. Voilà tout. Les yeux sont agrandis et cerclés de noir, sous les pommettes aiguës les joues s’enfoncent, comme aspirées de l’intérieur. Autour des lèvres un duvet brun recouvre la peau. Dans les veines apparentes, le sang bat trop lentement.

 

Elle grelotte. Malgré le collant de laine et le col roulé. Le froid est à l’intérieur, ce froid qui l’empêche de rester immobile. Une emprise qui ressemble à la mort, elle le sait, la mort en elle comme un bloc de glace.

Le néon ronronne mais elle n’entend que sa propre respiration. Sa tête résonne de ce souffle régulier, amplifié, obsédant. Parce qu’elle est devenue presque sourde, bouffée de l’intérieur à force de ne rien bouffer.

 

Elle s’est levée pour fermer le store orange qu’elle fait glisser le long de la fenêtre. La lumière jaune colle aux murs pâles. Elle fait l’inventaire du décor : un lit, une grande table, un néon, une chaise, une petite table sur roulettes, dont on peut régler la hauteur, deux placards intégrés, un plafonnier, une arrivée d’oxygène, une sonnette d’appel. Derrière une porte étroite, on trouve les toilettes et le lavabo. La douche est à l’extérieur.

 

Dehors la nuit tombe et on apporte déjà le premier plateau-repas. Sous le couvercle d’aluminium, un steak haché trop cuit voisine avec quelques haricots plus très verts, faites un effort même si c’est difficile. Elle mâche consciencieusement. Elle pourrait mâcher pendant des heures, s’il ne s’agissait que de ça, remplir la bouche de salive, ballotter les aliments d’un côté, de l’autre, broyer sans fin cette bouillie dont le goût s’estompe peu à peu. Le problème, c’est de déglutir. Déjà une boule s’est coincée dans son ventre qui fait mal. Le temps est immobile. Il faudra réapprendre à manger, à vivre aussi. L'aide-soignante est revenue, elle soulève le couvercle reposé sur l’assiette, c’est bien pour le premier jour, vous allez réussir à dormir ?

Le sommeil l’emporte en bloc pour une fois. Entre les draps tendus et lisses, il suffit de fermer les yeux.

 

Dans l’armoire elle a voulu ranger quelques affaires, mais elle a du mal à rester debout. Ses jambes ne la portent plus. Plus comme avant, quand elle engloutissait des kilomètres le ventre vide et qu’elle montait les escaliers comme d’autres enfoncent des aiguilles dans leurs veines. Elle a vidé ce corps de sa vie, elle est allée jusqu’au bout, au bout de ses forces. Elle doit s’asseoir. Du douzième étage, elle regarde le périphérique. Ils sont venus prendre son sang. Ce qu’il en reste. Un liquide orange qu’on a peine à extraire. Avec le pouce et l’index, on peut faire le tour de son bras. Il faudra renoncer à ça aussi. La maigreur comme un cri. L'infirmière presse plus fort sur les veines, sans perdre patience. Elle dit comment peut-on en arriver là ? Ce n’est pas un reproche, juste une question qu’on se pose à voix haute. Sa voix vibre d’une compassion hésitante. Sous la blouse, on devine de vrais seins qui se soulèvent au rythme de sa respiration. Elle appuie sur les veines avec le pouce, elle soupire, toute à sa tâche, emplit les flacons un à un. Au quatrième, elle capitule. Ça devrait suffire. Sinon, on recommencera plus tard. Dans la chambre N° 1 de l’unité Ouest, le silence donne le vertige. Demain, quelqu’un viendra brancher la télévision. Demain, on lui apportera des livres, des journaux, du tricot. Une nouvelle vie s’organisera, une vie immobile pour faire du gras.

Trente-cinq degrés de température, huit de tension, aménorrhée, dérèglement du système pileux, escarres, ralentissement du pouls et de la pression sanguine, nous avons là tous les signes de la dénutrition.

Debout au pied du lit, il n’est pas peu fier. Regardez bien, mesdames et messieurs, au douzième étage de cet hôpital bientôt célèbre, s’est échoué hier soir un squelette de trente-six kilos pour un mètre soixante-quinze. A ce jour son plus beau rapport poids/taille. Face à lui, en rang serré, dans leur blouse immaculée, ils se poussent du coude et jettent des yeux incrédules à la fiche accrochée au pied du lit. On s’étonne que la patiente ne soit pas arrivée dans le coma. Tout à l’heure on posera la sonde entérale. Le mot claque dans l’oreille et se prolonge comme une sirène d’ambulance. Ils ont refermé la porte derrière eux, mais de l’autre côté il achève son commentaire. Elle n’entend pas ce qu’il dit, juste cette note nasale qui caractérise sa voix.

 

Debout, elle perd l’équilibre. Assise, elle a mal aux fesses. Allongée aussi. Les os lui transpercent la peau, sa peau comme du papier mâché, sèche et grise sur la carcasse. C'est vrai, comment peut-on en arriver là? Couverte comme un oignon, elle attend.

 

Le tuyau est emballé dans un sachet stérile. Il dit n’ayez pas peur c’est juste un peu désagréable, on le rentre par le nez, quand il passe dans la gorge il faut déglutir. Après, on fera une radio pour vérifier que la sonde est bien placée dans l’estomac. Il faut juste avaler. Avaler. De retour dans sa chambre, elle se regarde dans la glace. Du serpent il ne reste qu’un bout de plastique transparent qui sort de la narine droite. Maintenu par un sparadrap sur la joue, il passe derrière l’oreille et pendouille bêtement à hauteur d’épaule.

 

Vous raccorderez vous-même l’embout à la machine, toute la nuit et au minimum quatre heures dans la journée. La nutripompe ressemble à une grosse cafetière électrique. Ils sont venus l’installer sur la table, à côté de son lit. Si ça fait mal au ventre, on peut réduire la vitesse. Les infirmières viendront verser les flacons dans le réservoir plusieurs fois par jour et purger l’appareil. Un flacon, puis deux, puis trois... jusqu’à cinq par jour, en fonction de sa prise de poids. Le liquide descend ainsi jusqu’à la sortie de l’estomac. Tout au fond, des fois qu’il lui viendrait à l’idée de faire le chemin en sens inverse. Des calories par centaines, prédigérées, préassimilées, des vraies, des sournoises contre lesquelles on ne peut pas lutter. Il dit que c’est la seule solution. Parce qu’elle est allée trop loin et que le corps ne peut plus y arriver tout seul. Il dit qu’au bout de quelques heures on oublie le tuyau dans le nez et le bruit de la machine. Il dit qu’il faut aussi réapprendre à manger et qu’une diététicienne viendra faire un bilan et lui attribuer des suppléments.

 

Pour l’instant, elle se tord comme un ver sur son lit. Le tuyau gigote le long de l’œsophage. Elle sent chaque goutte libérée par la machine, elle sent qu’elle gonfle à vue d’œil. A l’écoute obsessionnelle de son ventre, elle ne respire plus. Quelques centaines de millilitres d’angoisse envahissent son corps en ronronnant. Elle panique, elle suffoque, elle sanglote. Ils sont venus à deux pour essayer de la calmer. Elle dit ce n’est pas possible, je n’y arriverai pas, je veux partir, tant pis si j’en crève.

Il s’approche d’elle. Tout près, avec précaution. Comme il pousserait du doigt un animal blessé. Pour voir ce qu’il reste à en tirer. Elle sait qu’il ne cédera pas. Il a les traits tirés et l’air de quelqu’un qui aimerait bien rentrer chez lui. Bien au chaud dans sa blouse, cette arrogance des gens bien-portants. Sur le lit il a posé sa main près de la sienne, il tente de lui faire comprendre qu’il faut sortir de là, qu’elle n’a plus le choix des armes. Il l’enveloppe avec des mots, il étreint cette angoisse qui la submerge, il lui tient tête, fort de toute cette confiance qu’il a pour elle, de cette vie d’après qu’il est seul à entrevoir. A court d’arguments quand tous les autres n’ont pas su arrêter ses sanglots, il ponctue son discours d’un « merde » convaincu. Un gros mot qui résume tout le reste, tout ce qui a été dit, l’urgence et l’évidence mêmes du propos. La peur s’évapore. Elle n’est plus tout à fait seule à se battre contre elle-même. La nuit est tombée. Elle attend l’improbable sommeil.

Ce soir elle pense à Louise. Sa sœur immense, immensément sœur, à jamais. Louise seule avec eux, contre eux. Louise seule et lucide. Ce soir elle pense à Louise et elle voudrait ne jamais en être arrivée là, ne jamais avoir failli, sentir sa petite main dans la sienne, comme avant, sur le quai de la gare du Nord, toutes les deux, soudées pour toujours.

 

Anorexique. Ça commence comme anorak, mais ça finit en hic. Dix pour cent en meurent à ce qu’il paraît. Par inadvertance peut-être. Sans s’en rendre compte. De solitude, sûrement. Elle y pense parfois. Elle ne pouvait pas continuer comme ça, à cause du froid surtout, de la fatigue aussi. Elle est épuisée. Elle sait maintenant qu’à ce poids on ne peut pas vivre.

Elle a capitulé pour quelques kilos, pour conjurer le péril, pour pouvoir tenir, survivre c’est tout. Mais elle n’a pas renoncé. Elle ne veut pas perdre le contrôle. La vie d’avant n’est qu’un souvenir anesthésié et la vie d’après se chuchote comme une promesse impossible. Elle ne veut pas guérir parce qu’elle ne sait pas comment exister autrement qu’à travers cette maladie qui l’a choisie, cette maladie dont on parle dans les journaux et les colloques, une quête aveugle et obscure qu’elle partage avec d’autres, complices anonymes et titubantes d’un crime silencieux perpétré contre soi. Il faudra du temps pour comprendre pourquoi elle en est arrivée là. Pour l’instant, elle s’est repliée sur ce trou noir qu’elle a dans le ventre et qui l’aspire de l’intérieur. Le corps a pris le dessus, le corps en manque, réduit comme peau de chagrin, nié jusque dans son existence, il occupe maintenant le devant de la scène – le paradoxe ne lui a pas échappé – à bout de souffle, il s’insurge contre toute cette maltraitance qu’on lui inflige depuis des semaines, il se débat. Tout occupée à cette béance, elle ne sent plus rien d’autre, elle ne pense plus, elle ne souffre pas dans son âme.

Plus tard elle comprendra qu’elle cherchait ça entre autres choses, détruire son corps pour ne plus rien percevoir du dehors, ne plus rien ressentir d’autre dans sa chair et dans son ventre que la faim. Il faudra du temps pour refaire le chemin à l’envers, remonter le plus loin possible en arrière, jusqu’aux premiers dégoûts, aux premiers aliments virés du frigo, sans préavis, remonter plus loin encore, quand il faudra sortir de nulle part ces blessures intactes conservées en chambre froide, pour tenter d’expliquer la construction ou le choix de son symptôme. Dans le désordre souvent, il faudra extraire avec précaution ces souvenirs entreposés comme des cochons égorgés, suspendus par les pieds, leur peau maculée de sang séché, il faudra lutter pour ne pas faire marche arrière, à cause de l’odeur de pourriture qui les étreint et qui empêche qu’on s’y attarde trop longtemps.

Pour l’instant elle sent juste une chose : elle voulait leur faire mal, les blesser dans leur chair, les détruire peut-être. Son père et sa mère. Qu’ils ne s’en tirent pas comme ça. Toxiques tous les deux. Mais maintenant elle sait aussi que cela ne changera rien, qu’elle peut leur balancer en pleine gueule son corps décharné comme une insulte, et tout ce dégoût qu’elle a d’eux, elle sait que cela peut durer encore longtemps, qu’elle y laissera sa peau sans qu’ils accusent réception. C'est un bon point de départ. Une fois admise la vacuité de la démarche, on se sent déjà un peu mieux, l’amertume se dissipe peu à peu dans la bouche. L'avenir se lit alors sur une balance : quinze kilos impensables, inimaginables, quinze kilos à prendre pour pouvoir sortir de cet hôpital de quinze étages où elle a choisi de remettre le couvert. Les ascenseurs soulèvent le cœur et les escaliers l’appellent.

 

Tad est venue la voir. Ni fleurs, ni bonbons. Juste cet air du dehors qui émanait de ses vêtements. Elle avait les joues roses des premiers froids. D’un regard rapide elle a embrassé la chambre, tu es bien installée. Elle s’est penchée sur la nutripompe, avec l’air de quelqu’un qui se demande comment ça marche. Elle est comme ça, Tad, elle se demande toujours comment ça marche. Et si ça fait mal, un truc pareil dans le nez. Elle a dit tu as l’air mieux, quand même. Tu sais, il commence à faire froid dehors. Ils annoncent une grosse grève de métro pour la semaine prochaine, on va encore galérer pendant trois jours. Il paraît que Nadine a rencontré un mec. Si, si, je t’assure. Et Mona a fini par céder aux avances de Patrick, à force, il l’aura eue à l’usure. Remarque, maintenant, c’est elle qui est carrément accro. Ils vont partir ensemble en Afrique. Elle a rempli la pièce de petites anecdotes distrayantes. Le temps filait entre ses mains tendues. Elle n’a pas posé de questions superflues. Juste son sourire et sa voix. Quand elle a enfilé son manteau, il faisait nuit.

Devant la porte de l’ascenseur, Tad la serre dans ses bras. Tu me raccompagnes en bas ? Douze étages la séparent de la terre ferme. Du bitume. Elle hésite. Après tout, il n’est écrit nulle part que c’est interdit. Au rez-de-chaussée de la tour, la boutique de cadeaux s’éteint tout juste. Des visiteurs cherchent leur chemin en levant la tête, comme s’ils pouvaient voir, à travers les étages, la totalité des chambres empilées au-dessus d’eux. Quelques robes de chambre agitent le mouchoir. Au-delà des baies vitrées, l’air de la nuit caresse les visages de ceux qui ne font pas peur. Il suffit d’avancer, de poser un pied sur le tapis de caoutchouc, les portes s’ouvrent toutes seules. Elle aspire à pleins poumons, se remplit du bruit lointain de la rue. Le courant d’air caresse sa peau et soulève ses cheveux. Elle pourrait s’avancer encore un peu, descendre le long de la rampe de béton, continuer en fermant les yeux. Elle pourrait marcher droit devant elle, traverser le boulevard Ney, prendre l’avenue de Saint-Ouen, marcher jusqu’à l’engourdissement, jusqu’à l’ivresse. Mais déjà l’angoisse la gagne. Dehors, elle perd pied, dehors elle est un danger pour elle-même.

Tad l’a embrassée. Tiens le coup, il faut que tu répares la machine. Elle l’a regardée s’éloigner dans la nuit. Elle est retournée vers les ascenseurs. Le goût est revenu d’un seul coup dans sa bouche, elle l’avait oublié comme le reste, la douceur du chocolat blanc à la noix de coco qu’elles volaient souvent, juste une tablette glissée dans la salopette, en sortant du collège. Chez Tad, elles installaient le goûter sur la table basse du salon, faisaient tiédir un peu de lait, cassaient le chocolat en morceaux, sortaient les croissants du sachet, fidèles à ce rituel qui les liait encore à l’enfance sucrée qu’elles sentaient fondre au palais, et dont il ne resterait bientôt que quelques miettes, au fond d’un papier d’argent. Quand les parents de Tad sortaient le soir, elles mettaient les combinaisons en nylon et les pantalons de satin de sa mère, les chaussures à talons hauts, elles fumaient des cigarettes imaginaires et se dandinaient dans des soirées mondaines qui n’en finissaient pas. Elles guettaient le bruit des voitures, de l’ascenseur, prêtes à remballer à la première alerte, se déshabiller, tout remettre dans le placard, se glisser sous la couette, fermer les yeux.

 

Il s’agit maintenant de faire l’état des lieux. Constater l’ampleur des dégâts. Il est venu de bon matin pour lui expliquer le déroulement de la « vidange gastrique ». Elle ne manque pas de lui faire remarquer toute la poésie contenue dans cette terminologie. Il sourit, mais il poursuit. L'examen, indolore, consiste à faire avaler au patient, ou ce qu’il en reste, une omelette radioactive. L'objectif est de voir si l’estomac, dont la taille n’excède pas celui d’un bébé de six mois, fonctionne normalement. Oui, même si les bébés ne mangent pas d’omelette. Cette dernière rappelle curieusement celle de la cantine, mais le verre d’eau qui l’accompagne, teinté de rouge lui aussi, est beaucoup plus facile à avaler. Toutes les demi-heures, on prend un cliché. Cela permet de mesurer le temps nécessaire à l’estomac, atrophié par des semaines de jeûne, pour assimiler le liquide et le solide.

Un après-midi entier pour digérer deux œufs, ça occupe.

 

Demain on lui fera avaler six pastilles de plastique, également visibles aux rayons X, que l’on suivra par une radiographie quotidienne dans leur parcours intestinal, jalonné d’embûches et de menaces paresseuses, jusqu’à leur évacuation dans les selles.

 

Il la regarde rire. Elle rirait plus fort si elle n’était pas si maigre, si faible en fait. Elle pense à tout ce qu’elle pourrait avaler, une pantoufle, une fourchette, un porte-savon, à tous ces objets incongrus, « visibles aux rayons X », qu’elle pourrait entreposer à l’intérieur de son corps, pour l’étonner ou lui faire peur et qu’il découvrirait chaque matin, en approchant les radios de la lumière blanche.

 

En remontant dans sa chambre, elle passe devant le salon de repos. Une jeune femme, renversée sur un fauteuil de skaï, attend. Elle fume une cigarette. Elle l’appelle, elle se lève. Ses mains noueuses cherchent un appui. Fatia est une anorexique récidiviste. Ses joues sont gonflées par plusieurs semaines de sonde. Sous sa chemise de nuit souffre un ventre rond comme un ballon de foot. Au bout du couloir, elle guette une oreille hospitalière. Cinq flacons par jour, gémit-elle à qui veut bien l’entendre. Elle se plaint qu’elle est tellement ballonnée qu’elle ne peut plus rien avaler. Elle demande qu’on la raccompagne dans sa chambre. Elle s’installe sur le lit, rebranche la sonde. Son ventre gargouille.

C'est tout ce qu’elle voulait. Que quelqu’un assiste à ce rituel barbare, que quelqu’un soit le témoin de sa douleur. Elle dit tu peux me laisser, maintenant, ça va aller.

 

Devant la porte, le chariot est déjà là. Les aides-soignantes servent les repas en discutant. Il est à peine 18 heures. Franchement comment voulez-vous – d’un point de vue purement physiologique – avoir faim à cette heure ? Elle balancerait bien le plateau à travers la pièce et pleurerait volontiers toutes les larmes de son corps, mais les sanglots coupent l’appétit. Elle s’installe en tailleur sur son lit et fait glisser la table jusqu’à elle. Elle inspire profondément et soulève le couvercle.

 

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