Jours sans faim

Delvig · Chapitre 3 sur 13

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Jours sans faim

Chapitre III

III

Dans un service de nutrition, il y a des gros, des maigres, des dénutris, des détraqués du bide, des écorchés de l’intestin, des diabétiques. Des-qui bouffent-trop, des-qui-vomissent, des-qui-n’arrivent-plus-à-avaler. Au bout du couloir, le salon de repos accueille les fumeurs et les esseulés. On papote, on s’étonne, on compare. On guette les claquettes de la surveillante qui fait les gros yeux quand on passe trop de temps à discuter. Ça fatigue. Ça consomme des calories. La cigarette aussi.

 

Sa mère est venue. Elle la regarde manger. Son visage n’exprime rien, ni la victoire ni le soulagement. Elle s’est assise sur la chaise et elle attend. Elle ne parle pas. Depuis des années sa mère ne parle plus. Quelques mots par jour, triés sur le volet, oui, non, au revoir, à demain. Quand sa mère part, elle la reconduit jusqu’à l’ascenseur. Un signe de la main, quand les portes se referment. Trois mètres cinquante de promenade, ça creuse. De retour dans sa chambre, elle avale le camembert. Et puis elle remplit la bouillotte pour soulager la douleur. Dans une heure, elle rebranchera la sonde. L'opération ne requiert aucune compétence technique ou médicale, mais une bonne dose d’abandon. Il suffit d’enfoncer l’embout du tuyau qui lui sort du nez dans celui de la nutripompe et d’appuyer sur le bouton marche/ arrêt. Un jeu d’enfant.

 

Sur Canal plus, le soir, elle regarde le Maxitête. Il faut deviner qui se cache derrière ces morceaux bizarrement rassemblés : un œil de Michel Drucker, un autre de Sheila, le nez de Denise Fabre, la bouche de Rika Zaraï, le menton de Pierre Desproges. Elle respire profondément en attendant le dîner. Avant chaque repas cette même appréhension, le ventre se noue déjà, il faut manger, encore manger. Le petit déjeuner s’annonce vers 8 heures, le déjeuner à midi – midi et demi quand la visite des médecins s’attarde un peu – le goûter toujours après le thermomètre. Plus pénible encore, le dîner débarque généralement à 19 heures, 18 heures le samedi et le dimanche. Sa chambre n’est pas loin de l’ascenseur de service, d’où surgit trois fois par jour l’inévitable chariot rempli des repas de l’étage. La tortue, comme ils disent. La tortue, on l’entend venir de loin. Au bruit des plateaux qui se cognent et des roues qui grincent. Elle s’arrête devant sa chambre. Déjà les effluves de purée mousseline et de poisson pané s’engouffrent par la porte ouverte. Elle est la première servie. Toujours la dernière à finir. C'est à peine croyable le temps qu’il lui faut pour bouffer trois carottes râpées. On vient pour reprendre le plateau. Au retour, la tortue s’impatiente. On l’attend au sous-sol pour nettoyer tout ça. Vous avez mangé le poisson au moins ? Gardez la cuillère pour finir plus tard, on la reprendra demain, ce n’est pas grave, il ne faut pas vous décourager, prenez votre temps. Posés sur la table de nuit, dans leur petite barquette de plastique, le gouda et la pâtisserie attendent leur heure.

 

A certains égards, la chambre N° 1 présente de réels avantages. D’abord, il n’y a qu’un lit. Ensuite, elle fait face à la douche collective, un point de vue appréciable quand il s’agit de guetter chaque matin, la serviette sur l’épaule et le savon à la main, le moment où celle-ci se libère. Par rapport au salon-repos, la chambre N° 1 est située à l’autre bout du couloir, ce qui justifie un certain nombre d’allées et venues, une chance, autant de promenades au-dessus de tout soupçon, non pas pour dépenser de l’énergie, quelques calories par-ci, par-là, pas du tout, juste pour rencontrer âme qui vive ou fumer une cigarette. Mais cette situation comporte aussi quelques inconvénients. Outre la proximité du bureau de la surveillante, l’heure des repas est facilement avancée de dix, voire quinze minutes, si l’on prend comme point de comparaison les chambres situées de l’autre côté de l’unité. Ce qui pourrait représenter un avantage pour certains – elle les imagine souvent, impatients derrière leur porte, l’oreille tendue et les narines frémissantes – constitue pour elle une torture supplémentaire. Dix minutes de répit qui lui sont volées à chaque repas, dix minutes durant lesquelles, si elle n’était pas la première servie, elle pourrait mieux encore savourer le temps qu’il lui reste avant d’avoir à remplir son ventre de ces barquettes plus ou moins choisies.

Elle a accepté les termes du contrat. On ne jette pas de nourriture dans les toilettes, on ne la refile pas aux copains, on ne prend pas de laxatif, on ne vomit pas après les repas. C'est un contrat de confiance. Elle lui a dit je ne vomis pas, sauf par accident, c’est un principe. Enfant, elle ne pouvait pas monter dans une voiture sans dégueuler. Il fallait s’arrêter sur le bord de la route, plusieurs fois, elle se souvient de son corps penché en avant, de cette boule qui soulève la langue juste avant que l’estomac se contracte, elle garde dans la bouche et à l’intérieur des lèvres la sensation aigre de la salive et des aliments décomposés. Parfois même ça sortait par les trous de nez. Elle se souvient des Kleenex pour nettoyer le visage, de l’eau qu’il fallait boire pour rincer la bouche, de l’odeur tenace dans la voiture.

Elle ne s’est jamais fait vomir. Elle a cessé de manger. C'était plus simple. C'est tout.

 

« Vous êtes nouvelle ? Je sais, je vous ai vue arriver lundi. Franchement, à ce point-là, je n’ai jamais vu ça. Il y a une autre jeune fille comme vous, enfin vous voyez ce que je veux dire... Et puis une femme aussi, un peu plus âgée que vous. Vous l’avez déjà vue ? Et vous avez eu des courgettes ce soir ? Elles avaient un goût bizarre vous n’avez pas trouvé ? Moi, je dis ça, mais vous savez du moment que ça se mange, je ne fais pas la difficile. Dites-moi, c’est votre maman qui est venue vous voir hier ? Elle a l’air jeune. Combien ? Trente-neuf ans ? Ah oui, dites donc. Je dois dire que c’est assez mystérieux cette maladie que vous avez. Si on peut appeler ça une maladie d’ailleurs... Si j’avais un enfant comme ça, j’aurais vite fait de le mater, je peux vous dire, enfin bon, je n’ai pas d’enfant, mais quand même... Vous, vous refusez la nourriture tandis que moi je ne demande qu’à profiter de la vie. Enfin, ce n’est pas pareil, je n’ai jamais eu de problèmes de nerfs, c’est le physique qui ne suit pas. Un problème de foie. Enfin, il y a autre chose. Moi, je trouve que votre maman elle a un drôle d’air aussi... assez malsain. Vous savez, moi je pense qu’elle se drogue, il y a quelque chose comme ça de très reconnaissable. Il y a une autre dame aussi qui vient vous voir, quelqu’un de votre famille aussi. Ah, vous voyez, mon intuition ne me trompe jamais. Enfin, on voit bien que ce n’est pas le même problème. »

Dans sa robe de chambre en laine polaire bleu roi, elle a l’air d’un poupon en celluloïd. Elle lisse ses cheveux gras en partant du sommet du crâne. Elle a le visage brillant et les pores dilatés. Elle poursuit.

« Il paraît que vous avez des suppléments ? Ah bon, mais quel genre ? Des entremets ? Un pain aux raisins ? C'est vraiment injuste. Vous cherchez à vous détruire et moi je ne demande qu’à vivre... Enfin bon, c’est pas tout ça, à chaque jour suffit sa peine, moi, je vais me coucher. Un esprit sain dans un corps sain, comme dit le proverbe! J’ai remarqué à plusieurs reprises que votre chambre restait allumée tardivement. Vous êtes insomniaque alors aussi ? Non ? Bon, allez, je vous laisse. A demain. »

 

La bleue a regagné ses appartements en traînant ses mules à pompons. Fin du premier round. L'hôpital est un concentré d’humanité, dit-on. De retour dans sa chambre, pour la première fois depuis qu’elle est arrivée, elle a repris le cahier d’écolier. Sur les lignes quadrillées, elle écrit : Connasse. Grosse. Commère.

 

Elle peut avoir le téléphone, lire des livres et des journaux, regarder la télé. Ici, ce n’est pas une monnaie d’échange. En hôpital psychiatrique, les anorexiques sont enfermées entre quatre murs blancs avec un lit et une chaise pour seule compagnie. Les distractions font l’objet d’un contrat : pour deux kilos un livre, pour trois kilos, un bloc de papier et un stylo. Les visites sont autorisées en fonction de la prise de poids.

Elle aurait fait la grève de la faim. Supprimé le peu qu’il restait. Elle n’aurait pas pu accepter ça, cette violence encore, pour faire plier sa carcasse.

Elle se souvient de ce médecin qu’elle a vu quelques mois plus tôt, quand elle a commencé à tomber dans la rue. Il avait répété, fermement, il faut venir à l’hôpital. Vous n’avez pas besoin de mourir pour renaître. Mais de cet hôpital elle connaissait déjà l’odeur. Elle y était venue en visite pour voir sa mère, elle était venue la chercher aussi, pour l’emmener en permission. Sa mère internée. Sur les traces de sa mère, ça jamais.

Vous n’avez pas besoin de mourir pour renaître. Elle avait écrit ces mots quand elle était rentrée chez elle. Ces mots ensuite avaient fait leur chemin.

 

Au point mousse, le tricot avance vite. Les aiguilles occupent les mains et obligent le corps à l’immobilité. A la radio, elle écoute de la musique. Celle qui lui rappelle qu’elle a dix-neuf ans et qu’elle aime danser. Qu’elle a été autre chose qu’un squelette tout juste bon pour la foire du Trône. Qu’elle était amoureuse de Pierre. Que sa peau était douce à caresser.

 

Il dit la priorité c’est assurer la renutrition. Dans l’altération de l’état nutritionnel, on observe un certain nombre de phénomènes qui renforcent l’anorexie. Dénutri, le corps éprouve de moins en moins la sensation de faim. A l’intérieur, les muscles ne font plus leur boulot. Le cerveau n’est plus alimenté. Il faut restaurer les fonctions. Il dit qu’elle doit commencer par grossir, avant tout, pour être capable de sentir à quel point elle est maigre. Elle doit manger pour se rendre compte qu’elle est capable de vaincre cette angoisse et qu’elle peut vivre autrement que dans le manque. Il dit se battre contre soi pour comprendre un jour qu’on se bat pour soi. L'expérience prouve qu’au-delà d’un certain poids, le risque de rechute est faible. Il lui parle d’égal à égal, comme à une complice de longue date, il expose sa stratégie, son plan de bataille, ils complotent en quelque sorte, elle n’a qu’à se laisser faire, pour faire front avec lui, pour étouffer ce monstre en elle qui l’engloutit.

Elle aime bien cet épi qu’il a souvent au-dessus de la tête, qui lui donne l’air de tomber du lit. Elle aime ses incisives, cassées en biais, qui trahissent peut-être l’enfant terrible qui sommeille encore en lui. Elle aime sa voix, sa distance, cette autorité douce qu’il exerce avec modération. Elle a mis sa vie entre ses mains. Elle respecte la règle du jeu. Elle mâche consciencieusement ce qu’on lui donne. Presque tout. Elle avale sans hurler l’angoisse qui accompagne chaque bouchée. Elle note sur le carnet alimentaire ce qu’elle mange à chaque repas. La colonne des additions n’est pas prévue. Mentalement, elle compte les calories absorbées à l’issue de chaque journée. La sonde impose l’impossible, l’inacceptable, des calories par centaines, insidieuses, une liqueur saturée distillée goutte à goutte dans son ventre meurtri. Mais la sonde n’est associée à aucun geste, aucun goût, aucun plaisir. La sonde ne crée pas de dépendance. Elle fait le sale boulot, presque en silence.

Elle voudrait lui dire combien elle a peur de cette habitude qu’elle reprend malgré elle : manger. Sans cesse, elle tente de se rassurer, se répète qu’elle peut tout arrêter, qu’elle n’a pas perdu le contrôle. Au-delà des compromis murmurés du bout des lèvres et des capitulations dont elle n’a pas encore conscience, elle cherche ça avant tout : garder le contrôle. Le risque de dépendance vient de ce qu’elle absorbe par la bouche. Elle avale chaque morceau en se disant qu’elle pourrait aussi bien ne pas le faire, que sa volonté est entière. Elle cherche la preuve de sa puissance intacte, j’arrête quand je veux, quand j’aurai repris des forces, juste de quoi survivre. Je repartirai dans les rues, je boufferai du trottoir à en perdre conscience. Elle mange pour sauver son corps, parce qu’elle ne veut pas mourir. Elle connaît maintenant de source scientifique le seuil en dessous duquel elle est en danger. Il suffit d’arriver jusque-là et de se maintenir à ce poids, un pied dans l’assiette, un pied dans la poubelle. Le souvenir de l’ivresse est encore si proche, cette ivresse du jeûne qui l’appelle parfois.

Quand elle sent son corps anesthésié qui se remet à battre, quand elle se regarde dans la glace, elle ne sait pas encore qu’il est déjà trop tard.

Qu’il la tient entre ses mains.

Que parfois la vie peut recommencer.

 

Dans le couloir elle a rencontré Corinne. Le même tuyau sort du nez et se balance doucement. Le sourire est timide, la robe de chambre cache à peine la maigreur du corps. Elles se sont regardées, elles n’ont rien dit.

Tous les jours ou presque, on vient prendre son sang. Chaque matin l’infirmière pose sur la table les flacons de Renutryl dont elle verse la moitié dans la machine. Elle reviendra dans l’après-midi pour verser le reste. La ration quotidienne. Par transparence, on peut regarder descendre le niveau du réservoir, petit à petit. L'engin ronronne. Elle tricote. Elle écrit, un peu. Elle n’arrive pas encore à lire. Il y a longtemps qu’elle ne lit plus. Elle qui dévorait les livres, des journées entières, bercée par le bruit de la pluie sur le toit d’ardoise.

Le soir, elle veille tard. La nuit apporte le silence. Après le repas, le chariot des médicaments fait son dernier tour. Les portes se referment. Les néons s’éteignent. Le long du couloir, les veilleuses de sécurité s’allument. Avant de rebrancher la sonde, on peut aller fumer une cigarette. Du douzième, la vue est belle. Dans l’obscurité, les lumières de la ville brillent comme mille bougies plantées sur un gâteau d’anniversaire, comme autant de promesses vacillantes.

 

Deux fois par semaine, c’est la pesée. On les appelle, on frappe à la porte. En robe de chambre, en caleçon, en pyjama, ils sortent un par un, toujours un peu anxieux, jettent des regards autour pour vérifier que les murs n’ont pas d’oreilles gourmandes. La balance de l'étage est posée juste devant sa porte. C'est l’heure de vérité. Entre les doigts de l’infirmière, les poids glissent sur la tare jusqu’à trouver l’équilibre. Le résultat est toujours annoncé à voix haute.

 

Cent trente kilos! De son lit, elle n’a pu s’empêcher de tendre le cou pour voir le spécimen. Des palmiers blancs s’étirent sur un peignoir kimono bleu. En silence, tête baissée, il descend de la balance, enfile les tongs laissées sur le lino brillant.

 

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