Justice

Larry Watson · Chapitre 4 sur 8

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Justice

Enid Garling (1906)

ENID GARLING

(1906)

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Le jour de son mariage avec Julian Hayden, le samedi précédant la fête des Rameaux, Enid Garling n’avait qu’un seul souhait : que son père, Bertram Garling, ne fasse pas son apparition à l’église. S’il débarquait, ce serait dans un seul et unique but, empêcher le mariage et ramener Enid à la maison. Auquel cas Julian tenterait sûrement de l’arrêter par n’importe quel moyen.

Enid ne quitta la maison familiale à Wild Rose, dans le Dakota du Nord, que deux jours avant le mariage. Elle avait pu s’échapper parce que son père habitait provisoirement avec son frère dans l’État de Washington, où il avait pour mission de ravitailler les hommes qui travaillaient dans un campement de bûcherons. Son père ne participait pas vraiment à la préparation des repas – son frère et sa belle-sœur s’en chargeaient –, mais il aidait aux achats de vivres, chassait, pêchait et conduisait le chariot-cantine d’un chantier à un autre. Une fois sa décision prise, Enid devait la mettre à exécution rapidement ; son père pouvait revenir à n’importe quel moment, dès qu’il aurait compris que son entreprise, comme tant d’autres, ne ferait pas de lui un homme prospère. Et à son retour, il compterait sur Enid pour qu’elle lui révèle le prochain lieu où faire fortune.

Bertram Garling croyait que sa fille unique avait le pouvoir de prédire l’avenir, croyance qui l’habitait depuis l’incident survenu quand Enid avait quatre ans.

Ils vivaient alors dans le Wisconsin, ou plus précisément venaient juste de s’installer. M. Garling travaillait depuis sa prime jeunesse à la laiterie familiale à Rockford, dans l’Illinois, quand il décida qu’il ne passerait pas sa vie à se lever tous les jours avant l’aube, juste pour s’asseoir devant une vache, puis devant une autre, la tête contre leur flanc. On lui proposa la direction d’une petite fromagerie, et il partit donc avec sa famille pour Prescott dans le Wisconsin. La première fois qu’ils s’arrêtèrent devant la maison qu’ils avaient louée, Enid courut jusqu’à la porte de derrière, jeta un coup d’œil dans la minuscule cuisine et recula aussitôt avec un cri strident. Sa mère l’empoigna et l’emporta à l’intérieur de leur nouvelle demeure.

M. Garling, homme superstitieux, prêt à pardonner n’importe quoi à sa petite fille chérie, déclara :

— Attends un peu ! Elle a dû voir quelque chose ! Quelque chose qui l’a effrayée.

— Il n’y a rien là-dedans, dit la mère d’Enid.

Le frère d’Enid, Hiram, de trois ans son aîné, qui se trouvait déjà dans la maison, confirma les propos de sa mère :

— Il n’y a rien, c’est vide !

— Rien de visible pour nous, dit M. Garling, mais la petite doit posséder des pouvoirs que nous n’avons pas.

Mme Garling s’esclaffa.

Cependant, moins de quatre mois plus tard, c’était Hiram que l’on transportait dans la cuisine, pour déposer son corps inanimé sur la table. Il s’était noyé dans la citerne d’un voisin. M. Garling était persuadé que ce premier jour dans le Wisconsin, Enid avait été effrayée par la vision de son frère mort dans la maison. À dater de ce jour, il ne prit aucune décision concernant la famille sans demander à sa fille comment elle voyait leur avenir.

Et, bien qu’elle ne gardât aucun souvenir de ce qui l’avait épouvantée ce jour-là, Enid, effectivement, avait des visions. Il suffisait qu’elle ferme les yeux, et quelques minutes après, une forme ou une ombre se profilait dans l’obscurité. L’apparition ne durait jamais longtemps. La plupart du temps, Enid ne captait qu’une image fugitive, comme lorsqu’on regarde par la fenêtre d’un train lancé à vive allure. Le sens de ses visions était plus flou encore. Il revenait à son père de les interpréter avec précision et de décider des actions à entreprendre. En fait, son père tenait un rôle si important dans ce processus qu’au début de son adolescence Enid se demanda si elle avait vraiment des visions ou si celles-ci ne lui venaient pas de son père.

Peut-être ce don n’était-il pas le sien, mais celui de son père : il avait ce pouvoir de faire surgir des images. Tout projet ou déplacement envisagé pour la famille – le Minnesota pour la culture du blé, le Dakota du Sud pour les mines d’or, le Wyoming pour la commercialisation d’une pompe éolienne inventée par un ami ou le Dakota du Nord pour la capture et la vente de chevaux sauvages – n’était entrepris qu’après avoir consulté Enid sur ses visions : un carré d’herbe verte, l’eau dévalant une pente rocheuse, un homme ou une femme debout dans l’ombre d’une tour en pierre. Enid ressentait une joie secrète chaque fois qu’un projet obligeait son père à quitter sa famille quelque temps ; cela signifiait que le tourbillon d’images qui grouillaient dans sa tête allait provisoirement se calmer.

La mère d’Enid s’employa à la soustraire à l’emprise de son père afin de lui permettre de mener une vie normale pour une jeune fille de son âge. Mme Garling faisait en sorte de toujours l’inscrire à l’école, bien que l’idée de sortir de chez elle rendît Enid, qui souffrait de timidité, physiquement malade. Mme Garling ne désarmait pas, quitte à accompagner sa fille en pleurs à l’école. Comme Enid se faisait difficilement des amis, sa mère l’inscrivait dans des clubs et organisations de jeunesse. Mme Garling recherchait la compagnie des femmes dont les filles avaient à peu près l’âge d’Enid. Pourtant, ses efforts ne parvinrent pas à transformer réellement la petite fille étrange, craintive et solitaire qu’était Enid depuis son enfance. Entre autres initiatives, M me Garling lui fit donner des cours de piano et de chant, et il devint évident qu’elle possédait des dons plus conventionnels qu’une vague capacité à prévoir l’avenir. Elle aima le piano tout de suite et fut capable de jouer d’oreille pratiquement n’importe quel morceau. Elle avait également une voix de soprano, charmante et délicate, aussi pure et naturelle qu’une source de montagne. Après chaque déménagement, Mme Garling vantait les talents de sa fille dans leur nouvelle communauté, et l’on demandait souvent à Enid de jouer et chanter à l’occasion de fêtes municipales et scolaires ou de cérémonies religieuses.

Ce fut au cours d’une de ces fêtes, le vendredi soir au club de danse de Wild Rose, que Julian Hayden vit Enid pour la première fois et qu’il l’entendit chanter. C’était en août 1905 ; Julian et Len McAuley étaient venus du Montana pour acheter du bétail à un propriétaire de ranch du Dakota du Nord.

Il faisait chaud et humide ; comme tous les étés, le club de danse organisait ses soirées sous une immense toile de tente, dressée dans la cour de l’école. Une estrade faisait office de piste de danse, et des bancs avaient été installés à l’intérieur comme à l’extérieur pour que l’on puisse se reposer et se rafraîchir. Pendant les pauses de l’orchestre, Enid divertissait le public en s’accompagnant au piano. Julian l’entendit interpréter Au crépuscule.

Julian Hayden n’était pas le premier à être attiré par Enid Garling. Elle avait une peau claire, lumineuse, de grands yeux marron, des traits finement dessinés et une silhouette svelte. Sa luxuriante chevelure châtain foncé était relevée en un chignon tenu par des peignes en écaille. Pour mettre en valeur la grâce de son long cou, elle portait des chemisiers et des robes à col montant.

Mais les hommes que la beauté d’Enid séduisait finissaient toujours par prendre leurs distances. Ils constataient que l’atmosphère autour d’elle n’était qu’agitation et effervescence, que la plus banale des conversations la bouleversait et que ses paupières battaient comme si elle était en permanence au bord de l’évanouissement.

Ce fut alors que survint un nouveau prétendant. Un grand cow-boy aux larges épaules et au teint buriné, qui avait probablement l’âge d’Enid, mais qui cherchait à se vieillir en arborant une moustache tombante. Il ne dit pas un mot, mais s’appuya sur le piano et l’écouta, sans jamais la quitter des yeux ni se départir de son sourire.

En sa présence, chanter devenait difficile. Enid essaya de se concentrer sur les paroles, seulement elle craignit qu’il ne les prenne pour lui. Elle s’arrêta de chanter et continua simplement à jouer. Il ne bougea pas pour autant. Quand elle eut terminé, il applaudit si fort que le claquement de ses mains ressemblait à des coups de feu. Elle voulut se boucher les oreilles, au lieu de quoi, elle se contenta de baisser la tête. Il déclara alors, à propos du piano et du chant, quelque chose qu’elle n’avait encore jamais entendu :

— La voilà, la civilisation.

Et il s’en alla.

Quelques mois plus tard, Enid comprit ce que Julian avait voulu dire par cette remarque. Il venait à Wild Rose en toute occasion, arrivant parfois au milieu de la nuit et dormant dans son chariot dans leur jardin. Elle se demanda si elle n’avait pas fini par céder à ses avances simplement parce qu’il apparaissait si souvent – sous le saule, quand elle regardait par la fenêtre de sa chambre ; en face du commerce d’où elle sortait avec ses provisions ; au bord de la voie ferrée, quand elle allait à la poste ou chez le boucher – comme un personnage dans ses visions. Dès la première visite qu’il lui rendit, Julian Hayden exprima clairement ses intentions : il voulait qu’Enid se marie avec lui, se marie avec lui et parte vivre dans sa maison près de Bentrock, dans le Montana. Là-bas, sa délicatesse, ses bonnes manières, sa musique aideraient à adoucir et civiliser cette région rude et sauvage ; Enid lui insufflerait la beauté. Il répétait cela si souvent qu’elle commença à se demander s’il la voulait pour lui ou pour le Montana…

Elle apprit qu’en réalité il avait presque le même âge qu’elle, vingt-quatre ans. En fait, il avait sept mois de moins. Il était propriétaire d’un ranch où il travaillait dur dans le but de l’agrandir. Depuis la mort de son père, Julian subvenait aux besoins de sa mère. Il lui avait loué une chambre à Bentrock, la vie au ranch s’avérant trop pénible pour elle. Il était volontaire, ambitieux, sûr de lui – tout ce qu’elle n’était pas – et par-dessus tout persévérant.

Il aimait à parler des chevaux et de son habileté à les dresser. Il estimait, lui qui était arrivé dans le Montana sans savoir se tenir sur un cheval, qu’il était devenu le meilleur dompteur de chevaux sauvages de toute la région. Il n’y avait pas de satisfaction plus grande dans la vie, disait-il, que de faire avancer un cheval quand et comme on le désirait. Son secret, ainsi qu’il l’avait souvent raconté à Enid, c’était de comprendre la pensée d’un cheval.

— Un cheval, ça n’a aucune notion du temps. Qu’on essaie de le monter depuis quatre ou cinq heures n’a aucun sens pour lui. Il ne sait pas qu’à force il est censé assimiler qui est le maître. Peu lui importe qu’il soit dix heures ou deux heures. Il ne sait qu’une chose : soit il a suffisamment d’énergie pour se cabrer et vous désarçonner, soit il n’en a pas. Les gens finissent par se décourager. « Je sens que je n’arriverai pas à dresser ce cheval, disent-ils. Ça fait des heures que je m’échine, et il n’est toujours pas calmé. » Mais il n’y a qu’une chose à faire. Le monter à nouveau. Et continuer à le monter. Plein de gars peuvent rester en selle plus longtemps que moi, mais pour ce qui est de s’épousseter et de remonter encore et encore, je suis imbattable. Comme le cheval, je me contente d’oublier le temps et je ne le lâche pas. Je ne suis jamais tombé sur une bête qui n’ait pas abandonné avant moi.

Il était intarissable sur le sujet : les selles, les brides à un seul montant et les mors espagnols, la meilleure façon d’empêcher un cheval de tirer sur les rênes toute la journée, comment le sangler pour qu’il vous transporte sur quatre-vingts kilomètres si nécessaire, et comment entraîner une jument à résister à l’appel du large.

Mais Enid ne pouvait oublier ce qu’il disait du dressage des chevaux. Elle avait la désagréable impression qu’il utilisait les mêmes techniques avec elle. Elle aurait beau le repousser pendant des jours, des semaines, des mois, voire des années, il reviendrait toujours à la charge.

Sa mère soutenait Julian. Comme si elle avait sa propre vision de l’avenir, M me Garling ne cessait de décrire à sa fille à quoi ressemblerait sa vie si elle rejetait cette demande en mariage. Son père allait bientôt rentrer, mais il repartirait – dans le Saskatchewan pour travailler sur un gisement de pétrole, à Medora pour s’associer à une entreprise d’abattage, dans les Judith Mountains pour élever des moutons, ou bien il retournerait dans le Wisconsin transporter des marchandises par la voie fluviale. Il aurait toujours un nouveau projet et harcèlerait Enid jusqu’à ce qu’elle lui dise ce qu’il voulait entendre : que cette fois il n’échouerait pas, que ce serait un succès. Si Enid ne saisissait pas cette occasion pour partir, elle sillonnerait le pays toute sa vie avec papa et maman ; son seul plaisir serait alors de chanter et de jouer du piano au mariage des autres.

— Donne-toi une chance, disait Mme Garling à sa fille, donne-toi une chance de connaître et d’aimer un homme, de t’installer, de découvrir et d’aimer un autre endroit.

Le jour où Enid annonça à Julian qu’elle allait l’épouser, il ne manifesta aucun signe d’allégresse, ni rire, ni larmes de joie. Il ne lança pas son chapeau en l’air, ni ne souleva Enid dans ses bras comme elle l’aurait souhaité. Il répondit simplement :

— C’est bien !

 

Enid ne révéla pas à Julian que son père la croyait capable de visions prophétiques ; cependant elle dut l’avertir qu’il s’opposerait certainement à leur mariage. Il l’avait choyée, dit-elle, et il n’apprécierait pas qu’elle aille vivre dans un ranch du Montana. Lui qui avait toujours essayé de protéger sa fille refuserait de la voir partir pour une région qu’il pensait aride, dure et sauvage.

En lui parlant de son père, elle s’attendait à une réaction du type : « Dorénavant, c’est moi seul qui te protégerai. »

Mais Julian renversa la tête et rit.

— Ton père est un homme intelligent. Il a parfaitement raison de parler d’Ouest sauvage.

Il la regarda avec une expression qu’elle ne lui connaissait pas. Les yeux plissés, on eût dit qu’il cherchait à distinguer ses traits dans l’obscurité.

— Qu’il essaie donc de te reprendre !

Il était tellement sûr de lui qu’elle eut envie de lui clouer le bec :

— Ne sous-estime pas mon père. Demande plutôt à ma mère, elle te le dira.

Il se contenta de rire à nouveau.

Julian Hayden emmena Enid dans le Montana deux jours avant le mariage. Il désirait lui montrer le ranch, la ville de Bentrock et lui présenter sa mère.

Puisqu’il lui avait toujours décrit le ranch comme un lieu aride, Enid ne fut ni choquée ni déçue. Celui-ci était situé dans une petite vallée – même pas une vallée –, une ride, un plissement de terrain, au lit d’une blancheur alcaline. Au fond coulait un ruisseau qu’Enid pouvait enjamber et dont un escargot aurait battu le débit à la course !

Le ranch comportait plusieurs bâtiments : une écurie, un corral, un hangar pour la stabulation libre et une minuscule cabane, première construction sur la propriété, d’où surgissaient les fondations d’une maison à un étage. La structure était déjà en place, le rez-de-chaussée était terminé, mais le premier n’était que montants et chevrons. Un chariot et deux boggies encombraient la cour ; harnais et selles pendaient sur le mur de l’écurie et aux poteaux du corral. Les toilettes se trouvaient sur un monticule à une vingtaine de mètres de la maison. Julian expliqua que depuis le terrible blizzard d’il y avait deux ans, il avait tendu une corde entre la maison et les cabinets afin qu’on soit certain de trouver son chemin à l’aller comme au retour. Aucun des bâtiments n’était peint, et le bois battu par le vent avait pris une patine grisâtre. La végétation se réduisait à quelques carrés d’herbe drue en face de la maison et à une rangée de cinq ou six peupliers de Virginie, hauts et peu fournis, qui poussaient le long des rives du minuscule ruisseau. À part cela, rien que des rochers, une terre sableuse et des broussailles. Toutefois, Julian désigna avec tant de fierté chaque roue déglinguée de chariot, chaque cercle de tonneau rouillé, qu’Enid se crut obligée de rivaliser d’enthousiasme pour ce qui allait devenir son nouveau foyer. Avant de partir pour Bentrock, Julian esquissa un geste circulaire et dit :

— Et si tu me donnes suffisamment de fils, nous pourrons transformer cette propriété en quelque chose qui fera l’admiration de tout le monde.

Suffisamment de fils, pensa Enid. Ça voulait dire combien ?

 

La mère de Julian vivait à Bentrock dans un appartement exigu et encombré, au-dessus d’une boulangerie. L’odeur du pain qui cuisait dans les fours envahissait jour et nuit les trois minuscules pièces ; tiède et épais, le relent de levure se déposait sur la langue et dans les narines. Enid devait rester chez M me Hayden jusqu’au mariage, disposition dont elle comptait profiter pour en savoir plus sur son futur mari. Qui le connaissait mieux que sa mère ? Mais Mme Hayden ne correspondait pas du tout à l’idée qu’Enid s’en était faite.

C’était une femme distante et maussade qui n’avait rien de la vitalité et de la bonne humeur de son fils. Elle s’habillait en noir, et au début Enid crut qu’elle portait le deuil. Elle passait la majeure partie de son temps dans un rocking-chair à regarder la rue. À la plupart des questions qu’elle lui posa sur Julian, sur le voisinage ou sur elle-même, Enid n’obtint pour réponse qu’un simple coup d’œil et quelques mots sibyllins. Quand Enid lui demanda si elle aimait le Montana, Mme Hayden répondit :

— C’est chez moi.

À la suggestion que leurs premiers jours au ranch avaient dû être très difficiles, elle répliqua :

— Plus durs que d’autres. Pas tous.

Quand Enid voulut savoir à quoi ressemblaient les gens de Bentrock, Mme Hayden déclara en désignant la fenêtre :

— Ils sont juste là, dehors. Ça ne servirait à rien que je te les décrive.

Et quand Enid avança que Julian semblait être ambitieux, décidé à aller loin, M me Hayden mâchonna sa lèvre inférieure avant de rétorquer :

— En tout cas, pas loin de sa mère. Ça, c’est sûr.

Enid avait espéré pouvoir lui parler un peu de sa propre vie, de tous les endroits où elle avait vécu, des différents métiers de son père, de son souci de se fixer, mais comme M me Hayden persistait à ne lui poser aucune question, elle n’osa pas se confier. En revanche, elle crut gagner ses faveurs en prenant en charge les corvées domestiques : dépoussiérer les meubles, secouer le tapis, récurer la cuisine et les toilettes. Mais Mme Hayden ne manifesta aucune gratitude devant ses efforts ; elle continua à se balancer sur son fauteuil pendant qu’Enid s’affairait.

Le plus étrange, c’étaient encore les plats que la mère de Julian prépara pour elles deux. Mme Hayden servit de l’avoine au petit déjeuner, au déjeuner et au dîner. Toutefois, à midi elle ajouta à la bouillie quelques tranches de pain rassis (sans beurre ni confiture pour le rendre moins sec), et le soir elle fit frire des travers de porc. Comme boisson à tous les repas, il y avait du babeurre. M me Hayden semblait trouver ce régime tout à fait normal. Elle n’en disait ni du bien ni du mal. Elle posait les plats devant Enid et enlevait les assiettes quand elles étaient vides.

La mère de Julian se coucha de bonne heure, et Enid lui en sut gré. Aussitôt qu’elle l’entendit ronfler, la jeune femme sauta de son lit – elle dormait sur un divan en crin dur – et s’installa à la fenêtre, au poste d’observation de Mme Hayden. Que pouvait-elle bien regarder toute la journée ? Que lui révélerait la nuit ?

Enid se tourna d’un côté, puis de l’autre. Le bureau des affaires agraires. Le grand magasin des frères Merland : droguerie et épicerie. La banque Stockman du Montana avec son aigle de pierre trônant au-dessus des portes à deux battants, et, à l’étage, l’enseigne du cabinet d’avoués et de notaires, Rasmussen et Fils. Le magasin de confection Whirtle. La pension de famille Austin. Le Théâtre Royal. Le bar et la salle de billard Silver Dollar. En se penchant par la fenêtre, elle vit la coupole du palais de justice où Julian et elle avaient fait publier les bans, et, derrière le dôme, la flèche de l’église où ils se marieraient.

Bentrock ressemblait à toutes les autres villes où elle avait vécu : trottoirs en bois, rues poussiéreuses, becs de gaz, chiens aboyant au loin. Elle était sûre qu’au bout de quelques instants elle pourrait, en fermant les paupières, se représenter chaque entreprise, chaque magasin, chaque enseigne dorée sur chaque vitrine obscure.

En entendant des pas, elle ouvrit les yeux. Un homme quittait le bar, et ses bottes frappaient lentement, en rythme, les planches du trottoir. La nuit était si calme qu’Enid pouvait, en refermant les yeux, suivre la progression de ses pas, rien qu’au bruit. Elle les accompagna en pianotant en cadence sur le rebord de la fenêtre. Ce rythme lui rappela une chanson dont elle fredonna doucement la mélodie.

Elle reprit soudain ses esprits et cette fois, quand elle rouvrit les yeux, elle vit quelqu’un qui, elle en était certaine, n’était pas là auparavant.

Juste en face, assis sur un tonneau devant le magasin des frères Merland, se tenait un Indien. La soirée était fraîche, et il s’était enroulé dans une couverture si bigarrée qu’elle ressemblait à un patchwork de tissu ou de fourrure crasseux et mangé aux mites. Il ne portait pas de chapeau ; sa longue chevelure, de grandes mèches effilées, recouvrait une partie de son visage. Enid remarqua cependant qu’il était vieux, et à sa façon de se balancer d’avant en arrière sur le tonneau, elle conclut que soit il était ivre, soit il luttait contre le sommeil. Tandis qu’elle l’observait, il leva la tête et sembla la fixer. Elle se demanda s’il la voyait, tant son regard était vide. Était-il en transe ? Regardait-il quelque chose qui avait attiré son attention dans le ciel nocturne, bien au-delà d’elle ?

Enid s’éclipsa et revint s’étendre sur son divan. Elle resta longtemps éveillée, réprimant son envie de retourner à la fenêtre pour voir si l’Indien était toujours là. À un moment, elle eut l’intuition qu’il était parti ; elle sombra alors dans le sommeil.

Dans l’un de ses rêves, elle se revit à la fenêtre. La rue n’était plus déserte et sombre, mais inondée par le soleil de midi. Elle ne cherchait pas un vieil Indien assis sur un tonneau, mais son père qui, elle en était certaine, ne tarderait pas à apparaître dans la rue principale de Bentrock.

Tandis qu’elle regardait, il surgit à l’est, arrivant à toute allure, dans un tourbillon de poussière. Il sillonna la rue de haut en bas dans une vieille voiture tirée par tout un cheptel : vaches, chevaux, moutons, cerfs et antilopes. Dans son rêve, elle pensa demander à son père comment il s’y prenait pour atteler autant d’animaux différents à une voiture. Ça intéresserait sûrement Julian de recueillir une information aussi utile pour son ranch. Puis elle se rendit compte que la voiture et l’attelage représentaient le dernier projet de son père : il avait inventé un système pour apprendre à tous ces animaux à travailler ensemble. Il avait enfin découvert, pensait-il, ce qui ferait de lui un homme riche.

Elle était sûre que son père était venu pour elle ; cependant rien n’indiquait qu’il la cherchait, ni qu’il la savait en ville. Il ne s’arrêta pas en face de la boulangerie et ne grimpa pas l’escalier étroit jusqu’à l’appartement. Il ne monta pas sur le siège de sa voiture pour crier son nom jusqu’à ce qu’elle lui réponde. Il n’interpella personne dans la rue pour savoir où il pouvait trouver sa fille ou l’homme qui devait l’épouser. Bientôt, Enid constata qu’il n’avait que faire d’elle ; il voulait simplement promouvoir sa nouvelle invention : cet attelage d’animaux et ce système savant de cordes, harnais, attaches et poulies pour les lier entre eux. Et puis ce rêve se fondit dans le suivant. Une voiture à moteur sans chauffeur descendait la rue principale, et il n’était plus question ni de son père ni du troupeau. Il n’y avait que la voiture qui décrivait un petit cercle comme un cheval attaché à un poteau par sa longe, et alors qu’elle soulevait un nuage de poussière étouffante, Enid oublia son père et se demanda si une voiture à moteur pouvait vraiment faire ça.

Enid apprit avec surprise que son mariage ne se déroulerait pas dans l’église, mais dans la cour qui la séparait du cimetière. Julian avait conclu cet arrangement parce que l’église était petite et qu’il désirait le plus de monde possible à la cérémonie. En outre, depuis le jour où il s’était disputé avec un ministre du culte (pas celui qui devait les marier, un autre), il se tenait à l’écart des églises, sauf obligation.

L’idée d’un mariage en plein air plaisait à Enid. Le temps était assez agréable – très doux en fait pour un mois d’avril – alors qu’il aurait très bien pu neiger. Elle se souvenait d’avoir dû marcher dans la neige l’année passée, à Pâques, pour aller à office l’une des rares fois où elle y avait assisté. Aujourd’hui, seul le vent venait gâcher la beauté de cette journée. Il soufflait du sud, chaud et violent. Comme dans cette partie du Montana il n’avait pas beaucoup neigé l’hiver précédent et que le printemps avait été sec, le vent pouvait soulever assez de poussière pour ternir la lumière du jour et déposer une fine couche de limon sur les surfaces immobiles. En cas de forte rafale, il fallait tourner la tête pour empêcher que des grains de sable et de poussière ne vous rentrent dans l’œil. Mme Garling avait acheté à sa fille un chapeau plat comme une galette pour le mariage, mais quand Enid se rendit compte de la force du vent, elle le remit dans sa boîte.

Le fait d’être dehors lui permettait de guetter l’arrivée de son père. Sa mère était restée à Wild Rose pour parer au retour de son époux. Elle lui expliquerait qu’Enid venait de partir pour se marier avec un propriétaire de ranch du Montana et essayerait de le convaincre d’accepter la situation. Mais Enid connaissait son père et son habileté à manipuler M me Garling. Il n’utiliserait ni la force ni la menace. Son pouvoir s’exerçait comme si les éléments naturels étaient de son côté – comme si rochers et rivières voulaient vous soumettre à sa volonté –, et la mère d’Enid ne pourrait s’empêcher de lui raconter ce qui se passait ce jour-là à Bentrock. Enid ne pensait pas qu’il se montrerait, mais se disait tout de même qu’elle ferait bien d’ouvrir l’œil. Toutes ses prières le jour de son mariage se terminaient par un silencieux : « S’il vous plaît, mon Dieu, faites que mon père ne vienne pas. »

Sur le chemin de l’église, elle tenta d’expliquer à Julian ce qui arriverait, si son père se manifestait.

— J’ai peur, dit-elle. Et si mon père débarquait ?

Julian était de si bonne humeur qu’il ne prenait aucune mise en garde au sérieux.

— Qu’à cela ne tienne, répondit-il en riant. Tout le monde est le bienvenu aujourd’hui.

— Tu ne comprends pas, il va mettre la pagaille.

— Attends de voir Ernie Fergusson tomber dans la bibine. Là, ce sera vraiment la pagaille !

Elle faillit lui raconter le rêve dans lequel elle avait vu son père. Mais elle se retint.

Le mariage était prévu tôt dans l’après-midi. Enid fut étonnée par le nombre de convives : non seulement une bonne partie de la population de Bentrock, mais aussi des fermiers, des propriétaires de ranch et même des bergers de la campagne environnante. Elle savait qu’ils venaient essentiellement pour manger et boire à l’œil. Mais ils étaient les invités de Julian. Ils devaient sûrement l’aimer et le respecter. Et même si elle ne les connaissait pas, en ce jour elle se sentait leur compatriote. Elle n’osait pas encore se considérer comme une citoyenne du Montana, mais peut-être qu’en épousant Julian elle allait aussi épouser la région.

Julian s’arrêta dans un petit bosquet. La cour de l’église était pleine de boggies, de charrettes, de fougueux chevaux de selle et de lourds chevaux de trait à la robe en broussaille. Pour Enid, il n’y avait aucun doute : c’étaient les coursiers noirs de Julian qui avaient la plus belle allure.

À côté de l’église se dressait un lutrin recouvert d’un drap blanc maintenu par une pierre. Pas loin de cet autel improvisé, les tables croulaient sous les victuailles. En approchant, Enid vit les poêlons de poulets frits, les plateaux de steaks et de côtelettes, les saladiers de haricots, les rangées de pain fraîchement cuit, les pots de beurre frais et les gâteaux démoulés en piles de trois ou quatre. À boire, on trouvait des bidons de lait, des pichets de bière maison, des cruches et des bouteilles de whisky. Un vieil homme tournait la manivelle d’une sorbetière, tandis qu’un petit groupe d’enfants se bousculaient, impatients de voir ce qui allait en sortir. Quand Julian et Enid s’avancèrent, la foule les acclama, et un homme, un propriétaire de ranch, grand et rougeaud avec un bandeau sur un œil, s’écria :

— Jules, vite, dépêche-toi de te marier, qu’on puisse passer à table !

— On va essayer de faire vite. Mais avant que vous vous en mettiez plein la panse, vous entendrez la nouvelle M me Hayden chanter en s’accompagnant au piano.

Au même instant, Enid remarqua le piano et le tabouret placés sous un chêne. Elle avait déjà chanté à des mariages, mais au sien… Une femme n’était pas censée faire ça à son propre mariage. Quelle que fût la chanson, le vent en emporterait les paroles avant que quiconque puisse les entendre. Mais Julian coupa court à ses protestations.

— Ils sont venus pour ça. Pour t’écouter.

À regarder les gens rassemblés dans la cour de l’église, elle eut la nette impression qu’ils se moquaient pas mal qu’elle chante ou non.

Le mariage le plus court auquel Enid assista fut le sien. Le pasteur les déclara mari et femme en si peu de mots qu’elle se demanda s’il n’avait pas oublié l’essentiel de la cérémonie. Avant de l’embrasser, Julian releva sa moustache d’un geste théâtral.

Et ce fut fini. Elle n’était plus Enid Garling, mais Enid Hayden. Tout le monde applaudit, et au milieu des cris de félicitations, des poignées de main et des grandes tapes dans le dos, on escorta Enid jusqu’au piano où Julian lui enjoignit de jouer.

— Je joue quoi ? demanda-t-elle.

— C’est toi, l’artiste. À toi de choisir.

— Quelle est ta chanson préférée ? dit-elle en lui touchant la main.

Il recula en direction des tables où ses amis attendaient pour porter un toast à leur mariage.

— N’importe. J’aime tout ce que tu joues.

Elle avait un répertoire de chansons qu’on lui réclamait dans les mariages, mais aucune ne se prêtait à ce que la mariée la chante elle-même. Elle se décida enfin pour celle de Stephen Foster, mais étant donné la position du piano, elle tournait le dos à l’assistance et ne pouvait savoir si quelqu’un l’écoutait. Ni applaudissements, ni manifestations d’aucune sorte ne saluèrent la fin de sa chanson.

Comme elle en cherchait une autre, un vieil homme, si maigre qu’une rafale de vent aurait pu le renverser, s’approcha d’elle. Il s’accouda au piano et demanda d’une voix étonnamment grave et forte pour quelqu’un d’aussi chétif :

— Vous connaissez Lorena ?

Elle fit oui d’un signe de la tête.

— Par Dieu, j’aimerais l’entendre à nouveau. Je l’ai entendue pour la première fois pendant la guerre. Un jeune soldat de Pennsylvanie la chantait tout le temps. J’ai jamais rien écouté de si beau.

Enid était certaine qu’il parlait de la guerre de Sécession, mais elle ne lui posa aucune question. Elle se contenta de jouer et de chanter, et le vieil homme ferma les yeux en tapotant doucement le piano de ses longs doigts noueux. Ses lèvres bougeaient pendant qu’elle chantait, mais elle n’aurait su dire s’il émettait le moindre son.

Avant la fin de la chanson, Julian revint. Il avait retiré le veston de son costume, son gilet, sa cravate et son col. Il s’en était acheté un neuf pour l’occasion, et Enid s’aperçut qu’il était trop juste ; une marque rouge aussi fine qu’un trait de crayon faisait le tour de son cou. Il avait un gros cigare noir au coin de la bouche et, lorsqu’il parlait, il élevait le ton pour que sa voix porte au-delà du cigare.

— Viens par ici, il faut que tu voies quelqu’un.

Les muscles de ses jambes se raidirent comme deux blocs de pierre, et elle ne put se lever. Elle était sûre que Julian lui annonçait l’arrivée de son père. Il n’avait pas parlé de rencontrer, mais de voir quelqu’un : il s’agissait donc d’une personne qu’elle connaissait déjà. Qui d’autre cela pouvait-il être ?

— Allez, viens, répéta Julian, la saisissant par le bras pour l’arracher du tabouret.

Sa main faisait presque le tour de son bras ; elle sentit le tissu se froisser, se plisser contre sa peau. « Si la main de Julian est sale, pensa-t-elle, ça fera une tache sur ma manche gigot que je ne pourrai pas enlever. » Ils se voyaient depuis des mois et, s’il l’avait souvent touchée et de différentes façons, il ne l’avait cependant jamais empoignée si brutalement. Elle se demanda si elle portait un jugement sur le mariage et son nouvel époux, ou si elle se mettait tout simplement en condition pour retourner à Wild Rose avec son père.

Se relevant avec effort, elle essaya de le suivre, même si sa jupe longue ne lui permettait pas de régler son pas sur le sien.

— Je voudrais que tu jettes un œil sur ces Indiennes, dit Julian.

Il désigna trois jeunes femmes qui se tenaient près du buffet. Elles étaient plus jeunes qu’Enid… un peu moins de vingt ans, pensa-t-elle. Malgré leurs robes neuves, ou pour le moins impeccables (alors qu’elles ne portaient pas de corset), elles ne semblaient pas à l’aise dans leurs vêtements. L’une d’elles avait enlevé ses chaussures et ses bas ; ses pieds nus étaient noirs de crasse. Toutes les trois étaient beaucoup plus petites qu’Enid. La fille aux pieds nus était ronde, avec une poitrine comme Enid n’en avait jamais vu.

— Tâche de faire connaissance avec elles, lui recommanda Julian. Choisis-en une. Elle sera ta domestique.

— La mienne ?

— Tu ne crois tout de même pas que je vais laisser les travaux du ranch abîmer ces doigts faits pour le piano ?

Enid regarda les mains des filles. Elles ne lui paraissaient pas si différentes des siennes.

— Je peux travailler, dit-elle, je le veux.

— Oh, ce n’est pas le travail qui manquera ! Ne t’inquiète pas. Mais je n’ai pas envie que tu frottes le plancher ou que tu fixes les fils de fer.

Enid avait déjà frotté des planchers auparavant, mais elle n’était pas bien sûre de comprendre ce qu’il entendait par « fixer les fils de fer ». Elle s’imagina que ça avait un rapport avec les clôtures de barbelés. Une de ces filles se chargerait-elle de cette corvée ?

Julian s’éloignait une fois de plus.

— Y en a qui veulent jouer au base-ball. Tu n’as qu’à manger un morceau, puis venir regarder le match.

Au départ, ils avaient décidé de quitter la noce assez tôt pour se rendre à Williston, dans le Dakota du Nord, et passer la nuit à l’hôtel, disposition qui convenait tout à fait à Enid, car si son père arrivait, ils ne seraient déjà plus là.

— Je pensais qu’on partirait avant deux heures, dit-elle.

— Je ne peux pas décevoir les gars. Ils veulent que je sois leur lanceur. Que j’utilise mon amorti contre les batteurs de Delton.

Delton était une petite ville du comté voisin.

Sans lui laisser le temps de réagir, Julian partit rejoindre ses amis, qui acclamèrent son retour.

Elle se tourna vers les trois filles et leur sourit. Elle ne trouvait rien à leur dire. Julian leur avait-il déjà demandé de venir travailler au ranch ? Savaient-elles qu’Enid allait devenir leur maîtresse ?

Elle désigna le plateau encore rempli de parts de gâteaux.

— C’est vous qui les avez faits ?

La fille aux pieds nus et aux seins lourds sourit à Enid, mais quand elle se mit à parler, ce fut dans une langue étrangère, une bouillie de consonnes cliquetantes et de petites explosions qui ressemblaient à des grognements. Bien qu’elle n’eût pas quitté Enid des yeux, à l’évidence elle s’adressait à ses amies. Elles se retenaient de rire, en vain. Finalement, toutes trois lui tournèrent le dos pour pouvoir pouffer et bavarder tranquillement dans leur propre langue. Enid s’éloigna.

Elle s’en alla voir la partie de base-ball qui se déroulait dans un champ juste au-dessous du cimetière. Elle s’assit dans l’herbe sur un petit talus pour regarder Julian et les autres joueurs.

Elle n’avait jamais vu de match de base-ball auparavant et ne comprenait absolument rien au jeu. Elle savait qu’il y avait deux équipes, mais était incapable de discerner qui était avec qui. Quelques-uns lançaient la balle, d’autres essayaient de la frapper, d’autres encore tentaient de l’attraper. Et le reste des joueurs couraient dans différentes directions pendant que la partie suivait son cours. Elle n’aurait même pas pu dire quel était le but du jeu, à quoi l’on reconnaissait les gagnants des perdants. Sur un banc improvisé le long du terrain, les joueurs avaient placé des pichets de bière où ils venaient boire à intervalles réguliers. Enid se demandait si boire un coup ne faisait pas partie du jeu, si ce n’était pas une récompense pour certains exploits.

D’autres, venus aussi voir le match, s’agglutinaient autour du champ tandis qu’Enid restait à la même place. Elle ne connaissait pas bien les limites du terrain et ne tenait pas à se retrouver en plein milieu. Les spectateurs acclamaient certaines actions, mais encore une fois, vu qu’elle ne comprenait pas qui recueillait leurs faveurs, ces applaudissements et ces cris d’encouragement étaient aussi déroutants pour elle que le jeu lui-même.

Elle nota que Julian était souvent au centre de l’action et qu’il touchait la balle autant que les autres. Voulait-il que tous frappent la balle ou seulement certains ? Il criait fréquemment des instructions aux autres joueurs. Était-ce son rôle sur le terrain ?

L’après-midi avançait. De temps en temps, quelqu’un se retournait pour regarder Enid, assise toute seule sur le talus, mais personne ne s’approchait ni ne l’invitait à se joindre au groupe. Gagnée par l’ennui, elle finit par sombrer dans un état de somnolence et pensa même s’étendre sur l’herbe pour dormir. Mais elle avait trop peur que son père ne choisisse pour apparaître le moment où elle fermerait les yeux.

La partie s’acheva enfin. Apparemment non pas parce qu’une des deux équipes l’avait emporté, mais parce qu’ils avaient perdu la balle. Un joueur l’avait expédiée dans un marécage juste en face d’Enid, et bien que joueurs et spectateurs eussent arpenté le fossé sur toute sa longueur, en foulant les herbes hautes et en écartant les touffes de sauge et de chardon, la balle demeura introuvable. Ils se préoccupèrent alors de s’en procurer une autre, mais sans savoir comment. Personne n’avait donc apporté la sienne ? Les commerçants n’en vendaient-ils pas ? Finalement les joueurs, tout en sueur et couverts de boue, sortirent du terrain, suivis de près par la foule.

Enid se leva et agita son mouchoir en direction de Julian. Ce dernier, après un bon moment, lui fit signe de la main et continua néanmoins à cheminer vers la cour de l’église avec le reste de l’équipe.

La fin du jeu semblait aussi signifier la fin de la noce. Quand elle revint de son poste d’observation sur la colline, Enid constata que les tables avaient été débarrassées, les restes emballés et distribués aux invités qui se dirigeaient vers leurs chevaux et boggies. Elle ne voyait pas Julian, mais espérait qu’ils allaient bientôt partir.

Elle l’aperçut soudain ; il venait de derrière l’église avec son ami Len McAuley. Julian avait remis son veston et sa cravate et, à voir ses cheveux lissés en arrière et sa peau luisante, elle se dit qu’il s’était lavé.

— Veux-tu qu’on emporte quelques provisions ? lui demanda-t-il.

Elle haussa les épaules, ne sachant que répondre.

— Un de ces gâteaux, peut-être ?

— Si tu veux.

— Je ne raffole pas des gâteaux.

Enid sourit timidement.

— Moi non plus.

— Allons-y, alors.

Il lui prit le bras, avec douceur cette fois, et l’emmena vers le boggie.

— On s’occupera de tout ici ! leur cria Len comme ils s’éloignaient.

À peine s’étaient-ils assis dans le boggie et avaient-ils quitté la cour de l’église, que Julian dit :

— Et pour ton père, n’aie pas peur qu’il se pointe. Len monte la garde et fera en sorte que personne ne nous suive.

Enid hocha la tête. Apparemment, Julian avait pris ses avertissements au sérieux.

 

L’église se trouvait à l’ouest de la ville et, comme ils se dirigeaient vers l’est, ils durent traverser tout Bentrock. À la sortie, ayant pris la direction de Williston, ils arrivèrent en vue d’un pont étroit sur la rivière Knife. Cette dernière n’était ni large ni profonde, mais le long de ses rives, les peupliers de Virginie étaient plantés en rangs si serrés qu’on avait l’impression, en approchant du pont, de pénétrer dans un tunnel. Là, juste devant le pont, se tenait le père d’Enid. En le voyant, elle eut envie de pleurer. Il portait un costume foncé, lui qui ne mettait jamais de costume. Il s’était habillé pour son mariage.

Elle tira Julian par la manche.

— Ne t’arrête pas, lui dit-elle, rien ne t’oblige à t’arrêter.

— C’est lui ?

— Oui.

Julian tira sur les rênes, et M. Garling en profita pour s’engager sur la route.

— Monsieur, c’est comme ça que mon propre père est mort. Il s’est trouvé sur le passage d’un cheval, s’écria Julian en retenant les rênes avec force.

M. Garling fit un pas de côté et saisit nonchalamment un bout du harnais.

— Oh non, pas ces animaux-là ! Jamais ils n’iraient se salir en piétinant quelqu’un comme moi.

— Avance, murmura Enid à son mari, c’est tout ce que je te demande.

— Nous avons de la route à faire, dit Julian à M. Garling.

— Enid, tu ne me présentes pas au gentleman qui est à tes côtés ? fit son père.

Elle tourna la tête vers Julian, parlant dans le tissu rêche de son costume :

— Voici mon père !

— Et je suppose que ce fringant gentleman est le jeune marié.

— Julian Hayden, dit le mari d’Enid.

— Je connais bien ce nom, les gens le prononcent avec respect.

— C’est son nom aussi désormais, dit Julian.

Le père d’Enid, tout en gardant la main sur le trait du harnais, s’approcha du boggie.

— Vous vous dirigez vers l’est.

— Exact.

— Je pensais que vous la reconduisiez peut-être dans le Dakota du Nord, à Wild Rose. Je m’imaginais que votre sens moral aurait repris le dessus.

Julian ne répondit pas.

— Je pensais que vous la rameniez chez sa mère et son père, étant donné que nous n’avons pas béni cette union. Un homme qui épouse une petite fille comme ça, en l’arrachant à ses parents, eh bien, tôt ou tard, sa conscience finit par le tourmenter.

Au fur et à mesure que son père parlait, Enid sentait croître son ascendant. C’était comme s’il leur jetait un sort, les envoûtait, et ils étaient incapables de l’arrêter. Et, quand il aurait fini, ce serait trop tard. Pour elle, ça l’était déjà. Elle savait bien qu’elle aurait dû réagir aux propos de son père, mais aucun mot ne sortait de sa bouche.

Julian aussi se taisait. Pourtant Enid se doutait que son mari devait fulminer intérieurement. Se baissant, il ramassa sur le plancher du boggie une boîte de cigares qu’il gardait toujours là. Enid en avait déjà vu le contenu. Chaque fois que Julian tuait un serpent à sonnettes, il lui coupait la queue et la mettait dans cette boîte. Elle détestait leur vue ; souvent Julian la taquinait avec ça, menaçant de l’ouvrir en sa présence.

Il posa soigneusement la boîte sur ses genoux et souleva le couvercle avec les deux mains, si doucement et avec tant de précaution qu’Enid crut un instant que, cette fois-ci, il y avait enfermé un crotale vivant.

Soudain, d’un geste si rapide qu’elle l’entrevit à peine, Julian sortit un pistolet de la boîte et le pointa sur son père.

Tout était redevenu calme. Le bras tendu, Julian braquait le pistolet chromé sur la poitrine du père d’Enid. La main de ce dernier se crispa sur le cuir du harnais. Les chevaux, bien dressés et bien disciplinés, restaient exactement là où on les avait arrêtés. Seuls bougeaient sous le vent les peupliers de Virginie aux branches habillées de vert pâle.

Le silence était si lourd qu’Enid se demanda pourquoi Julian n’appuyait pas simplement sur la détente pour mettre fin à cette tension.

— Et aussi pistolero, à ce que je vois, dit M. Garling.

— Nom de Dieu, fit Julian en riant doucement, quel hâbleur !

— Dis donc, ma fille, continua son père avec lenteur, tu pourrais le prier de ranger ce pistolet.

Julian tourna la tête vers Enid, tout en gardant M. Garling dans sa ligne de mire.

— Ce n’est pas à moi de lui dicter ce qu’il doit faire, répondit-elle.

Julian raserait-il un jour sa moustache ? Elle serait alors, dans les moments comme celui-ci, tout à fait sûre de capter un sourire au coin de ses lèvres.

— Si vous attendez de moi que je bénisse votre union, monsieur, vous vous trompez. Même sous la menace d’une arme, déclara le père.

Julian rit de plus belle :

— C’est peut-être votre âme qu’il va falloir songer à bénir.

Il fit glisser le pistolet dans son autre main et reprit les rênes.

— Ce que j’attends de vous, c’est que vous laissiez passer mon équipage. Lâchez ça et écartez-vous. Je me fiche royalement du reste.

M. Garling retira brusquement sa main comme si le cuir était du fil de fer brûlant.

— L’autre aussi, dit Julian, la désignant de son pistolet.

Le père d’Enid recula jusqu’à trébucher sur le bas-côté qui séparait la chaussée de la berge bourbeuse.

— Peux-tu conduire l’attelage ? demanda Julian.

Enid mit du temps à comprendre qu’il s’adressait à elle.

— Je n’ai jamais essayé.

— Tiens bien les rênes, c’est tout. Pas trop serré. Donne un peu de mou. Tu les lèves et les abaisses deux fois de suite. Les chevaux savent ce qu’ils ont à faire, d’ailleurs je n’en ai jamais fouetté un seul de ma vie.

Enid se demanda si cette dernière remarque n’était pas destinée à son père.

Elle s’exécuta. La réaction des chevaux qui démarrèrent à l’unisson la surprit. Elle voulut jeter un dernier regard en arrière sur son père. Était-ce bien un nouveau costume ? Mais les sabots des chevaux martelaient déjà les planches du pont, et elle pensa qu’elle devait surveiller la route.

— Prévenez-nous quand vous comptez nous rendre visite, lança Julian au père d’Enid. Notre maison est toujours ouverte à la famille.

Les roues crissèrent sur le pont. Et Julian cria à nouveau :

— Vous savez où me trouver.

Enid se dit qu’elle ne reverrait jamais plus son père.

 

Juste après le coucher du soleil, le vent tourna, commençant à souffler depuis le nord. La température baissa, et une pluie fine se mit à tomber à l’oblique. La pluie se transforma vite en neige, et Enid dut s’envelopper dans une couverture pour se protéger de cette mitraille glacée. Quand ils pénétrèrent enfin dans Williston, Julian dit :

— Eh bien, femme, nous y voilà ! Ce n’est pas encore cette fois-ci que la prairie nous aura eus.

Enid avait si froid qu’elle eut l’impression d’avoir les articulations de sa mâchoire gelées et ne put même pas prononcer les deux mots qu’elle avait en tête : « Cette fois ? »

Ils descendirent à l’hôtel Lewis et Clark, et après s’être séchés devant l’un des deux gros poêles de salon dans le hall, ils gagnèrent la salle à manger, presque déserte en ce samedi soir.

Affamée, Enid dévora un steak aussi gros que celui de Julian. Comme dessert, la serveuse apporta à Julian une grosse part de gâteau au chocolat qu’il mangea sans enthousiasme.

— Nous aurions dû emporter une de ces tartes qu’il y avait au mariage, dit-il. Rien ne vaut la cuisine des petites Indiennes.

Aucun des deux n’aborda le sujet de leur rencontre avec le père d’Enid.

Au cours du repas, Enid goûta pour la première fois au whisky. Elle était réticente, mais Julian insista. Elle savait qu’il voulait la faire boire pour réaliser ce qu’il avait en tête, une fois là-haut. Ça la gênait de boire en public, mais Julian lui assura que quiconque la verrait penserait que c’était pour se réchauffer.

Enid avait vu des hommes lamper leur whisky et frissonner comme s’ils étaient entrés dans l’eau glacée, mais elle avala le sien avec facilité. Bien sûr, Julian l’avait coupé avec du café et du sucre ; toutefois, le seul effet de l’alcool fut une intense chaleur dans sa poitrine. Après une première tasse, elle en demanda une autre et, tandis qu’ils montaient l’escalier, elle sentit qu’elle avait finalement trouvé un moyen de prendre du recul par rapport à sa propre vie.

Leur chambre était située dans l’aile nord de l’hôtel, et le vent faisait vibrer et bourdonner la fenêtre dans son cadre. Julian baissa le store, tira les rideaux, puis se retourna vers Enid.

— Tu peux te préparer ici, dit-il. Je descends quelques instants dans le hall.

Sa voix paraissait plus grave, plus épaisse que de coutume, mais Enid – comme à son habitude, quand quelque chose sortait de l’ordinaire – attribua cela au whisky. Il ferma la porte à clé et sortit de la pièce.

Enid se déshabilla lentement, plia chacun de ses vêtements – son corsage et sa jupe, son jupon, son corset et sa chemise – et les rangea dans l’armoire. Elle tenait à ce que Julian ne voie aucun de ses dessous. Elle avait emporté une combinaison, et si le froid persistait demain, elle la mettrait. Elle se félicitait de l’avoir glissée dans ses bagages. Elle revêtit la chemise de nuit qu’elle avait achetée avec sa mère. Sa peau restait sensible à cause du froid, et l’empiècement au crochet de la chemise de nuit lui irritait la poitrine et le dos.

Enid s’étendit sur le lit et cala les oreillers derrière sa tête. Elle regarda le pied du lit qui lui sembla anormalement loin. Ce lit était-il plus long que les autres, ou bien était-ce une illusion due au fait de se trouver seule dans un lit à deux places ?

Elle était prête à affronter ce qui allait arriver. Était-ce si désagréable ? Si ce qui se passait entre un homme et une femme au lit pendant le mariage était aussi déplaisant que ça, il n’y aurait sûrement pas autant d’enfants dans le monde. En outre, ce même jour, elle avait vu son père face au pistolet d’un autre homme. Elle s’était préparée à ce qui aurait dû suivre. Elle n’avait ni crié, ni pleuré, ni plaidé pour que la vie de son père fût épargnée, ni arraché le pistolet des mains de l’homme – pourquoi ne pouvait-elle pas le dire ? – des mains de son mari. Pour toute réaction, elle était restée tranquillement assise sur le siège du boggie, pensant avec une froideur qui ne lui était guère propre : « Si tu vises le V à l’endroit où la cravate de mon père plonge sous son veston, alors tu vises trop haut ! » Si elle pouvait supporter le poids d’un moment pareil, elle pourrait certainement supporter le poids d’un homme sur elle.

Enid ferma les yeux. Sous ses paupières, les ombres ondulaient et tourbillonnaient, telles des vagues, en un incessant va-et-vient. Mais là aussi elle crut que c’était l’effet du whisky. Elle souleva la tête de l’oreiller pour être sûre d’entendre son mari arriver. Puis elle se reprit : elle cherchait à reconnaître le bruit sourd de ses bottes, alors qu’il ne les portait pas.

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