Justice

Larry Watson · Chapitre 5 sur 8

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Justice

Thanksgiving (1927)

THANKSGIVING

 

(1927)

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Wesley Hayden déplia la lettre de sa mère pour la relire encore une fois. Le train qui traversait un pont sur chevalets tanguait plus que de coutume. Wesley cala la lettre sur sa cuisse. Il l’avait reçue une semaine plus tôt ; elle était datée du 17 novembre 1927 :

« Cher Wesley, je me réjouis tant que mes deux enfants passent Thanksgiving à la maison. Depuis que tu as grandi et pris ton envol, je redoute le jour où ni toi ni ton frère ne reviendrez ici pour les vacances. Je sais que le moment viendra où vous aurez, Frank et toi, chacun votre propre foyer, mais en attendant, pardonne-moi, je souhaite très égoïstement que vous soyez là aussi souvent que possible. »

Wesley rentrait chez lui, à Bentrock dans le Montana, de Grand Forks dans le Dakota du Nord, où il était étudiant en première année. Son frère Frank, déjà arrivé chez leurs parents, effectuait sa troisième année à l’université du Minnesota. Les deux frères avaient envisagé de voyager ensemble. Ils devaient se rejoindre à Fargo où ils auraient pris le train pour Bentrock, mais Frank avait trouvé un train qui partait plus tôt et l’emmenait directement à Miles City. Aussi Wesley voyageait-il seul.

Le train eut un soubresaut ; le bruit des roues sur les rails se modifia, baissant d’une octave, et leur vitesse s’altéra légèrement comme lorsqu’un cheval change d’allure et passe du trot au petit galop. Ils avaient franchi le pont, et Wesley reprit la lettre de sa mère :

« J’ai vu Iris l’autre jour, elle m’a demandé de tes nouvelles et m’a dit combien tu lui manquais. Elle voulait savoir si tu venais pour Thanksgiving. Elle a manifesté tant d’enthousiasme en apprenant que tu serais là, que j’ai pris les devants et l’ai invitée à partager notre repas. J’espère que ça te conviendra. Je sais que tu es étudiant maintenant, mais j’ai pensé que ça ne t’embêterait pas de revoir Iris. Elle était si jolie dans son manteau en laine rouge… »

Wesley s’interrompit, remit la lettre dans son enveloppe et la glissa dans la poche de sa veste. Nul besoin d’aller plus loin.

En effet, il n’avait pas écrit à Iris, et surtout ne lui avait pas dit qu’il retournerait à Bentrock pour Thanksgiving. Il espérait pouvoir l’éviter pendant son séjour.

Wesley Hayden et Iris Heil étaient sortis ensemble alors que Wesley était en terminale. Elle était la première fille qu’il avait embrassée, qui l’avait autorisé à lui caresser les seins, la première fille que Wesley avait aimée.

Toutefois, en partant pour l’université, Wesley avait cru dire adieu à Iris pour de bon. Cette idée ne l’enchantait pas ; il avait la gorge tellement serrée et la poitrine tellement oppressée qu’il pouvait à peine respirer et, au bord des larmes, il s’en était tenu à un simple au revoir.

Seulement, Wesley avait l’intention de quitter pour toujours Bentrock, cette ville du Montana où il était né et avait grandi. Aller à l’université ne constituait pour lui qu’une première étape. Contrairement à son frère Frank, qui, grâce à ses performances sportives au base-ball, avait reçu une bourse de l’université du Minnesota, Wesley n’avait aucune raison économique de partir étudier en dehors de son État. L’université du Montana à Bozeman ou bien celle de Missoula étaient à portée de train. Mais comme il était résolu à faire sa vie ailleurs, il fallait bien commencer un jour ou l’autre.

Le problème, ça n’était pas l’amour. Wesley aimait le Montana. Il aimait ses parents. Il croyait aussi aimer Iris. Au cours de ces quelques mois, la plus longue période, en dix-huit ans de vie, qu’il avait passée hors de son État d’origine, il avait compris à quel point il tenait à son pays, à son horizon sans fin, à l’immensité du ciel, à cette imperceptible odeur de sauge et de roche érodée.

Mais le père de Wesley, Julian Hayden, était quelqu’un dans cette région du nord-est du Montana. Modeste propriétaire terrien, il avait fait l’acquisition, depuis son installation sur la ferme, d’un nombre considérable de terres, de quelques immeubles et commerces en ville.

Et surtout, il était devenu shérif. Il avait entre les mains toute la machinerie politique du comté. Bref, le nom des Hayden était réputé, il signifiait quelque chose pour presque tous les résidents de la région, et même si Wesley ne savait pas toujours ce que cela voulait dire qu’être un Hayden, il n’en demeurait pas moins qu’aussi longtemps qu’il vivrait à Bentrock, il ne parviendrait pas à se forger sa propre identité.

Depuis qu’il habitait à Grand Forks, l’anonymat lui procurait une étrange exaltation. C’était quelque chose d’inattendu, qu’il n’avait jamais expérimenté. Il pouvait arpenter le campus, et il n’était personne… juste un étudiant dans la foule qui allait d’un bâtiment à l’autre. Il pouvait quitter la faculté et descendre University Avenue pour se rendre au quartier des affaires. Là, on ignorait même qu’il était étudiant ; on aurait tout aussi bien pu le prendre pour un employé d’un magasin de chaussures, un vagabond ou encore un commis chargé de fournir les clients en eau de Seltz à la pharmacie Kemmelman.

Quand il déambulait dans la ville, Wesley s’efforçait de ne jamais emprunter le même chemin, jamais fréquenter la même boutique deux jours de suite pour éviter d’être pris pour un habitué. Beaucoup d’étudiants de première année étaient sollicités par les confréries ; Wesley, quant à lui, ne souhaitait pas s’engager. Il serait devenu un Sigma Chi ou un Phi Delt. Ça n’était pas pour lui. Certes, il avait des amis sur le campus, son camarade de chambre et quelques autres garçons du même foyer, mais il ne leur confiait rien de son passé. Un copain de fac découvrit ses origines et commença à l’appeler « Montana ». Un soir, alors qu’un groupe d’étudiants revenaient de la bibliothèque, Wesley prit ce jeune homme à part et lui demanda de bien vouloir désormais l’appeler par son nom. Il dut y avoir quelque chose d’implorant dans sa voix ou bien dans son regard, car l’étudiant lui présenta ses excuses et lui promit d’arrêter.

La locomotive filait inexorablement vers l’ouest ; aux alentours de minuit, il arriverait en gare de Bentrock. Dès sa descente sur le quai, Wesley, de retour chez lui, redeviendrait un Hayden. Et s’il ne voyait ni son père ni son frère, il sortirait avec son sac dans le hall de gare toujours vivement éclairé. Là, il tomberait sur Ray Hoffman, le guichetier de la Northern Pacific. Ray le saluerait, lui souhaiterait la bienvenue pour Thanksgiving et lui demanderait, car il savait exactement depuis combien de temps Wesley était parti et où, comment ça se passait à la fac dans le Dakota du Nord…

 

Le repas était terminé, mais personne ne se décidait à quitter la table. Le père de Wesley avait découpé la dinde dont la carcasse reposait dans le plat à côté de son assiette. De temps à autre, M. Hayden picorait un petit bout de viande resté sur l’os.

Du bout de la table, la mère de Wesley dit doucement à son mari :

— Si tu as encore faim, il y a de la dinde dans la glacière. J’en ai mis de côté pour les sandwiches des garçons, mais tu peux en prendre.

M. Hayden repoussa le plat.

— Non, c’est bon. Enlève-moi ça !

Mme Hayden se leva et commença à empiler les assiettes et les plats. Iris fit de même.

— Restez assise, dit la mère de Wesley.

— Je peux tout de même vous aider.

— Pas question. Vous êtes notre invitée, et on n’a pas l’habitude de faire travailler les invités. Asseyez-vous et faites comme si vous buviez les paroles de ces gaillards.

Iris se rassit docilement et sourit avec douceur à Wesley. Il avait posé les coudes sur la table et joint les mains devant lui. Du bout du doigt, elle effleura les jointures de sa main gauche, geste si scandaleusement intime aux yeux de Wesley qu’il la repoussa. S’emparant de son verre d’eau, il se tourna vers son père qui parlait d’un homme qu’il avait arrêté récemment.

Mais il avait du mal à se concentrer sur autre chose qu’iris. Le seul éclairage de la salle à manger venait des chandelles sur la table ; leur lueur vacillante adoucissait et ombrait toutes les surfaces lisses : le petit pot à lait, les bols et les assiettes en porcelaine, les visages. Iris était encore plus jolie que dans le souvenir de Wesley. Elle avait changé imperceptiblement depuis qu’il l’avait quittée à peine trois mois auparavant. Elle avait quelque chose en moins – les joues moins rondes, les lèvres moins charnues –, ce qui la faisait paraître plus âgée. Sa beauté avait gagné en maturité et ne semblait plus seulement l’apanage de la jeunesse. Elle était vêtue d’une robe rouge foncé, avec un col blanc en dentelle. Wesley se souvint qu’elle l’avait déjà mise l’année précédente pour le bal de Noël au lycée. Mais ce soir-là, dans la pénombre de la pièce, la robe paraissait couleur lie-de-vin. Elle portait aussi le bijou que Wesley lui avait offert le Noël d’avant, un cœur en strass entouré de petites perles sur une chaîne en or. Iris touchait souvent son pendentif puis, se rappelant subitement qu’elle ne devait pas le tripoter, le laissait retomber sur sa gorge et croisait les mains sur ses genoux. Mais elle ne tardait pas à le toucher de nouveau, faisant glisser sur sa chaîne le petit cœur en strass.

Le père de Wesley se mit à parler plus fort, comme s’il lui suffisait de hausser le ton pour capter l’attention de son fils. Peut-être n’avait-il pas tort ? Wesley prêta l’oreille à son histoire.

— J’étais sur le point de l’embarquer. De le faire inculper pour délit grave contre l’administration et tout et tout, quand il m’a dit qu’il cesserait d’ouvrir les enveloppes dès qu’il aurait assez d’argent pour manger. D’ailleurs, lorsqu’il tombait sur une lettre contenant des nouvelles importantes, il veillait à ce qu’elle parvienne à son destinataire. Il la déposait lui-même.

« Moi, je continue à rouler. Tout à coup, j’entends renifler et vois des larmes couler sur les joues d’Emil, laissant une traînée dans la crasse.

« Et ça a marché. Je me suis arrêté sur le bord de la route et lui ai dit : “Bon sang, Emil, c’est pas comme ça que tu vas trouver de quoi t’acheter à manger. Ni pour Thanksgiving, ni pour n’importe quelle autre occasion. Merde, c’est même pas une façon intelligente de voler. Dans ce bled, tu peux ouvrir mille enveloppes sans dénicher le moindre dollar.” Faut dire qu’Emil, il est de ces Indiens qui n’ont pas inventé la poudre. Des gars même pas capables de faire équipe pour braquer une station-service. Même pas, bon Dieu ! Il a fallu qu’Emil s’en prenne au sac postal.

« Finalement, je l’ai laissé partir, ce pauvre couillon. En lui disant qu’il devrait aider Lonnie à distribuer le courrier, si celui-ci voulait bien de lui. J’ai vidé cet abruti de la voiture avec un coup de pied au cul et l’ai expédié chez lui. Il a eu sacrément de la chance de pouvoir passer la nuit dans son lit.

Le père de Wesley se retourna vers Iris, brandissant le doigt dans sa direction :

— Quand vous êtes près de moi, jeune fille, il faut vous boucher les oreilles. Je suis trop vieux pour apprendre à surveiller mon langage.

Le père de Wesley se leva et alla jusqu’au buffet. Ouvrant la porte du bas, il en sortit une bouteille de vieux bourbon, cadeau rapporté de Louisiane par Merle Dennis, un spéculateur dans le pétrole qui utilisait Bentrock comme base pour chercher des emplacements favorables à des forages, depuis le sud du Montana en remontant à l’ouest vers le Dakota du Nord, jusqu’au Canada. Le shérif Hayden avait servi de guide officieux à Merle Dennis à travers tout le territoire, le présentant aux propriétaires de ranchs et de fermes, l’aidant même à négocier des tarifs avantageux pour les droits du sous-sol. En échange de ses services, chaque fois Merle Dennis revenait à Bentrock avec un cadeau : une ceinture artisanale avec un décor doré, un couteau de poche au manche en ivoire sculpté par un matelot, une cave à cigares, une collection de mouches pour la pêche, une bouteille de bourbon. M. Hayden mit la bouteille sur la table de la salle à manger. La lueur des chandelles donnait au bourbon un reflet ambré. Puis il sortit trois verres à whisky en cristal.

— Et maintenant, demanda-t-il à ses fils, que diriez-vous de conclure ce délicieux repas par la dégustation d’un excellent bourbon ?

Wesley et Frank échangèrent un regard. Ils savaient que leur père s’adressait seulement à eux. Iris était exclue de cette proposition, en raison de son âge et de son sexe. Leur père n’ignorait sûrement pas qu’ils buvaient, mais on ne les avait jamais autorisés à boire ouvertement, et encore moins à la table familiale. Que s’était-il passé depuis le départ de Wesley ? Était-ce le fait d’étudier à l’université qui donnait le droit de partager le whisky avec son père ?

Frank, lui, n’hésita pas. Il prit un verre et le tendit à son père pour qu’il le remplisse.

— Je parie que tu lui as donné un ou deux dollars, à Emil, hein ? lui dit-il.

Mme Hayden revint dans la pièce.

— Bien plus que ça.

M. Hayden agita négligemment la main.

— Je lui en ai filé dix pour qu’il offre à sa famille un repas décent pour Thanksgiving et je lui ai dit que s’il s’achetait une bouteille avec, je le jetterais en prison par la peau du cul.

Wesley profita de ce qu’il servait à boire pour tendre son verre. Son père lui versa deux doigts de bourbon.

— Dis-moi, lui demanda Frank, c’est qui le shérif en ce moment ? Toi ou Len ? Je ne sais plus trop.

Comme dans Mercer County on avait limité le nombre de mandats successifs pour la charge de shérif, afin de contourner ce règlement Len McAuley, l’adjoint de Julian Hayden, faisait occasionnellement office de shérif, prenant alors Julian pour adjoint. Leurs titres officiels changeaient, mais en réalité ils conservaient leurs fonctions, et dans le comté personne n’était dupe.

— C’est encore moi, dit M. Hayden. Il me reste un an jusqu’aux prochaines élections.

Wesley porta le bourbon à ses lèvres. Son arôme, une odeur de caramel et de bois brûlé, remplit ses narines. Il suspendit son geste, puis but prudemment, espérant éviter les effets désagréables de la première gorgée : frisson incontrôlable, yeux humides et, le pire de tout, un hoquet ou une quinte de toux. Il ne voulait surtout pas que son père, son frère ou Iris le croient incapable d’avaler un verre d’alcool sans s’étouffer. Il avait tort de s’en faire ; le bourbon provoqua le choc attendu, mais son âpreté paraissait contenue, comme s’il avait été enveloppé dans du coton moelleux.

Mme Hayden ramassa une nouvelle pile d’assiettes. Wesley remarqua qu’elle fronçait les sourcils à la vue de la bouteille, mais elle ne dit rien.

— Alors, qu’as-tu fait de tes bonnes manières, fils ? lui demanda M. Hayden. Tu ne proposes pas à cette jeune personne de goûter ? ajouta-t-il en levant son verre.

— Non, merci, dit Iris en plissant le nez.

Mais Wesley n’avait plus le choix, son père venait de lui donner une leçon.

Il tendit son verre à Iris :

— Veux-tu une gorgée ?

Frank donna une petite tape sur le bras de son frère.

— Elle aimerait peut-être un verre !

— Tu en veux ? répéta Wesley.

Iris secoua la tête :

— Non, rien que l’odeur… !

— Celui-ci n’est pas comme les autres, dit M. Hayden, on n’en fait pas de meilleur !

Iris secoua la tête à nouveau :

— Mon père m’en a déjà fait goûter une fois, et ça m’a brûlé la gorge.

— Ton vieux n’a sûrement jamais eu chez lui un bourbon de douze ans d’âge, observa Frank.

À en juger par le regard qu’il lança à son père, Wesley se demanda si ce dernier ne lui avait pas donné un coup de pied sous la table.

— On ne boit pas un verre d’alcool comme on boit un verre d’eau. Surtout un bourbon de cette qualité. Si vous vous contentez de l’avaler, vous ne lui rendez pas justice.

Il leva son verre et but lentement.

Quand il eut posé son verre, il garda les lèvres serrées ; à l’évidence il avait encore le bourbon dans la bouche. Puis il inspira profondément, comme si c’était avec le nez qu’on dégustait l’alcool. Il se lécha les lèvres et soupira.

— Ma parole, celui qui a fabriqué ça connaît une recette d’enfer.

M. Hayden regarda ses fils, avant de leur donner un dernier conseil :

— Bien sûr, si vous buvez une de ces bouteilles de contrebande qu’on trouve par ici, autant vous pincer le nez et avaler le plus vite possible. Encore heureux si vous ne perdez pas la vue. Ou pire.

Se penchant devant Wesley, il tendit son propre verre à Iris.

— Allez, essayez donc, mademoiselle. Suivez mon exemple : prenez juste une petite gorgée que vous ferez tourner dans votre bouche avant de l’avaler.

Iris regarda Wesley, mais avant qu’il ne pût prononcer un mot ou réagir d’une quelconque manière elle prit le verre des mains de M. Hayden.

— Vas-y, renchérit Frank, on ne dira rien à tes parents.

Dans cette partie du Montana, la famille de Wesley n’était pas la seule à considérer la prohibition comme une règle à contourner plutôt qu’à observer. On dénombrait beaucoup d’abstinents, mais plus pour des raisons religieuses que légales. Le shérif ne se fatiguait pas trop pour faire respecter le dix-huitième amendement, n’intervenant que quand des contrebandiers cherchaient à escroquer des citoyens du comté. Wesley ne se souvenait pas avoir vu sa propre mère prendre un verre de bourbon. Il lui arrivait exceptionnellement de boire un peu de vin doux et, les soirs d’été, de partager une bière avec son mari, mais les alcools forts, sûrement pas. Wesley avait la certitude de n’avoir jamais vu son père proposer un whisky à sa mère.

Iris porta le verre à ses lèvres. Avant de boire, elle dit à Frank :

— Je l’espère bien !

Ses paupières frémirent ; elle ferma presque les yeux. Suivant les conseils de M. Hayden, elle garda l’alcool quelques secondes dans sa bouche. Toutefois, avaler le bourbon et le faire descendre dans sa gorge lui demanda un tel effort que tous ses muscles parurent se contracter.

Elle frissonna comme si elle avait senti un courant d’air venant d’une fenêtre ouverte.

— Pouah ! fit-elle en grimaçant.

Le père et le frère de Wesley éclatèrent de rire.

« Pourquoi cette comédie ? » se demanda Wesley. Dans des fêtes, il l’avait déjà vue boire du vin, de la bière, des alcools forts. L’été d’avant, un jour de fortes chaleurs, se souvint-il, Iris et lui étaient allés se baigner dans la rivière Knife, et il avait apporté deux litres de bière maison. Pendant qu’ils nageaient, la bière rafraîchissait dans la rivière. Quand ils sortirent de l’eau, ils ouvrirent les deux bouteilles, une pour chacun, et Iris termina la sienne bien avant Wesley. La bière glacée lui donna mal à la tête, si bien qu’iris finit aussi sa bouteille. Elle la but avec autant de rapidité que la première. Il faut convenir que l’offre de Wesley n’était pas tout à fait innocente. Ils étaient allés de plus en plus loin dans leurs expériences sexuelles, et Wesley se disait que peut-être ce jour-là ils iraient jusqu’au bout. Toutes les conditions semblaient réunies : ils étaient tous les deux en maillot de bain, Iris était d’humeur particulièrement espiègle et affectueuse, et s’il lui faisait boire suffisamment de bière…

Pour se mettre à l’abri du soleil et des regards ils nagèrent jusqu’au pont et se glissèrent dessous, là où il faisait sombre et frais même par temps de canicule. Des années de crues et de décrues, de courants tantôt lents, tantôt rapides avaient poli les poutres et les soubassements du pont au point qu’ils semblaient doux au toucher. En outre, rochers et piliers en béton étaient couverts de mousse. Les Indiens qui au printemps pêchaient dans les trous profonds ou dans les courants avaient aménagé ce lieu, nettoyant les buissons et y installant des rondins, aussi était-il facile de s’y asseoir, voire même de s’y étendre.

Wesley écrasait la bouche d’Iris avec une ardeur toujours plus insistante qui la fit basculer sur le dos. Elle était encore toute mouillée, et les mains de Wesley glissaient sur sa peau comme si elle avait été enduite d’huile. Ses cheveux trempés sentaient l’eau de la rivière et la lotion pour indéfrisable.

Il essaya de glisser la main dans le haut de son maillot, mais il n’était pas très bien placé et l’étoffe humide collait à la peau d’Iris. Elle se déroba brusquement à ses caresses. « C’est cuit ! » pensa Wesley. Mais Iris le surprit ; elle se redressa et, apparemment d’un simple mouvement d’épaule, fit glisser les bretelles de son maillot, le roula jusqu’à sa taille et s’étendit à nouveau, offrant sa poitrine nue tant à ses yeux qu’à ses mains.

Pendant quelques instants, Wesley en resta médusé. Il avait déjà vu des seins de femme, mais juste sur les cartes postales françaises de Tommy Salter. La poitrine d’Iris était petite, les mamelons guère plus grands que des pennies. Leur peau brune était grenée et tendue. Il n’avait touché ses seins qu’au travers de ses vêtements et uniquement dans l’obscurité. Pour le moment, il n’avait qu’une seule envie, la regarder – ça lui suffisait, c’était déjà trop –, mais il se rendait bien compte que cela constituait une violation évidente de l’étiquette en vigueur.

Il s’approcha d’elle quand ils entendirent quelqu’un marcher au-dessus d’eux sur le pont. L’inconnu avançait sans hâte, longeant le parapet. Arrivé au milieu du pont, il s’arrêta, se penchant pour contempler la rivière. Il se mit à siffler un air presque familier à Wesley. Wesley regarda Iris. Elle n’avait pas esquissé un geste pour se couvrir, ni avec son maillot, ni avec les bras. En fait, elle se retenait de rire.

Le marcheur se remit en route, et bientôt ils n’entendirent plus ses pas résonner sur les planches du pont.

Iris se leva aussitôt, se tenant en équilibre sur un rocher, et sauta pour s’agripper à l’une des entretoises diagonales en fer du pont. Elle s’y hissa suffisamment pour espérer découvrir l’identité du passant.

— Qui diable ça pouvait être ? demanda-t-elle.

Wesley ne bougeait pas, la dévisageant cette fois avec une stupéfaction nouvelle. Qui était cette fille qui se balançait là, les seins exposés à l’air estival ? Il eut le sentiment de ne pas la connaître du tout, de ne jamais réussir à la connaître. Comment avait-il pu se risquer à poser les mains sur elle ?

Elle était Iris Heil, la seule fille d’une famille de cinq enfants. Était-ce à force de vouloir suivre ses frères aînés qu’elle s’était forgé une musculature pareille ? Une autre pensée plus dérangeante lui vint à l’esprit. Ses frères avaient sûrement déjà vu ses seins et sans doute tellement souvent qu’elle n’avait pas hésité ni éprouvé la moindre honte à les lui montrer.

Iris était toujours suspendue à l’entretoise. Comme elle se laissait descendre, les muscles durs et compacts de ses bras et de ses épaules s’étirèrent et s’affinèrent. Elle dut lire quelque chose dans les yeux de Wesley car elle ne le rejoignit pas sous le pont. Remontant son maillot, elle ajusta les bretelles sur ses épaules.

— On retourne dans l’eau ?

Sans attendre sa réponse, elle bondit de rocher en rocher jusqu’à ce qu’elle trouve un endroit assez profond pour plonger. Elle sauta gauchement, tout en bras et jambes, et, tandis qu’elle disparaissait sous l’eau, Wesley eut l’impression de découvrir une nouvelle sorte de frustration, celle que l’on ressent quand une opportunité qui ne se représentera plus jamais s’éloigne doucement.

 

Les mois qui suivirent, Wesley fut hanté par le souvenir de cette journée de baignade. L’image qui lui revenait sans cesse n’était pas celle d’iris dans ses bras, mais celle d’une superbe acrobate à moitié nue, se balançant, suspendue à l’entretoise du pont. Et même dans son esprit, elle était là pour qu’il la regarde et non pour qu’il la touche.

Iris reposa le verre sur la table et porta ses doigts à ses lèvres comme pour effacer la brûlure du bourbon.

— Je ne comprends pas comment vous pouvez boire ça.

Écœuré par son hypocrisie, Wesley jeta un coup d’œil vers la cuisine où sa mère faisait la vaisselle. À ce moment précis, elle ne travaillait pas. Un torchon dans les mains, entortillé comme un bouquet de drap grossier, elle observait son mari dans la salle à manger en train d’initier une jeune fille mineure à la dégustation d’un vieux bourbon. Croisant le regard de Wesley, elle détourna la tête et se remit à l’ouvrage.

— Ça va te faire pousser des poils sur la poitrine, dit le frère de Wesley pour taquiner Iris. Prends garde !

— Ce sont des histoires de grand-mère, répliqua-t-elle, se tournant vers Wesley.

Cette expression sur son visage, que signifiait-elle ? Un appel au secours ? Qu’il l’emmène loin d’ici ? Ou bien, flattée par toute cette attention, lui demandait-elle de ne pas la trahir, de ne pas dévoiler à son père ou à son frère ce qu’elle était réellement ?

— Dis donc, tu ferais mieux de te servir un autre verre, lança Wesley à son frère. Tu en as bien besoin !

— Hé, petit frère ! On ne va pas s’amuser à compter qui de nous a le plus de poils. Tu perdrais à tous les coups, rétorqua Frank avec ce rire désinvolte que Wesley s’était échiné à copier pendant des heures.

Wesley pointa le doigt sur le verre de Frank.

— Tu vas boire ça ?

— Tu veux aussi qu’on se mesure là-dessus ?

— Non, c’est juste une question.

M. Hayden se pencha vers Iris :

— Vos frères se disputent comme ça ?

— Toute la journée, répondit-elle, plissant le nez comme quand elle avait avalé le bourbon.

Frank eut un geste de la main pour signifier qu’il n’allait pas gaspiller son énergie ni son temps pour son frère. Il se retourna vers Iris.

— Tu as un joli pendentif.

— C’est Wesley qui me l’a offert, fit-elle en souriant à Wesley.

— Ah bon ?

Frank rapprocha sa chaise de la sienne.

— D’où te vient ce goût pour avoir choisi quelque chose d’aussi beau, petit frère ?

— Ta mère ne t’aurait-elle pas donné un coup de main ? hasarda M. Hayden.

Wesley allait protester que sa mère n’y était pour rien, quand Iris s’interposa :

— Peut-être lui ai-je fait une suggestion ou deux.

Une suggestion ou deux ! L’année précédente, un mois avant Noël, Wesley et Iris avaient pris l’habitude de faire un tour en ville, chaque jour après l’école. Normalement, c’était pour retrouver des amis au Bazar Douglas et boire un Coca ou un soda. En réalité, Wesley s’en rendit compte, ces promenades quotidiennes n’avaient d’autre but que de permettre à Iris de s’arrêter devant la bijouterie Hesvig pour lui montrer le pendentif qu’elle aimait et convoitait « au point de vouloir jeter une pierre dans la vitrine pour le voler ». Aussi, quand il le lui avait offert pour Noël, Iris n’avait même pas pu feindre la surprise.

— Je peux le voir de plus près ? demanda Frank.

Baissant la tête, elle avança légèrement le buste, sans toutefois soulever le bijou pour le présenter à Frank.

Ce n’était pas utile. Frank le saisit, non pas entre le pouce et l’index, comme on fait pour ramasser un caillou sur le sol. Non, il glissa quatre doigts sous le pendentif et le tint dans la paume de sa main.

Le plus embêtant, c’était que Frank ne l’avait pas levé à la hauteur de ses yeux pour l’examiner. Le dos de sa main reposait sur la poitrine d’iris ; la chaîne en or et le strass brillaient à la lueur des chandelles.

Une pensée traversa soudain l’esprit de Wesley. La main de Frank s’était-elle déjà posée là ? Frank avait-il caressé la poitrine d’Iris avant lui ? Était-ce pour cette raison qu’ils étaient aussi calmes l’un et l’autre ? Frank, parce que ce geste ne lui était pas nouveau, et Iris, parce qu’elle lui avait déjà permis de la toucher ? Peut-être que, ce fameux jour au bord de la rivière, Iris lui avait montré ses seins avec autant de désinvolture pour l’avoir pareillement fait avec son frère ?

Sans lâcher le bijou, Frank dit à son père :

— Regarde bien, regarde ce que ton fils fait de son argent.

Et, se tournant vers Wesley :

— À moins que ça ne soit l’argent de papa ?

M. Hayden se leva de son siège et se pencha en avant. Maintenant, lui aussi avait les yeux rivés sur la poitrine d’Iris. Il tourna la tête d’un côté, puis de l’autre, admirant à n’en pas douter le pendentif et sa monture. Mais il donnait tout autant l’impression de lorgner les seins de la jeune fille.

— Ravissant, dit M. Hayden.

Wesley était au bord de l’explosion. Dans sa rage, il était prêt à écraser son poing sur le visage de son père et de son frère, à les envoyer au tapis, à les rouer de coups de pied jusqu’à ce qu’ils perdent conscience et qu’il ait l’impression de taper dans un sac de blé. Alors il marcherait sur la main de son frère, cette main qui avait tenu si tendrement le cœur en strass d’Iris et, avec le talon de sa botte, il la broierait jusqu’à ce que les phalanges se brisent en craquant sur les lames du plancher.

Bien sûr, Wesley n’en fit rien. Un courant d’air imperceptible fit vaciller la flamme des chandelles, changeant la forme des ombres dans les coins. Son père posa les mains à plat sur la table, et Wesley remarqua le tracé de ses poils noirs sur ses avant-bras musclés. Il entendait la respiration d’Iris, haletante et rapide. Était-elle perturbée d’avoir été coincée par ces deux hommes ou tout simplement excitée par leur attention ?

Wesley regarda autour de lui. Sa mère allait-elle bientôt revenir dans la pièce ? Non. Elle ignorait ce qui se passait dans sa maison. Elle avait fermé depuis peu la porte battante qui séparait la cuisine de la salle à manger. Wesley s’interrogea. Avait-elle agi ainsi parce qu’elle savait ce qui allait arriver et préférait ne pas y assister pour ne pas se sentir responsable ?

En désespoir de cause, il se leva et se plaça entre Iris, son père et son frère.

M. Hayden et Frank s’écartèrent, mais Frank garda quelques instants encore le pendentif dans sa main, ne le laissant retomber sur la poitrine d’Iris qu’à contrecœur.

Wesley s’empara de la bouteille de bourbon, comme si c’était ce qu’il voulait depuis le début, et il se servit beaucoup plus généreusement que son père ne l’avait fait.

— En général, dit M. Hayden, avant de se servir dans la bouteille de quelqu’un, on lui en demande l’autorisation.

Sans prendre le temps de répondre, Wesley but une gorgée de bourbon. Mais dans sa colère et sa hâte, il en avala trop d’un coup et, s’efforçant de ne pas tousser, plissa les yeux pour les empêcher de déborder.

— Je m’étais imaginé, dit-il le plus gravement possible, qu’on partageait tout dans cette maison.

Le père de Wesley se recula pour mieux voir ce fils qui buvait son bourbon à son nez et à sa barbe.

— Ou bien tu as perdu tes bonnes manières à l’université, dit M. Hayden, ou bien je me suis planté et t’ai laissé partir alors que tu avais encore des choses à apprendre.

— Ne t’inquiète pas. Tu m’as bien éduqué. J’ai suivi ton exemple.

M. Hayden s’écarta un peu plus, comme s’il ne voyait pas encore très bien son fils.

— Justement, je crois que je devrais m’inquiéter, jeune homme.

Wesley eut l’impression que son père cherchait surtout à faire diversion. Pendant qu’ils se lançaient des regards furieux par-dessus la table, Frank et Iris, eux, en échangeaient de plus amicaux.

Se détournant de son père, il pivota brusquement vers Iris :

— Il faut qu’on y aille, dit-il d’une voix plus sévère qu’il ne l’aurait voulu.

Iris le regarda comme si elle doutait de son identité. Il ne pouvait le lui reprocher, lui non plus n’en était pas certain.

Son verre d’eau glacée avait laissé sur la nappe blanche une auréole humide. Wesley reposa le verre encore plein de bourbon, essayant de viser la trace de l’autre. Quand il eut retiré sa main, pour s’assurer qu’elle ne tremblait pas, il observa à la lueur de la chandelle la surface frémissante du liquide ambré.

— Allons-y, répéta-t-il plus doucement.

Cette fois-ci, Iris se leva tout de suite.

M. Hayden en fit autant. Repoussant sa chaise, il recula d’un pas. Le voyant bomber le torse, Wesley crut un instant que son père cherchait à lui barrer le passage pour l’empêcher de reconduire la jeune fille. Mais Julian Hayden se mettait toujours debout quand une femme se levait et aimait alors à tendre ses bretelles en gonflant la poitrine.

— Oh, arrête, Wes. Attends, nom de Dieu, dit Frank.

Mais Wesley n’attendit pas. Il escorta en douceur Iris jusqu’à la sortie, ne ralentissant que pour lancer un regard du côté de la cuisine où était sa mère, mais la porte était toujours fermée.

Quand ils quittèrent la maison, il neigeait. Les lourds flocons étaient si gros dans le ciel nocturne que Wesley n’eut pas besoin de lumière pour les distinguer. Il leva la tête vers le ciel : les particules blanches tombaient si dru, à une vitesse telle qu’il y vit autre chose que de l’eau, de la glace et de l’air.

Ils se dirigeaient vers la voiture. Iris le précédait, et Wesley sentit à la longueur et au rythme de ses enjambées qu’elle était en colère. Peut-être n’était-ce pas tant de la colère que de la perplexité. Combien de fois depuis qu’ils se connaissaient l’avait-elle regardé en déclarant : « Je ne te comprends vraiment pas. » Autrement dit, la faute en incombait à Wesley, et la capacité d’Iris à comprendre n’était pas en cause.

La neige travaillait déjà à effacer les traces d’Iris, et Wesley s’arrêta quelques instants pour la regarder marcher. Les flocons s’accrochaient à ses cheveux et à la laine foncée de son manteau. Se retournant, il contempla les empreintes sombres de leurs pas qui traversaient la cour. Si la neige continuait à tomber à cette allure-là, dans moins d’une heure nul ne pourrait soupçonner que quelqu’un était sorti de cette maison.

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