Justice
La Visite (1937)
LA VISITE
(1937)
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Gail Hayden ferma les yeux et tendit l’oreille pour écouter son père au rez-de-chaussée. Il se levait toujours avant l’aube, allumait la cuisinière, mettait de l’eau à bouillir, faisait du café et s’habillait pour sortir et vaquer à ses tâches. La mère de Gail descendait peu après son mari, son seul luxe consistant à attendre que la cuisine fût chauffée pour quitter son lit.
Gail n’entendait toujours pas son père. Elle ouvrit les yeux et essaya, sans regarder l’heure, de deviner combien de temps il restait avant l’aube. Le store était à moitié baissé ; elle scruta la partie inférieure de la fenêtre. L’obscurité semblait perdre de son intensité comme une ombre qui s’estompe et non comme une masse incompressible de ténèbres ; ça arrivait souvent à la campagne par les nuits sans lune. Elle referma les yeux.
C’était un matin de novembre comme un autre. Dehors le sol devait être gris fer à cause du gel, ou alors moucheté de blanc après la chute de quelques flocons. Les chats allaient quitter la grange pour la chaleur de la cuisine. Bientôt sa mère l’appellerait d’en bas pour lui dire qu’il était l’heure de se préparer pour aller à l’école…
Seulement, c’était le mois de novembre 1937. Voilà près de dix ans que Gail avait terminé l’école et presque aussi longtemps qu’elle n’habitait plus cette maison, cette ferme de la vallée de la Red River, dans le Dakota du Nord. Elle vivait désormais dans le nord-est du Montana à Bentrock, chef-lieu de Mercer County, dont son mari était le shérif. Là où les reflets rougeâtres du sol aride et rocheux créaient l’impression qu’un jour la terre avait pris feu.
Elle avait laissé son mari pour retourner chez elle. Non, ce n’était pas la bonne formulation. Elle était partie à cause de l’enfant. Oui, elle avait laissé son mari, mais avec son assentiment. Non, il ne l’avait pas renvoyée chez elle. C’était à cause du bébé.
Gail ouvrit les yeux pour ralentir le flot tourbillonnant de ses pensées. Elle tourna son regard vers le couffin à l’autre bout de la pièce où dormait le bébé. Même dans la pénombre du petit matin, avec sa garniture en toile et dentelle blanche, le couffin brillait comme aucun autre objet dans la chambre. Elle se demanda où il pouvait bien capter la lumière pour la réfléchir dans sa direction.
Elle prêta l’oreille à la respiration de son fils. L’entendait-elle seulement ? Elle n’en était pas sûre. Cependant, quelquefois, elle croyait sentir une légère perturbation dans l’air. Elle en arrivait presque à penser que la température de la chambre était montée – d’un degré, d’un demi-degré ? – à cause de la présence de son bébé, de la chaleur émanant de son corps emmailloté, de son haleine qu’il exhalait par minuscules bouffées. Elle s’étonnait toujours de le trouver aussi tiède quand elle le prenait dans ses bras ; par moments, il semblait n’être rien d’autre qu’une petite machine à produire de la chaleur.
Elle guettait aussi les clappements étouffés, qui précédaient les pleurs lorsqu’il réclamait à manger. Elle arrivait à deviner quand c’était presque l’heure.
Elle éprouvait dans son corps la sensation de faim exactement en même temps que son bébé. Son vide à lui, son plein à elle. Son envie à lui. Sa douleur à elle. Ils s’apaiseraient bientôt l’un l’autre.
Elle se mit sur le côté, position moins confortable pour sa poitrine alourdie. Un jour, quand elle était petite fille, au cours d’une visite à la ferme de ses cousins près de McKenzie, dans le Dakota du Nord, elle s’était foulé la cheville. Ils jouaient ensemble à la chaîne, et comme elle courait, elle se prit le pied dans un trou de terrier, se tordant la cheville avec une telle violence qu’elle crut l’avoir cassée. « Juste une mauvaise foulure », dit le docteur en palpant et manipulant son pied avec douceur. Sa cheville doubla de volume, mais en dépit de la contracture et de la douleur, Gail ne pouvait s’empêcher de bouger son pied. De la même manière, depuis la naissance du bébé, elle ne pouvait s’empêcher de presser doucement ses seins gonflés de lait. La douleur était là, constante et sourde, mais tolérable.
Elle était venue voir ses parents pour leur présenter son fils. Elle avait emmené son premier-né pour le montrer, pour le faire admirer – faire admirer David – à ses oncles, ses tantes, ses cousins, à tous ses vieux amis et connaissances qui vivaient encore dans le Dakota du Nord. C’était son mari, Wesley, qui lui avait, en partie du moins, donné l’idée de ce voyage :
— Si tu vas là-bas au lieu d’attendre qu’ils viennent dans le Montana, ça te fera des vacances. Ta mère s’occupera de la cuisine et du ménage, et tu pourras te détendre et prendre soin du bébé. Restes-y autant que tu veux. Profites-en et repose-toi bien avant de rentrer.
Gail partit donc de son plein gré. Il ne la renvoyait pas. Quand Wesley les mit dans le train, le bébé et elle, il l’embrassa et dit qu’elle lui manquerait.
Ainsi, en laissant son mari, elle n’offrait pas l’occasion aux commères de la ville – tant du Montana que du Dakota du Nord – de murmurer et de s’interroger sur son départ. Gail partait en visite dans l’intention de permettre à ses parents de s’extasier et de roucouler devant le beau bébé, et ce jusqu’à ce que sa fatigue disparaisse – cette fatigue qui lui donnait l’impression, depuis la naissance, de porter une charge supplémentaire, comme si chaque os de son corps avait été moulé en fonte. Ensuite elle rentrerait dans le Montana, dans son foyer, pour retrouver son mari.
Pourquoi alors, dès qu’elle avait franchi le seuil de la maison de son enfance, cette pensée s’était emparée d’elle pour ne plus la lâcher ? « Rien ne m’oblige à repartir d’ici, je peux rester pour toujours. » En entrant dans le salon, elle vit les napperons de sa mère soigneusement accrochés au dossier et aux bras de chaque fauteuil ; elle respira cette odeur familière et domestique… un mélange, lui semblait-il, de pain cuit et d’encaustique ; elle entendit le cliquetis et le halètement de la chaudière juste avant que celle-ci ne souffle de l’air chaud ; et elle pensa – elle n’arrêtait pas de penser, que Dieu lui vienne en aide – qu’elle ne mettrait plus jamais les pieds dans le Montana.
Elle essaya de chasser cette pensée, de la rejeter comme une couverture trop lourde par une nuit chaude. Mais elle ne parvint pas à s’en débarrasser. Son poids et le réconfort qu’elle lui procurait étaient au-dessus de ses forces.
Quand sa mère mettait un pot de compote de pommes sous l’eau chaude pour desserrer le couvercle, quand son père regardait dans sa tasse de café, puis remuait le marc avant d’avaler, quand Gail déposait son bébé dans le creux du matelas qui avait gardé l’empreinte de son propre corps, chaque fois qu’un détail familier la frappait, elle pensait – encore et encore : « C’était chez moi, autrefois. Et ça pourrait le redevenir. »
Ces instants-là n’avaient rien d’extraordinaire, mais c’était justement cette banalité qui faisait leur charme. Car Gail n’arrivait pas à effacer de sa mémoire une image, peu banale, celle-là. Et Wesley figurait en bonne place sur cette image. Au grand dam de Gail…
Au printemps précédent, le premier soir de mai, longtemps après le coucher de soleil, l’air était demeuré doux et tiède comme ne peuvent l’être que les nuits de mai. L’hiver avait été particulièrement long et rude, même pour le nord-est du Montana. Il avait neigé en abondance dès la fin octobre, et la neige avait tenu jusqu’aux derniers jours d’avril. En général, d’après Wesley et ses concitoyens, une importante chute de neige signifiait des températures clémentes, mais cet hiver-là, ce ne fut pas le cas. Décembre, janvier, février : tous constataient que le froid battait des records. Et la neige continuait à tomber.
D’un côté, Gail s’en prenait au temps, admettant que pour des gens cloîtrés depuis si longtemps, se retrouver à l’air libre et printanier, poser enfin le pied sur un sol sec, ni neigeux, ni boueux, c’en était vraiment trop. Dans leur joie effrénée, ils oubliaient la réserve, les inhibitions qui les retenaient habituellement.
Tout en raisonnant de la sorte, d’un autre côté elle pensait : « Que veux-tu ? On est dans le Montana, dans l’Ouest, qu’on disait autrefois sauvage pour la plus grande fierté de ses citoyens. » Alors que chez elle, dans le Dakota du Nord, si quelqu’un avait employé ce terme, les habitants en auraient éprouvé de la honte. Ou auraient essayé d’y remédier.
Il est vrai que Gail se disait des tas de choses. C’était le temps, l’État du Montana, son beau-père, l’insigne, la situation, l’Indien… Tout sauf Wesley. Et sa personnalité.
Ils n’étaient pas présents à la fête depuis le début. Wesley voulait d’abord faire sa ronde en ville pour finir la soirée dans cette petite auberge de campagne dont on avait sorti toutes les tables pour faire une piste de danse à l’intérieur et y installer les musiciens : un accordéoniste, un violoniste et un batteur.
En arrivant, Gail et Wesley trouvèrent autant de monde dehors que dedans. L’auberge était petite et, du fait de la foule échauffée par la canicule de la journée et la danse, l’atmosphère y était complètement étouffante. La soirée était claire et agréable, alors pourquoi ne pas rester dehors avec un whisky ou une bière à la main, à regarder les étoiles en soupirant pour la énième fois : « Dieu, que cet hiver était long ! »
Wesley ne s’attendait pas à du grabuge à l’occasion de ce bal. Il voulait simplement faire acte de présence, se montrer pour pouvoir dire : « Dans Mercer County, Montana, on veille au maintien de l’ordre. » Il tenait cette stratégie de son père. « Sois mobile, lui conseillait Julian. Qu’on te croie toujours dans le secteur. Tantôt ici. Tantôt là. On ne saura jamais où tu vas te manifester à tel ou tel moment. » Mais ce bal-là était la dernière halte planifiée de sa ronde nocturne ; Wesley pouvait se permettre de boire un verre maintenant, et il conduisit Gail au bar.
Il commanda un whisky-soda pour Gail, et, pour lui, un demi de bière. Paul Gurch, le patron de l’auberge, vint les servir.
— À ton avis, il y a un problème ici ? dit-il à Wesley en posant les verres devant eux.
Il hocha la tête en direction d’un Indien qui, à l’autre bout du bar, buvait tout seul sur son tabouret.
L’Indien parut familier à Gail, mais elle ne savait plus où elle l’avait vu. Peut-être était-ce un Indien de la ville, comme on appelait ceux qui ne vivaient pas dans la réserve voisine. Bien qu’assis courbé sur sa boisson, l’homme était visiblement grand et costaud. Il portait une salopette, noire de graisse et de poussière, sur une chemise en flanelle non moins crasseuse et tellement élimée que l’étoffe en était presque transparente. Ses cheveux longs, mal peignés, pendaient sur ses épaules en mèches grasses.
Wesley jeta un œil sur l’Indien et secoua la tête avec ce léger dégoût qu’il réservait aux machines en panne.
— LaChapelle, dit-il.
Gail se souvint alors. C’était Gordon LaChapelle, connu dans toute la région, en ville et dans la réserve, comme un bon à rien, un fauteur de troubles, un dur à cuire. C’était un contrebandier, un voleur de voitures et même, selon la rumeur, un tueur. Il avait séjourné au pénitencier pour vol à main armée avec coups et blessures. Wesley l’avait déjà arrêté plusieurs fois, toujours pour des broutilles, état d’ivresse ou bagarre. C’était, avait-elle entendu dire, un mauvais Indien. « Mercer County se porterait beaucoup mieux si quelqu’un approchait LaChapelle par-derrière et lui mettait une balle dans le crâne », avait déclaré un jour son beau-père.
— Il a dit quelque chose ? demanda doucement Wesley à Paul Gurch. Il a fait quelque chose ?
— Non, il reste là, à boire, c’est tout. Il boit beaucoup.
— Arrête de le servir !
— Et il va le prendre comment, d’après toi ?
Wesley haussa les épaules.
— Len est là ?
— On ne l’a pas vu.
Wesley parcourut lentement le bar des yeux comme pour un inventaire. Et il s’adressa à Gail avec un sourire forcé :
— Commence à boire, je reviens tout de suite.
Comme il se glissait le long du bar jusqu’à LaChapelle, Gail se demanda si c’était son travail ou son genou qui le faisait souffrir. Elle avait voulu le retenir comme les autres fois où elle l’avait vu partir accomplir son devoir de shérif. « Arrête ! avait-elle envie de dire. N’y va pas ! C’est le travail de ton père, pas le tien ! Abandonne ces tâches-là à ton père et à ses semblables. Laisse tomber, laisse tomber ce coup-ci. »
Mais Gail ne dit rien. Ni les fois précédentes, ni ce soir-là.
Wesley alla se mettre juste à côté de Gordon LaChapelle et, bien qu’il ne s’assît pas, il s’accouda au comptoir, tranquillement, comme s’il n’avait d’autre intention que de boire sa bière et de discuter avec les clients du bar. Il était en manches de chemise, et rien ne permettait de l’identifier comme shérif. Mais cela importait peu ; tous au pays savaient qui il était et qui était son père.
La musique et le brouhaha étaient trop forts pour que Gail puisse entendre ce que Wesley disait. Peut-être LaChapelle ne l’entendait-il pas non plus, car il était toujours recroquevillé au-dessus de son verre. Wesley dut parler à nouveau, car l’Indien finit par se rendre compte de sa présence.
Gordon LaChapelle releva lentement la tête et tourna vers Wesley sa face large et bovine. Ses yeux, bien qu’à peine ouverts, le regardaient fixement.
Wesley continuait à parler, mais LaChapelle ne répondait pas. Il se contentait de le dévisager, clignant des paupières comme s’il était à deux doigts de s’endormir sur son tabouret. En dépit de sa torpeur, Gail sentit chez lui quelque chose de menaçant. On eût dit un chat qui feignait l’indifférence avant de bondir. Son mari ne portait pas d’arme. Une fois de plus, elle eut envie de le rappeler. Juste à ce moment-là, il s’écarta de LaChapelle et revint vers elle.
Il penchait légèrement la tête à droite, geste devenu familier à Gail. Elle en connaissait la signification, même si lui l’ignorait. Ça voulait dire : « Je sais bien que je dois faire quelque chose, mais quoi, bon Dieu ? »
Wesley posa son verre sur le bar. Le verre était vide, or Gail ne se souvenait pas l’avoir vu le porter à ses lèvres.
Paul Gurch le prit pour le remplir.
— Alors ? demanda-t-il.
— Je pense qu’il veut juste boire son whisky.
— Mon whisky ! C’est déjà fait, ça ! Quand est-ce qu’il va se décider à bouger ?
Il plaça le verre plein devant Wesley.
Ce dernier pencha à nouveau la tête sur le côté.
— Il y en a qui aimeraient bien entrer pour danser. Ils sont venus pour ça, dit Paul Gurch, désignant les gens au-dehors.
— Qu’est-ce qui les en empêche ?
Paul Gurch ne regarda pas, ne fit pas un geste en direction de LaChapelle.
— Tu le sais bien, dit-il à voix basse.
— Tu es certain de ne pas avoir vu Len ?
— Certain.
— C’était bon ? demanda Wesley à Gail, désignant son verre. Tu en veux un autre ?
Elle couvrit le verre de la main. Elle savait qu’il avait autre chose en tête.
— Ça va, répondit-elle.
— Tu en es sûre ?
Son sourire l’emplit d’appréhension.
— Tout à fait sûre.
— Rends-moi un service, alors. Va demander à Jack Pepper de venir ici.
Jack Pepper travaillait comme journalier dans le ranch de Julian Hayden. Gail ne l’avait rencontré qu’une seule fois, mais elle savait qu’elle n’aurait aucun mal à le reconnaître. Il mesurait bien plus d’un mètre quatre-vingts, avait de larges épaules, une stature imposante et une tête si énorme que Gail se demandait comment il arrivait à trouver des chapeaux à sa taille. Wesley assurait que c’était un brave homme, travailleur, digne de confiance, loyal envers son père et attaché au ranch, mais Gail éprouvait un certain malaise à son contact. À l’instar de certains individus de son espèce, il aimait à l’écraser – elle et les autres femmes – de sa présence de colosse, non pour l’impressionner, mais pour l’effrayer. Gail allait faire la commission, bien que l’idée d’approcher Jack sur le parking ne lui sourît guère.
Il fut facile à repérer. Il portait une chemise blanche et, au clair de lune, son large dos émergeait comme une voile de bateau sur la mer. Il se tenait au milieu d’un groupe d’hommes qui tous buvaient et fumaient. En lui donnant une tape dans le dos, Gail interrompit une conversation sur les chevaux.
— Excusez-moi, dit-elle comme il se retournait, mon mari voudrait vous voir à l’intérieur.
Elle pensa soudain qu’il ignorait peut-être qui elle était, et plus encore avec qui elle était mariée.
— Wesley Hayden. Je crois qu’il a besoin de votre aide.
Gail, qui en était à son cinquième mois, avait très peu de ventre, mais elle avait pris l’habitude de porter des robes de grossesse. Plus par timidité qu’autre chose. Elle voulait de par son allure annoncer son état à la ville. Son apparence de femme enceinte lui épargnait les questions des curieux qui cherchaient à savoir si, comme le prétendait la rumeur, elle attendait bien un enfant.
Peut-être la robe ample, en tissu imprimé, qu’elle portait ce soir-là incita-t-elle Jack Pepper à la traiter avec davantage de respect. Ou alors – rien à voir avec les bons sentiments –, peut-être obéissait-il tout simplement à un ordre venant du fils de Julian Hayden.
Jack Pepper déposa sa cannette sur le sol, jeta sa cigarette dans une gerbe d’étincelles et partit à grands pas vers le bar.
Gail se demanda ce qu’elle devait faire. Wesley lui avait dit d’attendre dehors, mais elle ne pouvait rester là, avec ce groupe de cow-boys. Elle regarda autour d’elle, cherchant une connaissance. Il y avait bien quelques visages familiers dans la foule, mais elle ne se sentait pas le courage de les approcher. S’il y avait eu un groupe de femmes, elle l’aurait rejoint, mais elles étaient toutes avec leur mari ou leur petit ami. Aussi Gail suivit-elle son impulsion première et prit la direction du bar pour regarder par le carreau sale ce que son mari et Jack Pepper manigançaient.
Comme par un fait exprès, l’action débuta au moment où Gail atteignait la fenêtre.
Elle vit son mari se diriger vers Gordon LaChapelle, d’une démarche si feutrée que Gordon ne se retourna même pas sur son siège. Arrivé juste derrière lui, Wesley tendit le bras et tira l’Indien par les cheveux, le faisant dégringoler de son tabouret.
LaChapelle perdit l’équilibre et tomba si lourdement que Gail se demanda si sa chute n’avait pas été causée par autre chose. Peut-être s’était-il évanoui, et Wesley avait-il tenté de le rattraper. Non, s’il avait perdu connaissance, vu la position de son corps penché en avant, il aurait piqué du nez sur le bar. En outre, elle voyait bien que Wesley ne s’était pas contenté de tirer LaChapelle par les cheveux, il avait projeté l’Indien sur le sol.
Le tabouret se renversa aussi, roulant sur le côté pendant que LaChapelle s’étalait de tout son long sur le dos. Sa tête heurta le plancher, et aussitôt Jack Pepper – d’où surgissait-il ? – empoigna l’une de ses jambes. Wesley se saisit de l’autre tout aussi promptement, et ils traînèrent à eux deux Gordon jusqu’à la porte.
Au début, Gail crut que LaChapelle, qui se laissait emporter sans protester, était inconscient. Puis elle aperçut son bras pendant le long de son corps, et sa main qui cherchait mollement à s’agripper à quelque chose.
Wesley et Jack Pepper franchirent la porte-moustiquaire qui, en se refermant derrière eux, cogna LaChapelle dans les côtes.
Entre-temps, les gens s’étaient attroupés, formant un cercle à moitié dans le bar, à moitié à l’extérieur.
Une fois dehors, Wesley désigna de la tête l’endroit où il voulait aller, sur la droite, à l’opposé de Gail. Il demanda à Jack Pepper si LaChapelle avait laissé quelque chose au bar. De l’argent ? Un chapeau ?
— J’ai rien vu.
Et ils disparurent de sa vue, cachés par quelque voiture ou camion en stationnement. Gail n’avait pas l’intention de les suivre, même si elle brûlait de savoir ce qui allait se passer ; elle tendit donc l’oreille pour écouter.
Il y eut des grognements, des halètements, des bruits de lutte. Qui pouvaient aussi bien provenir d’un homme qu’on frappait que de quelqu’un qu’on remettait sur ses pieds.
Personne parmi la foule n’osa s’aventurer derrière les voitures, à la grande surprise de Gail, vu la curiosité de ces gens-là et leur état d’ébriété avancé. S’il s’était agi d’une simple bagarre, ils se seraient tous massés autour – elle avait souvent assisté à ce genre de scène –, mais là, c’était officiel. Puisque le shérif était dans le coup, il valait mieux rester à l’écart.
Gail se retrouva à nouveau seule, et tous les regards convergèrent sur elle. Parce qu’elle était enceinte ? Parce qu’elle était la femme du shérif ? Son bébé remua, un lent roulis qui semblait presque délibéré et lui donna l’impression de n’être qu’un vaisseau, comme si cette vie qu’elle portait pouvait aussi bien obéir à l’attraction de la lune qu’à sa propre volonté.
On entendit un moteur de camion toussoter, crachoter, puis démarrer. Un faisceau de phares balaya brièvement la rangée de bouleaux la plus proche. Gail devina que c’était Gordon LaChapelle qui partait et se demanda jusqu’où il pourrait aller, bourré d’alcool et de coups comme il l’était. Il y avait tant d’accidents sur ces routes… quelqu’un qui ratait un virage et finissait dans un ravin, une voiture ou un camion qui calait au beau milieu de la voie ferrée, un conducteur trop ivre ou trop somnolent pour continuer qui, s’étant arrêté sur le bas-côté, se faisait percuter par un autre véhicule. À la consternation de Gail, la plupart de ces accidents concernaient les Indiens.
Wesley et Jack Pepper émergèrent de derrière les voitures en stationnement. Wesley traînait les pieds sur le gravier, les mains dans les poches de son pantalon, comme gêné d’être l’objet de tant d’attention.
Gail entendit Jack Pepper questionner :
— Où il l’a eu, ce camion ?
— Aucune idée.
— J’essaie de mettre un peu d’argent de côté. J’ai pas les moyens de m’acheter un camion neuf, moi.
— Vous avez économisé de l’argent ?
— J’essaie. J’y arrive pas toujours.
— Demandez une augmentation à mon père.
— Votre père a toujours été correct avec moi, je vais pas l’embêter avec ça.
Apercevant Gail qui l’attendait, Wesley lui tendit la main comme à un électeur potentiel qu’il aurait croisé dans la rue. Elle recula d’un pas.
— Tu veux retourner à l’intérieur ? lui demanda-t-il.
Jack Pepper s’éclipsa pour aller continuer à boire avec ses amis. À la manière dont ils l’accueillirent, Gail comprit qu’ils étaient impatients de savoir ce qui était arrivé à Gordon LaChapelle. Elle l’était aussi, mais elle avait tout son temps.
— On reste encore ? s’enquit-elle.
— On peut y aller. J’ai juste un mot à dire à Paul Gurch. J’en ai pour une minute.
— Je t’attends là.
— Si tu veux.
Wesley la laissa seule à nouveau. Tandis qu’elle patientait, quelqu’un s’approcha d’elle. Carol Clifton, qui travaillait aussi au palais de justice, vint vers elle en titubant. Elle était vêtue comme pour un quadrille, d’un chemisier jaune vif et d’une jupe évasée. Gail remarqua qu’elle était éméchée. Elle tenait une bouteille de bière à la main et n’arrêtait pas de sourire.
— Ce n’est pas toujours comme ça, ma poulette, dit Carol.
— Qu’est-ce qui n’est pas toujours comme ça ?
— Vous savez bien. La vie ici.
— Juste ce soir, alors ?
— Mais oui. Je sais que vous pensez à votre bébé et tout. J’en ferais autant. Mais je serais vous, je ne m’inquiéterais pas. Moi, je ne m’inquiète pas.
— Je pense à Wesley.
— Wes ? Il porte une cravate.
Carol pointa le goulot de sa bouteille de bière en direction du groupe de cow-boys.
— C’est celui-là qui devrait vous préoccuper. Donnie Eidsen, là-bas. Un bouvillon lui a écrasé le pied, et ça a tellement enflé qu’il ne peut même plus enfiler sa botte et encore moins le mettre dans l’étrier. Du coup, en ce moment, il ne touche pas sa paye.
Gail plissa les yeux dans l’obscurité. Elle ne savait pas bien qui était Donnie Eidsen, mais elle crut voir l’un des cow-boys s’appuyer inconfortablement sur le capot d’une voiture ; son pied endolori reposait peut-être sur le pare-chocs.
— Wes travaille, lui, dit à nouveau Carol.
— En effet.
— Dommage qu’il ait à travailler quand vous êtes là.
Wesley sortit du bar, puis revint sur ses pas pour dire une dernière chose à Paul Gurch. La lumière filtrant par la porte entrouverte projeta sa silhouette sur le sol. Gail surveillait l’ombre de son mari, pour anticiper le moment de son retour.
Carol pivota, prête à partir, puis s’immobilisa.
— Vous allez travailler encore longtemps ?
Gail haussa les épaules.
— Jusqu’à ce que le médecin me dise de m’arrêter.
— À lundi, alors.
Sur le chemin de la maison, Gail se disait à quel point elle était contente d’être enceinte. Cela signifiait que Wesley ne chercherait pas à faire l’amour cette nuit. Depuis qu’elle lui avait annoncé sa grossesse, il la touchait seulement si elle lui assurait qu’il n’y aurait pas de problème. Et cette nuit-là, il n’en était pas question. Elle craignait que son sang ne fût moins échauffé par son désir pour elle que par l’action violente à laquelle il avait été mêlé. Parfois, dans le passé, quand il rentrait tard le soir, après avoir procédé à une arrestation, et qu’il la désirait ardemment, pour le calmer elle ne trouvait pas d’autre solution que de lui céder. Ça ne la dérangeait pas de se donner à lui, si faire l’amour pouvait lui permettre d’oublier une contrariété survenue dans son travail. Mais s’il venait à elle uniquement avec un trop-plein d’énergie dont il ne savait que faire, alors elle ne voyait pas pourquoi elle se soumettrait.
Ils roulaient en silence depuis un bon moment, mais Gail sentait que Wesley voulait lui parler. Simplement, il ne savait par où commencer. Il conduisait encore plus lentement que d’habitude… oh, il pouvait bien faire mine d’essayer d’apercevoir des biches ou du bétail égaré, ou encore le véhicule de Gordon LaChapelle dans le fossé, c’étaient les mots qu’il cherchait. Il fit entendre de petits clappements de langue comme chaque fois qu’il devait se résoudre à parler. C’était maintenant qu’il fallait se lancer. Parfois, quand ils arrivaient, le père de Wesley les attendait à la maison.
M. Hayden était connu pour ses insomnies et, certaines nuits où il ne trouvait pas le sommeil, il venait jusqu’à chez eux, entraînant Wesley dans d’interminables parties de gin-rami. Si Len McAuley ne dormait pas et s’il était à jeun, M. Hayden l’emmenait avec lui, et ils jouaient tous les trois au bésigue. Tant que ces trois hommes veillaient, assis à la table de la cuisine, Gail ne parvenait pas à s’endormir. Allongée dans son lit, elle les écoutait battre et claquer les cartes et faire leurs étranges comptes : « Neuf, douze, treize et vingt pour le gin », « un carré à soixante et dix d’as. » Quelquefois, c’étaient les seules paroles qu’ils prononçaient. Ne connaissant aucun de leurs jeux de cartes, elle avait l’impression qu’ils utilisaient un code, un langage secret d’hommes pour l’empêcher de comprendre.
Gail aurait pu faciliter la tâche à son mari en engageant tout simplement la conversation. N’importe quel prétexte aurait suffi : une remarque sur les étoiles dans le ciel printanier, le fait que le bébé cessait de donner des coups de pied quand ils roulaient en voiture. Mais elle était déterminée à attendre.
Wesley réussit enfin à transformer ses soupirs et claquements de langue en mots.
— Ça t’a contrariée, hein ?
Il exprimait si précisément ce qu’elle avait ressenti que son cœur déborda soudain d’amour pour lui. Elle fut tentée de ne pas pousser la discussion plus loin. Seulement tentée.
— Oui, ça m’a contrariée.
— Les clients de Paul sont de bons payeurs. Les hommes veulent pouvoir sortir leurs femmes ou leurs petites amies, le soir. Moi aussi, j’en ai envie.
La tendresse inattendue de cet aveu la prit au dépourvu.
— Mais pourquoi faut-il que ça se passe comme ça ? demanda-t-elle.
— Comment ?
— Aussi brutalement.
— Je ne l’ai pas arrêté. Tu penses que j’aurais dû le conduire au poste ? C’est ça ?
— Pas nécessairement.
— Alors quoi ?
— Ce n’est pas à moi de le dire.
Il se replongea dans le silence ponctué de claquements de langue. Ses mains remuaient sur le volant.
Gail se radoucit.
— Tu aurais pu lui parler, non ?
— Je lui ai parlé.
— Et… ?
— Et quoi ?
— Qu’est-ce qu’il a dit ?
— Qu’il ne bougerait pas.
— Alors tu t’es chargé de le faire bouger.
— C’est ça, je l’ai aidé à bouger.
Elle sentait maintenant sa colère emplir la voiture comme l’aurait envahie l’air parfumé de la nuit si elle avait baissé sa vitre.
— Pourquoi n’avais-tu pas ton arme ce soir ?
Elle savait qu’il portait un pistolet en service, mais qu’il s’efforçait de le lui dissimuler. Quand il devait la retrouver, que ce fût à l’extérieur ou chez eux, Wesley le laissait dans la voiture ou au bureau. Il se pouvait d’ailleurs qu’il fût sous le siège en ce moment même.
— Tu aurais voulu que je le fasse descendre de son tabouret en lui tirant dessus ?
— Tu aurais pu – je ne sais pas – le laisser partir sans… sans en arriver là.
Gail détestait cette tournure que prenaient ses conversations avec Wesley. Elle s’était laissé entraîner hors des limites qu’elle s’était fixées : une astuce d’avocat, elle en était sûre.
Wesley répondit aussitôt que tout irait bien pour Gordon, qu’ils s’en étaient assurés avant de l’expédier sur la route. Gordon avait la tête dure. Il y avait de l’admiration dans sa voix.
Gail était prête à capituler. Il ne comprenait même pas ce qui la tracassait. Il la croyait bouleversée par ce qui était arrivé à Gordon LaChapelle, alors qu’au fond, et en dépit des apparences, elle s’en souciait fort peu. C’était ce qu’elle avait découvert ce soir-là qui la perturbait : son mari était capable de s’approcher d’un homme par-derrière, sans bruit, et de le faire dégringoler de son tabouret.
Depuis cette fameuse soirée, elle observa attentivement son mari, se demandant quels autres recoins de sa nature lui avaient été cachés. Mais elle ne trouva rien. À tous égards, il restait l’homme tranquille, doux et prévenant qu’elle avait épousé. Pendant sa grossesse, il fit même preuve de plus de sollicitude que d’ordinaire, à tel point qu’il lui était difficile d’imaginer que ces mêmes mains qui lui massaient les chevilles tous les soirs avaient pu saisir un homme par les cheveux. Et encore, c’était ce qu’elle avait vu. Que lui avait-il dissimulé d’autre ? Elle n’arrivait pas à se détendre en compagnie de son propre mari, tant elle était convaincue que le comportement de cet homme lui réservait des surprises. Cependant, malgré une observation de tous les instants, elle ne décela rien jusqu’à la naissance de l’enfant.
Wesley refusait de prendre le bébé dans ses bras.
À l’hôpital, Daisy McAuley, Enid Hayden et Carol Clifton l’avaient toutes tenu tour à tour. Pas Wesley.
Il ne manifesta pas plus d’empressement à porter David à leur retour à la maison. Oh, il pouvait rester au-dessus du berceau, à contempler son fils, comme illuminé de l’intérieur. Et quand Gail tenait le bébé, Wesley s’approchait tout près, hagard d’amour pour elle comme pour lui.
Pourtant, il ne prenait pas l’enfant dans ses bras. Un jour, Gail enveloppa douillettement David dans sa couverture – un paquet si bien ficelé et si bien fermé qu’on aurait pu l’envoyer par la poste – et le déposa sur les genoux de son père. Wesley eut l’air tellement paniqué que Gail reprit immédiatement David, surtout pour tirer son mari d’embarras.
Ce fut pour cette raison qu’elle retourna dans le Dakota du Nord. Pour permettre à ses parents de voir leur premier petit-fils, mais aussi pour arrêter de compter les jours jusqu’au moment où Wesley se déciderait enfin à prendre son fils dans ses bras.
Le vent faisait vibrer le chambranle de la fenêtre, et Gail réagit d’instinct en s’enfonçant sous les couvertures. Quand elle était enfant, ce vent du nord signifiait qu’elle aurait encore plus froid sur le long trajet de l’école. Elle essaya d’imaginer quelle route emprunterait David pour aller en classe. Quelle rue lui offrirait la meilleure protection contre le vent d’hiver ? Gail se rendit compte que c’étaient les rues de Bentrock qu’elle arpentait mentalement. Bien sûr, c’était le foyer de David, son lieu de naissance, la ville où vivaient son père et ses grands-parents paternels.
Réflexion faite, le père de Wesley était le seul homme qui eût tenu David dans ses bras. À sa sortie de l’hôpital, les parents de Wesley l’attendaient à la maison. Ils avaient apporté des cadeaux : des vêtements de bébé, une couverture, un hochet en forme d’haltère et un nouveau fauteuil à bascule, avec un siège canné. Pour Gail, quand elle devait se lever à deux heures du matin pour donner le sein à son fils.
Enid Hayden avait replié la couverture de David, découvrant son visage rouge et ridé. Julian Hayden arracha pratiquement le bébé des bras de Gail et l’éleva au-dessus de sa tête. Gail crut voir David écarquiller les yeux de frayeur et Wesley retenir son souffle. Mais personne ne pipa tandis que Julian continuait à brandir leur enfant.
— Alors, ça fait quoi, mon garçon, de se retrouver à la maison ? demanda-t-il à son petit-fils. Ça fait quoi de respirer cet air-là ?
Gail se trouvait depuis presque trois jours dans le Dakota du Nord, et son propre père n’avait toujours pas pris David dans ses bras. Qu’avaient-ils donc, tous ces hommes ? Croyaient-ils qu’un bébé était si fragile qu’ils risquaient de l’étouffer ou de le briser ? Pensaient-ils que leurs mains ne pouvaient tenir un enfant ? Qu’elles étaient souillées par tant de méfaits et d’impuretés qu’elles ne pouvaient accueillir la candeur et l’innocence ? Seigneur, à quoi, d’après eux, les mains de l’homme étaient destinées ?
Le vent soufflait de plus belle, et Gail entendit un autre bruit familier, comme des poignées de sable jetées contre les vitres. Elle savait ce que cela signifiait : du nord, le vent avait apporté de la neige, des flocons fins et glacés. Cette fois-ci, Gail ne s’enfouit pas plus profondément sous l’édredon. Rejetant les couvertures, elle s’approcha du couffin pour s’assurer que David ne s’était pas découvert.
À son grand étonnement, le bébé était déjà réveillé. Il s’efforçait de lever la tête comme pour arriver à voir à tout prix par-dessus les parois en osier blanc de son couffin. Il serrait et desserrait les doigts et donnait résolument des coups de pied comme si l’air léger et froid du matin pouvait lui opposer une quelconque résistance.
Sa bouche remuait, se tordait pour téter ou crier, ou les deux à la fois, mais pour l’instant, Gail ne faisait que regarder. Au premier bruit, au premier son qu’il émettrait, elle le prendrait. Mais pas avant.
OceanofPDF.com
N° d’édition : 3026
Dépôt légal : mai 1999
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1 En anglais, « grand cheval ».
2 Grêle d’acier.
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Larry Watson