Justice
Hors de la Juridiction (1924)
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
HORS DE LA JURIDICTION
(1924)
OceanofPDF.com
Quand, à l’aube, Tommy Salter, Lester Hoenig et les frères Hayden quittèrent Bentrock, dans le Montana, seuls quelques flocons épars, pareils à de petits morceaux de tissu blanc, tombaient du ciel de novembre. Dès que la neige se fit plus dense, au-delà de cinquante mètres on ne vit plus rien sur l’autoroute. Que la route fût encaissée ou qu’elle fût à l’abri du vent, la couche de neige était si épaisse que le plancher de la Ford, bien qu’élevé, raclait le sommet des congères.
— Si on s’en prend une en plein milieu, dit Tommy Salter, on est foutus, on ne pourra plus bouger.
— T’en fais pas, répliqua Frank Hayden qui conduisait.
Il serrait le volant, maintenant les roues du véhicule dans les traces laissées par le précédent.
— Tu as pensé à prendre une pelle ? demanda Lester.
Frank jeta un coup d’œil rapide à son frère et secoua la tête.
Wesley Hayden se pencha, collant son front contre la vitre glacée de la voiture. Il ferma les yeux et se concentra sur le lent glissement sinueux de la Ford sur le macadam. Zut ! Il avait tellement rêvé que ce voyage se passe bien ! À l’automne prochain, Frank, de deux ans son aîné, partirait étudier à l’université du Minnesota, à mille cinq cents kilomètres. C’était peut-être leur dernier voyage avant bien longtemps. Wesley se ravisa. C’était peut-être le dernier, tout simplement.
— Quelqu’un veut faire demi-tour ? demanda Frank.
— Où diable voudrais-tu le faire ? dit Tommy en riant.
— Je propose qu’on continue, lança Lester. Ça s’arrangera peut-être plus bas !
Wesley gardait les yeux fermés.
— Ça m’étonnerait !
— Tu en es bien sûr, hein ? demanda Frank à son frère.
— Tu le sais aussi bien que moi, répondit Wesley.
— En tout cas on ne mourra pas de froid ! dit Tommy.
Wesley saisit l’allusion aux trois bouteilles de whisky de contrebande que leur avait procurées Dale Paris, un employé du ranch des Hayden.
— C’est quoi la ville la plus proche ? s’enquit Frank.
— On est déjà dans le Dakota du Nord ? interrogea Lester.
— Oui, depuis le petit déjeuner ! fit Tommy.
— Bon Dieu, tu sais très bien quelle est la ville la plus proche, dit Wesley à son frère. C’est McCoy !
Frank acquiesça d’un signe de tête.
— Si ça ne s’arrête pas, je pense qu’on prendra la route de McCoy. Ça doit être à moins de quatre-vingts kilomètres.
Ils étaient convenus de partir de chez eux par le nord-est du Montana, puis de traverser la frontière du Dakota du Nord et enfin de piquer vers le sud. Ils envisageaient de camper sur les rives du Little Missouri d’où ils iraient chasser sur les falaises rouges, dans les sombres plantations d’arbres et sur les plaines broussailleuses des terres pauvres du Dakota. Ils y avaient déjà chassé plusieurs années de suite, et rien que l’an dernier ils avaient rapporté quatre chevreuils et plus de cinquante faisans et perdrix. Lester avait même tué un coyote. Certes le temps avait été tout autre. Trois jours de soleil et de températures anormalement élevées.
— Je ne vous entends plus, dit Frank, portant la main à son oreille.
— Qu’est-ce qu’il y a à faire à McCoy ? demanda Lester. Rien ?
— C’est juste à côté de la réserve. Tu sais bien, toi, ce qu’on peut y faire à McCoy, répondit Tommy en riant.
— Merde, ça ne s’arrange pas ! lâcha Lester qui regardait la route droit devant lui.
— Et toi, Wesley, qu’en penses-tu ? fit Frank.
— Faites ce que vous voulez, vous n’avez pas besoin de mon autorisation.
Quand ils avaient projeté ce voyage, Wesley avait espéré qu’ils partiraient tous les deux, Frank et lui, mais Frank avait invité des amis, et non seulement Wesley devait partager son frère avec d’autres, mais en plus, Lester et Tommy ayant l’âge de Frank, c’était lui, le plus jeune. Le petit frère. La cinquième roue du carrosse. Il s’était dit qu’au moins ils chasseraient. Mais cette neige avait enseveli tous ses espoirs.
Frank continuait à parler, en s’adressant à Wesley :
— Je ne force personne à aller là où il ne veut pas. Si vous ne voulez pas vous arrêter à McCoy, vous n’avez qu’un mot à dire.
— Je camperai dans la neige, dit Lester, ne t’en fais pas.
— Allez, va pour McCoy, intervint Wesley. Je m’en fous.
Frank détacha une main du volant et donna une petite tape à son frère.
— Mais c’est qu’on est hors de la juridiction !
Hors de la juridiction. Combien de fois Wesley n’avait-il pas entendu cette expression dans la bouche de son frère ! Ils étaient les fils de Julian Hayden, le shérif de Mercer County dans le Montana, ce qui leur rendait la vie à la fois plus simple et plus difficile. Ils avaient grandi avec l’assurance que s’ils avaient le moindre ennui, leur père, fier et jaloux de sa progéniture, viendrait les sortir de là. Mais en même temps, ils s’efforçaient de par leur conduite de ne jamais tirer avantage de leur position. Ils se sentaient autre chose que les fils de Julian Hayden seulement hors de la ville, hors du comté, hors de la juridiction.
— Où c’est qu’on va dormir ? dit Lester. Si on trouve un endroit à l’abri du vent, ça ne me gêne pas de coucher dans la voiture. Merde, dans ce cas-là j’irai même sous la tente.
— On va prendre une chambre d’hôtel, fit Frank.
— Y a un hôtel là-bas ? demanda Lester.
— Un hôtel ou une pension, je ne sais plus.
— Un hôtel, je crois, dit Tommy.
— Et tu penses qu’on nous louera une chambre ? questionna Lester.
— Évidemment, répliqua Frank. Pourquoi pas, si on a de quoi payer ?
Wesley comprit qu’en réalité Lester s’inquiétait pour l’argent. Bien des familles de Mercer County vivaient dans la pauvreté, mais les Hoenig, eux, touchaient le fond. C’était une famille nombreuse (Wesley ne se souvenait jamais, neuf ou dix enfants ?) et, quelle qu’en fût la cause, une mauvaise terre ou l’incompétence du père – Wesley ne put jamais trancher –, leur ferme, bon an mal an, s’avérait être la moins productive de toute la contrée. Lester s’accommodait de cette misère en feignant de ne pas partager les préoccupations des jeunes de son âge : pistolets ou fusils dernier cri, voitures, chevaux, jolies filles, gants de base-ball. Plutôt que de garder pour Wesley les vieux habits de Frank, Mme Hayden chargeait maintenant son aîné de les donner à Lester, plus petit et plus frêle.
— Frank et moi paierons la chambre, proposa Wesley.
— Vous en êtes sûrs ? dit Lester.
Frank confirma la suggestion de son frère :
— Normal ! Qui a décidé du voyage ? Bon Dieu, qui a eu l’idée de s’arrêter à McCoy ?
— Bon, d’accord, acquiesça Tommy.
— Mais je ne suis toujours pas convaincu qu’ils nous donneront une chambre, s’inquiéta Lester.
— Frank a raison, si on a de quoi payer, ils ne feront pas d’histoires. C’est comme ça à McCoy !
Frank secoua la tête :
— Papa dit qu’ils ne sont pas aussi conciliants qu’avant.
— C’est pas ce que tu nous as laissé entendre l’été dernier, répliqua Tommy.
— Quoi ? demanda Lester. Que s’est-il passé l’été dernier ?
— On avait un tournoi de base-ball, là-bas à McCoy, dit Tommy.
Wesley l’interrompit :
— On voit presque plus de troupeaux par ici. Y a que des putains de céréaliers !
— Qu’est-ce que tu fabriquais ? demanda Frank à Lester. Pourquoi tu n’es pas venu jouer ?
— Je travaillais, répondit Lester. J’avais été embauché pour la moisson, enfin si on veut, vu le peu de foin qu’il y avait.
Il se retourna vers Tommy.
— Que s’est-il passé à McCoy ?
Tommy se pencha vers Frank.
— Je peux lui dire ?
Frank haussa les épaules.
— Ça fait combien de temps qu’on n’a pas croisé de voitures ? demanda Wesley.
— De toute manière, même quand il fait beau, on ne rencontre personne sur cette route, répondit Frank.
— On se demande pourquoi ils dépensent de l’argent pour une route que personne n’utilise, observa Wesley.
Tommy se tapota la bouche, imitant le cri de guerre des Indiens :
— Hou, hou, hou, hou ! Tu ne savais pas que Frank s’était tapé une petite Indienne à McCoy, l’été dernier. Et c’était pas du pipeau !
Avant de partir, Tommy avait dérobé une boîte de cigares au Bazar Douglas. Lester et lui n’avaient pas arrêté de fumer depuis leur départ. L’air était bien ventilé dans la voiture, mais la fumée de cigare s’était tellement accumulée à l’arrière qu’en se retournant, Wesley eut l’impression qu’ils étaient tous les deux enveloppés d’un halo de brouillard. Que ce fût devant ou derrière, on n’y voyait pas à cent mètres.
— Tu l’as forcée, hein, tu as dû la forcer ?
Le rire de Frank résonna comme un aboiement dans l’espace confiné.
— Où as-tu été chercher ça, Lester ? Quelle idée ! Où as-tu lu ça ?
Tommy riait aussi :
— Merde, elle le suivait avec la jupe pratiquement relevée sur la tête. Elle s’est laissé baiser juste à côté du terrain de sport. Dans un camion qui traînait là, non ?
— Comment ça se fait que je n’en aie jamais entendu parler ? demanda Lester.
Wesley s’essuya le nez d’un revers de gant.
— Je ne comprends pas, tout le lycée semblait au courant !
— Même Loretta ? glissa Lester.
Loretta, c’était Loretta Gerber, avec qui Frank était censé sortir officiellement.
Le rire de Frank s’arrêta net :
— Il n’y a pas intérêt. Si Loretta venait à l’apprendre, ça voudrait dire qu’il y a un gars qui raconte des salades à l’extérieur du lycée, un gars qui risque de prendre de sérieux coups de pied au cul !
— C’est sûrement pas moi qui irais lui dire, mais tu sais, c’est dur de garder un secret à Bentrock.
Frank souriait à nouveau :
— Tu crois !
Wesley détourna son regard de Frank, attendant la suite. Il la devinait déjà.
— On ne t’a pas donné la bonne version des faits.
Ces mots-là, Wesley les connaissait bien. Interrogé sur un délit commis dans le comté, son père laissait les gens se perdre en conjectures avant de trancher, un petit sourire aux lèvres : « On ne vous a pas donné la bonne version des faits. »
— Tu m’étonnes, Tommy, dit Frank. Tu étais pourtant là, et tout. Je n’ai pas baisé cette petite Indienne.
— Tu te fous de moi !
— Je t’assure.
Lester assena une bourrade à Tommy :
— Ça t’amuse de raconter des histoires ?
Tommy serra les poings, prêt à riposter :
— Nom d’un chien !
— C’est vrai, reprit Frank, je n’ai pas simplement baisé cette petite squaw, j’ai baisé sa mère aussi.
Tommy éclata de rire et cogna si fort sur le dossier du siège que Wesley sentit la pointe de ses chaussures au travers des ressorts et du crin.
— Putain ! dit Lester. Les deux ? Comment tu as fait ? Toutes les deux en même temps ?
— En même temps ? Mais, mon pote, il aurait fallu avoir deux braquemarts pour ça ! Et en plus, une mère et une fille, c’est jamais proche à ce point-là !
— Elle ressemblait à quoi, la vieille ? interrogea Tommy.
— Elle n’était pas vieille, elle semblait même étonnamment jeune pour avoir une fille de cet âge.
Frank posa une main sur le levier de vitesse.
— Elle était pas mal du tout. Évidemment, bien en chair comme beaucoup d’Indiennes.
— Bon Dieu, dit Tommy, les deux à la fois !
— Ça n’a pas été sans mal, ça m’a coûté trois bouteilles de vin de chez Ole Norgaard, fabrication maison. Une pour la fille, deux pour la mère.
Les propos de son frère firent remonter un souvenir à la mémoire de Wesley. Un jour de l’été dernier, ils s’étaient rendus avec leur mère chez Ole Norgaard qui vivait dans une cabane en carton goudronné. Ole, tout le monde en convenait, avait la main verte pour les fruits et les légumes ; aussi même les gens qui avaient leur propre jardin venaient s’en procurer chez lui. Il fabriquait également, de façon artisanale, de la bière et du vin, et bon nombre d’habitants du comté ne juraient que par ses produits. Quand la prohibition avait été instaurée, le père de Wesley et de Frank n’avait pas manifesté d’empressement à mettre fin à son commerce. D’ailleurs, si quelqu’un voulait brasser sa propre bière ou rapporter deux ou trois bouteilles de gin de Minneapolis, le shérif n’y voyait pas d’inconvénient. En revanche, si un étranger venait dans le comté avec l’intention d’y faire fonctionner un alambic ou si quelqu’un tentait d’écouler un gros stock de bouteilles de whisky de contrebande depuis le Canada, il le faisait arrêter dans la minute. Il ne s’opposait pas à ce qu’on boive un coup et appréciait autant qu’un autre la bière d’Ole Norgaard. Mais il ne tolérait pas qu’un étranger cherche à faire du profit sur le dos de ses concitoyens.
Ce jour-là, donc, Frank et Wesley attendaient à côté de la voiture le retour de leur mère et d’Ole qui s’étaient rendus au potager. Ole autorisait ses meilleurs clients – et Mme Hayden en faisait partie – à venir choisir leurs légumes sur plant, sur pied ou en terre. M me Hayden voulait du maïs doux, et Ole lui cueillit une douzaine de ses plus beaux épis.
Quand ils avaient été certains de ne pas se faire prendre, Frank et Wesley s’étaient introduits dans la cabane d’Ole. L’intérieur était sombre, il y régnait une forte odeur de moisi, et la pièce était encombrée de tas de journaux suédois jaunis, de rangées de légumes en train de mûrir et de piles de cageots. Les garçons n’avaient pas perdu de temps, ils savaient exactement où trouver ce qu’ils cherchaient. La caisse de bouteilles de vin de pissenlit avec leurs bouchons scellés à la cire. Ils s’étaient contentés de deux bouteilles chacun, au-delà, s’ils étaient découverts, ils risquaient une trop lourde sentence.
Les semaines avaient passé sans que Wesley eût l’occasion de déboucher son vin. Ce fut alors que l’équipe de base-ball dont son frère était la vedette s’était rendue à McCoy dans le Dakota du Nord, pour participer à un tournoi. Suspicieux, Wesley était allé vérifier si les bouteilles étaient toujours là. Elles avaient disparu. Maintenant il comprenait pourquoi !
Wesley n’avait encore jamais embrassé une fille sur la bouche, exception faite du baiser furtif et rapide qu’Esther Radner lui avait donné l’hiver dernier à la patinoire. Mais ça ne comptait pas, vu qu’Esther avait embrassé pratiquement tous les garçons présents ce soir-là. C’était pour voir lequel avait les lèvres les plus froides ! avait-elle déclaré. Wesley était timide avec les filles, mais parfois son mutisme se muait en une sorte de rage. Combien de fois un camarade était venu lui dire : « Rebecca voudrait savoir pourquoi tu es furieux contre elle. » Paradoxalement, Rebecca était la dernière des filles avec qui il se serait fâché. Il serait même plutôt tombé amoureux d’elle. Mais avec sa maladresse habituelle, il exprimait tout le contraire.
Une part de ses difficultés venait de ce qu’il n’arrivait pas à décider ce qu’il attendait des filles. Il pouvait changer d’attitude en un jour, une heure, une minute. Par moments, il les considérait comme des créatures sans défense qui avaient besoin de sa force et de sa protection. Il déployait alors ses plus belles manières, se montrait le plus chevaleresque possible. Quand il était dans cet état d’esprit, son unique désir était de parcourir les rues de Bentrock au bras d’une des plus jolies filles du lycée. Et la minute d’après, il s’imaginait plongé dans la scène la plus obscène, la plus dégradante qui soit – la fille n’ayant alors guère plus d’humanité ou d’identité que la main avec laquelle il se masturbait quotidiennement.
Voilà pourquoi il enrageait d’entendre l’histoire de Frank avec les deux Indiennes à McCoy. « Bon Dieu ! pensait-il, c’était mon vin, ç’aurait dû être mes Indiennes ! » Une situation idéale. Une communauté étrangère, où l’on ne connaît personne, où personne ne vous connaît, où vous ne pouvez pas ruiner votre réputation puisque vous n’en avez pas. Et pas de risque de se retrouver face à la fille plus tard !
Au fond de lui, Wesley savait qu’il se mentait. D’accord, c’était son vin, mais seul Frank avait eu l’audace de le troquer contre une partie de jambes en l’air. En réalité, cet incident illustrait parfaitement la différence entre les deux frères. Frank avait su faire usage de ces bouteilles volées. Wesley n’avait trouvé, lui, aucune occasion de les sortir de leur cachette. Il haïssait et aimait son frère parce qu’il était tout ce qu’il ne pouvait pas être.
— Ne nous précipitons pas sur les bouteilles, lança Frank, elles pourront toujours nous servir de monnaie d’échange. On ne sait jamais.
— Tu veux dire qu’on va même pas y goûter ? demanda Lester.
Tommy lui donna un nouveau coup de poing sur le bras :
— Qu’est-ce que tu préfères, du cul ou un verre de whisky ?
Wesley se retourna juste à temps pour voir Lester tirer la langue. Tommy sortit son cigare de sa bouche et déclara tranquillement aux frères Hayden :
— Vous savez, je m’en fous si on ne va pas chasser ce week-end. Comme ça m’en a tout l’air, on va se payer une autre sorte de sport !
Il se renfonça dans son siège. Frank chercha le regard de son frère, puis leva les yeux au ciel. Wesley fit mine de ne pas remarquer son geste et se tourna brusquement vers la fenêtre.
Neigeait-il moins ? Toute la journée, il avait tenté de mesurer l’intensité des précipitations, observant la neige tantôt sur un fond noir, tantôt sur un tronc d’arbre, poteau télégraphique ou piquet de clôture. Mais les flocons tombaient tellement dru qu’il devenait impossible de distinguer le plus pointu, le plus sombre des contours du paysage. Cependant, pour l’heure ça semblait s’éclaircir.
Cela allait peut-être s’arrêter ou se calmer suffisamment pour leur permettre de réaliser leur projet initial.
Dans sa chambre, Wesley avait fiché dans le cadre du miroir une photographie de leur voyage d’il y a deux ans : lui, Frank, leur père, son adjoint, Len McAuley, et Arnold Spence, un de ses amis, y figuraient à côté d’une tente de camping. Ils portaient leur tenue de chasse et comme ils bourlinguaient depuis plusieurs jours, leurs vêtements étaient froissés et sales. Les adultes avaient une barbe de trois jours, tenaient chacun un fusil entre leurs mains gantées et affichaient un large sourire. Près d’eux, on voyait quatre cerfs qu’ils venaient d’abattre et qu’ils avaient accrochés à une branche d’arbre. Deux d’entre eux arboraient d’impressionnantes paires de bois. L’angle formé par leurs têtes tournées vers le ciel donnait à penser que les bêtes avaient été tuées par pendaison. Une mince couche de neige recouvrait le sol et, à voir l’expression des visages, les sourires figés, les taches sombres du nez et des joues, on devinait qu’il faisait froid. Mais manifestement, ils étaient heureux d’être là, et pas ailleurs. Wesley avait espéré prendre le même genre de photo-souvenir. Maintenant il se demandait s’il aurait à déballer son fusil, sans parler de l’appareil photographique…
Ils arrivèrent à McCoy très tôt dans l’après-midi. La chute de neige s’était ralentie, mais, comme pour leur donner raison de s’arrêter, le vent s’était levé et balayait par endroits l’autoroute pour former plus loin des congères. Fouetté par la bourrasque, le bitume apparaissait et disparaissait alternativement sous de fantomatiques serpents tumultueux et tourbillonnants.
Ils se garèrent en face de l’hôtel Overland, un immeuble carré d’un étage, en briques rouge orangé mal ajustées. Deux rangées de fenêtres anormalement petites pour un édifice de cette taille fixaient la rue enneigée.
Quand ils firent leur entrée, la vieille femme à la réception leur jeta un regard soupçonneux. Courte et trapue, elle avait de minuscules yeux noirs. La couverture dans laquelle elle s’était drapée à la manière d’un châle traînait sur le sol à chacun de ses déplacements derrière le comptoir. Elle leur donna la clé d’une chambre accompagnée de l’avertissement : « Je vous préviens, les gars, j’ai d’autres clients ; au moindre bruit je vous mets dehors ! » Elle parlait avec un fort accent allemand.
— Où peut-on ranger la voiture ? hasarda Frank.
— Vous l’avez garée où ?
— En face.
— Eh bien, je ne vois pas où est le problème !
La chambre se situait au premier étage ; elle comportait un lit à cadre métallique, une coiffeuse avec une cuvette et un broc en porcelaine, une chaise au dossier droit et une table de nuit. Au-dessus du lit, il y avait un petit cadre : une reproduction de la Cène, vraisemblablement découpée dans un magazine. Le store était relevé, mais dehors l’on ne voyait qu’un champ de neige. Lester souleva les franges du couvre-lit en chenille et regarda sous le lit :
— J’espère qu’ils ont mis un pot de chambre, puisqu’il n’y a pas de chiottes !
Wesley se souvint que la famille de Lester n’avait pas d’installation sanitaire.
— Les toilettes sont au fond du couloir, dit Frank.
Tommy montra Lester du doigt :
— Tu n’avais jamais mis les pieds dans un hôtel, hein ?
— Et pour quoi faire ? répondit Lester rageusement, repoussant d’un coup de pied son sac de toile contre le mur. Ça ne me dérange pas de dormir dehors, même ce soir si ça peut te faire plaisir.
— Personne ne dormira dehors, mais il faut qu’on s’organise.
Tommy fit grincer les ressorts en rebondissant sur le bord du lit :
— Organiser quoi ?
— Par exemple, si l’un de nous a de la visite, expliqua Frank, les autres devront dégager.
— De la visite ? demanda Lester.
Wesley eut pitié de lui. Planté au milieu de la pièce, il n’avait pas quitté sa veste en peau de mouton sale et feutrée ; il avait même gardé sa casquette de laine tout effilochée avec les rabats sur les oreilles. Dans les sports de plein air, Lester était le meilleur, tireur émérite tant à la carabine qu’au fusil de chasse, pêcheur capable de lancer son bouchon à quelques centimètres d’un nénuphar. Irremplaçable lorsqu’on tuait un cerf, il vous dépeçait une bête avec une rapidité et une efficacité que lui eût enviées un boucher. Mais ici, dans cette chambre d’hôtel, il avait l’air aussi incongru qu’un arbre qui aurait subitement poussé à travers le plancher.
Tommy arrêta de sauter sur le lit et le dévisagea :
— Tu sais, tu es tellement con par moments que ça fait mal, ça fait vraiment mal.
Lester se tourna vers Frank comme un chien attendant le salut de son maître.
— Si l’un de nous trouve une fille, dit doucement Frank, il faudra se débrouiller pour qu’il puisse disposer de la chambre pour lui tout seul.
— S’il ne veut pas la partager ! ajouta Tommy.
— Pour qui vous vous prenez ? grogna Lester. Où diable comptez-vous trouver une fille ?
Tommy recommença à sautiller sur le lit.
— Tu connais son nom, dis ? demanda-t-il à Frank. Bon sang, tu le connais !
Frank haussa les épaules.
— Je ne me souviens que de son prénom, c’est tout.
D’un bond, Tommy se propulsa à côté de lui.
— Allez, va la chercher, elle et sa mère, on aura de la viande rouge pour le dîner.
Frank le repoussa :
— Tu ne saurais même pas quoi en faire !
Tommy se ramassa, tête et jambes, comme un joueur de foot, prêt à bondir sur Frank. Puis, s’arrêtant dans son élan, il se redressa et rit :
— Allez, fais-moi confiance, va les chercher. Laisse-moi une chance.
— Vas-y toi-même !
Lester fouillait dans le tas de sacs et de paquets :
— Où sont passés ces putains de cigares ?
Il se releva, un cigare à la bouche.
— Chercher des filles, vous me faites marrer. Vous n’en trouverez pas. Et en attendant, on n’a même pas le droit de boire. Merde ! On finira par rentrer chez nous avec l’alcool. Trois jours sans tirer une balle ni déboucher une bouteille ! Merde !
Wesley ne se sentit pas bien, subitement. Après toutes ces longues heures passées au froid, dans la voiture, il réagissait mal à la chaleur de l’hôtel. Il avait l’impression de manquer d’air, et la forte odeur de camphre qui régnait dans la pièce l’empêchait de respirer profondément. Il tenta de s’éloigner de la commode, mais l’odeur le poursuivait. Et il savait qu’il ne supporterait pas celle du cigare de Lester.
— Je descends dans le hall.
— Pour quoi faire ? demanda Frank.
— Rien, juste prendre l’air.
— Comme tu veux !
En partant, Wesley entendit Lester déclarer, dégoûté :
— Va donc les chercher, si ça te chante.
Wesley s’assit dans le hall sur un canapé inconfortable, garni de crin et plein de taches de graisse. Là aussi ça sentait fort, entre la fumée de cigare et une vague odeur de créosote. Il se tourna en direction de la fenêtre pour suivre l’évolution de la tempête. C’était clair maintenant, il ne neigeait plus, mais le vent continuait à souffler de plus belle, soulevant autant de neige depuis le sol qu’il en était tombé du ciel. Ils n’iraient pas chasser. Il s’étonnait de le regretter encore. Il n’y avait plus qu’à attendre jour et nuit le moment de retourner dans le Montana. Peut-être repartiraient-ils demain. Ce soir, ils allaient chercher des filles, rentrer bredouilles et ivres, et ils reprendraient la route le lendemain. L’hôtel constituait une dépense imprévue.
Alors que Wesley regardait par la fenêtre, la femme de la réception s’approcha de lui. Elle marchait lentement, à petits pas chaloupés. Longtemps, elle resta devant lui avant de lui adresser la parole.
— Où est votre famille ?
La question lui parut si banale qu’il se demanda s’il avait bien compris. Cherchait-elle à savoir s’il avait de la famille dans le coin, des parents pas loin de McCoy ?
— Mon frère est là-haut.
Elle grimaça comme pour déloger un bout de viande qui se serait fiché entre ses dents.
— Vous n’avez pas que votre frère, j’imagine !
— Ils habitent à Bentrock, dans le Montana. On l’a écrit sur le registre !
— Si je savais lire, grogna-t-elle, j’aurais regardé moi-même !
— Ils vivent dans le Montana.
Wesley se rendit compte qu’il se répétait, aussi commença-t-il à expliquer où habitaient ses parents. Au nord-est du Montana. Pas loin de la frontière canadienne. Bentrock était le chef-lieu du comté. Pareille à la neige, sa voix s’adoucissait et faiblissait. C’est tout juste si on l’entendait à la fin.
— Mes… je veux dire nos parents vivent là-bas.
La vieille femme s’en alla pendant qu’il parlait encore.
— On vient chaque année dans le coin pour chasser, mais c’est la première fois qu’on le fait sans nos parents. Mon frère entre à l’université l’an prochain, il a été accepté partout…
Bien que le temps se fût refroidi, les garçons longèrent les trottoirs en bois de la grand-rue de McCoy, la veste claquant au vent. Ils avaient emporté des bonnets de laine et des casquettes à rabats, mais pour l’heure, hormis Lester, ils les avaient troqués contre des Stetson qu’ils portaient bien enfoncés, les maintenant pour les empêcher de s’envoler. Ils marchaient tous les quatre de front, ce qui n’obligeait personne à les contourner car la rue était vide. Ils se dirigeaient vers le café Buffalo, recommandé par la femme de l’hôtel. « C’est là que mangent la plupart de mes clients, y compris les familles », avait-elle déclaré. Une clochette fixée à la porte annonça leur entrée et, pour chasser la neige, ils frappèrent du pied, époussetèrent leurs manches et tapotèrent leur chapeau contre leur pantalon.
Bien que la laine écrue de sa veste l’eût complètement irrité sous le nez, Lester s’essuya une fois de plus sur sa manche.
— Et vous vous imaginez qu’on va rencontrer des filles ! Il n’y a pas un chat ici. C’est tout juste si on pourra manger un plat chaud.
— Quoi, c’est ouvert, dit Frank, c’est pas fermé !
Pour Wesley, le décor évoquait celui d’une maison : sur les murs, de la peinture écaillée, du papier jauni ; aux fenêtres, des rideaux de dentelle ; par terre, des tapis dépareillés, usés jusqu’à la corde. N’étaient-ce les quatre tables couvertes de toile cirée, on se serait cru dans la salle à manger d’un voisin à Bentrock. Il nota deux autres différences cependant sur le mur : un tableau noir affichant le menu du jour et les prix et, à la place de la photo de famille, une tête de bison, bien cornue, aux yeux vitreux, dont le poil touffu et hérissé formait une tache sombre dans la salle brillamment éclairée.
Tommy fit mine de viser le bison et appuya sur une détente imaginaire. Imitant avec un bruit guttural un coup de fusil, il rejeta l’épaule en arrière comme s’il avait eu à subir le terrible recul de son arme.
Une grande femme aux cheveux gris émergea à ce moment-là de derrière un rideau au fond de la salle. Elle portait une chemise d’homme en flanelle sur une robe en tissu imprimé. Les manches roulées jusqu’au coude dévoilaient des avant-bras bien musclés. Elle s’essuyait les mains avec un torchon.
Deux jeunes Indiennes, des adolescentes, qui arrivaient aussi de l’arrière-salle, la suivaient de près. Wesley étouffa une exclamation. Bon Dieu, les voilà. Frank et Tommy voulaient des filles, et elles étaient là. Ces enfants de salaud n’avaient même pas eu à les chercher !
L’une des adolescentes était presque aussi grande que la femme aux cheveux gris, tandis que l’autre était petite et boulotte. Cependant son joli visage, sa façon de sourire dénotaient une nature généreuse et bienveillante ; Wesley se dit qu’elle devait être d’un abord facile. Ses cheveux noirs étaient dénoués sur ses épaules. Elle avait déboutonné sa veste en laine, laissant entrevoir une robe bleu marine avec un petit col blanc. Ses caoutchoucs noirs étaient trop grands pour elle. Elle devait traîner les pieds pour éviter de les perdre. À chaque pas, les boucles de ses caoutchoucs tintaient et leurs semelles humides crissaient sur le plancher.
Des deux, néanmoins, la vraie beauté, c’était la plus grande. Svelte, gracieuse, elle respirait l’aisance. Ses cheveux séparés en deux nattes tombaient sur sa poitrine. Elle portait la même veste et la même robe que sa camarade, mais, au lieu de caoutchoucs, elle était chaussée de cuissardes en daim qui bruissaient sous ses pas. Lorsqu’elle s’approcha, Wesley découvrit la cicatrice, une pâle diagonale qui courait de son nez à sa lèvre supérieure. Quelle qu’en fût la cause, le muscle avait dû être touché, car sa lèvre s’en trouvait légèrement retroussée.
À voir son regard dur, son air hautain, Wesley se sentit proche de cette fille. Tous deux désapprouvaient légèrement leur entourage ; tous deux étaient à la fois là et ailleurs. Mais très vite, Wesley se ravisa. Ce n’était qu’une Indienne. Il n’avait aucune raison de croire qu’elle était telle qu’il l’imaginait.
La femme aux cheveux gris s’adressa aux deux filles par-dessus son épaule :
— Eh oui, on ne vient pas vous chercher, c’est pas de chance. Ici, c’est un téléphone privé.
— On avait compris. Merci ! dit la petite, toujours avec le sourire.
La femme aperçut les quatre garçons près de la porte.
— Vous voulez manger ou vous venez juste vous abriter de la neige ?
— On aimerait bien manger un morceau, dit Frank au nom du groupe. Si ça ne vous ennuie pas.
— Sûr que ça m’ennuie, sinon je ne ferais pas payer !
Tommy fut le seul à rire.
— Allez, asseyez-vous. C’est comme ça que ça marche. Vous vous asseyez et je vous apporte à manger dans des assiettes !
Lester s’apprêtait à aller vers le fond de la salle, mais Frank le retint par la veste.
— Par ici !
Ils hésitaient comme une bande d’oiseaux qui suspendent leur vol avant de décider quelle direction prendre. Puis ils se retournèrent et suivirent Frank jusqu’à une table située près de la fenêtre, juste à côté de celle des filles.
À peine s’étaient-ils assis que Tommy commença à les entreprendre :
— Alors, si j’ai bien compris, vous cherchez quelqu’un pour rentrer ?
La grande regardait fixement la neige qui tourbillonnait dehors, mais la rondelette dévisagea les quatre garçons.
— Eh bien ? demanda Tommy, de nouveau. On a une voiture, on peut vous emmener.
— On doit venir nous chercher, répondit la petite.
— C’est à la réserve que vous voulez aller ? continua Tommy comme s’il n’avait pas entendu.
La grande leur jeta un regard méprisant.
— On va au Sacré-Cœur.
L’autre fille acquiesça :
— On habite ici, en ville.
— Au Sacré-Cœur, dit Frank, d’une voix si douce que Wesley la reconnut à peine. Au lycée, c’est ça ?
La rondelette continuait à sourire, imperturbable.
— Nous sommes en terminale, dit-elle.
— Nous aussi, enfin trois d’entre nous. Mon frère, lui, est en seconde, répondit Frank.
Wesley frémit. Au moins, Frank n’avait pas précisé lequel des trois était son frère.
— Bon, où vous voulez aller ? dit Tommy en se penchant sur la table.
Frank balaya d’un petit geste rapide la toile cirée comme s’il voulait la débarrasser des miettes.
Wesley comprit le message : son frère ordonnait à Tommy de se taire, et aux autres, de le laisser mener la conversation.
— Nous sommes coincés ici, annonça-t-il aux deux filles. On était partis chasser dans les Badlands. Quand il a commencé à neiger et que le vent s’est mis à souffler, on s’est dit qu’on ferait mieux de s’arrêter en ville. Nous logeons à l’hôtel Overland.
— Vous venez d’où ? demanda la petite.
— On a fait un sacré bout de chemin, dit Frank. On vient du Montana. De Bentrock. Vous savez où c’est ?
Wesley crut entendre la grande renifler avec dérision. L’autre pouffa de rire.
— Le Montana ! Mon oncle dit que là-bas il n’y a que des vaches et des cow-boys.
Frank lui sourit.
— C’est pas faux, c’est bien l’Ouest sauvage.
Tommy se trémoussa sur sa chaise.
— Ah ouais ? Et vous savez ce qu’on dit des habitants du Dakota ?
— En tout cas, intervint Lester, je vous signale qu’il n’y a pas un seul restaurant dans ce fichu État du Montana où l’on doit attendre autant pour être servi.
Frank changea de sujet.
— Comment mange-t-on ici ? Elle ne va pas nous empoisonner, juste parce qu’on est du Montana ?
Sans regarder de leur côté, la grande marmonna quelque chose comme « Ah-nish-ah-pahn-ta », ce qui fit rire son amie.
— Qu’est-ce que vous racontez ? fit Lester.
— Elle dit…
La petite attendit de se calmer.
— … elle dit que ce sera bien assez bon pour des cow-boys.
— C’était quoi ? demanda Frank. Du sioux ?
— Du lakota, lâcha rapidement la grande, toujours sans les regarder.
— Elle va venir prendre la commande un jour ? s’enquit Lester.
Frank rapprocha sa chaise de la table des filles.
— Dites encore quelque chose en lakota, j’aime bien la sonorité de votre langue.
Wesley était sidéré. Il ne croyait pas son frère capable de tant de douceur, de tant d’aisance dans la conversation. Il avait déjà observé Frank avec les filles au lycée, sur le terrain de foot, au bar du drugstore, et il se montrait toujours plus entreprenant, plus drôle, plus brillant, plus audacieux que les autres. Aucune fille ne lui résistait. Parce qu’il était beau, certes, mais aussi parce qu’il représentait un danger. Avec lui, il valait mieux se tenir sur ses gardes. Wesley savait comment Frank parlait des filles ; il les coupait en morceaux – « une de ces paires de fesses, un petit cul, de sacrés nibards » –, les brutalisait à les faire « gémir », « crier », « en redemander à genoux », ou alors les réduisait à l’état d’animal jusqu’à ce qu’elles « se traînent par terre devant lui ». Or voilà que Wesley découvrait un jeune gentleman courtois, plus intéressé par la langue indienne… que par la seule chose qu’il attendait de ces demoiselles !
La fille prononça quelques mots en lakota, une phrase qui sonna aux oreilles de Wesley comme une suite de courts soupirs entrecoupés de consonnes. Cependant, elle ne s’adressait pas à Frank, mais à son amie.
— Quoi ? Qu’a-t-elle dit ? demanda Frank.
La petite rondelette fit la grimace :
— Ça ne te concerne pas. On parle en lakota pour que tu ne comprennes pas.
Lester interpella ses compagnons :
— Vous avez une idée de ce que vous voulez manger ? Que j’aille à la cuisine passer notre commande. Pour moi, ce sera un sandwich au jambon grillé. Peut-être une soupe.
Il se pencha vers la rondelette.
— Vous la faites comment, la soupe à la tomate, ici ? Avec du lait ?
Elle le regarda, abasourdie, comme s’il lui parlait chinois.
Du bout de son soulier, Tommy donna un petit coup sur la chaise de Frank.
— Tu leur demandes ?
Frank l’ignora.
— Je ne me moquais pas de vous. Sincèrement. Je voulais juste vous entendre parler.
Tommy assena un nouveau coup de pied sur la chaise de Frank.
— Dis-leur pour le whisky.
— Qu’est-ce qu’il raconte ? demanda la petite.
Frank jeta un regard sombre à Tommy et mima les mots « Ta gueule ! ».
— Alors ? répéta-t-elle.
— Mon ami espérait, comme nous tous d’ailleurs, puisque notre partie de chasse est tombée à l’eau, que vous nous remonteriez le moral.
La petite rondelette se tourna vers son amie d’un air implorant. Wesley eut l’impression qu’elle n’était pas contre, mais la grande n’avait que faire d’eux.
— Vous pourriez nous montrer la ville, suggéra Frank. Oh, et puis non. On ne peut pas dire que vous soyez particulièrement aimables.
Tommy se tortilla sur sa chaise, prêt à protester. Ne comprenait-il donc pas, pensa Wesley, ce que Frank était en train de manigancer ?
— Qui n’est pas aimable ? s’exclama la petite avec indignation.
— On ne connaît même pas vos prénoms, répondit Frank avec une moue.
La fille regarda autour d’elle, inquiète, comme si le fait de dévoiler son nom allait lui attirer un châtiment.
— Moi, c’est Anna ; elle, c’est Beverly.
Lester se leva et poussa rageusement sa chaise contre la table.
— Y en a marre de ce bordel. Je vais voir si on peut nous servir.
— Et vos noms de famille ? Hein, c’est quoi ?
— Elle, c’est Tuttle, dit Anna en montrant son amie, et moi, Tall Horse. Anna Tall Horse.
À ces derniers mots, Wesley la vit s’empourprer. Son sourire vacilla, comme si les présentations exigeaient le plus grand sérieux.
— Tall Horse(1), ouais ! Moi, je peux monter un grand cheval. Que le cheval soit petit ou grand, peu importe, il suffit d’avoir de bons étriers, dit Tommy.
Il éclata de rire et leva un pied en l’air.
— Rassurez-vous, je ne porte pas d’éperons !
— T’es con, Tommy ! dit Wesley.
— Con toi-même. Avec toi, on n’arrive à rien. Pourquoi ne vas-tu pas voir avec Lester, si on peut avoir à bouffer ?
Wesley regarda Beverly Tuttle. Si elle l’avait entendu intervenir en leur faveur, elle n’en laissait rien paraître.
Bien droite, elle continuait à fixer la fenêtre, même s’il n’y avait rien à voir sinon la neige balayée par le vent et le jour déclinant qui n’avait plus la force de lutter contre l’avancée des ténèbres.
« Je ne suis pas comme eux, aurait-il voulu lui dire. Tout ce qui les intéresse, c’est de savoir ce qu’ils pourraient vous arracher ou vous enfoncer dedans. Ils passent même à côté de votre beauté sans la voir. Moi, je ne souhaite que vous regarder. Je ne veux ni vous blesser ni abuser de vous. Vous pouvez me faire confiance. Parlez-moi… » Mais déjà, d’autres pensées se bousculaient dans sa tête. Wesley savait qu’il ne parlerait pas à Beverly et qu’elle ne ferait pas la distinction entre les autres et lui. Comment lui demander une chose pareille ? Au fond de lui, n’espérait-il pas qu’elle les suivrait à l’hôtel et boirait tellement de whisky qu’elle se laisserait faire par tout le monde, lui compris ? Wesley ferma les yeux et enfouit sa tête dans ses mains pour chasser toutes ces mauvaises pensées.
Lorsqu’il rouvrit les yeux, Tommy soumettait le marché directement à Anna :
— Tu viens avec nous à l’hôtel et on t’offrira un verre de whisky. Qu’en dis-tu ?
Elle secouait la tête, mais à en juger par son sourire, elle n’était pas tout à fait hostile à cette proposition.
Frank s’était encore déplacé avec sa chaise, si bien qu’il était maintenant plus près de la table des filles que de la sienne.
— Qu’est-ce que tu racontes, Tommy ? Ce sont des filles du Sacré-Cœur. Elles ne boivent pas de whisky.
Il souriait malicieusement à Anna.
— N’est-ce pas ?
— Il n’y a pas de cinématographe ici ? demanda Tommy. On aurait pu vous y emmener.
Anna secoua la tête :
— Y en a un à Henton.
— Vous y êtes déjà allées ?
À nouveau, elle fit non de la tête.
— Vous voulez qu’on y aille ? C’est à combien de kilomètres, Henton ? On peut vous y conduire pour voir un film. Allez, les filles, vous venez à l’hôtel avec nous, et on y va ensuite.
— Ce soir ?
— Quoi, les filles du Sacré-Cœur ne vont pas non plus au cinématographe ? demanda Tommy.
— Avec cette neige ?
— On a bien roulé jusqu’ici, non ? C’est loin, Henton ?
— C’est qu’elle a un petit ami, dit Anna, montrant Beverly du menton.
Tommy regarda de gauche à droite.
— Où est-il ? Je ne le vois pas.
— Ils vont se marier, fit Anna en baissant la voix.
— Quoi, ils ne vont pas se marier ce soir, dit Frank.
— Ça lui ferait du bien de sortir avec un cow-boy, avant le mariage, dit Tommy. Rien qu’une fois. Pour savoir ce qu’elle rate.
— Nom de Dieu, souffla Wesley, elle est juste à côté.
— Surveille ton langage, frangin. Ce sont des filles du Sacré-Cœur.
— Surveiller mon langage ? Non, mais, tu as entendu ce qu’il a dit ?
Anna pointa le doigt sur Tommy et dit en secouant gravement la tête :
— Si son petit ami t’entendait…
— Tu crois que tu me fais peur ?
— Il doit venir nous chercher, insista Anna avec une voix de petite fille.
— En voiture ou en chariot ? demanda Frank.
— En camion, dit Beverly en haussant le ton, sans détacher les yeux de la fenêtre.
— En camion, il a un camion, fit Tommy d’une voix de fausset.
— Ils se marieront, dès qu’il aura son diplôme, ajouta Anna.
— On va s’occuper du petit ami !
Tommy plongea la main dans la poche de sa veste.
Frank se tourna vers Beverly :
— Tu es beaucoup trop jeune pour faire une vieille épouse !
Tommy jeta le pistolet sur la table et d’une pichenette le fit tournoyer sur lui-même. Le pistolet racla le bois avec un grondement sourd. Le mouvement se ralentit ; Anna et les garçons se demandèrent alors sur qui pointerait le canon en s’arrêtant. Ce fut juste à gauche de Tommy. Wesley put donc voir l’arme de plus près.
C’était un calibre 38 plaqué de nickel, mais dont le placage était tellement usé qu’il était devenu moitié noir moitié argenté. La poignée noire et striée était à demi déglinguée, découvrant l’acier et la vis de la crosse.
Wesley l’avait déjà aperçu. C’était le pistolet de Tommy. Il l’avait gagné en jouant au poker avec un camarade de classe. Ce n’était vraiment pas une affaire. Le canon branlait, et les cartouches n’étaient pas toujours dans l’alignement. Les coups étaient incertains : le marteau pouvait très bien ne pas retomber avec suffisamment de force pour faire mouche. Frank avait prévenu son ami. Un jour, avait-il dit, ce pistolet pourrait lui exploser dans les mains ou le plomb pulvérisé s’échapper par le canon desserré.
Ils avaient tous des armes de poing, sauf Lester, qu’ils emportaient de temps à autre à la chasse pour faire un carton, s’exercer à dégainer et tirer, le colt collé à la hanche. Mais ils ne les gardaient jamais sur eux en ville, ni au café.
Tommy ramassa le pistolet et le brandit mollement près de son oreille.
— Alors, il est où, ce petit ami ?
— Ça fait longtemps que tu te promènes avec ça ? demanda Frank.
— Un bon moment.
Wesley se tortilla sur sa chaise pour mieux regarder le pistolet. Il voulait voir le bout du canon pour savoir à quoi s’en tenir : juste une chambre noire et vide ou bien le sombre éclat des balles.
— Il vaudrait mieux que Mme Spitzer ne te voie pas avec ça, dit Anna.
Tommy visa à travers la fenêtre.
— J’attends qu’il entre ou je le descends dès qu’il se pointe avec son camion ?
— Je doute que ce soit nécessaire, répondit Frank.
Wesley sentit percer une pointe de nervosité dans la voix de son frère. Il regarda Beverly à la dérobée, tout en surveillant Tommy. Les yeux rivés sur la rue, elle ne bougeait pas. Elle lui rappelait une vieille femme de Bentrock, M me Gamble, qui passait tellement d’heures sur sa balancelle, assise tout simplement, sans lire, ni coudre, ni écosser les petits pois, ni compter les grains de son chapelet, qu’on aurait dit qu’elle s’exerçait à un sport d’endurance.
Tommy fit tournoyer son pistolet et, l’écartant de la fenêtre, le pointa sur le bison comme il venait de le faire un peu plus tôt avec une carabine imaginaire.
— Combien vous pariez que j’arrive à décrocher un de ses yeux de verre ?
— Si tu fais ça, on ne nous servira jamais, c’est clair !
À cet instant, Lester revint s’asseoir à la table.
— Oui, torpille cette gargote, ça serait vraiment intelligent ! s’écria-t-il, le voyant s’agiter avec le pistolet.
— Allez, dit Wesley, ces filles…
Et, comme s’il n’y avait jamais eu d’arme, ni de filles, comme s’il était simplement en train de parler à ses trois copains affamés, Lester annonça :
— Je vous ai commandé à tous un sandwich au jambon grillé et une soupe à la tomate. Si vous voulez autre chose, allez lui dire. Elle prépare des tartes là-derrière. Sa collègue n’est pas venue à cause du temps ; c’est pour ça qu’elle n’a toujours pas pris notre commande. Elle est seule à tout faire.
Frank s’était glissé encore plus près d’Anna. Perché au bord de sa chaise, tout en lui parlant doucement, d’une voix basse mais assurée, il promenait son doigt sur la couture de sa robe. Le mouvement semblait léger, distrait, inconscient, mais chaque fois qu’il bougeait le doigt, la robe remontait d’un demi-centimètre sur la jambe brune.
— Peut-être pourriez-vous nous faire visiter votre école ? dit-il. Ou, je ne sais pas, nous montrer vos endroits préférés ? J’aimerais les voir. Ou bien nous pourrions retourner à l’hôtel… se tenir compagnie. Racontez-nous comment c’est, dans ce coin du Dakota du Nord.
Et, regardant dans la direction de Beverly, il ajouta :
— Elle n’est pas obligée de venir. Si elle craint que son petit ami soit jaloux. Je comprends. Je n’ai pas d’amie en ce moment, mais je sais ce que c’est…
Il y eut du mouvement dehors. Wesley tourna la tête et aperçut soudain le camion garé devant le café Buffalo. La fumée du tuyau d’échappement semblait fendre l’air. La vitre latérale était givrée, si bien que Wesley ne put distinguer le conducteur.
Beverly, qui avait vu le camion elle aussi, bondit de sa chaise avec une rapidité étonnante. Elle empoigna le bras d’Anna et tira pour l’obliger à se lever.
— Allez, viens !
Mais son amie ne réagit pas assez vite, et Beverly fut stoppée dans son élan par Tommy. Il l’attrapa par la manche de sa veste. Elle essaya de se dégager et perdit la main d’Anna au moment même où Tommy lâchait prise.
Peu importe la cause – sa propre précipitation, un peu de neige fondue laissée par une chaussure ou une botte, le tapis qui s’était retourné ou le croche-pied de Tommy pour la faire trébucher –, Beverly tomba, violemment. Ses deux mains étant prises, l’une par son amie, l’autre empêtrée dans son manteau, elle ne put amortir sa chute. Elle atterrit la tête la première, dans un bruit aussi mat qu’une chaise qui se renverse. Wesley eut l’impression que le plancher vibrait.
Anna se pencha pour l’aider, mais Beverly s’était déjà relevée et se ruait vers la porte, entraînant son amie derrière elle.
Les filles sortirent du café en courant, malgré les cris de Frank et de Tommy, et claquèrent la porte derrière elles. Les vitres tremblèrent et longtemps après leur départ, la clochette continua de tinter nerveusement.
Wesley les vit courir jusqu’au camion. Anna trébucha dans la rue et faillit s’étaler, mais Beverly la rattrapa et la hissa dans la cabine. Le camion démarra à peine la portière fermée. Elles avaient déjà disparu de son champ de vision lorsque Wesley sentit l’air frais qui avait pénétré dans la salle.
— Non, mais regarde-moi ça, dit Lester, regarde ce que tu as fait à agiter ton pistolet à la con.
Il montrait la porte du doigt.
Dans sa hâte de partir, Anna avait perdu l’un de ses caoutchoucs trop grands pour son pied.
— Tu lui as fait tellement peur qu’elle en a paumé ses godasses, rit-il.
Mais déjà Frank désignait le plancher sur lequel Beverly avait glissé. Une traînée de sang luisait sur le bois.
Wesley se leva. Il ne savait absolument pas où il voulait aller, mais il fallait qu’il bouge.
— Elle a bien fait de partir, finalement, dit Tommy. À quoi elle nous aurait servi si elle avait ses ragnagnas ?
Incapable de garder son sérieux plus longtemps, il éclata de rire.
Frank leva le regard sur son frère.
— Où vas-tu ?
— J’en sais rien.
— Assieds-toi. Je te l’ai déjà dit. On n’est pas dans la juridiction.
Lester s’était levé aussi. Il s’approcha de la tache de sang, se baissa et l’examina attentivement.
— Tu crois que c’est ça ?
— Elle arrive, cette putain de bouffe ? demanda Tommy.
Il saisit la salière et en saupoudra son pistolet, faisant mine de grignoter un morceau de barillet. Il mâchonna un instant, puis glissa le pistolet dans la poche de sa veste.
— Elles sont baisables même quand elles ont leurs ragnagnas, dit Frank.
— C’est pas très ragoûtant ! observa Tommy, comme s’il était expert en la matière.
— Eh, je vais manger ma soupe à la tomate ! grogna Lester.
— Mon père avait arrêté un homme, il y a quelques années, dit Frank. Pour homicide involontaire ou quelque chose comme ça. Le gars avait trucidé une femme, une ancienne petite amie ou peut-être son ex. Il avait décidé de la tringler, mais comme elle avait ses règles, il l’a retournée et prise par-derrière. Là-dessus, on l’a retrouvée morte. Grand mystère. Mon père a réussi à éclaircir l’affaire. Le type, quand il l’avait forcée, lui avait enfoncé la tête dans l’oreiller. Ça l’a étouffée. On l’a jugé pour viol et meurtre, il me semble.
— C’était une Indienne ? demanda Tommy.
— Je ne pense pas. Il a été envoyé à perpète à Deer Lodge.
Lester n’en finissait pas de secouer la tête.
— C’était qui, ce gars ?
— Un Français venu du Canada, je crois, il n’était pas du Montana.
Tommy changea le pistolet de place dans sa poche.
— C’est sûrement comme ça qu’ils baisent là-bas !
— C’est papa qui t’a raconté cette histoire ? demanda Wesley à son frère.
— Ouais !
— Quand ça ?
— Je ne sais pas, il y a un ou deux ans. Nous roulions en voiture, je ne me souviens plus.
— Il ne m’en a jamais parlé.
— Eh bien, c’est fait !
Wesley ne savait ce qui le choquait le plus : l’histoire elle-même, mélange de sexe et de meurtre, avec par-dessus le marché la sodomie, un acte dont ils connaissaient l’existence mais dont ils parlaient rarement, ses amis et lui – même s’ils étaient friands de ces questions-là –, ou bien le fait qu’elle avait été relatée par son père.
Julian Hayden avait le juron facile et ne se gênait guère en présence de ses fils, mais ses propos étaient la plupart du temps exempts de références au sexe. Comme Frank l’avait dit une fois, le discours de son père était truffé de merde, mais le cul n’y était pas.