Justice

Larry Watson · Chapitre 6 sur 8

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Justice

LEN McAULEY (1935)

LEN McAULEY

 

(1935)

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Len McAuley n’avait que douze ans quand il but sa première goutte d’alcool. Elle lui fut proposée par le Dr Wright, qui espérait qu’elle aiderait le jeune garçon à supporter son deuxième jour dans le Montana.

— Je n’ai pas de médicament adapté à ton mal, fiston, mais il y en a que ça aide ! avait-il déclaré en lui versant trois doigts de whisky qu’il compléta avec de l’eau et un morceau de sucre.

Len avait vidé le verre en trois gorgées. Il ne sut pas si ça l’avait aidé, mais à dater de ce jour, le whisky à l’eau devint sa boisson de prédilection. De temps à autre, il l’adoucissait encore avec du sucre, renouant alors avec son enfance dès la première gorgée. La plupart du temps, Len faisait un usage du whisky conforme à la première prescription du docteur : pour surmonter sa souffrance quotidienne dans le Montana.

 

Len McAuley était arrivé à Mercer County dans le Montana en 1898, avec son père, sa mère et son frère aîné. Ils avaient quitté leur foyer à Saint Paul, au Minnesota, pendant l’été, à la fin de l’année scolaire, pour s’établir dans le nord-est du Montana. Le temps de descendre du train, de regrouper bagages et affaires personnelles, de louer une charrette pour y charger le tout, la nuit était tombée, et M. McAuley craignit de ne pas retrouver le chemin de leur concession dans l’obscurité. Ils demandèrent de dormir à l’hostellerie Carson. Un incendie, dont on ne réussit pas à déterminer la cause, se déclara pendant la nuit. Une lampe à pétrole renversée, le cigare mal éteint d’un représentant de commerce ? Toujours est-il que l’hôtel construit en bois de charpente des Judith Mountains brûla si vite que la brigade locale des pompiers en fut réduite à regarder le feu se consumer tout seul et à s’assurer que les flammes ne gagnent pas les immeubles et entrepôts avoisinants.

Len ne sut jamais avec certitude qui de son père, sa mère ou son frère aîné l’avait jeté par la fenêtre de la chambre du premier étage, ce qui lui valut un bras cassé, mais surtout la vie sauve. Il garda de cette nuit le souvenir d’une chute à travers les flammes, puis, tandis que l’hôtel s’effondrait, d’une chevauchée folle sur un nuage de fumée pour s’éloigner du feu. Seules deux chambres étaient occupées en plus de celle des McAuley, l’une par le représentant de commerce, l’autre par un homme plus âgé qui enseignait la musique dans les écoles de la région et vivait à l’hôtel pendant l’année scolaire. Ces deux clients et les trois membres de la famille McAuley périrent dans l’incendie. Seuls Len et le réceptionniste en réchappèrent.

Le pasteur presbytérien et sa femme proposèrent de prendre Len chez eux puisqu’il n’avait plus personne au monde, mais il refusa. Sa famille et lui étaient venus dans le Montana pour y cultiver leur terre, et c’était exactement ce qu’il avait l’intention de faire. Les citoyens de Bentrock organisèrent à son profit une collecte qui, s’ajoutant au peu que lui avait rapporté la liquidation des biens familiaux épargnés par le feu, lui permit de s’acheter un chariot, un cheval et des provisions. Dès qu’il le put, il se rendit sur la concession que son père aurait dû exploiter. Le jeune McAuley y bâtit sa maison, tant bien que mal. Au début, il habitait sous son chariot fermé sur trois côtés par les brandes, les pierres et le bois qu’il avait pu ramasser. La nuit, il y pénétrait en rampant comme dans une grotte. Ça lui convenait. S’il vivait comme un animal, peut-être ressentirait-il la même chose qu’une bête – la chaleur, le froid, la faim, la fatigue –, et les sentiments humains, le chagrin, la douleur et la solitude, le déserteraient.

Bien qu’il fût trop jeune pour prétendre au droit à la propriété, personne ne lui fit d’objection, tout le monde étant persuadé qu’il quitterait sous peu sa parcelle. Si le vent et la chaleur d’abord, le froid et la neige ensuite, ne le chassaient pas de la prairie, l’isolement s’en chargerait.

Mais il resta. Il vécut de chasse et de pêche, de denrées et de bois de chauffage qu’il arrivait à se procurer. Les femmes du comté, chaque fois qu’elles ou leurs maris passaient à proximité de la concession de Len McAuley, veillaient à lui déposer de la nourriture, principalement du pain et des pâtisseries qu’un jeune garçon devait forcément aimer sans pouvoir en fabriquer lui-même. En réalité, Len avait réussi à confectionner sur son réchaud de fortune un genre de scone semblable à ceux que faisait sa mère et, comme il y ajouta des myrtilles fraîchement cueillies, il eut l’impression d’améliorer la recette. Il acceptait ces attentions, mais refusait toute invitation à un repas familial dans une ferme voisine, dans un ranch ou en ville.

Il finit par se construire une bicoque, à peine plus élaborée qu’un appentis, mais qui le protégeait davantage des intempéries que son chariot. La toute première fois qu’il se tint debout dans cette maison en écoutant le vent cogner en vain sur les murs de sa fabrication, quelque chose se brisa en lui, et il ressentit le manque de chaleur humaine comme une douleur physique. Comme si on lui avait arraché une partie de lui-même. Ce jour-là, il partit faire un tour à cheval, en direction de l’habitation la plus proche, une propriété située à moins de deux kilomètres en amont de la rivière.

Ce fut là qu’il fit la rencontre d’un autre adolescent, Julian Hayden, et de sa mère. Originaires de l’Iowa, les Hayden vivaient sur leur concession dans le Montana depuis plus longtemps que Len ; cependant, tant leurs yeux que l’état de leur ranch trahissaient une incertitude, une instabilité signifiant que la prochaine épreuve – aussi dure qu’une averse de grêle ou aussi banale que l’irruption d’un serpent à sonnettes – pourrait mettre un terme définitif à leur vie dans la prairie.

Len était venu pour trouver des interlocuteurs, mais une fois en leur présence, il ne sut quoi dire. Finalement, après un silence pesant durant lequel Julian et sa mère se contentèrent de le regarder, monté à cru sur son cheval, il bredouilla :

— Vous avez besoin d’un coup de main ?

Il voulait simplement offrir ses services comme on s’entraide entre voisins, mais Julian se méprit sur le sens de sa question. Se tournant vers sa mère, il s’entretint un moment avec elle et répondit :

— On t’engage.

Cet après-midi-là, Len McAuley aida Julian à installer une partie de la clôture. Il travailla d’abord sur le ranch et puis, dix ans plus tard, quand Julian, briguant le poste de shérif du comté, partit pour la ville, il associa aussi Len à ce projet. Julian embaucha Len McAuley comme adjoint. Quand les trois mandats légaux expiraient, Len prenait sa place avec Julian pour adjoint jusqu’à ce que ce dernier fût à nouveau éligible.

Quand Julian décida de retourner s’occuper de son ranch, il légua son insigne de shérif à son fils, et Len étendit ses loyaux services à une autre génération des Hayden, remplissant cette fois la fonction d’adjoint de Wesley. Le fils avait davantage besoin de Len que le père, car bien que Wesley fût né et eût été élevé à Mercer County, il ne comprit jamais aussi bien que Julian la région et ses habitants. Len l’attribuait au fait que Julian était arrivé peu de temps après la création du comté – ils avaient en quelque sorte grandi ensemble –, alors que le garçon était né bien après. Pour aider Wesley, Len lui recommanda :

— Tu n’as qu’à faire comme ton père.

Mais le conseil ne fut pas d’une grande utilité. Contrairement à Len, qui savait d’instinct ce que Julian aurait fait dans telle ou telle situation, Wesley le plus souvent n’en avait pas la moindre idée.

Dans l’esprit de Len, l’incident survenu avec le jeune Eldridge illustrait bien la différence entre le père et le fils.

Jimmy Eldridge n’était pas un garçon vif. Déjà grand pour son âge, le fait qu’il eût redoublé une classe ou deux accentuait encore la différence de taille entre ses camarades et lui. Ils avaient l’habitude de taquiner Jimmy juste pour le voir bafouiller et écumer de rage. Un jour, alors que Wesley se trouvait en poste depuis moins d’un an, une bataille éclata dans la cour de récréation entre Jimmy et deux autres garçons. La jeune Mlle Hauser tenta d’arrêter la bagarre, tirant en arrière Jimmy qui était monté sur George Flynn. Sans se retourner, Jimmy, d’un moulinet du bras, se débarrassa de ce nouvel agresseur. Mlle Hauser fit un vol plané, et sa tête heurta une pierre. Une coupure à la tête, sans être nécessairement grave, saigne toujours beaucoup. Un enseignant essaya en vain de stopper l’hémorragie. Mlle Hauser eut besoin de deux points de suture. Quand Wesley Hayden prit connaissance de l’incident, il accourut avec autant de hâte que si l’on avait assassiné quelqu’un. Len chercha à le calmer, mais Wesley ne cessait de répéter :

— Une enseignante. Nous ne pouvons tolérer qu’une telle chose arrive à l’un de nos enseignants.

Une fois que Wesley eut recueilli tous les détails de l’incident, ou du moins ceux qu’il voulait connaître, il se rendit chez les Eldridge. Il sortit Jimmy de la maison, le chargea dans la voiture – la voiture officielle du shérif avec un écusson sur la porte afin que personne dans le voisinage n’ignore qui emmenait Jimmy – et le conduisit directement en prison. En réalité, il n’enferma pas le garçon, mais le planta devant la porte ouverte d’une cellule, lui laissa le temps de bien voir l’intérieur obscur et lui dit qu’une conduite comme la sienne pouvait lui valoir l’incarcération. Et il le garda une heure dans son bureau avant de le ramener chez lui.

Len comprenait que Wesley essayait de résoudre l’affaire à la manière de son père : avec autorité et efficacité, en s’efforçant de donner au garçon une leçon qu’il n’oublierait pas, mais sans recourir à la justice. Et en même temps il n’y était pas du tout.

S’il avait su qui étaient les Eldridge, il aurait pu avoir une idée de leur sens de l’honneur. Jimmy était le dernier d’une famille de cinq enfants et, comme il était le seul parmi eux à ne pas briller par son intelligence et sa beauté, ses parents tenaient à ce qu’on le remarque le moins possible. Le père de Wesley aurait appelé celui de Jimmy, lui aurait raconté l’incident de la cour de récréation et puis n’y aurait plus pensé, certain que M. Eldridge parlerait à son fils et que cela ne se reproduirait plus. En outre, Julian pouvait être sûr que les Eldridge voteraient pour lui (ou pour Len) aux prochaines élections.

Mais peut-être était-il beaucoup plus facile à Len d’anticiper les réactions de Julian Hayden, tant il avait passé de jours et d’heures à étudier la vie de cet homme, se nourrissant de ses certitudes quand le doute et l’hésitation régnaient sur sa propre existence. Len avait lié son destin à celui de Julian Hayden, pour le meilleur et pour le pire. Julian lui avait servi d’étoile polaire quand il ne savait quelle direction prendre. Quand Julian décida de se marier, de faire venir une femme sur le ranch, Len se mit aussi en quête d’une compagne jusqu’à ce qu’il en trouve une à sa convenance : Daisy Pender, fille d’un éleveur de moutons, propriétaire d’un ranch du côté de Franklin County.

Daisy était si bavarde que Len ne put faire sa demande le soir prévu. Il ne réussit tout simplement pas à glisser un mot au milieu du flot continu de paroles qu’elle déversait. Quarante-huit heures plus tard, il prit les choses en main. Pour commencer, il lui désigna l’horizon, à l’ouest.

— Regarde ! cria-t-il comme s’il venait de voir quelque chose d’extraordinaire.

Quand elle se fut tournée dans cette direction, il profita de ce temps d’arrêt pour lui demander de l’épouser. Elle dit oui. Et bien plus encore. Sur la lancée de son assentiment, elle débita tous ses plans pour leur vie de couple. Len ignorait si elle les échafaudait en même temps qu’elle parlait ou si elle avait anticipé sa demande et tout organisé depuis longtemps. Il la regarda un moment, puis se cala dans son siège et s’absorba dans la contemplation de ses mains.

Quand il ne pouvait boire pour se sortir d’une situation difficile – comme l’étaient pour lui la plupart des rapports avec les autres –, Len avait développé une manie parfois aussi efficace que le whisky. Il entrelaçait trois doigts de la main droite avec trois de la main gauche, laissant pouces et index libres. Puis il rapprochait ces quatre doigts, les juxtaposant de sorte que chacun d’eux entre en contact avec son double au même endroit, que chaque ligne, chaque pli de la peau de l’un soit la réplique exacte de l’autre. Ce simple geste lui procurait une satisfaction infinie, comme si quelque chose rentrait dans l’ordre, se résolvait au moment même où les extrémités de ses doigts se touchaient.

Il reporta son attention sur Daisy juste quand elle affirmait qu’elle n’était pas « femme à se dérober à ses devoirs d’épouse ». Elle avait été suffisamment entourée d’hommes pour savoir ce qu’ils attendaient d’une femme et ne négligerait aucune des parties du contrat. Len se recula dans l’ombre de la terrasse pour que Daisy ne le voie pas rougir.

Au cours des années, il ne demanda pas souvent à Daisy d’accomplir le devoir conjugal. À peine marié, il se mit à la considérer d’un autre œil. Elle devint comme une parente, une cousine qu’il aurait connue depuis l’enfance. On aurait même pu s’imaginer que, membre du clan McAuley, elle l’avait attendu dans le Montana, envoyée en reconnaissance, pour préparer le terrain. Len tentait de chasser ces idées, comme si elles étaient de la brume, de la fumée, des exhalaisons émanant d’une bouteille de whisky débouchée. Daisy était une Pender, fille d’Amos et Harriet, tous deux issus de familles d’éleveurs de moutons du Montana.

Parfois Len pensait que le problème venait de lui, qu’il n’était tout simplement pas capable de sentiments qu’on devrait éprouver pour une femme. Daisy prétendait connaître les besoins des hommes… eh bien, Len les connaissait aussi. Toute sa vie, il avait entendu leurs conversations : dans les saloons, chez le barbier, autour des enclos à bétail. Ils parlaient des femmes comme de proies à pourchasser, à surprendre, à soumettre ou à culbuter. Beaucoup d’entre eux ne semblaient trouver le plaisir qu’en faisant souffrir une femme. Len ne voulait participer à cela ni en actes ni en paroles. C’était l’une des raisons pour lesquelles il préférait boire chez lui ou dans son bureau, tard le soir.

Ce fut alors qu’une jeune femme arriva en ville, et Len comprit qu’il pouvait ressentir la même chose que les autres hommes.

Elle venait du Dakota du Nord, une fille de la campagne, originaire de l’État voisin et qui pourtant semblait venir de l’autre bout de la terre. Elle était chaleureuse, douce, bien élevée. Non pas que les habitants du Montana ne fussent pas capables d’être doux ou gentils, mais la jeune femme en question semblait tirer fierté de ces qualités plutôt que de les dissimuler.

Et, oui, elle était jolie, d’une constitution délicate et frêle. Et son charme rappelait à Len une femme qu’il avait aperçue un jour, du temps de son enfance.

Sa mère était couturière, et ses clientes venaient souvent dans leur appartement pour les essayages. Une fois, elle l’appela à la cuisine alors qu’elle travaillait à la confection d’une robe. La cliente était là, derrière le paravent installé dans un coin. La mère de Len voulait l’envoyer acheter du fil chez le marchand car elle allait en manquer. Mais Len ne pouvait détacher les yeux du paravent derrière lequel se tenait la femme. Il ne voyait d’elle que son bras, long, pâle et nu, tendu par-dessus le paravent en attendant que la mère de Len eût fini son travail. Elle avait légèrement replié les doigts et, de là où il se trouvait, Len aurait pu croire qu’elle lui faisait signe. Même après que sa mère eut haussé le ton pour le rappeler à l’ordre, il sortit de la pièce en reculant à pas lents. Longtemps après la mort de sa mère, longtemps après que ses bobines de fil furent comme elle réduites en cendres, Len garda en tête l’image de ce bras nu.

Pareil geste, Len McAuley n’en revit pas jusqu’à ce que la jeune femme, nouvelle venue dans le Montana, mais déjà en train de sympathiser avec toute la communauté, se manifeste à lui dans la cafétéria bondée de l’hôtel Northern Pacific. Il venait de grimper les escaliers (la cafétéria avait été aménagée dans une mezzanine qui surplombait le hall), essayant de ne pas trop montrer qu’il la cherchait dans la foule. Ils s’aperçurent au même moment.

— Len, Len, venez par ici !

Elle se dressa et lui indiqua d’un geste gracieux qu’il y avait une place à sa table. C’était un matin de la fin juin, le troisième jour consécutif des premières chaleurs de l’été, et son bras mince était nu et pâle. Elle travaillait toute la journée au bureau d’enregistrement des actes ; aussi ni le soleil d’été ni le vent ne risquaient de lui tanner et dessécher la peau, comme ça arrivait à la plupart des femmes du Montana.

Si elle n’avait pas déjà entièrement conquis le cœur de Len, avec ce geste, ce fut chose faite. Le soleil perçait à travers deux hautes fenêtres et, dans ce rai de lumière, tout dans la salle semblait prendre de l’épaisseur, ralentir, tourbillonner : la fumée des cigarettes, les grains de poussière, le cliquetis des tasses, des soucoupes et des cendriers, le brouhaha qui s’élevait des tables où les employés des boutiques et des bureaux prenaient leur première pause de la journée. Dans cette atmosphère bruyante et enfumée, elle avait repéré Len et lui avait fait signe de la rejoindre. L’émotion qui le gagna lui dicta l’attitude à adopter.

Il se dirigea vers le bar recouvert de napperons en lin blanc sur lesquels l’on avait disposé en rang cafetières et théières, tasses et soucoupes en porcelaine massive. Il se servit une tasse de café, jeta une pièce de cinq cents dans un bol en bois (l’hôtel faisait confiance à tous ses clients du matin) et quitta la cafétéria sans même soulever son chapeau devant la femme qui lui avait adressé un signe de la main. La femme qu’il aimait.

C’était Gail Hayden, épouse de Wesley et belle-fille de Julian. Elle travaillait au palais de justice de Mercer County, le bureau du shérif se situant au sous-sol du même bâtiment. C’était là que Len la croisait. Il l’apercevait à la cafétéria du Northern Pacific, ou encore en train de jouer aux palets avec son mari au Vic’s Bar dans la Grand-Rue. Il la voyait aussi lors des réunions de la famille Hayden. Et pour finir, comme pour bien montrer l’inanité de ses tentatives pour l’éviter, cette femme dont il s’était bêtement autorisé à tomber amoureux, Len la côtoyait dans sa propre cuisine, dans sa propre salle de séjour. Wesley et son épouse habitaient juste à côté de chez Len et Daisy, et Daisy et Gail étaient devenues bonnes amies. Daisy fit découvrir la ville à Gail, lui expliqua où acheter son pain (la boulangerie Cox, quand elle ne le faisait pas elle-même) et sa viande (la boucherie Frechette), où se faire coiffer et où son mari se rendait quand il n’était ni au travail ni à la maison (à la salle de billard ou bien chez McRae, à la station Mobil).

Quand, arrivant chez lui, Len trouvait Gail Hayden en train de boire un café à la cuisine, il en éprouvait autant de joie que de tristesse. Ça le réjouissait de la voir, même si se servir une tasse, échanger avec elle une remarque ou deux sur le temps ne durait que quelques instants. Il se retirait alors dans la salle de séjour d’où il ne perdait pas un mot de la conversation. Mais peut-être eût-il mieux valu qu’il ne la rencontre pas aussi souvent, car comment étouffer ses sentiments pour elle alors que son sourire, sa voix ne faisaient que les raviver ?

Après l’arrivée de Gail en ville, Len réduisit presque à zéro sa consommation d’alcool pendant la journée. Il ne voulait pas qu’elle le voie ivre.

Cependant, tard dans la nuit, après qu’il eut fini de patrouiller, une fois Daisy couchée, Len s’asseyait dans la salle de séjour et buvait jusqu’à ce que ses yeux se ferment et qu’il cesse de se représenter le timide sourire de Gail Hayden, ou ses yeux bleus, ou ses dents petites et droites, ou encore ses chevilles si fines qu’il se demandait comment elles pouvaient supporter un quelconque poids. Elle se baissait souvent comme pour masser ces chevilles ; en réalité, elle tirait sur ses bas pour en redresser les coutures. À la voir faire ce geste, quelque chose en lui se serrait et se rétractait, comme si un courant le parcourait de la gorge jusqu’au bas-ventre. En s’éloignant, elle semblait vaciller légèrement : étaient-ce encore ses chevilles ou bien ses hauts talons ?

Mais juste au moment où il pensait que le whisky l’avait plongé dans un état d’inconscience totale, au moment où il pensait que, en fermant les yeux, il ne verrait que des ombres rouges et de la fumée, le bras de Gail lui faisait signe dans l’obscurité ondoyante.

Sauf que Len n’avait pas bu du whisky durant toutes ces années pour ne rien retenir de ses usages et de ses pouvoirs. Il avalait un verre de plus, cul sec, en deux temps trois mouvements, le plus vite possible ; puis il appuyait deux doigts sur ses yeux clos et pressait fort, très fort. Peu après, cette nouvelle souffrance abolissait toute pensée et toute vision intérieure. Si sa tête qui tournait et son estomac semblaient en état de faire le voyage, il se dirigeait vers la chambre. Mais bien souvent il n’essayait même pas, il s’endormait dans le fauteuil.

Toutefois, quelle que fût la quantité de whisky ingurgitée, quel que fût l’endroit où il avait dormi, il était toujours réveillé pour voir Gail Hayden traverser la rue, de sa maison au palais de justice.

 

Len McAuley n’était pas le seul à trouver la femme de Wesley Hayden à son goût. À la fin du printemps, un prospecteur pétrolier était arrivé à Bentrock. Il venait, Len ne s’en souvenait plus très bien, du Missouri ou du Mississippi, un de ces États du Sud où les gens parlent énormément et, pis encore, d’une voix traînante, comme si leur bouche ne servait à rien d’autre qu’à faire du bruit.

Le spéculateur, donc, Gilbert Bennett, petit homme effronté, portait des chaussures à deux tons et des costumes couleur des roches du Montana – entre le granit et le grès. Il était censé être là pour acquérir des droits de prospection, mais Len avait l’impression qu’il passait son temps à jouer aux dés au Silver Dollar et à flirter avec les secrétaires et les serveuses dans la cafétéria de l’hôtel.

Et parmi toutes ces femmes, il portait une attention particulière à Gail Hayden. « Mon rayon de soleil », lui disait-il, déclarant que son sourire était le seul rayon de lumière dans ce trou perdu. Gail rougissait de ses propos, et Len hésitait à lui signaler qu’il avait entendu Bennett adresser le même compliment à Mary Morrissey.

Au début, Bennett se contentait de la louer davantage pour son caractère que pour son physique. Puis il s’enhardit. « Vous savez cuisiner aussi ? Mon Dieu, qu’est-ce qu’un homme pourrait demander de plus ? Non seulement elle est belle, mais en plus elle rapporte une paye à la maison et vous mitonne des petits plats ! » Un matin, alors que Gail mangeait une part de gâteau aux pommes, Bennett se précipita vers sa table et fit mine de le lui arracher :

— Ah non, pas de ça ! Je ne tolérerai pas que vous mangiez quelque chose qui puisse nuire à votre ligne.

Quand il la vit regarder fixement par la fenêtre, il décréta :

— Je sais, je sais, il n’y a pas grand-chose d’intéressant dans le coin, hein ? Que diriez-vous de laisser votre mari, et que nous partions, vous et moi, à la recherche de sensations fortes ? Mon Dieu, il n’y a pas de spectacle plus triste que celui d’une belle femme qui se morfond !

Et Bennett de rire, de son petit rire aigu. Rougissante, Gail Hayden esquissa un sourire crispé, mais Len pensa qu’elle était plus gênée qu’amusée.

Il se décida finalement à en parler au shérif.

— Que penses-tu de ce sudiste ? lui demanda-t-il un après-midi au bureau pendant qu’ils remplissaient des papiers en retard.

Len avait depuis longtemps remarqué que la meilleure façon de conseiller Wesley sur son travail était de prendre des chemins détournés.

— Selon moi, il n’a pas sa place ici.

— Oui, c’est un sacré numéro !

— J’ai constaté qu’il se permet des familiarités avec les femmes.

— Pour un petit gars, il a du culot, je ne sais d’où il tient ça.

— Peu importe, il en a à revendre.

Wesley se retourna vers sa machine à écrire, introduisit une feuille de papier et commença à taper vite et par à-coups, avec les deux index. Len attendit qu’il s’arrête.

— Gail aussi !

Wesley gardait les doigts sur les touches.

— Gail ?

— Tu m’as bien entendu. Les familiarités qu’il prend avec elle.

— Tu veux dire qu’il l’importune ?

— Il la met dans l’embarras plutôt.

Wesley hocha la tête.

— Avec elle, ça se voit tout de suite. Elle rougit pour un rien.

Et il se remit à taper.

Se levant, Len tourna en rond dans le bureau, longeant les murs comme un chien qui a été puni, mais qui veut quand même attirer l’attention de son maître. Il s’arrêta juste derrière Wesley.

— Peut-être devrais-je lui dire deux mots ?

— À quel propos ?

— Sur son comportement avec les femmes !

Wesley fit revenir sa feuille de papier machine en arrière et se pencha sur elle comme pour y lire la réponse à la question de Len.

— Ce sont de grandes filles. Elles peuvent bien se défendre toutes seules. Gail aussi. Et puis, que veux-tu lui dire ? Il n’a enfreint aucune loi.

Len regarda fixement Wesley tandis qu’il ajustait le papier sur la machine. Ni l’un ni l’autre ne fumaient, mais le bureau du sous-sol était encore imprégné de l’odeur des cigares du père de Wesley. Le père de Wesley ! Len voyait mal Julian Hayden peiner devant sa machine à écrire, pendant que Bennett – ou n’importe qui d’autre – flirtait avec les femmes mariées de Bentrock et, qui plus est, avec sa belle-fille. Il aurait pris le gars à part et lui aurait expliqué comment ça marchait par ici. Qu’il valait mieux faire attention à ce qu’il racontait aux femmes qui n’étaient pas libres de répondre à ses avances. Si tu respectes ça, tu ne regardes pas les femmes qui sont déjà prises. Tente ta chance avec les femmes de la réserve indienne. Ou avec les filles de ferme russes. Ou bien prends ta voiture et va voir dans le Dakota du Nord s’ils aiment ce genre de discours. Le père de Wesley n’aurait pas menacé Bennett. Il ne lui aurait pas dit d’arrêter ou autre. Il aurait juste expliqué. Et Bennett aurait compris.

Mais Wesley n’était pas Julian.

En sortant du bureau, Len entendit le bruissement d’une feuille de papier qu’on arrachait brutalement de la machine à écrire. D’ailleurs, il ne savait pas bien taper non plus.

 

Un jour, Len entendit quelque chose qui le fit se décider. Peu importait l’opinion de Wesley, peu importait la loi, il fallait s’occuper de Bennett.

Cela se produisit un mardi après-midi, de nouveau à la cafétéria de l’hôtel. Gail Hayden se trouvait là, assise à une table avec deux autres femmes qui travaillaient au palais de justice. Ces dernières, ayant fini de manger, se levèrent et se dirigèrent vers les escaliers. Gail resta un peu plus longtemps à table pour finir sa tasse de café et sortir quelques pièces de pourboire.

En vacillant comme à son habitude, elle passa devant Bennett et trois autres hommes qui, debout au bar, examinaient une carte topographique de la région. Ils avaient fixé les quatre coins de la carte avec des tasses à café. Bennett expliquait ce que buttes, déclivités, collines et plissements de terrain pouvaient signifier en termes de gisements de pétrole. À la vue de Gail, Bennett s’arrêta de parler et la regarda. Il s’écarta même légèrement du bar pour la suivre des yeux jusqu’à ce qu’elle quitte son champ de vision. Alors, se tournant vers ses compagnons, il déclara :

— En tout cas, je peux vous dire où j’ai envie de forer.

Len se trouvait aussi au bar, suffisamment près pour tout voir et tout entendre. Il guetta avec une extrême attention la réaction des trois hommes à la réflexion de Bennett. Comme tous éclataient de rire, Len se répéta mentalement leurs noms – Lyle Branch, Ray Hollister, Carl McCarty –, les gravant bien dans sa mémoire et promettant à ces hommes-là quelques ennuis dans un avenir proche.

Cependant, un châtiment dans un futur indéterminé ne convenait pas pour Bennett. Il fallait stopper cet individu avant qu’il ne dise un mot de plus, qu’il ne fasse un geste de plus pour humilier une femme de Bentrock.

À cet instant, Len envisagea de foncer droit sur Bennett et, le traitant de canaille dont ils n’avaient pas besoin dans leur communauté, de l’assommer d’un coup de poing.

Mais pour tout résultat, Len serait passé pour une brute, un déséquilibré molestant un étranger, susceptible qui plus est d’apporter de la richesse à la région. Plus certainement, les gens diraient… Len ? Ivre à midi, et il frappe ce prospecteur ! Si c’est ça, un représentant de l’ordre public !

Len attendit deux jours, jusqu’au jeudi, soir de la partie hebdomadaire de poker dans le garage Studebaker de Sam Hench. On ne se cachait pas pour jouer. En fait, par les chaudes nuits, les lourdes portes en bois du garage restaient ouvertes, et toute personne passant par là pouvait regarder à l’intérieur et apercevoir six ou sept hommes à la lumière d’une lampe grillagée, auréolés d’un nuage de fumée qui tenait les moustiques à distance. Le garage était devenu le lieu coutumier pour le jeu : il était toujours disponible ; les joueurs pouvaient jeter leurs cendres par terre et écraser les mégots sur le sol en ciment maculé de cambouis, et puis il était situé juste en face du bar Staple.

Sam Hench posait une lourde bâche en toile sur une table prise dans la salle d’exposition, les joueurs attrapaient des chaises dépareillées et des tabourets, on répartissait les jetons qui portaient les mêmes lettres BPOE – ils venaient d’un club, le club des Élans, d’une autre ville –, et l’on distribuait les cartes.

Len y avait joué voilà quelques années, mais il avait vite abandonné. Il perdait de l’argent lorsqu’il buvait au cours de la partie car il n’arrivait ni à suivre le jeu, ni à surveiller les mises. Et quand il ne buvait pas, sa frustration était telle, vu qu’il y avait de l’alcool, qu’il était incapable de se concentrer. Dans tous les cas il perdait. Néanmoins, Len savait qui participait au jeu. Bennett y avait assisté dès sa première semaine.

Juste après vingt-trois heures, heure à laquelle les rues de Bentrock se vidaient généralement et où les lumières des maisons s’éteignaient, mais où la partie de poker débutait à peine, Len entra au Northern Pacific. Il ne franchit pas la lourde porte vitrée qui donnait sur le hall. Il grimpa par l’escalier de secours et se glissa dans l’hôtel par une fenêtre non verrouillée située à l’extrémité sud du premier étage.

Il se posta à côté de la fenêtre, au fond du couloir obscur, près des rideaux qui descendaient jusqu’au sol et derrière lesquels il pourrait se cacher en cas de nécessité. De là, Len pouvait observer le couloir sur toute sa longueur, jusqu’à la chambre 202 occupée par Bennett. La nuit était tiède ; il n’y avait pas d’air dans l’hôtel, mais Len garda sa veste. Son pistolet reposait lourdement dans sa poche droite, et il ne voulait pas s’en séparer.

En attendant, il laissait vagabonder ses pensées autour de Gail Hayden. Réaliste, il savait qu’une aussi jolie femme aux yeux clairs ne pouvait le voir autrement que comme il était… un ivrogne au visage de faucon et aux épaules voûtées, suffisamment vieux pour être son père. Ça n’était pas grave. Même dans ses rêves les plus fous, son intimité avec elle n’avait pas dépassé celle d’un père. Il aimait à l’imaginer descendant la rue, de jour ou de nuit, tandis qu’il la suivait à un ou deux mètres. De temps à autre, elle se retournait et lui souriait, heureuse de la protection qu’il lui offrait. Il n’était pas un grand voyageur – il n’avait jamais franchi les frontières du Montana, sauf pour se rendre dans le Dakota du Nord –, mais chaque fois, il se représentait la scène dans un décor différent. Il savait que San Francisco était connue pour ses rues escarpées, aussi s’imaginait-il avec elle gravissant les marches des escaliers. Daisy qui avait un jour rendu visite à un cousin à Salt Lake City avait rapporté une carte postale du Grand Lac Salé dans lequel elle avait barboté. Len voyait Gail marcher le long de la plage, laissant des traces de pas dans le sable. Il aurait bien aimé voyager plus loin en imagination – en Angleterre ou en France peut-être –, mais comme il ignorait à quoi y ressemblaient les rues ou la campagne, il ne pouvait se permettre d’y envoyer Gail.

Il avait envie de bouger. À force de rester immobile, il avait mal aux jambes et dans le bas du dos, mais il supportait la douleur en pensant qu’il accomplissait son devoir, un travail qui lui tenait tellement à cœur qu’il s’étonnait de ne pas voir d’autres hommes faire la queue dans le couloir pour suivre son exemple.

 

Bennett rentra vers deux heures du matin. Mais même quand il eut ouvert sa porte, Len resta en place conformément à son plan.

Cinq minutes plus tard, Bennett ressortit, une serviette de toilette à la main, vêtu seulement d’un maillot de corps. Il marchait pieds nus, mais si pesamment que Len distingua le bruit sourd de ses talons sur le sol. Une fois que Bennett fut entré dans la salle de bains et en eut refermé la porte, Len quitta sa cachette, longea rapidement le couloir jusqu’à la chambre 202 et entrouvrit le battant juste assez pour se faufiler à l’intérieur.

La lampe de chevet à l’abat-jour orné de fleurs roses était allumée. En voyant cette lumière douce et le dessus-de-lit en chenille blanche replié suivant une parfaite diagonale, Len se demanda un instant s’il était dans la bonne chambre. Oui, l’odeur de Bennett flottait dans l’air, celle de son cosmétique, de sa cigarette et de son haleine chargée de bière. Len s’introduisit dans le placard et referma la porte.

Confiné dans cet espace sombre et sans air, il perçut une autre odeur qu’il ne parvint pas à identifier immédiatement. Puis il comprit : c’était un mélange de cuir et de transpiration. Les chaussures de Bennett se trouvaient dans le placard, et il sentait des pieds. Len eut presque pitié de cet homme : tant d’effronterie et, soudain, cette puanteur…

Quand Bennett revint dans sa chambre, il sifflait, une succession de notes, plus comme un musicien qui joue ses gammes que comme quelqu’un qui essaie de reproduire un air. Le sifflotement cessa, et les ressorts du lit grincèrent plaintivement.

Len entendit le déclic mat de l’interrupteur, et la fine bande de lumière jaune qui brillait à ses pieds s’évanouit. Plongé dans l’obscurité totale, il eut l’impression que sa respiration était devenue plus bruyante et s’efforça de respirer plus doucement.

Lentement, il compta jusqu’à cent. Quand il eut fini, il s’aperçut qu’il n’était pas tout à fait prêt. Il recommença, prenant cette fois-ci le temps de se tapoter les cuisses du bout des doigts entre deux nombres. Enfin, ne pouvant plus atermoyer, il sortit du placard.

La fenêtre dont le store n’avait pas été baissé et le vasistas ouvert laissaient filtrer suffisamment de lumière pour que Len découvre Bennett endormi, la tête tournée vers lui.

Certes, Len avait pris son temps ; néanmoins il ne s’attendait pas à ce que Bennett dorme. Son plan d’action n’allait pas jusque-là. Il pensait sortir du placard et…

Bennett dirait quelque chose, et Len lui répondrait. Ou Bennett ferait quelque chose, et Len réagirait. Mais maintenant, au moment d’agir, il ne savait quoi faire. Il tira le pistolet de sa poche ; le viseur du long canon s’accrocha au passage à un fil qui dépassait. Dès que Len eut l’arme en main, il sut qu’il ne l’utiliserait pas. Comme si cette certitude ne découlait pas de sa volonté, mais seulement du contact, du poids du pistolet, du bois lisse de sa poignée. Il le laissa pendre au bout de son bras tel un morceau de fer rouillé qu’il garderait en attendant de trouver une décharge.

Bien qu’il n’eût pas l’intention de s’en servir, Len appuya sur le chien. Il espérait qu’en armant le vieux 44 – un bruit semblable au gloussement d’une poule –, il réveillerait Bennett dont la première vision serait celle d’un homme avec un pistolet. Bennett ne broncha pas. Len remarqua alors à quel point ses traits s’étaient recomposés et adoucis. Il était difficile d’imaginer que ce dormeur aux lèvres épanouies en une moue épaisse et muette était le même individu qui fanfaronnait dans les rues de Bentrock. Len se racla la gorge. Bennett ne bougea pas. D’une voix qui se voulait forte, Len l’apostropha :

— Hé, vous !

Toujours rien.

Il abaissa le chien tout en se demandant si la chambre n’était pas vide. Il n’avait même pas vérifié si son arme était chargée. Ça n’avait plus d’importance maintenant. Len glissa le revolver dans la poche où il reposait depuis si longtemps que son poids était devenu une sensation familière.

Avant de s’en aller, Len balaya la pièce du regard. Sur la commode se trouvaient les affaires de Bennett et des objets de toilette : une brosse, un peigne, une lotion capillaire, un couteau de poche, un stylo à encre, une épingle à cravate, un portefeuille et quelques pièces de monnaie. Len retira le bouchon de la lotion capillaire et coucha la bouteille sur le côté, laissant le liquide huileux se répandre et imbiber le napperon en dentelle qui recouvrait le dessus du meuble.

 

Il rentra chez lui avant l’aube. Il n’était pas assez saoul pour ne pas s’arrêter un instant sur le pas de sa porte et écouter ses oiseaux favoris. Quelque part, tout là-haut dans les branches enchevêtrées, sous l’avant-toit, de tristes colombes roucoulaient leurs interrogations au ciel lumineux. Il ne pouvait les voir, mais leurs appels semblaient toujours venir d’ailleurs, écho sans origine.

Daisy avait fait cuire une tarte qui trônait au milieu de la table de cuisine. Elle avait écrit sur un papier : « C’est ta préférée ! » Autrement dit, une tarte à la rhubarbe. Il se coupa une large part qu’il fit glisser soigneusement sur une assiette, d’un geste lent et posé, comme il avait coutume de le faire pour que ses mains ne trahissent pas son état.

Avant de manger, il se lava les mains dans l’évier, une fois de plus. En renversant la lotion capillaire de Bennett, il s’en était mis un peu sur les mains, et son odeur douceâtre, entêtante, le poursuivait. Il était passé au bureau pour se nettoyer avec le savon en poudre qu’ils employaient pour désinfecter certains prisonniers. À force de brossage, ses mains étaient toutes rouges. Pourtant, l’odeur des cheveux de Bennett persistait, et il ne voulait pas la sentir en dégustant la tarte de Daisy.

Sa femme gardait dans un récipient, à côté de l’évier, des copeaux et éclats de savonnettes, trop petits pour être utilisés dans le bain, mais qu’elle ne pouvait se résoudre à jeter. Len frotta frénétiquement jusqu’à ce que, résultat de ce savonnage furieux, les fragments fondent ou lui échappent des mains. Et pendant tout ce temps, une pensée d’ivrogne lui occupait l’esprit : si quelqu’un venait à sentir le parfum de Bennett sur sa main, on pourrait croire qu’il l’avait posée sur la tête du sudiste.

 

Quand Gail Hayden traversa la rue pour se rendre à son bureau au palais de justice, Len n’était pas à sa fenêtre pour l’observer. Il s’était endormi comme une masse sur la table de cuisine, la joue contre la toile cirée. Sa main reposait entre la croûte du dessus et le fond du morceau de tarte, exactement là où il l’avait plongée dans l’espoir que l’odeur sucrée, épicée de la rhubarbe chasserait celle de la lotion capillaire Pinaud.

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