Justice

Larry Watson · Chapitre 7 sur 8

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Justice

La Femme du Shérif (1937)

LA FEMME DU SHÉRIF

(1937)

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Gail Hayden donna finalement libre cours à la pensée qu’elle refoulait depuis des mois : peut-être avait-elle commis une erreur en épousant cet homme.

Elle était assise dans une voiture garée le long de la route numéro trois à seize kilomètres de Bentrock, dans le Montana. En ce mois de janvier 1937, depuis deux jours quarante centimètres de neige recouvraient le sol. Dès que les précipitations avaient cessé, Gail était partie en voiture avec son mari, le shérif de Mercer County, pour enquêter sur des automobilistes échoués sur l’autoroute. Ils avaient suivi le chasse-neige chargé de déblayer une voie de circulation unique. Les congères accumulées de chaque côté de l’autoroute leur donnaient l’impression de rouler dans un tunnel aux parois blanches. Puis la route tournait et, le vent n’ayant plus de place pour entasser la neige, ils débouchaient sur un espace découvert, aussi nu que si le bitume avait été récuré à fond.

Gail regarda son mari marcher vers le véhicule qui avait basculé dans le fossé. Il portait l’ample veste en peau de bison offerte par son père. Dieu qu’elle détestait cette veste ! Ça sentait tellement mauvais qu’elle lui avait demandé de l’accrocher dans le garage et, chaque fois qu’elle s’y rendait, elle sursautait de la voir au mur comme une énorme bête prête à bondir.

Il avait insisté pour qu’elle reste là, ne sachant ce qu’il allait trouver dans le fossé. Peut-être une famille dont tous les membres seraient morts, gelés. Ou peut-être n’y avait-il que le conducteur ? Un représentant de commerce qui, pris dans la tourmente et pour éviter le froid, avait fait marcher le chauffage le plus longtemps possible, alors que la neige continuait à s’entasser jusqu’à recouvrir le tuyau d’échappement, renvoyant ainsi tout le monoxyde de carbone à l’intérieur de l’habitacle.

Mais puisqu’elle était censée attendre dans la voiture, pourquoi lui avait-il demandé de l’accompagner ? Ce n’était guère dans ses habitudes. Normalement, il ne la sollicitait que pour les occasions officielles, lorsqu’il présidait des soirées dansantes dans la région, manifestations tenant plus du divertissement que du travail. D’ailleurs, il lui parlait peu de ses activités, même lorsqu’elle en exprimait le désir.

L’été précédent, par exemple, alors que toute la ville jasait sur le double meurtre à la ferme des Gardner – M. et M me Gardner assassinés dans leur lit à coups de hache –, il avait compris depuis le début que le meurtrier était Bobby Gardner, ce garçon obèse et pathétique qui affirma avoir entendu des voix, celles de gangsters de Chicago l’exhortant à tuer ses parents. Bobby avait été arrêté, jugé et embarqué à l’hôpital psychiatrique avant que quiconque n’ait eu le temps de faire un scandale sous prétexte qu’il n’avait été ni exécuté ni emprisonné à vie.

Ou bien, à l’automne dernier, quand on avait découvert un mort sur la voie ferrée de la Soo Line et que, d’après le journal, le corps n’avait pu être identifié. Elle lui avait demandé, quelques jours après l’accident, qui c’était selon lui, et il avait répondu calmement que c’était Randall Loves Bear. À côté des rails, il avait retrouvé le sac en toile que Randall avait toujours sur lui, rempli de restes de nourriture, de vieux magazines et de bouteilles de whisky vides. Son mari ne divulgua pas l’information jusqu’à ce que la famille de Randall fût avertie.

Et quand il avait pris ce bout de tuyau en fer au sous-sol, lui laissant croire qu’il allait aider quelqu’un qui avait des problèmes de plomberie, alors qu’en réalité il se rendait à la ferme des Bliss pour y arrêter Clarence Bliss qui avait volé des vivres à ses voisins. Clarence était un grand gaillard connu pour son tempérament irascible ; il avait été interpellé en deux autres occasions pour une bagarre. Wesley emportait le tuyau pour se défendre.

Peut-être avait-il besoin d’elle pour extirper la personne de la voiture, morte ou vivante, trop raidie par le froid pour qu’il arrive à la déplacer seul ? Mais pourquoi n’avait-il pas emmené avec lui son adjoint, Len McAuley, ou un de ces hommes qui traînaient en permanence du côté de la prison ou du palais de justice ?

Voulait-il lui montrer quelque chose ? Lui faire passer un message ? Y avait-il quelque chose chez lui qu’elle ne comprendrait pas tant qu’elle ne l’aurait pas vu immédiatement après qu’il eut été confronté à la mort ? Voulait-il qu’elle aussi voie un cadavre, pensant que c’était la seule manière de ne faire plus qu’un, comme doivent l’être mari et femme ?

Si c’était ça, elle commençait à douter, mais alors à douter sérieusement…

Lorsqu’elle l’avait rencontré, il n’était pas encore shérif. Il était simplement Wesley Hayden, étudiant en droit à l’université du Dakota du Nord, venu faire soigner son mal de dos à la clinique de chiropraxie Kramer où elle travaillait comme secrétaire. À sa façon de boiter, même elle avait deviné que le problème, ce n’était pas son dos. C’était sa jambe. Finalement, au bout de plusieurs visites, elle se décida à lui demander ce qui lui était arrivé.

— J’ai reçu un coup de sabot d’un cheval, répondit-il, ça m’a fait exploser le genou comme une assiette.

— Je pensais bien que c’était ça, votre problème, et pas le dos. Votre manière de marcher exerce une torsion sur votre colonne vertébrale.

Il sourit pour la première fois depuis qu’il venait à la clinique.

— Je croyais que vous étiez secrétaire.

— Simple bon sens, rétorqua-t-elle.

— Peut-être que si je vous avais parlé plus tôt, vous m’auriez fait économiser de l’argent.

Elle haussa les épaules avec modestie, mais c’était exactement ce qu’elle pensait.

Il continua à se rendre à la clinique. Venait-il parce que le Dr Kramer le soignait bien ou était-ce à cause d’elle ? Elle n’en savait rien. Il finit par lui dire qu’il souhaitait la revoir à l’extérieur, mais pas avant qu’elle ne lui eût parlé d’elle. Elle se mit en colère – comme s’il n’en savait déjà pas assez ! Cependant, plantant ses yeux dans les siens, elle s’exécuta. Gail était fille unique de Carl et Anna Berdahl de Kettleton, dans le Dakota du Nord. Ses parents possédaient une ferme dans la vallée de la Red River, mais elle voulait en partir. Elle était la première de la famille à avoir non seulement passé son baccalauréat, mais aussi fréquenté une école de secrétariat. Elle travaillait pour le Dr Kramer depuis un an et demi. Elle assistait au culte chaque dimanche à l’église luthérienne de la Foi et enseignait à l’école du dimanche aux enfants. Elle fumait des cigarettes et n’avait rien contre le fait de danser et même de boire un whisky de temps à autre. Et lui, ajouta-t-elle, il lui rappelait les étudiants qu’elle avait rencontrés, si imbus de leur personne qu’ils en avaient la tête qui enflait. S’il n’avait pas rougi, elle ne serait sûrement pas tombée amoureuse de lui.

Ils se marièrent dès qu’il eut fini sa fac de droit, projetant de s’installer à Bentrock, dans le nord-est du Montana, là où il était né. Son père lui avait promis de l’aider à s’y faire une situation et à ouvrir un cabinet d’avocat. Wesley n’avait pas eu besoin d’en entendre plus. Il décida qu’après tout il était important pour lui de retourner d’où il venait. Gail, pour sa part, désirait seulement voir du pays, peu importait que ça ne fût qu’une autre région des « grandes plaines », qu’une petite ville du Montana.

Au début, tout fonctionna comme prévu. Ils vivaient dans un petit appartement au-dessus d’un bar. Et même si ça sentait la bière éventée et le cigare froid, ils s’en accommodaient sans se plaindre car l’immeuble appartenait au père de Wesley qui ne leur faisait pas payer de loyer. Malgré les promesses de son père, au début le cabinet d’avocat ne rapportait pas beaucoup, les gens payaient Wesley davantage en nature – boîtes de conserves, légumes du jardin ou poulets fraîchement abattus – qu’en espèces. Gail cependant ne s’en formalisait pas. Elle savait qu’il était important pour Wesley d’acquérir une clientèle, même si celle-ci n’était pas toujours solvable. Et puis, une femme particulièrement reconnaissante pour la façon dont Wesley avait réglé la succession de son mari leur offrit une courtepointe cousue main qui les réchauffa tout ce premier hiver. Par ailleurs, Gail avait trouvé un poste de secrétaire au bureau d’enregistrement des actes. Ils n’étaient pas riches, pas pauvres non plus, et ils savaient que leur niveau de vie allait s’améliorer.

En fait, Gail fut étonnée de découvrir à quel point elle aimait le Montana. Son engouement avait commencé le jour de sa toute première visite. Ils roulaient vers Bentrock, en fin de journée, juste au moment où le soleil se couchait sur la prairie. Quelle harmonie de couleurs ! Des roses s’estompant, prenant des teintes pourpres, violettes et lavande – le tout se fondant en un bleu profond. Elle avait déjà assisté à des couchers de soleil auparavant, mais, venant d’une contrée aussi plate qu’un dessus de table, elle n’avait jamais vu ces couleurs jaillir des creux assombris des collines et les nuances de la terre se confondre avec le ciel.

Elle en vint aussi à aimer les collines. Certaines d’entre elles ne ressemblaient qu’à un gonflement progressif de la prairie, comme si la terre prenait son inspiration, tandis que d’autres évoquaient des éruptions soudaines, des roches en colère déchirant les herbages.

Juste à l’est de Bentrock, il y avait une petite colline, sa préférée, d’où elle pouvait dominer la ville et voir les lignes et les angles droits que formaient les fils du téléphone, les rues coupées par le surgissement discontinu des arbres en fleurs. « Ma ville, se disait-elle à elle-même, ceci est la ville où je ferai ma vie. »

Certes, la région n’était pas aussi prospère que sa vallée natale de la Red River, mais les gens d’ici lui rappelaient ceux qu’elle avait connus dans son enfance, simples, travailleurs, tranquilles, respectueux de Dieu. Comme dans son comté, la population se composait en majorité de Suédois et de Norvégiens, mais on y dénombrait davantage d’Allemands et de Russes. Il y avait aussi des Indiens. Mercer County jouxtait la réserve de Fort Murdoch dont les résidents, des Pieds-Noirs pour la plupart, quelques Cheyennes et Chippewas, se rendaient souvent en ville. Certains habitants de Bentrock, en particulier son beau-frère, essayèrent de lui faire peur avec des histoires d’Indiens sauvages et saouls. Mais Gail voyait bien la réalité. Quand ils descendaient en ville, ils cherchaient surtout à passer inaperçus. En cela, ils ne se montraient guère différents des éleveurs solitaires ou des bergers des régions reculées qui, lorsqu’ils venaient à Bentrock, se comportaient comme en pays étranger et n’avaient qu’une idée en tête : rentrer le plus vite possible.

En arrivant à Bentrock, Gail se fit rapidement des amies. La femme qui travaillait juste en face d’elle, au palais de justice, n’avait qu’un an de plus. Cette femme, Beverly Hilland, originaire de l’Alabama, ne comprenait rien à son nouvel État et à ses habitants. Gail, en essayant de lui expliquer le comportement des gens qui peuplaient les plaines du Nord, en vint à se considérer un peu comme l’un des leurs.

Elle se lia aussi d’amitié avec Daisy McAuley, l’épouse de l’adjoint du shérif, bien plus âgée qu’elle. Daisy, qui habitait en face de la prison et du palais de justice, traversait souvent la rue pour prendre un café avec Gail et Beverly. Elle apportait toujours une pâtisserie qu’elle venait de confectionner – rouleaux à la cannelle, cookies ou pain d’épice – sans oublier les potins qu’elle racontait à voix basse. Quelle ferme ou entreprise on allait saisir, qui comptait aller à Great Falls se faire enlever la vésicule biliaire, qui buvait plus que de raison. Entre les commérages de Daisy et les affaires des clients de Wesley, Gail eut bientôt le sentiment d’en savoir autant sur Bentrock et ses citoyens que ceux qui avaient toujours vécu là.

Elle ne doutait pas un seul instant qu’elle et Wesley passeraient le reste de leur vie à Bentrock, sans que ça la dérange le moins du monde. Elle savait parfaitement qui et ce qu’elle était : une jeune femme d’une petite ville, aux goûts simples et aux ambitions modestes. Si elle pouvait disposer d’une maison suffisamment grande pour y élever une famille, alors elle serait heureuse.

Ce fut à ce moment-là que survint un changement qui faillit tout bouleverser.

Julian Hayden, le shérif et aussi son beau-père, décida que son fils lui succéderait. Son idée était que Wesley assure un mandat, après quoi Len McAuley ou bien lui-même prendrait le relais. Il ne faisait aucun doute que Wesley serait élu. Le nom des Hayden était vénéré dans le comté et, aux dernières élections, personne ne s’était présenté contre Julian.

Et il ne faisait pas de doute non plus que Wesley agirait selon les ordres de son père. Face à leur père, Wesley et son frère n’étaient pas simplement polis et obéissants ; à l’égal de leur mère, ils étaient complètement soumis. Enid Hayden était une femme craintive, constamment sous tension, pour qui la plus banale des conversations représentait un gros effort. « Enid a les nerfs malades », disait-on. Même les actes quotidiens les plus simples lui semblaient insurmontables : préparer un plat, aller faire les courses, prendre rendez-vous chez le coiffeur. Gail savait que son comportement s’expliquait en partie par son mariage avec Julian. Ce dernier dominait et harcelait tant sa femme qu’au simple son de sa voix, elle sursautait comme si une porte avait claqué. Et quand M me Hayden arrivait dans une pièce, Wesley et son frère ne levaient même pas les yeux. Quand leur père entrait, ils arrêtaient automatiquement de parler et souvent se mettaient debout. Il était clair, dans le milieu dont Gail était issue, que les enfants devaient le respect aux parents, mais là, ça dépassait tout. L’attitude des garçons face à leur père lui rappelait celle de certains catholiques de sa ville vis-à-vis du vieux curé.

Le fait, en soi, que Wesley devienne shérif importait peu à Gail. Elle craignait seulement que, son étoile épinglée, il ne marche sur les pas de son père. Elle traitait ce dernier avec politesse – elle ne savait faire autrement –, mais de là à le trouver sympathique, il n’en était pas question. Il incarnait tout ce que, de par son éducation, elle condamnait chez un homme. Il malmenait sa femme, ses enfants et quiconque lui témoignait de la déférence. Il parlait trop fort et jurait en présence des femmes. Il était arrogant. Quand il se montrait généreux envers quelqu’un, il s’arrangeait pour le faire savoir. Il était flatteur et vantard. Et, le pire de tout, il avait du charme et en était conscient.

Peu après son arrivée à Bentrock, Gail avait assisté à une scène qui révélait bien la personnalité de Julian, tant l’homme que le représentant de la loi.

Aux alentours de midi, elle aperçut son beau-père devant le palais de justice, flanqué d’un prisonnier. L’homme, grand, vêtu misérablement, donnait l’impression de mourir de faim tant il était maigre. Tirant le prisonnier par le col, Julian lui fit descendre les marches de l’escalier sans ménagement. Puis, certain d’être vu de tout le monde, il fit parcourir à l’homme les quelques blocs qui les séparaient du centre-ville. Le spectacle était tellement insolite que les habitants sortaient de chez eux ou de leur lieu de travail pour accompagner Julian Hayden tout le long de la rue. Gail et Beverly suivirent aussi. La petite parade aboutit à la gare où elle s’arrêta. Le train de 12 h 20 était déjà à quai, à destination de Havre, Shelby, Cut Bank et autres villes de l’Ouest.

Alors, en présence de tous ces témoins, Julian Hayden acheta au prisonnier un aller simple pour Spokane. Le shérif hissa l’homme dans le train et, une fois qu’il fut là-dedans, lui lança d’une voix si forte que tout le monde l’entendit :

— Et si tu reviens recommencer tes embrouilles, je ne me contenterai pas de te botter le cul. On n’a pas besoin d’oiseaux de ton espèce ici.

Comme le train s’ébranlait, Julian fouilla dans sa poche et en sortit un revolver. Le brandissant, il cria de nouveau à l’homme (qui ne pouvait peut-être déjà plus l’entendre) :

— Et ne t’imagine pas que tu vas récupérer ça ! Essaie un peu, et il t’en cuira.

Toute la scène était tellement théâtrale que quelques personnes applaudirent leur shérif. Julian, cependant, faisait mine de ne pas avoir remarqué l’attroupement. Il repoussa les badauds et leurs questions – Quel délit l’homme avait-il commis ? Comment le shérif l’avait-il attrapé ? – et il regagna directement le palais de justice.

Le soir, Gail raconta l’incident à son mari. À peine eut-elle achevé son récit, que Wesley éclata de rire.

— Qu’est-ce qu’il y a de drôle ?

— Papa, dit-il en secouant la tête.

— Eh bien, quoi, papa ?

— Le « criminel » en question qu’il a conduit au train n’est qu’un vieux clochard qui s’est présenté hier à la prison. Il avait bu et ne savait où dormir. Je le sais parce que j’étais là lorsqu’il est arrivé. Il a demandé à papa s’il pouvait passer la nuit en prison. Maintenant, qu’ils se débrouillent avec lui à Spokane.

— Pourquoi ton père l’a-t-il envoyé là-bas ?

— J’en sais fichtre rien. Peut-être a-t-il de la famille à Spokane. Ce sera pas la première fois que papa aura mis la main à sa poche pour acheter un billet de retour à quelqu’un.

Gail, bien qu’elle pensât connaître la réponse, ne put s’empêcher de poser une dernière question :

— Et le pistolet, d’où venait-il ?

— Probablement un vieux pistolet rouillé qui traînait dans le bureau de papa, dit Wesley en haussant les épaules.

À l’évidence, il éprouvait de l’admiration pour son père, tant pour sa générosité que pour sa roublardise et son sens du spectacle. Gail, quant à elle, avait honte de s’être trouvée dans la rue au moment où son beau-père faisait son numéro.

 

Juste après les élections, Julian démissionna afin que Wesley prenne sa suite sans tarder. Lui et sa femme retournèrent au ranch familial, laissant leur maison située en face du palais de justice et où Wesley et Gail durent emménager. C’était une maison blanche à un étage, avec un immense jardin à l’arrière. Jolie, spacieuse, propre, elle venait d’être repeinte, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Pour aller travailler, Gail n’avait qu’à traverser la rue. Toutefois, cette maison, Gail ne la sentait pas bien. S’y installer signifiait renoncer un peu plus à leur propre vie.

Elle essaya de faire taire ses craintes. Wesley ne ressemblait en rien à son père. Non, en rien. Il était gentil, attentionné, sensible, parlait doucement et, différence essentielle avec son père, cherchait avant tout à passer inaperçu. La campagne, même succincte, qu’il avait eu à mener pour briguer la charge de shérif lui avait déjà été pénible. Chaque fois qu’il avait dû prononcer un discours en public – devant le syndicat des éleveurs ou les dames de la charité –, elle l’avait vu se crisper ; ses mâchoires se contractaient, et comme les rides sur son front se creusaient ! Non, il n’était pas comme son père.

Un jour, au début du mois de décembre, Gail s’était éclipsée de son travail pour passer voir Wesley au sous-sol du palais de justice. Elle voulait lui demander s’il était libre ce soir-là pour aller au bowling avec Beverly et son mari. Wesley était derrière son bureau. Celui-là même derrière lequel Julian avait trôné pendant des années. Au-dessus de lui s’alignaient les mêmes reliures en cuir, les livres de droit. Plus haut, on apercevait le même calendrier des chemins de fer. L’odeur du cigare de Julian traînait encore dans la pièce. Mais c’était son mari qui était assis là.

Elle l’appela par son prénom, et il se tourna vers elle, se renversant dans son fauteuil comme son père avait coutume de le faire. Et il portait son chapeau. Jamais Wesley ne gardait son chapeau à l’intérieur. C’était une manie de son père. Plus que le chapeau, ce fut un autre détail qui perturba Gail. Quand il lui fit face, elle remarqua son insigne. Comment cela lui avait-il échappé ? Wesley ne l’avait pas épinglé à sa veste. Non, il l’avait accroché à la poche de son gilet, la broche à l’intérieur, l’étoile au-dehors. Exactement à la manière de son père. Le même insigne.

Elle demeura un instant sans voix. S’était-elle engagée dans la mauvaise direction ? En bas de l’étroit escalier, avait-elle tourné à gauche, au lieu de prendre à droite ?

— Oui, Gail ? fit Wesley. Quelque chose ne va pas ?

Elle secoua la tête, autant pour s’éclaircir les idées que pour lui répondre. Et elle finit par bredouiller la question qu’elle était venue lui poser.

— Voudrais-tu… serais-tu libre pour aller jouer au bowling avec Bev et Mitch ?

— C’est une bonne idée. J’aurai fini ici vers six heures.

Et, tandis qu’elle restait plantée dans l’encadrement de la porte, il s’absorba dans ses dossiers.

 

Bien que la neige eût cessé de tomber quelques heures plus tôt, les tourbillons soulevés par le vent donnaient l’impression qu’il neigeait toujours. Wesley avait laissé tourner le moteur, mais le chauffage ne pouvait rivaliser avec le froid, et les vitres commençaient à givrer. Plissant les yeux, Gail suivit Wesley du regard. Si elle ne l’avait pas su, aurait-elle pu deviner que c’était lui ? Il portait la veste de son père et faisait le travail de son père. Comment être sûre et certaine que c’était bien son mari, cet homme qui, dans la neige jusqu’aux genoux, tentait de voir à l’intérieur d’une auto garée sur le bas-côté, tirant sur les portières ?

Il revint vers elle, la tête baissée pour éviter la morsure du vent glacé. Il boitait. Mais oui, voyons ! Il n’y avait que lui pour marcher ainsi. Comme il approchait de la voiture, elle se pencha pour lui ouvrir la portière.

Grelottant de froid, il se glissa derrière le volant.

— Bon Dieu, c’est quelque chose, ce vent !

Gail regardait les flocons de neige se transformer en gouttelettes d’eau.

— Il y avait quelqu’un là-dedans ? demanda-t-elle.

Wesley secoua la tête.

— Il a sans doute préféré marcher. Je ne vois aucune trace. Il a dû s’abriter quelque part, avant que la tempête ne se déchaîne. Sinon…

Il n’avait pas besoin de finir sa phrase. Tout le monde savait ce qui arrivait quand on était pris dans la tourmente. On perdait tout repère et, privé d’orientation, on pouvait tourner en rond jusqu’à mourir de froid. Chacun dans le Montana savait que ça se produisait facilement et, si l’on avait la mémoire courte, chaque hiver, avec son lot de victimes de la neige, se chargeait de vous la rafraîchir.

— Peut-être qu’une voiture s’est arrêtée pour le prendre ?

— Peut-être !

Les mains de Wesley serraient le volant, mais il ne faisait aucun geste pour démarrer. Gail crut qu’il attendait de se réchauffer un peu. Mais peu importait la raison. C’était l’occasion, puisqu’elle l’avait pour elle toute seule, de lui poser une question.

— Wesley, je peux te demander quelque chose ?

Il avait enlevé ses gants et soufflait sur ses doigts pour les dégeler. Voilà quelques années, alors qu’il chassait le faisan, le temps s’était refroidi brusquement, et il avait dû parcourir des kilomètres à pied pour regagner sa voiture. N’étant pas habillé pour la circonstance il avait eu tellement froid qu’il avait failli attraper des engelures. Depuis, ses mains étaient toujours froides. Quelle que fût la température.

— Mmmh, répondit-il d’un air absent, serrant et desserrant les poings. Je devrais porter des moufles. Les gants, ça protège que couic.

— Pourquoi m’as-tu emmenée avec toi ?

Il la regarda comme s’il n’avait pas compris la question.

— Pourquoi ? répéta-t-il.

— Oui, pourquoi ? Tu voulais me montrer quelque chose ? Il n’y a rien à voir ici, en dehors de la neige !

Il continuait à la fixer, avec une expression mi-stupéfaite, mi-consternée.

— Ton père a-t-il déjà demandé à ta mère de l’accompagner dans le même genre de situation ?

Sa question plongea Wesley dans une confusion encore plus grande, mais elle sentit aussi qu’il se mettait en colère. À cause de la référence à son père.

— Jamais ! répondit-il.

— En es-tu sûr ? Peut-être était-ce il y a longtemps, et tu ne t’en souviens plus.

Gail avait échafaudé une théorie : Julian Hayden aurait dompté sa femme, comme on dompte un cheval. Et si, pour le faire, il avait profité d’une mission comme celle-ci ? Ainsi aurait-elle été rendue docile à tout jamais, après avoir vu ce à quoi il s’exposait régulièrement – le corps déchiqueté d’un homme renversé par un train de marchandises, les coquards d’une femme battue par son mari, les larmes d’un garçon bien conscient qu’une fois la fourgonnette dégagée, il se retrouverait sans jambes –, docile à tout jamais par crainte que Julian ne lui montre à nouveau les horreurs auxquelles le monde le confrontait chaque jour.

— Je croyais, dit-il, baissant le ton et parlant lentement comme chaque fois qu’il s’efforçait de garder son calme, que ça te ferait plaisir de sortir, après être restée enfermée deux jours avec cette tempête. C’est tout ! Il n’y a pas de quoi en faire tout un plat.

Disait-il la vérité ? Elle n’en était pas sûre. Il semblait si sincère, si innocent, mais elle ne savait pas, tout simplement. L’homme qu’elle avait épousé était devenu indéchiffrable.

Il secoua la tête et mit la main sur le levier de vitesse. Quand il n’arrivait pas à la comprendre il s’arrangeait pour laisser croire que c’était elle qui n’allait pas bien. Pis encore, il attribuait ça à son éducation, sa région, ses origines. Sous-entendu : ici, on ne pense pas pareil ; chez nous, ça ne se fait pas.

Mais elle n’avait pas fini. Depuis des semaines – ça lui avait pris après Noël –, une idée lui trottait dans la tête, une idée folle, elle le savait, mais comme elle voyait Wesley changer, elle commençait à désespérer.

Elle posa sa main gantée sur la sienne, l’empêchant de passer la vitesse.

— Un instant !

Il ne la regarda pas, ni ne tenta de dégager sa main.

— J’ai quelque chose à te dire, poursuivit-elle, retirant sa main et la portant au col de son manteau pour le resserrer. Nous… je… j’attends…

Il la dévisageait maintenant d’un air ébahi comme pour savoir la fin de la phrase. J’attends ? J’attends quoi ? qui ?

— J’attends un bébé, conclut-elle.

C’était un mensonge, mais elle y était parvenue après réflexion. Elle n’avait pas trouvé d’autre moyen pour que son mari prenne un peu de distance vis-à-vis de son travail et de son père. Peut-être, avec une autre vie en jeu, pourrait-elle le persuader que ce pays sauvage – où l’on risquait de périr dans sa voiture un soir d’hiver – n’était pas un endroit propice pour élever un enfant.

Mais maintenant que son plan était mis à exécution, il lui semblait aussi peu consistant qu’un flocon de neige. En quoi cette révélation pourrait-elle changer quoi que ce fût ? Quelle idée avait-elle eue là !

Tout d’abord, il ne répondit pas. Puis, se rapprochant d’elle, il la serra maladroitement dans ses bras. Leurs pardessus, l’exiguïté des sièges avant leur permettaient tout juste de se blottir l’un contre l’autre, le froid les empêchant de se toucher.

Quand il se décida à parler, ce fut d’une voix étranglée, comme si sa gorge était obstruée par la neige.

— Ça fera une autre génération, dit-il, une autre génération née à Mercer County.

Gail regarda la route par-dessus l’épaule de Wesley. Le vent souleva un panache de neige au sommet d’une congère. On aurait dit que la neige fumait. Le vent avait rendu le bord de la congère aussi tranchant qu’une lame de couteau.

 

Le 13 septembre 1937, presque neuf mois jour pour jour après ce soir de janvier où Gail avait fait sa fausse déclaration à son mari, elle mit au monde un garçon à l’hôpital du Bon Samaritain à Dixon, une ville du Montana située à soixante kilomètres de Bentrock, où il n’y avait pas d’établissement hospitalier.

Ils donnèrent à leur fils le nom de son père à elle, Carl David Hayden, mais décidèrent qu’on l’appellerait David. Gail pensait que David, et sa période de grossesse, avaient sauvé leur mariage.

Peu après le long accouchement et une délivrance laborieuse, Wesley entra prudemment dans la chambre d’hôpital où reposait sa femme. Comme tous les nouveaux pères, il semblait partagé entre la joie et la honte, compte tenu de ce qu’avait enduré son épouse.

Il s’assit timidement sur le bord du lit, comme si son poids risquait d’éjecter du matelas sa femme épuisée.

— Tu l’as vu ? demanda-t-elle.

Souriant d’un air penaud, il hocha la tête.

— C’est le plus gros bébé de l’hôpital.

Gail savait que son fils pesait à peine plus de trois kilos.

Une infirmière vint lui administrer un calmant pour l’aider à dormir. Avant de sombrer dans l’inconscience, elle crut entendre Wesley dire à l’infirmière :

— J’ai l’impression que Mercer County aura un autre Hayden pour shérif.

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