Kismet Bay: Anthologie de nouvelles (French Edition)
Chapitre 2
N e sachant pas quoi faire, Roman mit les mains dans ses poches. Il savait très bien qu’Ophelia serait là. Après tout, c’était le dîner de Thanksgiving organisé par sa famille. Il aurait été surpris de ne pas la voir. Mais maintenant qu’il se tenait devant elle, il ne savait pas quoi dire ni faire. De toute évidence, il n’avait pas réfléchi à un plan d’action.
Il avait tout gâché avec Ophelia. Roman n’était pas sûr de pouvoir recoller les morceaux, mais il se devait d’essayer. C’était son plus grand regret. Au début, il n’avait pas pris la mesure de la situation. Il était trop ivre pour voir les choses en face.
« Je vais mettre ça au sous-sol, déclara Rosaline Strange. Il ne faut pas que les fleurs fanent avant demain midi. Tu tiendras compagnie à M. Cacy en mon absence ? ajouta-t-elle en s’adressant à Ophelia.
— Je… » Ophelia ravala sa salive et acquiesça. « Bien sûr, tante Rosaline. Pas de problème. »
Roman attendit que Rosaline disparaisse avec la corne d’abondance, puis reporta son attention sur Ophelia. « Alors…
— Je suis peut-être coincée avec toi ici, mais tant que ma tante n’est pas dans les parages, je n’ai pas besoin de te faire la conversation. »
A quoi s’attendait-il ? Un accueil chaleureux ? Ophelia avait toutes les raisons de lui en vouloir. Il lui suffisait de trouver les mots justes pour la convaincre de lui accorder une deuxième chance. Encore fallait-il que ces mots existent… Une chose était sûre, ils ne les avaient pas sur le bout de la langue. « Pas la peine d’être aussi dure. Je ne vais pas te forcer à être sympa avec moi. » L’envie ne lui manquait pas pourtant, mais il ne la forcerait pas contre son gré.
« Très bien, dit-elle en croisant les bras sur sa poitrine. Je sais que Thanksgiving est placé sous le signe de la reconnaissance, mais honnêtement je n’ai aucune raison de t’être reconnaissante. J’aurais préféré qu’on ne se revoie jamais. Tu ne voudrais pas disparaître avant le dîner demain, par hasard ?
— Désolé, je ne crois pas, répondit-il. Je suis ici pour parler affaires avec Nicholas et Dexter. C’était le seul week-end disponible et ils m’ont proposé de venir dîner avec eux, expliqua-t-il en haussant les épaules. Tu es coincée avec moi dans ton charmant petit village jusqu’à dimanche. »
Elle murmura quelques mots. Roman n’avait pas tout saisi, mais il pensait avoir compris quelque chose à propos d’un pied qu’elle lui mettrait au derrière. Il espérait avoir mal compris, ça avait l’air plutôt douloureux. Où était passée sa douce Ophelia ? Ah oui, c’est vrai. Il l’avait perdue deux années plus tôt. Rien ne s’était passé comme prévu à la fin de la fac. Il finissait son master alors qu’elle terminait sa licence. Ils étaient sortis ensemble toute l’année. Il envisageait déjà l’avenir à ses côtés. Si seulement il n’était pas sorti avec ses copains ce soir-là, Ophelia serait aujourd’hui sa femme et ils auraient peut-être même une famille. Mais rien de tout ça n’était arrivé.
« Promis, je ferai tout mon possible pour rendre ton week-end aussi agréable que possible. Si on fait tous les deux des efforts, tu ne me remarqueras même pas. »
Elle le regarda et soupira. « C’est un peu tard, tu ne crois pas ? Maintenant que tu es là, je ne peux pas oublier ta présence. »
Au moins, elle ne l’avait pas oublié. Il arriverait peut-être à lui parler, à lui expliquer ce qui s’était réellement passé ce soir-là. Beaucoup de choses étaient encore floues, mais il avait réussi à reconstituer le cours de la soirée. Il lui en donnerait même la preuve si elle voulait bien l’écouter. « Tu as raison. » Par nervosité, Roman se balança d’avant en arrière sur les talons. Directeur financier de l’entreprise familial, c’était un homme d’affaires brillant. Pourquoi était-il aussi terrifié ? « Mais on est bien obligé de rester ensemble…
— Seulement le temps du repas, l’interrompit-elle. On est uniquement obligé d’être en présence l’un de l’autre demain et en ce moment même. Mais toi aussi, tu as raison. On n’a pas besoin de s’adresser la parole. Si chacun fait des efforts, on arrivera à survivre à ce week-end. »
Son estomac se noua. Ce n’était pas exactement ce à quoi il pensait. Il voulait passer du temps avec elle et lui parler. Roman aimait planifier les choses et, mise à part la fin de leur relation, cela lui avait toujours réussi. « Peut-être, lâcha-t-il à contrecœur. Comme tu veux. Je vais faire tout mon possible. » Tout son possible pour retourner avec Ophelia. La flatterie ne marcherait peut-être pas sur sa belle Ophelia, mais il pouvait toujours essayer sur sa tante. Elle pourrait peut-être l’aider dans son plan s’il jouait les bonnes cartes. Il savait que les jeunes femmes de la famille étaient très proches, à l’exception d’Ophelia et d’Ivy. Roman n’était pas intéressé par Ivy, mais il pouvait bien s’asseoir entre les deux pour faire avancer son plan. Il suffisait de faire quelques allusions à Rosaline pour s’assurer qu’elle le place entre les deux femmes.
Satisfait de son plan, il ne put s’empêcher de sourire.
« Qu’est-ce qui te fait sourire ?
— Rien, répondit-il. Ne te sens pas obligée de rester. Je dirai à ta tante que tu as dû partir.
— D’accord, dit-elle. Mais c’est seulement parce que je ne veux pas rester dans la même pièce que toi. Excuse-moi auprès de ma tante de m’être éclipsée aussi vite. »
Sur ces mots, elle quitta la maison. Le claquement de la porte résonna jusque dans la cuisine. Roman avait du pain sur la planche. Il aimait Ophelia et elle serait sienne à nouveau. Il ne savait pas ce qu’il deviendrait si son plan échouait.
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