La bibliothèque nationale

Th. (Théodore) Mortreuil · Chapitre 2 sur 12 · partie 2/3

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La bibliothèque nationale

La

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Colbert ne se borna pas à rechercher tout ce qui pouvait, en France, contribuer au développement de la Bibliothèque; il voulut que les intérêts de ce grand établissement fussent également servis à l’étranger. Fort des pouvoirs dont il disposait, il réalisa ses bienveillantes intentions, soit en donnant à des savants des missions spéciales, soit en signalant aux représentants de la France à l’étranger ce qu’il croyait devoir être utile aux collections royales.

Au savant voyageur Vaillant il confia la mission de parcourir l’Italie, la Grèce, l’Egypte, la Perse, pour y recueillir des médailles. Vaillant en rapporta un nombre considérable, «le nouveau cabinet du Roi, dit Le Prince, en fut presque augmenté de moitié.» MM. de Monceaux et Laîné explorèrent l’Orient. Aux termes des instructions rédigées par Carcavy le 30 décembre 1667, ils avaient à rechercher «de bons manuscrits anciens en grec, en arabe, en persan et autres langues orientales, excepté en hébreu parce que nous en avons icy quantité.» Ils devaient aussi faire rechercher de beaux maroquins dont les peaux vertes ou incarnates soient grandes, en sorte qu’on puisse prendre commodément dans chacune la rellieure de deux grands livres in-folio.» Le P. Jean Wansleb, chargé de visiter la Turquie, y acheta 630 manuscrits orientaux et 30 manuscrits grecs. Paul Lucas, Jean-François Lacroix, Nointel, reçurent également des missions en Orient et procurèrent à la Bibliothèque des manuscrits et des médailles. En 1678, le célèbre Cassini envoyait d’Italie 800 livres de mathématiques et 16 manuscrits, tandis que Verjus ramassait 240 volumes en Portugal.

D’aussi prodigieux accroissements nécessitaient des mesures d’ordre et de conservation. Celui qui avait rétabli la régularité dans le service des finances n’était pas homme à les négliger. Ce fut Nicolas Clément qui fut chargé de la mise en ordre des collections et des travaux de catalogue. Depuis l’inventaire de 1645, le nombre des volumes manuscrits et surtout des volumes imprimés était devenu si élevé qu’il était impossible de l’utiliser pour un nouveau travail. En neuf années, de 1675 à 1684, Clément parvint à faire le catalogue des livres imprimés, alors au nombre de près de 40,000. Divisé, suivant la matière des ouvrages, en vingt-trois séries, à chacune desquelles fut affectée une lettre de l’alphabet, il remplit sept volumes rédigés sur un plan méthodique et six volumes de table alphabétique. Pour les manuscrits, Clément les partagea, d’après la langue, en seize classes ou fonds, et il assigna à chaque division, en tenant compte des formats et de la matière, un certain nombre de cotes qui, pour l’ensemble du catalogue, allaient du nº 1 au nº 10542. Ces travaux considérables et bien faits ont d’autant plus d’importance qu’avec quelques modifications ils ont servi de règle aux classements et aux catalogues postérieurs. Encore de nos jours, tous les livres du département des imprimés sont répartis, en raison du sujet qui y est traité, en catégories désignées par les lettres de l’alphabet. Pour les parties qui n’ont pu être traitées dans ces derniers temps, le cadre tracé par Clément est resté à peu près le même et les indications données par son catalogue sont toujours de la plus grande utilité.

Tels furent les résultats atteints par Colbert, à l’intérieur et à l’extérieur, dans son administration de la Bibliothèque. De son temps même, la grandeur et l’éclat de ses services ne furent pas méconnus; «Monsieur Colbert, disait un contemporain, n’oublie rien de tout ce qu’il faut pour augmenter et embellir la Bibliothèque, afin de contenter la généreuse inclination de son maître[8]». Aussi avait-il le droit d’être fier, quand, en 1681, le roi vint visiter cet établissement, dès lors sans rival dans le monde, et par cette démarche solennelle, témoigner sa satisfaction et rendre justice à son ministre. «Sa Majesté y vint accompagné de Monseigneur, de Monsieur, de M. le Prince et des plus grands seigneurs de la Cour. Après que le Ministre eût montré ce qui était le plus capable d’attirer l’attention, le roi fit aussi l’honneur à l’Académie des Sciences d’assister à une de ses assemblées qu’elle tenait encore dans la Bibliothèque[9].»

 

[8] Gallois. Traité des belles bibliothèques.

 

[9] Le Prince, p. 56.

Colbert mourut en 1683; la même année, Pierre de Carcavy se retira. C’était encore une grande perte pour la Bibliothèque à laquelle il avait rendu d’importants services. Associé aux projets du ministre, nul plus activement que lui n’en avait secondé et poursuivi la réalisation.

 

DE LA MORT DE COLBERT A LA MORT DE LOUVOIS (1683-1691.)

Louvois, en succédant à Colbert comme surintendant des bâtiments, eut la Bibliothèque dans ses attributions. Cet événement fut suivi de plusieurs modifications dans le personnel. A ce moment, Jérôme Bignon avait encore la charge de maître de la librairie; celle de garde de la librairie était occupée par Louis Colbert, fils du ministre, qui avait été nommé par son père en 1676. Louvois acheta les deux charges et les fit conférer à son fils, âgé de 9 ans, Camille Le Tellier, plus tard abbé de Louvois. L’abbé Gallois, un protégé de Colbert, avait succédé à Carcavy, il fut remplacé par l’abbé Varès, qui lui-même quitta la Bibliothèque en 1684. A la retraite de ce dernier, l’orientaliste Melchisédec Thévenot fut nommé garde de la librairie.

En attendant que son fils fût en âge de remplir ses fonctions, Louvois prit en main la gestion des affaires de la Bibliothèque, et, dirigé par son frère, l’archevêque de Reims, il s’efforça de marcher sur les traces de Colbert. Comme son prédécesseur, il encouragea le zèle des savants et des agents diplomatiques qui faisaient à l’étranger des recherches pour la Bibliothèque. Ses instructions, sans être aussi fructueuses que celles de Colbert, ne restèrent pas sans résultat pour nos collections. En Italie, le célèbre Mabillon recueillit une cinquantaine de manuscrits et plus de 4,000 volumes imprimés pendant que dom Estiennot faisait exécuter des copies à Rome. MM. D’Avaur et d’Alencé en Hollande, M. d’Obeil en Angleterre, M. de la Piquetière en Suède, achetèrent un grand nombre de livres imprimés pour le compte du gouvernement français. L’ambassadeur de France à Constantinople, Girardin, procura à la Bibliothèque, moyennant 400 écus, quinze manuscrits grecs et un latin provenant de la Bibliothèque du Sérail. «En attendant le mémoire de M. Thévenot des livres orientaux que vous désirez pour la Bibliothèque du roi, écrivait-il le 15 septembre 1687 à Louvois, je travailleray, Monsieur, à rechercher ceux mentionnez dans celuy que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser par vostre lettre du 5 juillet.» Girardin ne fit plus d’autre envoi, mais le séjour de Galland à Constantinople et les recommandations de Louvois valurent encore à la Bibliothèque une trentaine de manuscrits grecs et orientaux.

Les acquisitions poursuivies à l’étranger n’empêchaient pas celles qui pouvaient être faites en France. Déjà, en 1683, sur l’ordre du roi, la Bibliothèque avait reçu les papiers de Mézeray trouvés chez lui après sa mort. En 1685, Le Pelletier, contrôleur général des finances, fit remettre douze volumes d’extraits du Trésor des chartes de Bretagne. Cet envoi fut suivi de l’acquisition des manuscrits de Chantereau Lefèvre, intendant de Lorraine, collection qui comprenait 42 volumes relatifs au duché de Lorraine, et de l’entrée de 125 volumes provenant de la bibliothèque de N. Rigault.

Il y avait pour nos collections une source d’accroissements plus féconde et moins onéreuse que les acquisitions dans les règlements qui ordonnaient la remise à la Bibliothèque de tout livre imprimé. Mais ces prescriptions, bien que confirmées à différentes reprises et récemment encore par Colbert, étaient assez irrégulièrement exécutées. Louvois renouvela la mesure en accentuant le caractère de sévérité qu’elle impliquait. Par un arrêt du Conseil du 31 janvier 1689 le roi ordonne «que tous les auteurs, libraires, imprimeurs et graveurs qui ont obtenu des privilèges du roi depuis l’année 1652, pour faire imprimer des livres ou graver des estampes, et qui n’ont pas fourni des exemplaires desdits livres et estampes pour la Bibliothèque de Sa Majesté seront tenus de fournir au garde de ladite Bibliothèque lesdits exemplaires quinze jours après la signification du présent arrêt faite aux syndics de leurs communautés, sous peine de confiscation de tous lesdits livres et estampes et de l’amende de quinze cens livres.» Ces rigoureuses dispositions, qui avaient leur effet non-seulement pour le présent, mais encore pour un passé de trente-sept années, portèrent leurs fruits. Elles procurèrent à la Bibliothèque un nombre considérable de volumes imprimés qui avaient échappé aux prescriptions royales, et l’application qui en fut faite pour la première fois aux productions de la gravure, profita particulièrement à cette série de nos collections qui s’augmenta ainsi de toutes les œuvres des artistes du XVIIe siècle.

En montrant cette sollicitude pour les collections royales, Louvois sans doute était sincère et obéissait à ses goûts «d’honnête homme», comme on disait au XVIIe siècle. Il était toutefois trop habile courtisan pour que son zèle ne fût pas singulièrement stimulé par le désir et la certitude de plaire au roi. L’intérêt que Louis XIV portait à la Bibliothèque semblait en effet augmenter de jour en jour et les médailles notamment attiraient sa curiosité. Aussi Louvois prenait-il toutes les mesures propres à la satisfaire. Le roi avait pour médecin un savant antiquaire, Rainssant, de Reims, qui par la direction de ses études et par son assiduité auprès du prince avait contribué à développer le goût de celui-ci pour les médailles. C’est lui qui, après la retraite de Carcavy, fut chargé de la garde du Cabinet et pourvu du titre «d’antiquaire et garde des médailles de Sa Majesté.» Puis, en 1684, pour mettre les objets immédiatement à la portée du roi, Louvois ordonna le transport à Versailles de toutes les collections de médailles et d’antiquités. Elles y furent installées au château dans une pièce voisine de l’appartement de Louis XIV, «qui prenait plaisir à venir presque tous les jours au sortir de la messe dans ce cabinet.» Rainssant, qui s’était adjoint Oudinet, son parent, s’occupa de les y classer pendant que Louvois s’efforçait d’en augmenter le nombre. Il envoya à cet effet des instructions aux ambassadeurs et continua les missions des savants à l’étranger.

Le Cabinet s’enrichit successivement de la collection de médailles d’or et de bronze formée par le duc de Verneuil, de la suite de médailles en or acquise de M. de Monjoux, d’une série, alors unique en Europe, de 200 médailles des rois de Syrie, de 200 pièces de monnaie des rois de France offertes par le président de Harlay. En même temps l’abbé Bizot recueillait des monnaies modernes achetées pour le compte du roi à l’étranger, M. Fesch donnait une pierre gravée du plus grand prix, et les bénédictins de St-Evre de Toul faisaient présent du célèbre camée représentant l’apothéose de Germanicus. Si la distraction ordonnée par Louvois portait atteinte à l’intégrité de notre grand dépôt, elle ne nuisait pas, on le voit, à la prospérité du Cabinet des Médailles dont le roi rehaussait encore l’éclat par sa haute protection.

L’impulsion donnée par Colbert était donc dignement continuée par Louvois; elle s’étendit aux catalogues, dont la confection fut, sous l’administration du nouveau ministre, activement poursuivie. Clément reprit son premier travail qui n’était plus à jour; il acheva en 1688 un second catalogue des livres imprimés qui remplit quatorze volumes et dont la table alphabétique en 21 volumes fut mise au net plus tard, en 1721, par Buvat. L’inventaire des manuscrits de 1682 avait besoin d’être revu et complété. Cette tâche fut accomplie par des savants que leurs études spéciales désignaient pour ce travail. L’israélite converti, Louis de Compiègne, qui était en relations avec Bossuet, fut chargé des manuscrits hébreux. L’abbé Renaudot revit son travail et commença le catalogue des manuscrits syriaques. D’Herbelot s’occupa des manuscrits arabes, Dipy et Petis de la Croix des manuscrits turcs et persans, Du Cange, Cotelier des manuscrits grecs. Mabillon, Ruinart et d’autres religieux de St-Germain-des-Prés, participèrent à l’inventaire des manuscrits latins. Ces savants composèrent ainsi 8 volumes de notices d’une grande exactitude qui servirent de base au catalogue imprimé de 1739.

Dans son catalogue de 1688, Clément nous apprend que la Bibliothèque renfermait à cette époque 43,000 volumes imprimés; les manuscrits s’élevaient à plus de dix mille, et de même que naguères rue de la Harpe, l’emplacement commençait à manquer rue Vivienne. La question du transport des collections dans un endroit plus vaste et plus susceptible d’agrandissements se posa dans l’esprit de Louvois comme elle était venue à celui de Colbert. Une occasion bonne à saisir se présentait. Le roi venait de faire l’acquisition de l’hôtel Vendôme, et l’idée d’y installer nos collections était de nature à répondre à la fois au caractère monumental des bâtiments qu’on devait construire sur l’emplacement de cet hôtel, aux besoins de la Bibliothèque et à la sollicitude du roi. Louis XIV approuva le projet; l’exécution en fut confiée à Mansard, on dressa des plans, on fit des devis, les travaux même furent commencés, mais la mort de Louvois, en 1691, mit à néant l’entreprise: «Aussitôt que M. de Louvois fut mort, dit Saint-Simon, le premier soin du roi fut d’envoyer arrêter le bâtiment.» Il semble qu’il n’y ait eu pour regretter l’abandon de ce projet que Boivin qui, quelques années plus tard, écrivait à l’abbé de Louvois: «Estant allé l’autre jour chez une personne de mes amis, qui demeure un peu au-dessus de l’église de Saint-Roch, j’eus la curiosité, en revenant, de passer par la place de Vendôme. La démolition étoit déjà commencée vers le milieu de la place. Ce spectacle m’affligea d’abord. Je tournay ensuite les yeux vers les arcades qui avaient été destinées à la galerie de la Bibliothèque. A cette veue, je me sentis soudain monter à la teste un feu violent causé par l’indignation.»

 

DE LA MORT DE LOUVOIS A LA FIN DU RÈGNE DE LOUIS XIV (1691-1715).

A la mort de Louvois, son fils n’avait encore que 17 ans. Son goût des livres et son amour de la science étaient garants de son dévouement aux intérêts de la Bibliothèque. Tout enfant, il avait étonné, par son savoir précoce et en particulier par sa connaissance de la langue grecque, une réunion des premiers personnages de la cour que son père avait invités à l’hôtel Vivienne. Jeune homme, il occupait ses loisirs à relier des manuscrits[10]. Il avait d’ailleurs un guide éclairé dans son oncle l’archevêque de Reims qui conserva la haute direction que, du vivant de Louvois, il avait eue sur les affaires de la Bibliothèque.

 

[10] Le manuscrit grec nº 3,015 a été relié par lui.

L’expérience et l’appui de ce célèbre amateur étaient d’autant plus nécessaires au jeune bibliothécaire que par arrêt du Conseil du 21 juillet 1691, le roi venait d’augmenter encore sa responsabilité et de donner un nouvel éclat aux titres de maître de la librairie et de garde de la Bibliothèque, titres dont la réunion avait été faite pour la première fois en sa faveur. Jusqu’alors, ces fonctions relevaient du surintendant des bâtiments, et nous avons vu que sous Colbert et Louvois, elles n’étaient, pour ainsi dire, qu’une fiction. Louis XIV voulut les rendre indépendantes en plaçant le «maître de la librairie, intendant et garde du Cabinet des livres, manuscrits, médailles et raretés antiques et modernes, et garde de la Bibliothèque de sa Majesté, sous l’autorité de Sa Majesté seulement….» Le même arrêt portait que toutes les dépenses concernant la Bibliothèque devaient être «ordonnées par sa Majesté et les estats et ordonnances signées d’elle, et contre-signées par le secrétaire d’Estat et des commandements ayant le département de sa maison.»

Peu de temps après la publication de cet arrêt, Melchisédec Thévenot quitta la Bibliothèque, et en récompense de ses nombreux travaux, N. Clément fut nommé à sa place commis en titre. L’emploi laissé vacant fut occupé par Jean Boivin[11], qui suivit dans l’accomplissement de ses fonctions l’exemple de zèle et de dévouement donné par son devancier.

 

[11] L’entrée de Boivin à la Bibliothèque fut marquée par

l’importante découverte qu’il fit d’un manuscrit palimpseste de

l’ancien testament.

 

(V. Hist. de l’Académie des Inscriptions. T. VII et M. Delisle,

p. 299.)

L’abbé de Louvois répondit à la confiance du roi par une mesure dont l’importance, à cette époque, n’échappa à personne. Il songea à faire profiter le monde savant de collections qui jusqu’alors n’avaient été accessibles qu’à de rares privilégiés. On lit dans le numéro de novembre 1692 du Mercure: «M. l’abbé de Louvois voulant rendre la Bibliothèque utile au public a résolu de l’ouvrir deux jours de chaque semaine à tous ceux qui voudront y venir étudier; il a déjà commencé et il régala d’un magnifique repas plusieurs sçavans le jour de cette ouverture.» Ce premier essai de publicité ne fut malheureusement pas continué, mais le principe était posé pour l’avenir.

La nouvelle situation faite au bibliothécaire du roi par l’arrêt de juillet 1691 ne pouvait que tourner au profit des collections dont il avait la garde. Toutefois cet avantage ne se réalisa pas immédiatement et les années qui suivirent cette réorganisation ne furent pas aussi fertiles que celles qui l’ont précédée. Durant la période de 1691 à 1700, il n’y a guère à signaler que l’acquisition de 13 manuscrits, débris de la bibliothèque de Julien Brodeau, l’entrée par voie d’échange de 24 manuscrits arméniens et le don de 49 volumes chinois offerts à Louis XIV par l’empereur de la Chine, par l’intermédiaire du Père Bouvet, missionnaire jésuite. Cet envoi, qui ouvrait à la Bibliothèque la série nouvelle des livres chinois, méritait d’être encouragé. Le roi, en retour de cette gracieuseté du souverain du Grand Empire, lui fit présent d’un exemplaire richement relié du Cabinet du roi. Ce premier fonds ne tarda pas à s’augmenter, par les soins du P. de Fontenay, de 12 volumes chinois et tartares.

En 1700, on acheta pour 970 livres 35 volumes manuscrits reliés aux armes de Le Ragois de Bretonvilliers. Cette même année, la Bibliothèque recevait en don plus de cinq cents manuscrits grecs, latins, français, orientaux, etc., dont l’archevêque de Reims se défit en sa faveur. N. Clément n’était pas étranger à cette détermination, dernière marque de la sollicitude du prélat pour nos collections, et tout joyeux, il terminait ainsi la lettre par laquelle il annonçait cette bonne nouvelle à l’abbé de Louvois: «Je ne vous fais point mes réflexions sur cette nouvelle conqueste; elle est très-considérable; il y a plus de cinq cents manuscrits, dont la moitié sont de quelque mérite, et plusieurs d’un mérite singulier.» Ces manuscrits provenaient de différentes sources, un grand nombre avaient appartenu à Ch. de Montchal, archevêque de Toulouse, et d’autres à Antoine Faure. Peu de temps après, plus de deux cents volumes ayant cette dernière origine furent achetés moyennant 1,500 livres, pendant que l’abbé de Louvois, dans le voyage qu’il fit en Italie en 1700, ramassait des manuscrits et surtout des livres imprimés qu’il déposa à la Bibliothèque à son retour. En 1706, à la dispersion de la célèbre bibliothèque des Bigot, on recueillit encore pour le prix de 1,500 livres plus de 500 manuscrits importants dont beaucoup se rapportaient à l’histoire de Normandie.

L’année 1707 fut marquée par un événement malheureux pour la Bibliothèque. Un prêtre renégat natif du Dauphiné et réfugié à La Haye, Jean Aymont, était parvenu à surprendre la confiance de Clément. Grâce à la protection de ce dernier, il obtint de revenir en France; et toutes facilités lui furent données pour pénétrer dans la Bibliothèque. Clément l’y laissait travailler seul; il put ainsi très-aisément commettre le vol qu’il préméditait et qui ne fut découvert que quand il eut repassé en Hollande. Onze manuscrits de valeur avaient été dérobés par ce misérable, d’autres plus importants encore, comme la Bible de Charles-le-Chauve, avaient été indignement lacérés. Clément mit la plus grande diligence à se rendre compte de l’étendue du mal; on fit des réclamations, des poursuites furent commencées, mais elles demeurèrent à peu près sans résultat. La Bibliothèque ne rentra en possession que d’une trentaine de feuillets qui lui furent libéralement restitués par le Cte d’Oxford.[12]

 

[12] Un échange auquel le Musée britannique s’est prêté avec le plus

gracieux empressement vient de nous faire recouvrer les morceaux dont

l’absence déshonorait trois de nos plus importants manuscrits.

Cette triste affaire empoisonna les dernières années de Clément; sa santé en fut atteinte et il mourut en 1712. Son imprudence, dont il fut la première victime, ne doit pas nous faire oublier les éminents services de cet humble et honnête savant qui consacra son existence laborieuse à des rangements et à des catalogues de la première utilité, et qui, avant de mourir, donna un nouveau témoignage de sa constante sollicitude pour la Bibliothèque, en lui léguant sa collection de portraits. Ce recueil qui contenait plus de dix-huit mille pièces avait été formé par Clément surtout en vue de l’historien; l’authenticité de la pièce par rapport au personnage dont elle était l’image passait aux yeux de Clément avant sa valeur artistique; cette préférence était bien naturelle au collectionneur dont la science, plus encore que l’art, avait occupé toute la vie. Tel quel, cet ensemble avait une importance capitale pour le département des Estampes, car indépendamment de sa valeur intrinsèque, il y commençait une collection toute nouvelle, cette galerie incomparable de portraits, qui continuée et accrue dans le même esprit que son fondateur, est une des séries du département le plus souvent et le plus utilement consultées.

Avec la donation de Clément, nous arrivons à la fin du règne de Louis XIV. Avant qu’elle fût un fait accompli, la Bibliothèque avait eu à enregistrer de nouveaux accroissements. C’étaient en 1707 quatorze volumes tartares non réclamés à la douane et que le roi ordonna de faire porter à la Bibliothèque; en 1708, une vingtaine de manuscrits orientaux recueillis en Orient par Paul Lucas. La même année, deux volumes de cartes d’Irlande avaient été donnés à la Bibliothèque par M. de Valincourt, secrétaire général de la marine; mais avant d’entrer dans nos collections, ces cartes furent communiquées au géographe Delisle et remises par sa veuve seulement en 1727. En 1709 les papiers du célèbre historien André du Chesne entrèrent à la Bibliothèque, à la suite de la condamnation de J. Haudiquer de Blancour accusé de contrefaçon de titres de noblesse, dont les papiers furent confisqués. Quelques années plus tard, la vente de la bibliothèque de Melchisédec Thévenot fit arriver 290 manuscrits dans la série orientale qui s’accrut encore en 1714 de 50 volumes rapportés d’Orient par P. Lucas et de 62 volumes donnés par Ant. Galland avec ses livres et ses papiers. Mais le fait dominant dans nos annales de cette époque, c’est la disposition que Gaignières prit en faveur de la Bibliothèque en 1711 et par laquelle il donnait au roi sa célèbre collection.

«On a peine à comprendre, dit Le Prince, comment un seul homme dont la fortune était bornée, avait pu rassembler chez lui et mettre en ordre tant de pièces différentes, imprimés, manuscrits, estampes, dessins, tableaux, cartes géographiques, etc., et se former un cabinet rare et précieux, qui fut pendant longtemps l’admiration des curieux.»

La conception d’un plan aussi large que celui de Gaignières, et la réalisation qu’à l’aide de ses faibles ressources[13] il en poursuivit avec autant de persévérance que de succès ne peuvent en effet s’expliquer que par l’enthousiasme et l’énergie que la science donne à ceux qui l’aiment. Il avait formé le projet de réunir tout ce qui, à un degré quelconque, intéressait l’art, l’histoire et l’archéologie de notre pays. Documents manuscrits et imprimés, costumes, monuments, personnages, représentations d’événements politiques et militaires, rien ne fut oublié dans sa galerie qu’on pourrait comparer à une vaste encyclopédie figurée de la France du moyen âge.

 

[13] Ancien secrétaire du duc de Bellegarde, puis écuyer de Mlle de

Guise, avec le titre de gouverneur de Joinville et d’instituteur

des enfants de France, Roger de Gaignières ne possédait guère comme

revenu que les pensions afférentes à ces charges et une rente de

douze cents livres à lui léguée par Mlle de Guise.

Avec des données aussi étendues, Gaignières ne pouvait pas espérer n’avoir que des documents originaux; aussi sa collection, bien que renfermant un assez grand nombre de pièces authentiques, était composée, en majeure partie, de reproductions copiées ou dessinées par ses soins. Mais comme ces reproductions ont toujours été faites sur l’original même, il en résulte que, malgré leur imperfection relative et très-explicable, elles sont encore de la plus grande utilité pour l’historien et l’archéologue. S’agit-il par exemple d’un personnage? Gaignières leur donnera un portrait soit gravé, soit dessiné d’après un manuscrit ou d’après quelqu’autre monument authentique: peut-être se trouvera-t-il avoir relevé son épitaphe; si le personnage a écrit, notre amateur aura recueilli ou fait copier sa correspondance. A ces renseignements s’ajouteront de précieuses indications sur les costumes, les usages, les mœurs de ses contemporains, sur l’art à l’époque où il a vécu, sur les faits marquants dont il a pu être le témoin, tout cela pris aux meilleures sources, manuscrits, inscriptions, sceaux, tapisseries, tombeaux, vitraux, etc.

Gaignières n’épargna ni ses faibles ressources, ni les fatigues, ni les voyages pour arriver à un résultat aussi complet. On le voit dans toutes les parties de la France, actif et entreprenant, à la recherche des monuments de notre histoire. Le plus souvent il est accompagné de deux hommes dévoués qui le secondèrent activement dans son entreprise, son valet de chambre, Barthélemy Rémy et un dessinateur peu connu, Boudan. Le premier était chargé de copier les manuscrits ou d’en faire les extraits, mission dont il s’acquitta fort bien, le second s’occupait des reproductions dessinées. Leur désintéressement, qui permit à Gaignières d’accomplir la tâche qu’il s’était imposée, mérite d’être rappelé; on est touché de voir qu’en échange de ses nombreux et excellents services, Rémy touchait 200 livres par an. Boudan n’était pas mieux payé. On lit entre autres articles dans un mémoire des prix dont Gaignières était convenu avec lui pour son travail: «les armes croquées à l’ancre un liard la pièce.»[14]

 

[14] M. Delisle. T. I, p. 335 et suiv.

La vie entière de ces trois hommes est, pour ainsi dire, dans la collection, fruit de leurs efforts réunis. Aussi l’idée d’une dispersion était-elle particulièrement pénible à celui qui en avait eu l’idée et qui en avait si laborieusement réuni les matériaux. Le seul moyen d’en assurer la conservation était de la faire entrer dans la Bibliothèque du roi. Gaignières prit cette résolution avec une généreuse spontanéité.

Par un acte authentique rédigé en présence de M. de Torcy le 19 février 1711, il déclarait que «travaillant depuis longtemps avec un soin, une étude et une aplication continuelle à la recherche de différents manuscrits curieux touchant l’histoire et autres matières, et à la recherche de tableaux, estampes et autres curiositez, il voyoit avec plaisir que le succès en avoit été assez heureux pour avoir rassemblé plus de deux mil manuscrits et une quantité considérable de livres, tableaux, estampes et curiositez qui composoient actuellement ses cabinets et gallerie; qu’il seroit fâché qu’après lui ils fussent dispersez et tombassent en différentes mains, de sorte qu’ayant dessein de les laisser à la postérité, il croyoit qu’il ne pouvoit mieux faire pour les conserver que d’en faire présent au roy.» En dédommagement, M. de Torcy s’engageait à servir à Gaignières, indépendamment d’une somme de 4,000 écus qui lui fut comptée immédiatement, une rente viagère de 4,000 livres, et à payer 20,000 livres aux héritiers du donateur.

Dans le même acte Gaignières avait stipulé qu’il se réservait la jouissance de ses collections jusqu’à sa mort. Cette clause devint entre les mains de Clairembault une arme contre celui dont il passait pour l’ami et le confident. La conduite de Clairembault, en toute cette affaire, est d’autant plus méprisable qu’elle servit à colorer, par des calomnies, ses convoitises personnelles. A son instigation, M. de Torcy se prit à suspecter la loyauté de Gaignières dont la maison, les personnes mêmes furent espionnées par les agents du ministre. Puis il donna l’ordre à Clairembault de dresser un inventaire de manière, donnait-on comme prétexte, à ce que rien ne pût être détourné dans le cas où l’usufruitier viendrait à mourir; en réalité cet acte était une mesure de méfiance contre Gaignières lui-même.

Sa mort qu’on semblait attendre avec impatience arriva le 27 mars 1715, et Clairembault fut chargé de prendre possession des collections appartenant à la Bibliothèque; c’est en 1716 seulement que les intentions de Gaignières furent exécutées. Sa donation comprenait 2,910 volumes imprimés, 2,407 manuscrits, 24 recueils de modes, 31 d’inscriptions tumulaires, 133 de pièces topographiques, 210 portefeuilles de portraits, 4,400 monnaies et médailles, 690 tableaux. L’abbé de Louvois, après avoir reçu la collection, en fit retirer les articles qui lui semblaient sans intérêt pour la Bibliothèque et dont la vente ordonnée par un arrêt du 6 mars 1717 produisit près de 17,000 livres.

Tel qu’il entrait à la Bibliothèque, le Cabinet de Gaignières n’était pas intact. Plus de cent volumes, sans compter plusieurs articles importants qui n’ont pas été retrouvés, étaient restés dans les mains de Clairembault et ils ne firent retour que beaucoup plus tard au dépôt auquel ils appartenaient. Cette soustraction ne fut pas la seule au XVIIIe siècle. Entre l’année 1785 et l’année 1808, 24 portefeuilles contenant des dessins de tombeaux disparurent de la Bibliothèque et passèrent en Angleterre. Acquis par un antiquaire Anglais, Richard Gough, ils furent légués par lui à la Bibliothèque d’Oxford en 1809. Heureusement la section d’archéologie du Comité des travaux historiques, sur le rapport de M. Dauban, s’occupa en 1860 de combler ce déficit, en faisant exécuter par M. Frappaz les calques des pièces manquantes. Par suite de cette utile mesure, la collection de Gaignières est maintenant conservée à la Bibliothèque à peu près complète. D’abord maintenue dans son ensemble dans le fonds des manuscrits, elle a été divisée en 1740, suivant la nature des pièces qui la composent, entre les quatre départements de la Bibliothèque. La valeur et l’utilité de ces documents n’ont fait que s’affirmer depuis le jour où Montfaucon, dans son célèbre ouvrage sur les Monuments de la Monarchie Française, écrivait: «Le devoir et la reconnaissance m’obligent à faire mention de ceux qui m’ont prêté les secours nécessaires pour cet ouvrage: le public sera peut-être bien aise de savoir à qui il en est redevable. Les recueils de feu M. de Gaignières, mon ami, sont les premiers en date. Sans cette avance, je n’aurais jamais pu faire une telle entreprise. Il m’a frayé le chemin en ramassant et faisant dessiner tout ce qu’il a pu trouver de monuments dans Paris, autour de Paris, et dans les provinces. Il y a employé de grosses sommes. Je lui ai donné souvent des recommandations pour nos abbayes où il allait faire ses recherches, menant toujours avec lui son peintre. Je ne savais pas alors qu’en lui faisant plaisir, j’agissais pour moi; ce n’est que depuis sa mort que j’ai formé le plan que j’exécute aujourd’hui, et sans ce secours, je n’aurais jamais pu fournir aux frais immenses qu’il aurait fallu faire pour dessiner tant de monuments, d’après les originaux dont plusieurs sont fort éloignés de Paris. Les portefeuilles sont à la bibliothèque du Roi, d’où par la faveur et la protection de M. l’abbé Bignon, j’ai tiré une bonne partie des pièces qui entrent dans cet ouvrage.»

L’importante donation de Gaignières termine glorieusement la liste des accroissements de la bibliothèque dont Louis XIV vit la suite presque continue depuis son avènement jusqu’à sa mort. Dans Le siècle de Louis XIV, Voltaire dit: «La Bibliothèque royale, déjà nombreuse, s’enrichit sous Louis XIV de plus de trente mille volumes.» Cette évaluation est au-dessous de la réalité. Les catalogues de 1645 rédigés par les frères Dupuy accusent en effet un nombre de 5,000 volumes; à la mort de Louis XIV, la Bibliothèque en possédait plus de soixante-dix mille[15] sans compter les médailles et les estampes qui entrent pour une part importante dans les acquisitions de ce règne.

 

[15] Le Prince, pag. 74.

 

LA BIBLIOTHÈQUE AU XVIIIe SIÈCLE

ADMINISTRATION DE JEAN-PAUL BIGNON. (1718-1741).

 

Quelque fertile qu’ait été pour nos collections l’époque de Louis XIV, elle devait être encore dépassée par le règne qui suivit et qu’on a pu sans exagération appeler l’âge d’or de la Bibliothèque. Dans les mains habiles de l’abbé Jean-Paul Bignon, dont la science était à la hauteur du dévouement, elle va prendre le rôle important qu’elle doit jouer dans le monde lettré, conquérir, avec un local répondant à sa grandeur, une organisation presque définitive et s’accroître dans des proportions réellement extraordinaires.

En 1715, l’abbé de Louvois était encore bibliothécaire du roi, il mourut jeune encore en 1718[16]. Son successeur fut pris dans cette famille, qui avait déjà donné deux de ses membres à la Bibliothèque: l’abbé Jean-Paul Bignon était le fils de Jérôme, le prédécesseur de l’abbé de Louvois. Les lettres patentes du 15 septembre 1719 annonçaient ainsi sa nomination: «La charge de maître de notre librairie, intendant, garde de notre cabinet des livres, manuscrits, médailles et raretés de notre Bibliothèque, étant vacante par le décès du sieur abbé de Louvois, nous avons choisi pour la remplir notre cher et bien-aimé Jean-Paul Bignon, abbé de Saint-Quentin en l’Isle, doyen de Saint-Germain l’Auxerrois, conseiller ordinaire en notre conseil d’Etat, président de nos Académies des sciences et belles-lettres, et l’un des quarante de l’Académie française. Son goût pour les lettres, son application à tout genre d’érudition, les connaissances qu’il a acquises, la justesse de son discernement, son zèle et sa fidélité concourent avec la satisfaction que nous éprouvons à rendre en cette occasion un honneur dû à la mémoire de ses pères, en confiant à un de leurs descendants le soin d’une Bibliothèque qui a si longtemps été entre leurs mains pendant le siècle passé, et qu’ils ont enrichie du fruit de leurs veilles.»

 

[16] Ce fut sous l’administration de l’abbé de Louvois, au mois de

mai 1717, que le czar Pierre-le-Grand vint visiter la Bibliothèque.

On ne put lui faire voir qu’un seul manuscrit russe, un journal de

voyage donné en 1703 par M. de Sparwenfeld, maître des cérémonies

à la cour de Suède.—A cette époque, les deux grands globes faits

pour exciter sa curiosité n’étaient pas encore installés dans la

Bibliothèque du roi. Exécutés par V. Coronelli pour le cardinal

d’Estrées et donnés par celui-ci à Louis XIV en 1683, ils avaient été

déposés à Marly, où ils restèrent jusqu’en 1722. C’est alors qu’ils

furent transportés à la Bibliothèque, où on disposa, pour les loger,

la salle où ils sont encore aujourd’hui et qui prit le nom de salle

des Globes.

Nul choix ne pouvait être plus heureux pour la Bibliothèque. Il fallait en effet toutes les qualités et toute l’influence du nouveau bibliothécaire pour entreprendre et mener à bonne fin les réformes qu’il méditait. Tout d’abord il voulut reconnaître les collections dont la garde venait de lui être confiée et il en fit ordonner l’inventaire. Un arrêt du 20 septembre 1719 prescrivit un récolement général de toutes les collections. Sous la présidence du ministre M. de Maurepas, et conjointement avec l’abbé Bignon et les gardes de la Bibliothèque, MM. de Boze et Fourmont, désignés par le roi, exécutèrent ce travail, qui ne fut terminé qu’en 1720.

Parmi les avantages que la Bibliothèque retira de cette utile opération, un des plus importants fut sa constitution en quatre départements. L’abbé Bignon comprit qu’avec le nombre et la diversité des collections, il fallait, pour rendre la surveillance efficace, les grouper en séries distinctes et méthodiques et placer à leur tête un homme qui, pour la partie commise à sa garde, partagerait et soulagerait la responsabilité du bibliothécaire. De la sorte, il donnait à ce chef de section une indépendance propre à stimuler son zèle et à des collections d’ordre tout différent un défenseur d’autant plus autorisé qu’il était à même d’en avoir une connaissance plus approfondie. Quatre départements furent donc créés à la Bibliothèque, c’étaient: 1º les manuscrits, 2º les imprimés, 3º les titres et généalogies[17], 4º les planches, gravées et estampes. Boivin fut préposé à la garde des manuscrits; l’abbé de Targny, qui avait succédé à Clément, fut plus particulièrement chargé des livres imprimés, Guiblet, des titres et généalogies, et Le Hay, des estampes. La création des interprètes, savants spéciaux attachés sous ce titre aux sections de livres en langue étrangère, date également de cette époque.

 

[17] A cette époque, les médailles étaient encore à Versailles.

Cette utile réorganisation accomplie, il y avait une autre réforme non moins urgente, mais plus difficile à réaliser. Le récolement de 1720 avait démontré la nécessité d’un agrandissement des locaux de la Bibliothèque. Depuis l’époque en effet où Louvois avait proposé vainement d’affecter l’hôtel Vendôme à des collections, déjà à l’étroit à ce moment, les accroissements s’étaient succédé, et rien n’avait été fait dans cet ordre de choses. Il avait été question d’une installation au Louvre, mais les appartements que l’abbé de Louvois, auteur du projet, avait en vue, venaient d’être occupés par l’infante d’Espagne, la fiancée du jeune roi. Le problème se représentait donc tout entier, et la solution en paraissait encore éloignée.

Un événement, au moins en ceci heureux, vint servir à souhait les désirs de l’abbé Bignon. A la mort de Mazarin, son palais, qui occupait une large bande de terrain comprise entre les rues de Richelieu et Neuve-des-Petits-Champs, avait été divisé: la partie sur la rue de Richelieu échut au marquis de Mancini, le mari de la nièce du cardinal, et elle était devenue l’hôtel de Nevers. Ces bâtiments, achetés par le roi sous la régence, avaient servi de local à la banque de Law, et la ruine du financier, arrivée en 1721, les rendait vacants. Les donner à la Bibliothèque, logée en face, semblait une mesure d’autant plus sage que dans cette combinaison il ne s’agissait plus pour elle d’un déplacement toujours dangereux, mais d’un simple agrandissement. L’abbé Bignon s’emploie aussitôt avec la plus grande activité, et par son crédit auprès du régent il obtient l’autorisation nécessaire. On ne perd pas un instant; l’arrêt du Conseil est du 13 septembre 1721, «le 1er octobre, dit Buvat, on commença le transport des manuscrits de la Bibliothèque du roi à l’hôtel de Nevers.»

Toutefois ce ne fut qu’en 1724, après bien des difficultés, grâce aux efforts infatigables de l’abbé Bignon et à la protection du comte de Maurepas, que cette prise de possession fut définitivement ratifiée. Les lettres patentes du 16 mai 1724 affectaient «à perpétuité l’hôtel de Nevers à la Bibliothèque. On s’occupa alors à faire dans cette grande maison des dépenses vraiment royales, pour donner à cette Bibliothèque, par rapport à la commodité et aux embellissements extérieurs, toutes les décorations qu’elle méritait[18].» L’architecte de Cotte eut la direction de tous ces travaux. Quant au palais Mazarin proprement dit, c’est-à-dire, les bâtiments de la rue Neuve-des-Petits-Champs, ils continuèrent d’être occupés par des services étrangers à la Bibliothèque.

 

[18] Le Prince, p. 80.

Dans la poursuite de ces projets d’agrandissement qui avaient si bien réussi, l’abbé Bignon cherchait un autre résultat que la facilité de loger nos collections; il avait l’intention d’en ouvrir l’accès au public, ce qui n’était guère possible dans le local de la rue Vivienne. Nous avons vu que l’abbé de Louvois avait tenté un premier essai dans ce sens; avant lui, Colbert avait compris toute l’utilité d’une pareille mesure et, sans rendre encore la Bibliothèque publique, il en avait facilité l’entrée aux savants français et étrangers qui avaient besoin d’y travailler. Mais jusqu’au XVIIIe siècle, tout s’était borné à des prêts consentis dans des conditions exceptionnelles ou à des communications sur place dont l’autorisation passait pour une véritable faveur. L’esprit libéral et éclairé de l’abbé Bignon alla plus loin. Le 11 octobre 1720 un arrêt du Conseil, rendu sur sa demande, ordonna la publicité de notre dépôt: «La Bibliothèque du Roy sera ouverte à tous les sçavans de toutes les nations, en tout temps, aux jours et heures qui seront réglez par le Bibliothécaire de Sa Majesté, et il sera préparé des endroits convenables pour y recevoir lesdits sçavans, et les mettre en état d’y vacquer à leurs études et recherches avec toute commodité. Outre lesdites entrées accordées aux sçavans, la Bibliothèque sera ouverte au public une fois la semaine depuis onze heures du matin jusqu’à une heure de l’après-midi; et seront alors toutes les personnes que Sa Majesté a déjà attachées à ladite Bibliothèque, ainsi que les autres qu’Elle se propose d’y attacher encore, sous les ordres dudit sieur Bibliothécaire, obligées de se trouver durant ledit temps ès-sales, cabinets et galeries d’icelle, pour satisfaire la curiosité de tous ceux que l’envie de s’instruire y attirera.»

L’ouverture prescrite fut suspendue par l’installation des collections dans l’hôtel de Nevers, mais elle fut rétablie dès que le permirent les travaux d’aménagement entrepris dans les nouveaux bâtiments, vers 1743.

Ces améliorations donnèrent un nouvel éclat à la Bibliothèque, elles firent valoir son utilité et ses richesses: sans nul doute elles attirèrent et justifièrent les donations et les acquisitions dont le nombre et l’importance ne laissent pas d’étonner même de nos jours, à plus d’un siècle de distance.

L’abbé de Louvois était encore à la tête de la Bibliothèque, quand le 22 novembre 1717, Charles d’Hozier fit présent au roi de la collection généalogique commencée par Pierre d’Hozier, son père, et continuée par lui. Tous deux, «généalogistes de la maison de Sa Majesté,» avaient été à même de réunir un grand nombre de pièces concernant les familles nobles de France. Dans l’acte de cession dressé par le notaire, Charles d’Hozier déclare que c’est un «cabinet curieux composé de manuscrits, généalogies, preuves de noblesse, titres originaux, extraits, mémoires de famille, lettres écrites tant à lui qu’au dit feu sieur son père, beaucoup de volumes imprimés sur lesquels ledit feu sieur son père et lui ont mis des notes, lettres d’annoblissements, réglements d’armoiries et diverses recherches considérables.» La crainte d’une dispersion lui fit donner ces documents au roi qui, en dédommagement, lui alloua une pension viagère de 2,000 livres. Cette cession désintéressée consistait en 250 volumes ou portefeuilles contenant des pièces et documents généalogiques, en mémoires et lettres adressés à Pierre d’Hozier et en 875 volumes imprimés annotés. Les pièces généalogiques, auxquelles Clairembault, chargé du classement, réunit les documents du même genre qui se trouvaient dans la collection Gaignières, devinrent le noyau du Cabinet des titres. Cette section était assez considérable pour former trois ans plus tard le quatrième département de la Bibliothèque.

La collection d’Hozier, dont l’acquisition avait été négociée sous l’administration de l’abbé de Louvois, mais dont l’entrée à la Bibliothèque n’eut lieu qu’en 1720, ne fut pas la première que reçut l’abbé Bignon. Son prédécesseur en mourant avait voulu donner une dernière preuve d’attachement au dépôt dont il avait eu la garde durant 35 années, en lui léguant ses manuscrits. On en comptait environ trois cents, presque tous modernes et relatifs aux événements du XVIIe siècle.

Philippe de La Mare possédait des manuscrits qui ne présentaient pas seulement d’intérêt pour l’histoire du XVIIe siècle: l’histoire de France en général, celle du XVIe siècle en particulier, l’antiquité, étaient représentées dans la bibliothèque qu’il tenait de son père, Philibert de La Mare, héritier des papiers de Saumaise. Cette importante collection, vendue à la mort de Philippe de La Mare, allait passer en Hollande, quand le Régent donna ordre de l’acheter. C’était un accroissement de plus de 600 manuscrits.

Ce que l’on avait fait pour la collection Philippe de La Mare en 1718, on le fit en 1719 pour une bibliothèque encore plus précieuse, celle d’Etienne Baluze[19]. Ce célèbre érudit avait disposé de ses magnifiques collections en faveur d’une dame Le Maire. Son testament renfermait même cette clause singulière: «Je défends et prohibe expressément la vente de ma Bibliothèque en gros, voulant qu’elle soit vendue au plus offrant et dernier enchérisseur, afin que les curieux en puissent avoir leur part, y ayant une très-grande quantité de livres rares, difficiles à trouver que les gens de lettres seront bien aises d’avoir l’occasion d’acquérir.» Il était cependant bien important que ces collections, au moins celles qui étaient manuscrites, ne fussent pas perdues pour la Bibliothèque. Chargé pendant 33 ans de l’administration de la bibliothèque de Colbert, Baluze n’avait rien négligé pour la formation de la sienne. Avec son activité surprenante, il avait réuni, fait copier ou copié lui-même des documents originaux d’un intérêt capital pour l’histoire du moyen âge, auxquels sa vaste érudition et sa compétence bien connue donnaient encore une plus grande valeur. Le catalogue de sa bibliothèque publié en 1719 sous le titre de Bibliotheca Baluziana n’indiquait pas moins de 957 volumes manuscrits, près de 700 chartes et 7 armoires remplies de papiers modernes. Une pareille collection avait sa place marquée dans la Bibliothèque du Roi, et l’abbé Bignon obtint d’en faire l’acquisition. Une première évaluation de 16,000 livres ne parut pas suffisante à la propriétaire, il fallut porter cette somme à 30,000 livres, moyennant laquelle près de quatorze cents volumes entrèrent au département des manuscrits.

 

[19] M. Delisle, T. I, p. 364 et suiv.

Tous les actes de l’abbé Bignon concouraient à la prospérité de la Bibliothèque. En 1720, il adjoignit aux fonctions de Bibliothécaire du roi les charges de garde du Cabinet du Louvre et de bibliothécaire de Fontainebleau qu’il acheta l’une de Dacier, l’autre des héritiers de M. de Sainte-Marthe. Le Cabinet du roi au Louvre, formé par Henri IV pour son usage particulier, renfermait alors beaucoup de manuscrits venus de la librairie du cardinal d’Amboise et remarquables par leur ancienneté et la beauté de leurs miniatures, ainsi qu’un bon nombre d’ouvrages exécutés en l’honneur de rois. La réunion des charges obtenues par l’abbé Bignon préparait la fusion de ces collections dans celles de la Bibliothèque; elle eut lieu de 1723 à 1732. Plusieurs volumes conservés dans le château de Versailles ne tardèrent pas à être également versés dans notre grand dépôt.

Les recueils que Morel de Thoisy, lieutenant-général au bailliage de Troyes, avait formés au commencement du XVIIIe siècle sur les matières ecclésiastiques et historiques, sur la jurisprudence et les belles-lettres, renfermaient plus de soixante-dix mille pièces tant imprimées que manuscrites. Lui-même en avait fait un premier classement en 646 volumes. Comme il l’écrivait avec un légitime orgueil, «parmi ces pièces, il y en avait une quantité considérable, les unes originales, les autres très-rares.» La juste appréciation que Morel de Thoisy faisait de ce célèbre recueil n’en rend que plus honorable pour sa mémoire la déclaration en date du 10 juillet 1725 par laquelle il l’offrit généreusement au roi.

Ces volumes furent attribués au département des Imprimés où ils sont encore conservés. Il en fut de même de l’importante collection musicale léguée au roi en 1725 par Sébastien de Brossard, chanoine de Meaux. Bien qu’il s’y trouvât un certain nombre de volumes manuscrits, elle fut déposée au département des Imprimés[20]. Le legs de Brossard y commença heureusement la série musicale. «Ce cabinet est des plus nombreux et des mieux assortis qu’on connaisse. Pendant plus de cinquante années, le possesseur n’a épargné ni soins ni dépenses pour en faire le recueil le plus complet qu’il soit possible de tout ce qu’il y a de meilleur et de rare en musique, soit imprimé, soit manuscrit. La première partie du recueil contient les auteurs anciens et modernes, tant imprimés que manuscrits, qui ont écrit sur la musique en général; la seconde partie renferme les praticiens; elle consiste en un grand nombre de volumes ou de pièces, la plupart inédits. C’est une réunion de tous les genres de musique sacrée et profane, vocale et instrumentale, où tout est disposé avec ordre, ainsi qu’on peut s’en assurer par le catalogue que Brossard a remis à la Bibliothèque de sa Majesté[21].»

 

[20] Pour la série musicale, cette règle a été strictement observée

dans la suite; tous les ouvrages modernes de musique, imprimés ou

manuscrits, que la Bibliothèque possède sont réunis en un seul fonds

compris dans les collections imprimées.

 

[21] Mémoire manuscrit de Van Praët cité par Fétis dans sa

Biographie des Musiciens.—C’est le double titre de bienfaiteur de

la Bibliothèque et de fondateur de la collection musicale qui a fait

inscrire le nom de Sébastien de Brossard à une place d’honneur dans

la galerie de la Réserve du département des Imprimés.

Depuis 1726, on s’occupait de faire copier les actes authentiques du Conseil de Bâle qui étaient devenus la propriété de la ville de Bâle. Baluze, puis l’abbé Jourdain, avaient entrepris ce travail qui ne fut achevé qu’en 1724, par les soins d’Eusèbe de Laurière, avocat au Parlement. En 1725, vingt-neuf volumes contenant la copie de ces documents utiles à l’histoire de l’église gallicane furent déposés au département des manuscrits.

De la fameuse bibliothèque que possédait Foucault, successivement intendant dans les généralités de Montauban, de Poitiers et de Caen, nos collections ne purent recueillir que quelques volumes donnés par l’abbé Bothelin ou échangés par M. de Boze. Mais la Bibliothèque fut plus heureuse quand il s’agit de donner un abri aux restes d’une autre collection plus ancienne et encore plus célèbre qui semblait près de périr, celle des manuscrits de l’abbaye de Saint-Martial de Limoges. Obligés par la mauvaise situation financière de l’abbaye de se défaire de leurs volumes, les chanoines en annoncèrent la mise en vente en 1730. L’abbaye possédait alors plus de deux cents manuscrits. Ces débris d’une bibliothèque qui avait été dans toute sa splendeur au XIIIe siècle ne manquaient pas de valeur. Presque tous contemporains de la première partie du moyen-âge, ils renfermaient des documents très-importants pour l’intelligence des textes théologiques et pour l’étude de la langue, de l’histoire, des mœurs de la France du IXe au XIIIe siècle. L’abbé Bignon, aidé par M. de Maurepas, put en faire l’acquisition moyennant une somme de 5,000 livres.

A cette époque, la bibliothèque de la famille de Mesmes, qui avait brillé d’un si vif éclat au commencement du XVIIe siècle, était en pleine décadence. Pour sauver ce qui en subsistait encore, les héritiers des de Mesmes en proposèrent la cession au roi en 1731. Elle fut immédiatement décidée et payée 12,000 livres. Une somme aussi élevée indique suffisamment la valeur de cette acquisition qui comprenait six cent quarante-deux manuscrits. Sur ce lot, on préleva les volumes des négociations de Claude de Mesmes, comte d’Avaux, qui furent placés au dépôt des affaires étrangères. Les quatre cent treize volumes qui restèrent à la Bibliothèque fournirent encore un notable appoint non-seulement à la série des manuscrits du moyen-âge, mais aussi à celle des documents sur l’histoire de la France et des Etats voisins et de leurs relations diplomatiques pendant les deux derniers siècles.

Grâce aux efforts de l’abbé Bignon, le Cabinet des Estampes se vit, à son tour, enrichir en 1731 d’une collection qui semblait depuis longtemps lui être destinée. Formée par Henry de Beringhen, premier écuyer du roi, elle renfermait tout ce que l’art de la gravure avait produit de plus remarquable à cette grande époque. A l’exclusion de tous les monuments antérieurs, Beringhen recherchait les œuvres des contemporains qu’il avait pu connaître et admirer. «Un si beau recueil ne pouvait convenir qu’au roi et il semblait en quelque façon que ce seigneur eut prévu qu’un jour sa collection ferait suite à celle de l’abbé de Marolles: en effet celle de M. de Beringhen reprend, pour ainsi dire, à l’année 1660, époque à laquelle l’abbé de Marolles en était resté; elle renferme principalement des maîtres de l’école de France jusqu’à l’année 1730[22].» Beringhen avait même si sûrement deviné le sort de ses volumes qu’il les avait fait relier par avance aux armes de France et en maroquin rouge, suivant le modèle adopté pour la collection de Marolles. Tant de précautions ne pouvaient nuire à leur fortune. Sans doute l’abbé Bignon n’en tira pas le moins puissant argument pour déterminer le cardinal de Fleury à faire approuver par le roi le projet d’acquisition de cette importante collection. Les pourparlers engagés en 1731 avec l’évêque du Puy, fils et héritier de Beringhen, ne tardèrent pas à aboutir. Cette même année, 579 volumes in-folio contenant près de 80,000 pièces, épreuves de choix dues au burin des plus habiles artistes de notre pays, prirent place sur les rayons du département des Estampes à la suite de la collection de Marolles. Ils l’y continuèrent dignement offrant à l’historien et à l’artiste les renseignements les plus précieux sur la gravure en France depuis le milieu du XVIIe siècle jusqu’à la première moitié du XVIIIe siècle.

 

[22] Le Prince, p. 212.

On le voit, la Bibliothèque semblait destinée à recueillir les collections que le temps et le goût de nombreux amateurs avaient constituées et qui venaient s’y réfugier comme en un lieu protecteur pour échapper à la ruine ou aux convoitises de l’étranger. Le moment était arrivé pour son habile administrateur de redoubler d’efforts ou de zèle afin d’assurer à notre dépôt la possession de la bibliothèque la plus riche, la plus fameuse qu’aucun amateur ait jamais formée, celle de Colbert[23]. Cette admirable collection échut, à la mort du ministre, à son fils le marquis de Seignelay, puis au frère de celui-ci, Jacques-Nicolas Colbert, archevêque de Rouen. En 1707, ce dernier l’avait léguée à son neveu, l’abbé Charles-Eléonor Colbert, plus tard comte de Seignelay. Dans les mains de ce petit-fils du grand Colbert, ce glorieux héritage ne resta pas longtemps intact. Déjà en 1728 il avait fait procéder à une vente de livres imprimés et un millier environ avaient été achetés pour le compte de la Bibliothèque. Il fallait, à tout prix, préserver les manuscrits des risques d’une dispersion. Fort de l’assentiment et de l’appui de M. de Maurepas, l’abbé Bignon fit des ouvertures à M. de Seignelay et des experts furent nommés pour l’estimation de la collection en bloc. L’abbé de Targny et Falconet représentèrent la Bibliothèque, le P. de Montfaucon et Lancelot M. de Seignelay. Mais tout d’abord on ne s’entendit pas. Les experts du roi n’offraient que 80,000 francs, tandis que ceux du propriétaire exigeaient 200,000 francs. Trois ans se passèrent ainsi, les négociations faillirent même se rompre. Enfin, en février 1732, pour mettre fin au débat, M. de Seignelay prit une résolution qui l’honore: il offrit au roi tous ses manuscrits, tant anciens que modernes, «en suppliant Sa Majesté de régler elle-même la somme qu’elle jugerait à propos de lui donner.» Louis XV la fixa à 300,000 livres.

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