La bibliothèque nationale
La
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
[23] M. Delisle, T. I, p. 439 et suiv.
A ce prix, la Bibliothèque acquit 6,645 manuscrits anciens parmi lesquels un millier de volumes grecs et environ 700 orientaux, 440 volumes de copies de documents tirés des archives de province, une série de plus de 500 volumes formés de correspondances politiques, d’instructions, de mémoires et de lettres de Colbert, enfin 300 volumes de mélanges.
Il est inutile d’insister sur la valeur et l’importance tout-à-fait hors ligne d’une pareille acquisition. Elle fut un grand événement non-seulement pour la Bibliothèque mais encore pour les lettres et l’histoire en France. Par sa situation, par les ressources de toutes sortes dont il disposait, Colbert avait pu satisfaire pleinement son amour pour les livres et pour la science. Ses bibliothécaires, Carcavy et Baluze, n’avaient pas seuls travaillé à réunir les éléments de ce fonds important. Il avait trouvé en province des correspondants dévoués et laborieux qui recherchèrent avec une ardeur infatigable, soit dans les couvents et abbayes, soit dans les archives locales, des documents précieux pour l’histoire de notre pays. A défaut des originaux, ils obtenaient des copies. C’est ainsi que Doat, président de la Chambre des comptes de Navarre, fut chargé de faire un choix dans les archives du Languedoc, de la Guyenne, du Béarn et du pays de Foix, que Denys Godefroy, en se livrant à un travail analogue sur les archives de Flandre, procura à Colbert plus de 150 volumes. A l’étranger, jusqu’en Orient, il avait des agents, comme à Constantinople M. de Nointel, qui recueillit pour le compte du ministre les manuscrits qui pouvaient l’intéresser. En même temps, il ne se faisait à Paris ou en province aucune vente importante de manuscrits sans que Colbert n’y poursuivît les plus remarquables articles, quand il n’achetait pas pour son compte la collection en bloc. En 1675, il se procurait 500 manuscrits provenant de la bibliothèque de Ballesdens et, quelques années plus tard, les célèbres manuscrits anciens du président de Thou. En 1678, l’abbaye de Moissac lui cédait 100 de ses plus précieux manuscrits, en 1680, le collége de Foix 300 volumes, en 1683, l’abbaye de Bonport 87 manuscrits. Les donations faites à Colbert furent encore plus nombreuses que les acquisitions, citons entr’autres celles de François du Chesne, de Mareste d’Alge, de l’hôtel-de-ville de Rouen, du chapitre de Metz. Elles s’expliquent par la prédilection marquée du grand ministre pour sa bibliothèque et par le désir de lui plaire. N’oublions pas d’ailleurs que si cette préférence de Colbert pour ses collections particulières lui fit quelquefois négliger les intérêts du dépôt national dont il avait la charge, il n’en fut pas moins donné à la Bibliothèque, grâce à l’heureux événement de 1732, de bénéficier, en fin de compte, des efforts multipliés de cet homme de génie pour sauver de la ruine les monuments les plus importants de notre histoire et de notre littérature.
Sans être aussi considérable que la bibliothèque Colbertine, la collection formée par Antoine Lancelot était renommée pour les documents qu’elle renfermait sur l’histoire de France. En 1733, Lancelot l’offrit au roi. Cette donation comprenait 206 manuscrits, en majeure partie anciens et précieux, et plus de cinq cents portefeuilles remplis de pièces imprimées, de copies et de documents originaux relatifs à l’histoire, la généalogie, la jurisprudence, la littérature, aux offices, charges et dignités en France. Pendant longtemps ces recueils ont été conservés au département des Imprimés; aujourd’hui on en a détaché les pièces imprimées qu’on a incorporées dans les différentes séries de cette section et les portefeuilles de Lancelot ont été transmis au département des manuscrits où ils présentent un ensemble de 189 volumes.
Châtre de Cangé possédait une bibliothèque dont les connaisseurs avaient pu constater l’importance par le catalogue qui en fut publié en 1733. Il y avait non-seulement des manuscrits remarquables, utiles à l’étude de notre histoire et de notre poésie nationale, mais encore de nombreux volumes imprimés de valeur. Au mois de juillet 1733, la Bibliothèque en fit l’acquisition pour une somme de 40,000 livres; c’était un nouvel accroissement de 158 manuscrits et de près de 7,000 volumes imprimés. La partie manuscrite de cette collection s’enrichit encore d’une douzaine de volumes dont M. de Cangé fit hommage au roi; la partie imprimée, d’abord diminuée d’un millier de volumes reconnus doubles et vendus comme tels, s’augmenta en 1751 des recueils de pièces imprimées et manuscrites qu’à la mort de Cangé, son fils, le sieur de Billy, offrit en pur don à la Bibliothèque.
Cette acquisition fut, sinon la dernière, du moins la plus importante de celles qui marquèrent la fin de l’administration de l’abbé Bignon. De 1733 à 1743, les achats de la Bibliothèque ne portèrent plus en effet que sur des portions de collections encore intéressantes, mais qui n’avaient plus la valeur exceptionnelle des bibliothèques précédemment acquises. Parmi les entrées de ces dernières années, il faut toutefois mentionner: en 1734, les papiers relatifs à l’histoire du collége de Navarre, laissés par l’abbé Drouin; en 1736, les dix-huit manuscrits achetés à la vente de la Bibliothèque de M. de Coislin; en 1737, cent vingt-huit volumes manuscrits et quarante-huit imprimés vendus par les héritiers de l’abbé de Targny; en 1748, trois cents volumes imprimés et deux cent quatre-vingts volumes manuscrits, dont plusieurs très-remarquables, cédés par le duc de Noailles; enfin, cette même année, la nombreuse collection des pièces qui restaient du trésor des Chartes de Lorraine et que Lancelot avait été chargé d’examiner et de copier à Nancy. L’envoi qu’il en fit, à cette époque, ne comprenait pas moins de onze ballots; la collection de Lorraine, qui compte aujourd’hui 1,036 volumes, en a été presque entièrement formée.
L’abbé Bignon, suivant en cela la trace de ses illustres devanciers, Colbert et Louvois, travailla à étendre les relations de la Bibliothèque à l’étranger. Dans cette partie de sa tâche, il fut encore puissamment soutenu par M. de Maurepas, dont le nom ne doit pas être oublié dans ce chapitre de l’histoire de nos collections. Il est probable en effet que malgré tout son zèle, l’abbé Bignon n’aurait pu obtenir des résultats de cette importance sans l’intervention et l’autorité d’un ministre. Les documents sont là d’ailleurs pour témoigner, en même temps que des efforts du bibliothécaire, de l’appui que M. de Maurepas lui prêtait. En parcourant la correspondance entretenue par ces deux hommes avec les représentants de la France à l’étranger, en voyant l’activité et le bon vouloir de ces derniers évidemment stimulés par le désir de plaire au ministre, leur empressement à soutenir et à imiter les missionnaires du gouvernement, on s’explique que l’étranger ait pu, dans un délai relativement assez court, fournir un contingent aussi abondant à nos collections.
Encore plus entreprenante et plus heureuse que celle de ses prédécesseurs, l’administration de l’abbé Bignon fit faire à la Bibliothèque un pas de plus dans l’Orient: l’Inde et la Chine lui furent ouvertes. On peut dire que jusqu’au XVIIIe siècle, le fonds asiatique ne consistait guère qu’en manuscrits orientaux proprement dits, c’est-à-dire en manuscrits arabes, turcs, persans et en manuscrits de l’Orient juif et chrétien. C’était une lacune à combler. L’extension des progrès des missionnaires Jésuites dans la Chine, l’établissement des Français dans l’Inde vinrent merveilleusement aider l’abbé Bignon dans cette entreprise. En 1723, la Compagnie des Indes, se conformant aux instructions de M. de Maurepas, fit un envoi de sept caisses contenant plus de dix-huit cents volumes Chinois. Ce lot, en passant presque tout entier des mains du P. Prémare dans celles de l’abbé Bignon, était suffisant pour constituer à lui seul le fonds Chinois, qui, outre quelques volumes entrés sous Louis XIV, renfermait déjà les manuscrits en même langue donnés à la Bibliothèque en 1719 par son bibliothécaire, et ceux qui lui étaient venus en 1720 de la Congrégation des Missions étrangères.
Dans l’Inde, les intérêts de la science et de la Bibliothèque furent activement servis par les directeurs de la Compagnie, par les missionnaires jésuites et surtout par le P. Le Gac. On lit dans le Mémoire historique au sujet de leurs envois: «Depuis 1729 jusqu’en 1737 chaque année a esté marquée par des envois assez considérables pour former dans la Bibliothèque de Sa Majesté un recueil en ce genre peut-être unique en Europe…. La plus grande récolte qu’on ait faite dans l’Inde a esté du costé du Bengale, où comme nous l’apprend le R.-P. Le Gac, les sçavans sont moins rares que dans le reste de la péninsule, parce que les Indiens y ont des académies fondées pour y enseigner les sciences auxquelles ils s’appliquent. L’attention des missionnaires de cette contrée et ceux de Pondichéry ne s’est pas bornée à nous envoyer les livres originaux qu’ils y ont pu rassembler; ils ont encore, suivant les instructions qui leur avaient été données, fait copier les livres les plus curieux, lorsque les brames qui les avoient n’ont pas voulu s’en deffaire: mais en quoy ils ont rendu un service plus essentiel encore à la Bibliothèque du roy, et en mesme temps à la république des lettres, c’est qu’ils ont eu le soin de joindre à tous ces ouvrages, presque inconnus jusqu’icy en Europe, des grammaires, des syntaxes, et mesme des dictionnaires des diverses langues dans lesquelles ils sont escrits. Ce n’est que par ces secours que nos sçavans pourront un jour profiter de tout ce que les livres des Indiens, dont la Bibliothèque du roy est aujourd’hui si bien pourvue, ont d’utile pour connoistre sûrement la religion, les mœurs, l’histoire et la littérature de ces peuples.»
La Turquie et la Grèce, qui semblaient offrir une mine au moins aussi féconde, furent explorées par deux savants chargés d’une mission spéciale. M. de Maurepas, cédant aux instances de l’abbé Bignon, donna les fonds nécessaires à cette entreprise qui fut confiée à deux membres de l’Académie des Inscriptions, l’abbé Sevin et l’abbé Fourmont. Sevin s’occupa particulièrement de la recherche des manuscrits et parcourut la Turquie et les provinces du Levant. Fourmont visita la Grèce en recueillant surtout des inscriptions et des médailles. Leur voyage qui dura de 1727 à 1730 fut loin d’être infructueux pour la Bibliothèque. Sevin en a consigné les résultats dans les termes suivants: «M. l’abbé Sevin a rapporté en France environ six cens manuscrits, et les correspondances qu’il a establies dans toutes les différentes provinces de l’Orient en ont déjà procuré et en assurent encore un grand nombre. Comme nos recherches embrassent généralement toutes les langues de ces pays-là, grec, turc, arabe, persan, syriaque, chaldéen, arménien, géorgien, copte et abyssin, il est difficile que chacune de ces langues en particulier ne fournisse des morceaux qui pourront contribuer à étendre nos lumières et nos connoissances.» Le retour de Sevin en France n’arrêta pas en effet les envois d’Orient. L’exemple qu’il y avait donné fut suivi par nos ambassadeurs en Turquie, MM. de Villeneuve, le comte de Castellane, qui continuèrent à enrichir nos collections de manuscrits grecs et orientaux recueillis par leurs soins, tandis que l’institution des jeunes de langues, fondée à Constantinople par M. de Maurepas, fournissait à la Bibliothèque des copies ou des traductions d’ouvrages orientaux.
En Europe, l’action de l’abbé Bignon se faisait également sentir. Il avait des correspondants dans presque toutes les villes importantes. Nos ambassadeurs en Suisse, à Venise, le marquis de Bonnac, le comte de Froulay envoyaient des manuscrits orientaux. En Portugal, le comte d’Ericeira, en Italie, le marquis de la Bastie recherchaient des livres imprimés. On en faisait acheter en Russie, en Hollande, dans les foires de Leipzig et de Francfort. En Danemark, l’abbé Bignon avait trouvé pour répondre à son appel un esprit éclairé et un noble cœur, le comte de Plélo. De 1723 à 1734, il envoya à la Bibliothèque près de sept cents volumes la plupart imprimés. La Bibliothèque s’enorgueillit de compter un tel nom parmi ceux de ses bienfaiteurs qui furent le plus passionnés pour sa prospérité.
Quelque distraite qu’elle fût par ces acquisitions en France et à l’étranger, l’attention de l’abbé Bignon ne pouvait manquer de se porter sur les prescriptions relatives au dépôt de tout ouvrage imprimé à la Bibliothèque. L’importance de ces règlements pour nos collections n’en faisait que ressortir avec plus de force à ses yeux la nécessité d’en surveiller l’exécution que Colbert et Louvois s’étaient efforcés d’assurer, mais qui était loin d’être complète. Rien de moins extraordinaire du reste que cette inobservation à cette époque, puisqu’après tant d’années que le principe du dépôt a été consacré et mis en pratique, la Bibliothèque, même de nos jours, ne peut se flatter d’en tirer tous les bénéfices que la loi lui promet. Du temps de l’abbé Bignon, ce n’était donc pas à la perfection mais à une amélioration qu’il était permis de prétendre. L’arrêt du Conseil rendu le 11 octobre 1720 renfermait, en les rendant plus pratiques, les prescriptions antérieures. Comme les mesures précédentes, elles eurent un effet rétroactif. Les auteurs, libraires, graveurs et autres qui n’avaient pas fourni les exemplaires exigés par les règlements y furent contraints, sous peine, passé le délai d’un mois, de saisie et confiscation desdits exemplaires et d’une amende de 1,500 livres. Mais s’il maintenait, en cas d’infraction, l’amende aussi forte, le même arrêt réduisait les obligations imposées. Au lieu de trois, le nombre des exemplaires à fournir n’était plus que de deux «dont l’un sera en grand papier, ce qui s’exécutera à l’égard de toutes sortes d’impressions par tous ceux qui les feront faire…. excepté dans le cas où le Bibliothécaire de Sa Majesté jugera que les ouvrages ne méritent pas d’être mis en grand papier.»
L’arrêt rendu, l’abbé Bignon tint la main à ce qu’il ne restât pas lettre morte. Sa correspondance avec les syndics de la librairie et de l’imprimerie est continuelle, ses réclamations sont incessantes, et l’équité, l’autorité de celui qui les formulait, son insistance, prouvent qu’il était difficile de ne pas y satisfaire.
C’est l’ensemble de tous ces actes qui fait de cette administration une des époques les plus mémorables de l’histoire de notre Bibliothèque et qui a placé l’abbé Bignon au premier rang de ses bienfaiteurs. Au XVIIIe siècle l’admiration qu’elle excita se reporta sur le roi; on frappa une médaille en souvenir d’évènements auxquels on peut croire que Louis XV était bien étranger. D’un côté, elle portait son effigie, de l’autre cette légende:
Quod
Bono reipublicæ
Liter. consuluit
Bibliotheca regia
X millibus codd.
Mss. aucta
MDCCXXXII.
Ce qui, à l’adresse de Louis XV, était un acte de flatterie, eut été un acte de justice pour l’abbé Bignon et ses dignes collaborateurs. A défaut de médailles rappelant leurs travaux, ils nous ont laissé, ce qui vaut mieux, dix volumes de catalogues, témoignage éclatant de leur zèle pour la Bibliothèque et de leur dévouement à leurs fonctions.
Jusqu’à l’époque où cette œuvre utile fut commencée, le travail de Clément, tenu à jour par ses successeurs, était le seul catalogue en usage à la Bibliothèque. En 1720, il avait servi au récolement des collections ordonné par l’abbé Bignon après sa nomination comme Bibliothécaire. Mais le principe des intercalations à l’aide de chiffres et de sous-chiffres, adopté par Clément, n’était plus applicable après les immenses accroissements qui suivirent; il fallait recommencer le travail en entier d’après de nouvelles règles. Pour le catalogue des Imprimés, l’ordre méthodique de Clément fut en grande partie conservé, mais on supprima les intercalations, on numérota les ouvrages au lieu de numéroter les volumes, on ne fit plus de distinctions de formats. Dans le département des Manuscrits où la confusion était encore plus grande, parce que les intercalations y avaient été bien plus fréquentes, on suivit également un système tout différent de celui de Clément. On divisa tous les manuscrits en quatre séries, les manuscrits orientaux, les manuscrits grecs, les manuscrits latins, les manuscrits français ou en langues modernes, et à chaque série on affecta une suite de numéros commençant pour chacune au nº 1. Seul, le fonds des manuscrits français sur lequel la même opération ne put être effectuée, continua à porter la numérotation du catalogue de Clément, c’est-à-dire que le premier numéro de cette série fut le nº
6,700.
L’impression des catalogues, préparée d’après ces règles, et décidée par M. de Maurepas dès 1735, commença en 1739. Cette année, parut le premier volume du catalogue des livres imprimés renfermant les matières théologiques: la Bible (A), les interprètes de la Bible (B), les Pères de l’Eglise (C), et le premier volume du catalogue des manuscrits consacré aux manuscrits orientaux. La publication continua presque sans interruption jusqu’en 1753: en 1740, c’est le 2e volume du catalogue des manuscrits comprenant les manuscrits grecs; en 1742, le 2e et le 3e volume des Imprimés, la Théologie orthodoxe (D), et la théologie hétérodoxe (D2); en 1744, le 3e et le 4e volume de la série des manuscrits se composant des manuscrits latins; en 1750, le 4e et le 5e volume des livres imprimés, tous deux affectés aux belles-lettres, la grammaire (X), la poésie (Y), les romans (Y2), la polygraphie (Z); enfin en 1753 paraît le 6e volume du catalogue des livres imprimés relatifs au Droit canon (E) et au droit de la nature et des gens (*E). C’étaient en résumé dix volumes en moins de vingt ans. Arrêtée à cette époque, la publication des catalogues ne devait être reprise qu’un siècle plus tard.
Malgré les vives critiques qu’ils soulevèrent, ces catalogues rendirent d’immenses services au public lettré; encore aujourd’hui, ils sont très-utilement consultés pour les séries qui n’ont pas été l’objet d’un nouveau travail. Pendant l’administration de l’abbé Bignon, ils eurent un autre résultat; en faisant reconnaître et inventorier toutes les richesses qui venaient s’accumuler à la Bibliothèque, ils servirent à la constatation d’un grand nombre de doubles dont une partie fut aliénée.
Dans cette importante entreprise si activement poursuivie, l’abbé Bignon avait pu s’associer les hommes qui, de son temps, étaient le plus à même de la mener à bien. Boivin le Cadet, mort en 1726, avait été remplacé dans la garde des manuscrits par l’abbé de Targny qui venait du département des Imprimés. Lui-même eut pour successeur l’abbé Sallier, membre de l’Académie des Inscriptions. Cette nomination fut une bonne fortune pour le département des Imprimés qui lui doit la meilleure partie de son catalogue. Le catalogue des manuscrits orientaux fut l’œuvre de plusieurs savants: Fourmont pour les livres chinois, Armain pour les manuscrits persans et turcs, Ascari pour les syriaques. Mais ce fut l’abbé Sevin, attaché au département des manuscrits depuis son retour d’Orient, qui s’occupa le plus activement du catalogue de cette série des collections. Non-seulement les manuscrits orientaux, mais une bonne partie des manuscrits latins, la totalité des manuscrits grecs furent catalogués par ses soins. «En m’arrêtant aux seuls manuscrits grecs, écrivait l’abbé Bignon à M. de Maurepas, je vous avouerai d’abord que je ne saurais donner trop d’éloges à l’application avec laquelle M. Sevin s’y est porté.» Aussi sa nomination à la tête du département des manuscrits, quand mourut l’abbé de Targny en 1737, ne fut-elle que la juste récompense de ses bons services. Malheureusement il n’occupa pas longtemps ces importantes fonctions; quatre années plus tard, sa mort y appelait un autre membre de l’Académie des Inscriptions, Melot, qui acheva le travail commencé par son devancier sur les manuscrits latins. Enfin, sous la direction de ces savants, dignes continuateurs des érudits du XVIIe siècle, il n’y a que justice à rappeler les noms de modestes travailleurs qui, sans avoir l’autorité et les vastes connaissances de ces principaux auteurs, apportèrent à la rédaction du catalogue leur part de zèle et de dévouement. Le copiste Buvat, célèbre par son Journal de la Régence, dont nous reconnaissons la belle écriture dans presque tous les catalogues manuscrits rédigés de son temps; l’abbé Jourdain, secrétaire de la Bibliothèque, l’auteur du Mémoire historique sur la Bibliothèque du Roy, publié en 1739 dans le tome Ier du catalogue des livres imprimés d’après un travail beaucoup plus étendu de Boivin, et réédité avec des additions par Le Prince en 1782, Malin, commis écrivain de l’abbé Sallier, Boudot et Lefebvre.
L’abbé Bignon prit sa retraite en 1741, à l’âge de 80 ans; il mourut deux ans plus tard le 14 mars 1743 «ayant conservé jusqu’au dernier moment non-seulement toute sa raison, mais encore la douceur et l’égalité d’esprit qu’il avait toujours montrées[24].» Ce caractère se devine quand on jette les yeux sur son portrait; sculptée ou gravée sa figure respire une grande bonté jointe à la finesse et à la distinction. La mémoire de cet homme qui a administré nos collections pendant 22 ans restera toujours chère aux amis des livres et des lettres; ils honoreront en l’abbé Bignon celui qui a le plus fait pour la grandeur de la Bibliothèque au XVIIIe siècle.
[24] Eloge de l’abbé Bignon, par Fréret.
Comme fait se rattachant intimement à l’administration de l’abbé Bignon, il nous reste à parler du retour à Paris du Cabinet des Médailles qui avait été transporté à Versailles depuis 1684. Cet éloignement de collections, qui faisaient naturellement partie du même dépôt, était anormal; il rendait l’administration du Cabinet difficile, car tout en relevant encore du bibliothécaire du roi, le garde des médailles pouvait, à distance, conserver en réalité toute son indépendance; enfin il amoindrissait la Bibliothèque sans utilité pour personne, puisque le successeur de Louis XIV n’avait pas pour les médailles le goût prononcé de son aïeul. Aussi il fut facile à l’abbé Bignon de faire ordonner que les médailles seraient ramenées à Paris. Le même arrêt qui en ordonnait le récolement et l’inventaire, également entrepris sur les autres collections, prescrivait le déménagement.
«Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, à notre cher et bien-aimé le sieur Couture, de notre Académie des Inscriptions et belles-lettres, et l’un de nos professeurs en éloquence, salut. Ayant ordonné par arrest cejourdhui rendu en nostre conseil, nous y étant, que les récolements et inventaires, ordonnez par autre arrest du vingt septembre dernier, des médailles, pierres gravées, livres et raretés antiques et modernes étant dans notre château de Versailles, seront continués, et à cet effet aportés dans notre bibliothèque à Paris, dans des quaisses préalablement scellées par le secrétaire d’Etat ayant le département de notre maison, en présence du sieur abbé Bignon, conseiller ordinaire en nos conseils d’Etat privé, intendant et garde de nos Bibliothèques et Cabinets avec le sieur Defourmont et avec vous, au lieu du sieur de Boze, à présent chargé de la garde desdites médailles sous les ordres du sieur Bignon….»
Les prescriptions de cet arrêt du 27 mars 1720, relatives à l’inventaire et au récolement, furent presqu’immédiatement exécutées; mais le transport ordonné n’eut lieu qu’en 1741. Une note manuscrite conservée dans les archives du Cabinet rapporte ainsi ce mémorable événement:
«Le samedi 2 septembre 1741, sur les six heures du soir, sont arrivées de Versailles à la Bibliothèque deux charrettes chargées de vingt caisses où sont les médailles du roi qui ont été apportées ici par ordre de S. M. pour être placées dans le magnifique salon qui est au bout de la Bibliothèque.»
Le cabinet revenait à Paris, considérablement enrichi. Sous les successeurs de Rainssant, Oudinet (1689), l’abbé Simon (1712), le célèbre Gros de Boze (1719), les acquisitions avaient été incessantes. Il avait reçu entre autres accroissements, en 1727, la collection de bronzes, marbres, etc., etc., formée par Mahudel, que le roi avait payée 40,000 livres. Aussi voulut-on que le nouveau local où il venait s’installer, fût par son éclat et son luxe en rapport avec les richesses qu’il renfermait. La salle qui lui fut destinée fut prise dans l’appartement de Mme Lambert. «Cette pièce est très-bien décorée par un lambris enrichi de sculptures dont les principaux ornements sont dorés. Cette menuiserie renferme des tableaux, peints par MM. Vanloo, Natoire, Boucher. Dans les trumeaux de cette pièce sont distribuées des tables de marbre d’un plan chantourné qui soutiennent des médailliers de menuiserie dorée[25].»
[25] Blondel. L’architecture française.
C’est là que furent classées, par les soins de Gros de Boze, nos collections de médailles, c’est là que, pendant plus d’un siècle, le public a pu venir les admirer, exposées dans une salle qui passait pour un des spécimens les plus complets et les plus achevés de l’art décoratif au XVIIIe siècle.
LA BIBLIOTHÈQUE DE 1743 A LA FIN DU RÈGNE DE LOUIS XV.
Dès l’année 1722, l’abbé Bignon avait obtenu la survivance de sa charge pour son neveu, Bignon de Blanzy. Mais la mort de celui-ci précéda celle de son oncle de quelques jours. La place de bibliothécaire restait donc vacante. Le roi, autant pour récompenser les services de l’abbé Bignon, que pour conserver à cette famille un titre qu’elle n’avait cessé de porter avec éclat, appela à ces fonctions un autre neveu de l’abbé Bignon, Armand-Jérôme, maître des requêtes. L’acte de nomination est du 31 mars 1743. Armand-Jérôme Bignon ne fut pas que le successeur nominal de son oncle; il continua les bonnes traditions de sa famille et employa son zèle et le crédit que lui donnait la réunion de deux charges importantes à la prospérité de notre établissement. L’action bienfaisante de son administration s’étendit aux différentes sections de la Bibliothèque.
Au département des imprimés, de nombreuses acquisitions, judicieusement faites, soit à l’étranger, soit en France, continuèrent d’y apporter de nouvelles richesses. Quelques-unes sont hors ligne et font époque dans l’histoire de nos collections, ce sont celles des bibliothèques de Falconet, de Huet, des Jésuites, de Fontanieu.
Le célèbre médecin Falconet, membre de l’Académie des Inscriptions, possédait une bibliothèque qui faisait l’admiration des savants de l’époque, admis avec la plus grande libéralité à y travailler. Elle ne renfermait pas moins de 50,000 volumes. Au mois de décembre 1742, Falconet offrit au roi tous ceux de ses livres qui pouvaient faire défaut à la Bibliothèque. Capperonnier, chargé de ce choix, désigna plus de 11,000 volumes imprimés, que Falconet mit à la disposition du roi. Pour reconnaître cet acte de libéralité, on lui servit une rente viagère de 1,200 livres, en lui laissant, comme il le désirait, l’usufruit de sa collection.
Par suite de ces réserves, la Bibliothèque ne devint réellement propriétaire du Cabinet de Falconet qu’à sa mort, arrivée en 1762. L’année suivante, l’expulsion des Jésuites fournit à Bignon l’occasion de faire entrer dans le département des Imprimés, une bibliothèque, sinon plus nombreuse, du moins plus fameuse encore et plus riche, celle de Huet, évêque d’Avranches. Huet avait légué ses livres à la maison professe des Jésuites de la rue Saint-Antoine. Quant les Jésuites furent supprimés, les héritiers du prélat se crurent fondés à élever des réclamations, et à revendiquer des collections dont les légataires se trouvaient dépossédés et qui allaient être dispersées. Un arrêt du 15 juillet 1763 en ordonna la restitution à M. de Charsigné, neveu de Huet. Aussitôt Bignon entama des négociations en vue de l’acquisition de ce fonds important pour lequel l’étranger faisait déjà des propositions séduisantes. Les efforts du bibliothécaire eurent un plein succès. Pour une rente viagère de 1750 livres, M. de Charsigné se dessaisit d’un trésor que l’impératrice de Russie lui avait offert de payer 50,000 écus, toute une fortune. Ce désintéressement patriotique mérite d’être signalé; le souvenir tendrait à s’en effacer que les 8000 volumes imprimés et plus qu’il valut à la Bibliothèque sont là pour faire vivre à jamais le nom de ce bienfaiteur, en même temps que le goût et l’érudition du possesseur de la Bibliotheca huetiana. Dans le département des Imprimés, un monde de volumes, les livres de Huet ont conservé les traces de la main pieuse qui les a recueillis et qui les a ornés d’un ex-libris que tout le monde connaît. Impressions des Estienne et des Alde, éditions de choix des auteurs anciens et modernes souvent enrichies de notes précieuses du savant prélat, théologie, histoire, lettres, sciences, rien n’était oublié dans la bibliothèque de Huet; elle donne satisfaction à tous les goûts, elle suffit à tous les genres d’études. Combien de ces volumes vénérables ont déjà passé dans les mains des lecteurs depuis leur entrée à la Bibliothèque! Que de fois ils ont été l’occasion d’un retour vers un passé dont ils ravivent et ennoblissent le souvenir!
Avec la collection de Huet, le départ des Jésuites fut pour la Bibliothèque l’occasion d’acquérir de nombreux volumes imprimés qu’elle ne possédait pas. L’abbé Boudot, chargé de faire un choix dans leur bibliothèque, récolta une ample moisson de livres précieux qui auraient été perdus pour les lettres s’ils n’avaient trouvé place dans les collections royales. Ainsi, dès cette époque, semblait se poser ce principe qui fit de la Bibliothèque le refuge des trésors littéraires conservés dans les maisons religieuses, principe qui, quelques années plus tard, devait avoir une application si étendue au grand profit de la science.
Les accroissements dont il vient d’être question ne portaient pas seulement sur les séries imprimées; dans les acquisitions de la bibliothèque de Huet et des livres des Jésuites, les manuscrits avaient eu aussi leur part. D’ailleurs depuis la mort de l’abbé Bignon, ce département n’avait cessé de s’enrichir. Il avait reçu en 1748 la collection Megret de Serilly, riche surtout en manuscrits modernes, en 1749, les papiers de Dangeau, en 1752, vingt manuscrits précieux de la Sainte Chapelle de Bourges offerts par les chanoines à Louis XV, en 1753, les manuscrits de Bossuet, présent de l’abbé Delamotte. En 1754 ce fut le tour d’une célèbre collection sur laquelle la Bibliothèque avait jeté ses vues depuis longtemps, la collection Dupuy. Nous avons vu que Colbert en avait inutilement projeté l’acquisition lorsqu’elle passa des mains de M. de Thou, héritier de Jacques Dupuy, dans celles du président Charron de Ménars. Au moment où Bignon reprit des négociations en vue de cette acquisition, elle était devenue, depuis 1720, la propriété du procureur général Joly de Fleury. Sans compter la valeur considérable de ces manuscrits, très-précieux pour l’étude de l’histoire, du droit, de la littérature en France, la Bibliothèque avait le plus vif intérêt à recueillir la collection portant le nom d’hommes dont elle possédait déjà la majeure partie des livres; elle devait à la mémoire de ces bienfaiteurs de ne pas laisser se disperser la bibliothèque qu’ils avaient formée avec tant de sollicitude. Le 10 juillet 1754, Joly de Fleury la céda pour une somme de 60,000 livres, et près de quatorze cents volumes, remplis de pièces précieuses, entrèrent au département des manuscrits.
L’heureuse conclusion de cette importante affaire n’empêcha pas les acquisitions dans les années qui suivirent. Pour une rente viagère de 3000 livres allouée à l’arrière-neveu de Du Cange, la Bibliothèque s’enrichit, en 1756, des manuscrits de ce célèbre érudit. Cette même année, elle recevait, à titre de don, les papiers de Jean Racine offerts par son fils[26], et 301 manuscrits précieux dont les chanoines de Notre-Dame de Paris firent hommage à Louis XV. En 1765, la suppression des Jésuites fit entrer au département des manuscrits la plupart des volumes qui avaient appartenu à Huet et une quarantaine provenant du collége de Clermont. Enfin nous avons à enregistrer, sous la même date, l’acquisition de la très-importante et très-volumineuse collection de Fontanieu, conseiller d’Etat, intendant et contrôleur général des meubles de la couronne. Moyennant une somme de 90,000 livres, payable à sa mort, et une rente viagère de 8000 livres, il vendit au roi toute sa bibliothèque, riche en imprimés, en estampes, et surtout en pièces sur l’histoire et l’administration française. Près de mille volumes ou portefeuilles contenant des documents nombreux et curieux prirent place dans les collections manuscrites; les départements des Imprimés et des Estampes héritèrent des articles qui s’y rattachaient plus particulièrement. Encore aujourd’hui un lot de 376 volumes remplis de pièces imprimées et manuscrites, ayant cette provenance, sont conservés au département des Imprimés.
[26] Pour reconnaître ce don et aussi les services que Jean Racine
avait rendus dans la charge de gentilhomme ordinaire du roi, Louis
XV, par brevet et décision des 29 janvier 1756 et 23 avril 1763,
accorda à la veuve de Louis Racine une pension viagère de 1,000
livres. Cette rente était justifiée par le modeste état de fortune
des héritiers du grand poëte. Louis Racine avait en effet compromis
son léger patrimoine en le plaçant dans la banque de Law. Son mariage
avec Marie Presle, fille du secrétaire du roi, l’avait remis dans une
position meilleure. Cependant en 1791, sa veuve, qui avait 90 ans
passés, ne devait pas jouir d’une grande aisance, car le directeur
général de la liquidation demandait des renseignements sur la valeur
du don fait en 1756 afin de pouvoir maintenir la pension de 1,000
livres qui était comprise dans la suppression générale.
Cette époque fut particulièrement favorable au développement du Cabinet des Titres dont l’existence, comme département distinct, ne remontait pas au-delà de l’administration de l’abbé Bignon. La collection Gaignières, la collection d’Hozier surtout, riches en pièces généalogiques, avaient servi à la formation de ce fonds que les mœurs de l’époque et le goût des amateurs ne tardèrent pas à grossir. De 1720 à 1789, le Cabinet des Titres vit venir à lui toutes les collections nombreuses et importantes de ce genre qui furent formées au XVIIIe siècle, et notamment celles des hommes qui eurent la garde du département pendant cette période. Guiblet, qui à l’époque de la réorganisation provoquée par l’abbé Bignon avait reçu le premier le titre de garde du Cabinet généalogique, céda les documents qu’il avait réunis, comme généalogiste de la maison d’Orléans. Son successeur, l’abbé de La Cour, ne montra pas moins de zèle pour son département. Il y travailla à de nombreux et importants classements, et en 1763 il y fit entrer sa collection de titres originaux, au nombre d’environ 129,600. Elle fut payée 31,000 livres. C’est à son administration que se rapporte l’entrée des recueils généalogiques de l’abbé de Gevigney, de Bertin du Rocheret, de Blondeau de Charnage, du neveu de ce dernier, le chevalier Jault. Vers 1779, l’abbé de La Cour fut remplacé par l’abbé de Gevigney, que ses travaux généalogiques semblaient désigner à ces délicates fonctions. Sa négligence, dont la Bibliothèque fut victime, le força de se retirer en 1784.
Pendant que sous l’administration de l’abbé Bignon et de son successeur, les plus belles collections de l’époque s’accumulaient aux départements des Imprimés et des Manuscrits, le département des Estampes prenait une extension non moins grande. Depuis l’acquisition du cabinet de Beringhen quelques circonstances fâcheuses avaient, il est vrai, arrêté un moment ses progrès. Les dilapidations du successeur de Ladvenant, l’abbé de Chancey (1730), avaient failli porter un grand préjudice à nos collections. La nomination du peintre Coypel (1735) quelque bien justifiée par le talent du titulaire, quelqu’honorable qu’elle fût pour les arts, celle de Delacroix, qui le remplaça (1737) n’avaient guère amélioré l’état des choses. Heureusement pour notre dépôt, après vingt années perdues, pour ainsi dire, le choix du roi se porta sur un homme dont le souvenir se rattache à la période la plus brillante de l’histoire du Cabinet des Estampes, Hugues-Adrien Joly «qui pendant près d’un demi-siècle (1750-1792) ne cessa d’augmenter, d’enrichir les collections confiées à ses soins.»[27].
[27] Duchesne. _Notice des estampes exposées à la Bibliothèque du
roi._ (p. 1.)
Trois ans à peine après son entrée en fonctions, Joly fut appelé à recevoir la collection du fermier général, Lallemand de Betz, qui s’en dépouilla en faveur de la Bibliothèque du roi. Cette célèbre collection appelée collection d’Uxelles, (bien que rien ne prouve qu’elle ait appartenu au maréchal de ce nom,) comprenait une série de portraits et une suite de costumes et de pièces topographiques et géographiques. Elle formait un total de près de 15,000 estampes réunies dans 78 volumes in-folio. Les volumes de la première série composés de «portraits d’hommes de toutes conditions rangés chronologiquement, ou à l’époque de leur mort, depuis les philosophes grecs et latins, jusqu’au milieu du règne de Louis XVI[28],» trouvèrent leur place à la suite de la collection dont Clément avait donné les premiers et les plus nombreux éléments. Quant à la seconde partie, elle forma, au département des Estampes, par son caractère universel et pour ainsi dire cosmopolite, un ensemble non moins curieux qu’instructif pour l’amateur et l’érudit. Un peu effacée aujourd’hui par les collections topographiques qui se sont constituées au Cabinet, elle ne cesse pas d’être consultée par le chercheur qui sait y découvrir quelque pièce curieuse et peu commune.
[28] Le Prince, p. 213.
L’acquisition du cabinet de M. de Fontanieu, si profitable aux Imprimés et aux Manuscrits, procura également au département des Estampes un assez grand nombre de pièces relatives à l’histoire de France. Mais ce fut surtout la collection Fevret de Fontette qui vint considérablement augmenter la série des documents que le Cabinet renfermait sur notre histoire nationale. Tout ce qui, en fait de gravures, pouvait se rapporter à la France, mais à la France exclusivement, avait été soigneusement recherché et rangé par le consciencieux éditeur de la Bibliothèque historique du P. Lelong, Charles-Marie Fevret de Fontette, conseiller au Parlement de Bourgogne. Il possédait un fonds de pièces dont le nombre s’élevait à 12,000, classées chronologiquement, d’après le sujet reproduit, depuis les premiers temps de la Gaule jusqu’au règne de Louis XV. Evénements et personnages français, mœurs et costumes de notre pays s’y trouvaient représentés. Il ne fallait pas qu’une telle collection, unique en son genre, échappât à la Bibliothèque du roi. Son possesseur était d’ailleurs trop grand ami des lettres et de la science pour exposer à la dispersion ces recueils qu’il savait, par sa propre expérience, si difficiles à réunir et dont presque chaque page portait des annotations de sa main. En 1770, il signa un acte par lequel il faisait cession à la Bibliothèque de ses recueils. Comme dédommagement, le roi consentait à lui servir une rente viagère de 600 livres. En supposant que cette somme ait été exactement comptée à Fontette, elle est encore trop inférieure au prix de sa collection pour que cette cession ne soit pas considérée comme un des actes de libéralité les plus importants qui aient été accomplis en faveur de la Bibliothèque.
Ce fut par une donation faite sous la même forme que la collection de Michel de Bégon, intendant de la marine à Dunkerque, entra au Cabinet des Estampes. Les efforts de Joly, pour en assurer la possession à la Bibliothèque, secondés par le désintéressement du riche propriétaire, ne demeurèrent pas infructueux. En 1770, près de 25,000 pièces aussi intéressantes pour l’histoire et l’étude de la gravure en France que pour l’archéologie et l’érudition s’intercalèrent dans les œuvres des maîtres. Si quelques-unes y firent double emploi, beaucoup y furent très-utilement placées, soit en comblant des lacunes regrettables, soit en offrant, à côté d’exemplaires défectueux, des épreuves dans un état exceptionnel.
La valeur et la célébrité des collections dont le département des Estampes s’enrichit presque coup sur coup, font placer en seconde ligne d’autres accroissements notables qu’il reçut dans le même temps et qu’à une époque moins heureuse, on serait fier de citer au premier rang. Le cabinet dut à M. de Caylus la meilleure partie de la collection de dessins archéologiques que cet illustre bienfaiteur du département des Médailles avait formée, sans compter «un nombre considérable de morceaux détachés, qu’il prenait plaisir, dit Le Prince[29], d’y déposer de temps en temps.» En ajoutant à ces libéralités successives la magnifique donation faite au département des Médailles, on peut dire que la Bibliothèque hérita de la presque totalité des richesses artistiques et archéologiques du comte de Caylus. Il n’en fut malheureusement pas de même du cabinet de Mariette qui allait être vendu au mois de novembre 1775. L’importance de cette collection était trop grande pour ne pas éveiller le zèle de Joly, et si la vente se fit sans la participation de la Bibliothèque, ce ne fut pas la faute du digne conservateur des Estampes. Son influence, son activité, rapports, lettres sur lettres, démarches les plus pressantes, il mit tout en œuvre pour obtenir le crédit qui lui était nécessaire. Ses sollicitations finirent par vaincre la résistance du gouvernement. Mais il était trop tard. Les premières vacations, qui contenaient les pièces les plus importantes, étaient passées et le fonds de 50,000 livres que Turgot mit à la disposition de la Bibliothèque ne put être employé en temps opportun. Joly ne parvint à acheter que quelques milliers d’estampes utiles à son dépôt, et malgré l’acquisition des épaves encore très-honorables que le département fut appelé à recueillir dans la suite, la célèbre collection de Mariette fut en réalité dispersée et, du moins dans son ensemble, à jamais perdue pour la France.
[29] Page 219.
Joly, dont le zèle fut si profitable au département des Estampes, eut un digne émule au cabinet des Médailles. La mort de Gros de Boze, en 1754, appela à la tête de cette section son collaborateur déjà depuis plusieurs années, le savant auteur du Voyage du jeune Anacharsis, l’abbé Barthélemy. Le temps de l’administration de ce dernier peut être considéré comme une des périodes les plus remarquables de l’histoire du Cabinet.
Déjà, avant la mort de G. de Boze, en 1750, la Bibliothèque avait fait l’acquisition, au prix de 20,000 livres, d’une collection de 2,400 médailles et médaillons appartenant au marquis de Beauvau. En 1755, le Cabinet dut aux efforts de son nouveau garde une suite, encore plus intéressante pour l’étude de la numismatique romaine, de 120 médailles impériales en or provenant de la collection de M. de Cary, de l’Académie de Marseille, qui furent payées 18,000 livres. En même temps, arrivaient du Danemark une série de médailles danoises envoyées par le président Augier et une autre collection plus considérable de médailles papales.
Ces diverses acquisitions apportèrent au Cabinet un assez grand nombre de doubles qu’il y avait intérêt à échanger. Barthélemy obtint une mission en Italie et par voie d’échange, s’y procura plus de trois cents médailles «dont quelques-unes uniques, dit Cointreau, et presque toutes remarquables par leur rareté.» C’est encore en partie au moyen des doubles qu’il réussit à faire entrer dans les médailliers de la Bibliothèque douze cents pièces du Cabinet de M. de Clèves, parmi lesquelles on comptait près de 500 médailles impériales en or.
Le zèle et le caractère de l’abbé Barthélemy qui servaient si utilement les intérêts du dépôt dont il avait la garde, ne furent certainement pas sans influence sur la détermination que prit à cette époque le comte de Caylus. L’amitié et l’estime du célèbre antiquaire pour le savant conservateur du département des médailles, contribuèrent, autant que les intentions libérales du riche amateur à son importante donation. En 1762, il se dépouilla en faveur de la Bibliothèque des monuments les plus remarquables du cabinet d’antiquités qu’il avait formé et décrit lui-même dans son ouvrage[30]. Cette donation exceptionnelle accrût considérablement le fonds des antiques, qui forme aujourd’hui une des séries les plus complètes et les plus riches de la Bibliothèque.
[30] _Recueil d’antiquités égyptiennes, étrusques, grecques, romaines
et gauloises; 1752-1767, 7 vol. in-4º._
Il serait difficile d’énumérer toutes les acquisitions ou les donations de second ordre que reçut le département des Médailles pendant cette partie de l’administration de l’abbé Barthélemy; on a évalué à vingt mille le nombre des pièces qu’il y fit entrer dans une période de dix années; c’est-à-dire qu’à l’époque de la mort de Bignon, le Cabinet se trouvait augmenté de près d’un tiers, tant au point de vue du nombre des monuments qu’à celui de leur valeur et de leur importance.
Ce chapitre de l’histoire de la Bibliothèque consacré à l’administration de Jérôme Bignon serait incomplet, si l’on passait sous silence ses efforts pour assurer le service du dépôt légal que ses prédécesseurs avaient pris à tâche de réformer et de rendre plus productif pour nos collections. La lettre qu’il écrivit, dans cette intention, aux syndic et adjoints de la librairie, doit être citée toute entière: «Le devoir de ma place, Messieurs, étant de veiller aux intérêts de la Bibliothèque du roi, je ne saurais me dispenser de vous adresser mes plaintes sur le grand nombre d’ouvrages que messieurs les libraires et les graveurs ne fournissent pas. Comme je n’aime pas à user des voies de contrainte, vous me ferez plaisir de les engager à se conformer volontairement aux ordonnances, en remettant avec exactitude à votre Chambre syndicale les plus belles éditions:
«1º Des ouvrages anciens qu’ils ont imprimés et gravés, et qu’ils n’ont pas fournis;
«2º Les suites des ouvrages qu’ils ont commencé à fournir;
«3º Les ouvrages nouveaux qu’ils impriment, qu’ils gravent, qu’ils débitent et qu’ils ne devraient mettre en vente qu’après les avoir fournis.
«Tout rentrera par ce moyen dans l’ordre: le public trouvera à la Bibliothèque les ressources qu’il vient y chercher; Messieurs les libraires et les graveurs rempliront les engagemens sous lesquels ils ont obtenu des privilèges et des permissions; et je ne me verrai pas dans la dure nécessité de les y contraindre par les voies de rigueur prescrites par les ordonnances.
«Je me flatte, Messieurs, que votre zèle pour le bien des Lettres vous portera à entrer dans mes vues, et à presser l’exécution de ce que j’ai l’honneur de vous demander pour la Bibliothèque du roi. J’en conserverai la plus vive reconnaissance.»
Dans les différentes parties de son administration, Bignon ne fut donc pas au-dessous de sa tâche, il fut digne de son prédécesseur, digne du nom qu’il portait. A sa mort, en 1772, il laissait à son fils qui lui succéda, avec de nobles exemples à suivre, un dépôt dont ses dix-neuf années de services avaient singulièrement accru la valeur.
RÈGNE DE LOUIS XVI.
Malgré ses difficultés financières, le gouvernement de Louis XVI ne recula devant aucun sacrifice pour donner à la Bibliothèque le moyen de s’assurer la possession de riches collections formées par des particuliers, ou d’en recueillir les articles qu’elle avait intérêt à acquérir. Les sommes élevées accordées à la Bibliothèque, à une époque aussi précaire, prouvent l’importance que notre dépôt avait prise dans le monde littéraire, elles font honneur aux ministres de ce temps, le comte Amelot et le baron de Breteuil, elles sont surtout autant de titres à notre reconnaissance, pour les successeurs zélés de Bignon, son fils Jean-Frédéric et Lenoir, et pour les gardes des quatre départements: l’abbé Barthélemy, conservateur des médailles, Joly, conservateur des estampes, Béjot, conservateur des manuscrits, l’abbé des Aulnays, conservateur des imprimés.
Parmi les acquisitions considérables de cette période, la première à signaler, et par son importance et par ordre chronologique, est celle du cabinet des Médailles, formé par Pellerin. Cette collection passait pour la plus riche qui eût jamais existé et l’ouvrage en neuf volumes in-4º. Recueil de Médailles, de peuples, de villes, de rois, etc., dont elle avait fourni la matière à son possesseur en avait établi la réputation, même à l’étranger. «Le sieur Pellerin, écrivait Bachaumont, dans ses Mémoires secrets à la date du 4 avril 1774, est un vieux amateur de médailles, qui en a une collection des plus rares et des plus complètes. L’impératrice de Russie instruite de ce cabinet par ses émissaires qu’elle a en quête de toutes les belles choses a fait offrir à cet antiquaire 500,000 livres de son cabinet, en en conservant la jouissance jusqu’à sa mort. On assure que M. Pellerin peu touché de ces offres, s’est refusé à vendre son cabinet.» Le riche amateur réservait en effet ses collections à la Bibliothèque, et pour 300,000 livres, il se dépouilla, en 1776, de ce qu’il n’avait pas voulu céder à un prix presque double. Cet acte de désintéressement patriotique, dont l’histoire de la Bibliothèque offre plus d’un exemple, a fait placer le nom de son auteur sur la liste de nos bienfaiteurs. La collection qu’il garda ainsi à la France contenait près de 3,300 pièces. «Celle du roi, dit Le Prince, qui était déjà la plus distinguée de l’Europe, a été portée par cette augmentation à un degré de perfection et de magnificence que toutes les autres, prises ensemble, ne pourraient peut-être pas atteindre.»
Pour être bien inférieure aux offres de l’étranger, cette somme énorme de 300,000 livres, à laquelle ne s’était élevée jusqu’alors que l’acquisition de la bibliothèque de Colbert, était un lourd fardeau pour le budget de cette époque. Aussi les années qui suivent sont moins fertiles; mais vers 1780, l’idée de continuer la publication du catalogue des volumes imprimés, suspendue depuis 1753, par l’impression du catalogue des livres relatifs au droit, provoque, sur les instances de l’abbé des Aulnays, garde du département des Imprimés, de nouveaux et importants achats. Rien que pour les années 1781 et 1782, les registres de dépenses accusent l’emploi d’une somme de plus de 9,000 livres en acquisitions d’ouvrages de jurisprudence français et étrangers, destinés à combler les lacunes du département des Imprimés.
En 1783, la nomination de Lenoir, ancien lieutenant-général de police, aux fonctions de bibliothécaire du roi en remplacement de Frédéric Bignon, semble imprimer encore un plus grand élan à la libéralité du gouvernement. Le crédit du nouveau bibliothécaire était utile à la Bibliothèque dans les circonstances qui allaient se présenter.
Dès l’année 1777 il était question de la vente de la fameuse bibliothèque du duc de La Vallière. Déjà, à cette époque, l’abbé des Aulnays écrivait au bibliothécaire du duc, l’abbé Rive, pour obtenir de lui des renseignements sur cette incomparable collection de raretés de toutes sortes en imprimés, manuscrits et estampes et sur les articles qui pouvaient intéresser la Bibliothèque. Bignon n’eut pas de peine à faire comprendre au ministre l’importance de cette vente, un véritable événement, et la nécessité pour la Bibliothèque d’y prendre part. Ce fut le dernier acte mémorable de son administration, ce fut aussi le dernier fait important auquel s’attache, dans nos annales, le nom d’une famille qui pendant près de deux siècles contribua avec tant de zèle et de bonheur à la prospérité de notre grand établissement.
Le 27 décembre 1783, le baron de Breteuil annonçait la résolution du roi en ces termes:
«Je vous ai prévenu, Monsieur, que le roi approuve que vous fassiez
acheter les manuscrits et les livres de la Bibliothèque de M. le duc
de La Vallière qui manquent à la Bibliothèque de Sa Majesté. Il est,
comme vous l’avez observé vous-même, très essentiel de garder le
secret sur les acquisitions que vous ferez faire. Il ne l’est pas
moins qu’on ne fasse que celles qui seront indispensables, et qu’on
ne néglige rien pour qu’elles reviennent au meilleur marché possible.
Le roi, qui connaît votre zèle et votre expérience pour ces sortes
d’opérations, s’en rapporte aux mesures que vous croirez devoir
prendre pour que ses vues soyent remplies.»
La vente commença au mois de janvier et dura jusqu’au mois de mai 1784. La Bibliothèque y acheta deux cent cinquante-cinq manuscrits et près de sept cents volumes imprimés. Parmi ces derniers, la plupart des monuments typographiques du XVe siècle, quelques-uns présentaient une valeur exceptionnelle. L’exemplaire de la Christianismi restitutio, de Servet, entre autres livres précieux, excitait vivement la curiosité des bibliophiles. Dans un rapport adressé à Lenoir le 16 avril 1784, l’abbé des Aulnays, en prévision du prix élevé que ce volume semblait devoir atteindre, demanda pour cette acquisition un crédit spécial:
«Parmi les ouvrages à acquérir à la vente La Vallière, il en est un,
disait-il, que l’on n’a pas compris, parce qu’il a paru demander un
ordre à part du ministre, vu le prix excessif auquel il peut être
porté: c’est le fameux ouvrage de Servet intitulé: _Christianismi
restitutio_. Il fait doublement époque dans l’histoire de l’esprit
humain; il atteste la barbarie de Calvin qui fit brûler dans le même
bûcher le livre et l’auteur. Cet exemplaire est le seul qui ait
échappé aux flammes, on prétend même qu’il en a été arraché. Il
offre une autre époque plus consolante; il est le premier ouvrage
où l’on ait décrit la circulation du sang, et cela avec presque
autant de clarté qu’on le ferait aujourd’hui. Cet exemplaire, si
célèbre dans le monde entier, complèterait la collection précieuse,
chère et infiniment rare de Servet que le roi possède dans sa
Bibliothèque. C’est aussi le seul qui manque dans la Bibliothèque
impériale de Vienne. Ce livre n’ayant qu’une valeur arbitraire, il
n’est pas possible de prévoir à quel prix il peut être porté par le
sous-bibliothécaire de l’Empereur, par les commissionnaires d’Italie,
d’Espagne, de Berlin, et par plusieurs particuliers curieux. Je crois
devoir me borner à assurer que le public ne cesse de manifester son
vœu pour que cet ouvrage unique, si célèbre dans toute l’Europe,
passe dans la Bibliothèque de Sa Majesté. Cette espèce de conquête y
jetterait, surtout aux yeux des étrangers, un éclat infini sur les
acquisitions que le ministre a fait faire, et annoncerait au public
ce qu’il a lieu d’attendre de M. le Bibliothécaire dans sa nouvelle
place.»
Ce pressant appel fut entendu; le baron de Breteuil donna l’ordre d’acheter ce livre si curieux qui fut payé 4,121 livres.
Le total des adjudications de la vente La Vallière faites à la Bibliothèque s’éleva à la somme de 117,577 livres dont 41,097 livres pour le département des manuscrits, 65,036 pour le département des Imprimés, et 11,444 livres pour le département des Estampes. Quelques mois plus tard, en 1785, on employa une somme de 60,000 livres à l’achat de quittances provenant de la Chambre des Comptes et appartenant à Beaumarchais. Ces papiers pesaient plus de 600 quintaux et remplirent plusieurs voitures entières.