La conspiration Wao Yen
Chapitre XVII
XVII
Je pense que tout a commencé à mal tourner quand nos élites se sont peu à peu réfugiées dans le sacré. Elles s’enrichissaient sans effort, passaient leurs journées sur le golf de Xiangcum à Pékin ou au club de billard de Yangfengjiaado, à intriguer et commenter les derniers potins, mais cela ne leur suffisait plus. Ces dignitaires voulaient renouer avec le passé et la spiritualité, comme si le monde qui les avait façonnés se révélait trop prosaïque. Chez nous, la religion n’est pas devenue l’opium du peuple, mais celui de nos dirigeants.
Quand j’ai vu un grand nombre d’entre eux gravir, recueillis, le mont Taishan, qui avait été parcouru par Confucius, ou se rendre dans sa ville natale de Qufu, j’ai compris qu’ils allaient utiliser la religion pour renforcer leur légitimité et accroître leurs privilèges. Je l’ai vérifié avec l’épisode de mont Jiangxi. Ils ont fait de cette montagne, qui devint en 1927 la première base conquise par l’Armée populaire de libération, un lieu sacré pour le Parti. Où on célèbre des martyrs qui y trouvèrent la mort. J’ai pu observer que ce lieu de mémoire est surtout prétexte à des promotions éhontées. Tous les descendants de ces martyrs ont connu des ascensions rapides qui se perpétuent d’une génération à l’autre… malgré l’incompétence flagrante de beaucoup de ces hommes.
Ils appliquent, à leur niveau, le système de la « grande poêle de riz », pratiqué par les travailleurs chinois durant le maoïsme, selon lequel, qu’on fasse beaucoup ou peu, bien ou mal, le résultat est identique… Ils sont aveugles et sourds, ce qui les rend stupides et arrogants. À Pékin, ils n’osent plus être ainsi. Mais à Shanghai, les dirigeants quittent leurs luxueuses résidences de Kangping Road, dans l’ancienne concession française, à bord de véhicules dont les immatriculations révèlent leur rang et le degré de leur vanité. La voiture du chef du Parti porte le numéro 00001 ; celles du maire de la ville et du secrétaire adjoint du Parti, les numéros 00002 ; enfin celle du maire adjoint, les numéros 0003. Comment gouverne-t-on un pays qui doit faire face à des défis aussi immenses avec des hommes de cette trempe-là ?
Aujourd’hui, la crise qui est sur le point de mettre à genoux l’Occident les inquiète, car ils redoutent sa contagion sur notre économie. La poignée d’hommes, au sommet du pouvoir, celle qui sait, a peur que j’échoue et redoute que je gagne. Dans tous les cas, ils seront perdants. Je les ai convaincus par la pression et ils continuent de me suivre, dans le plus grand désarroi. Mais ces événements doivent se dénouer rapidement. Je l’ai confié hier soir à Nao Deng lorsque nous nous sommes retrouvés tous deux à la maison.
Elle m’a décrit la tempête sur les marchés financiers qui s’est transformée en un cyclone et qui sape un à un tous les fondements de la rapacité et de la prospérité des États-Unis ou de l’Europe. « Les banquiers américains et européens illustrent aujourd’hui, m’a-t-elle rappelé, ce que Bagehot, le célèbre éditorialiste de The Economist, écrivait dès 1873 : Chaque banquier sait que s’il doit prouver qu’il est toujours détenteur de crédit, si bons soient ses arguments, son crédit en fait s’est envolé. » Ils connaissent maintenant la faillite et le déshonneur ; d’ailleurs, les épargnants qui sont allés retirer leur argent, les manifestations nombreuses et de plus en plus violentes, prennent en partie pour cible les banquiers et leurs gouvernements…
Nao Deng m’a appris que les funérailles de Murray venaient de se dérouler. Il ne pouvait choisir pire moment pour mettre fin à ses jours. Les flashs d’infos se succèdent à la télévision pour commenter l’évolution de la situation et notre première vente de bons du Trésor américain, ce qui a entraîné une nouvelle plongée des bourses, des émeutes, des tensions entre la Maison Blanche et les dirigeants européens… Monsieur Murray était un homme qui aimait les tempêtes, surtout celles qu’il provoquait. Mais la dernière l’a balayé : l’enterrement de l’ancien roi de Wall Street est passé inaperçu dans les médias.
Hier soir, le prince Al-Saoud m’a longuement téléphoné pour me raconter sa rencontre avec John Kerry et Robert Wayne. Ce professeur me plaît. C’est un esprit indépendant, au cœur de l’action. Le pouvoir en moins, il pense et agit comme moi. J’ai compris à travers le compte rendu de Rachid al-Saoud que Wayne m’a percé à jour. En effet, je souhaite que l’Amérique attaque l’Arabie Saoudite alors que mon allié saoudien, trop obsédé par l’idée de devenir un héros et un martyr, n’en a pas conscience. Je m’attendais à ce que l’offensive soit déjà déclenchée et le pays enseveli sous les bombes ; ils hésitent et probablement craignent-ils sa menace de faire exploser les puits… Une idée ingénieuse, dont je n’ai pu le dissuader.
Ce matin, très tôt, je suis allé au Département de l’organisation centrale, le plus puissant des relais du Parti. Le siège, situé à un kilomètre de la place Tian’anmen, est un bâtiment dépourvu de tout signe distinctif. Il existe juste un numéro de téléphone, le 12 380, qui est un répondeur où chacun peut laisser un message portant sur un problème d’organisation au sein d’une entreprise ou d’une administration.
Seuls les ministères et les agences gouvernementales dévoilent leur identité parce qu’ils sont en contact avec le public. Nous n’en avons nul besoin. De même que chaque enfant connaît l’habitation de ses parents, tous les cadres du Parti savent où nous trouver. Ce lieu anonyme concentre, en Chine, un pouvoir inégalable. C’est comme si à Washington une seule administration contrôlait l’ensemble des ministères fédéraux, des États, des postes de gouverneurs, de maires, dirigeait les plus grandes entreprises du pays, telles Exxon ou Général Motors, Wal Mart, la Cour suprême, Wall Street et la totalité des médias…
Ce pouvoir est concentré entre mes mains depuis plusieurs années. J’ai compris que les hommes et les femmes qui assistaient à la réunion du Département de l’organisation centrale, que je présidais, devaient être rassurés. Les nouvelles qui remontent jusqu’à eux des profondeurs du pays ne sont pas bonnes. Pour la première fois depuis de très longues décennies, les Chinois ont la chance de pouvoir gagner de l’argent et c’est une opportunité qu’ils redoutent de voir disparaître, avec cette crise qui s’étend, insatiable. Ils ont peur de perdre leurs emplois, de voir les entreprises étrangères fermer.
Le directeur de CSSB, le Bureau des secrets du conseil d’État, était présent. Son organisme est le principal instrument de contrôle d’Internet, et je lui ai demandé de surveiller attentivement le contenu des réseaux sociaux qui propagent les consignes de grève et les témoignages sur les manifestations ou les soulèvements à travers le pays. Je sais qu’ils augmentent chaque jour. Aujourd’hui, il serait absolument impossible de procéder comme nous l’avons fait il y a près de vingt ans. À l’époque, le slogan officiel lancé par Deng était « sur le plan économique, assouplissez les contrôles ; sur le plan politique durcissez-les… » Or, en dix ans, le gouvernement a licencié plus de cinquante millions de travailleurs employés par les entreprises d’État. Sans leur accorder la moindre indemnité. Il a, en même temps, redéployé dix-huit millions de travailleurs présents dans des sociétés qui n’apportaient plus de bénéfices. Résultat de ce sacrifice humain, qui reste classé secret d’État : ces entreprises non rentables sont devenues en moins de dix ans riches et extrêmement puissantes… En 1997, elles ne réalisaient aucun bénéfice ; en 2007, elles dépassaient les 140 milliards de dollars de profit. Cette métamorphose du service public a contribué à enrichir le Parti, qui en retour a renforcé son emprise sur l’économie, au détriment du peuple. L’éternel sacrifié.
« Camarade, m’a demandé un responsable présent à la réunion, que devons-nous répondre aux critiques qui estiment que la Chine n’est pas encore devenue assez puissante pour affronter les États-Unis, et que nous n’aurions jamais dû les provoquer avec le contrat pétrolier signé avec les Saoudiens ? – Dites que l’Histoire est faite d’opportunités qu’il faut saisir et que nous sommes en train de vivre un moment historique, lui ai-je répondu. Grâce aux efforts et au courage du peuple, la Chine a accompli un bond vertigineux. Elle est devenue la deuxième économie du monde, et le premier créancier de la planète. Mais jusqu’ici cette richesse ne s’est jamais traduite ni par le pouvoir ni par l’efficacité… Nous dépensons plus que l’Inde pour l’éducation, mais nous n’avons pas encore obtenu un seul prix Nobel alors qu’ils en ont dix. Il existe chez nous plus de gens riches qu’au Japon, mais malgré l’excellence de nos fabrications nous n’avons pas encore conçu ou fabriqué de produits de classe mondiale. Nos réserves financières sont supérieures à celles de tous les autres pays de la planète mais nous ne possédons pas un centre financier comparable à Hong Kong. Ce déclin rapide de l’Occident permettra d’assurer enfin notre suprématie. Et nous ne régnerons pas sur des décombres, car ces pays ruinés nous les renflouerons pour les transformer en marchés, en débouchés pour nos entreprises, comme les États-Unis l’ont fait après la Seconde Guerre mondiale en aidant leurs adversaires allemands et japonais. Il faut expliquer, très clairement, que nous sommes enfin à la veille d’effacer les humiliations et le mépris subis par la Chine depuis cent cinquante ans. »
Au terme de mon intervention toute l’assistance, s’est levée pour m’applaudir. En observant l’émotion sur les visages, j’ai compris à quel point mes propos avaient porté.
À 15 heures j’ai retrouvé mes collègues du comité permanent du bureau politique. Ils ont refusé de venir à mon domicile. « Trop exposé », m’ont-ils dit. Les princes rouges ont vraiment grandi en ayant une peur viscérale du peuple… Ils voulaient que nous nous retrouvions à Zhongnanhai, dans l’ancienne bibliothèque de la résidence de Mao. C’est un choix qui illustre leurs ambiguïtés : ils sont les descendants d’hommes qui ont tremblé devant le Grand Timonier, et sont tombés en disgrâce à cause de lui. Mais ils lui doivent le rang et les privilèges qu’ils possèdent aujourd’hui.
Je connais chaque pouce de cette Cité interdite et l’emplacement de chacun des micros placés dans ses nombreuses pièces mises sur écoute par les membres de mes services de renseignements. Quand la nouvelle direction à laquelle j’appartiens est arrivée au pouvoir, en novembre 2012, le terme officiel utilisé pour parler de nous était Jieban, ce qui veut dire « ceux qui prennent la relève ». Il aurait été plus exact d’employer la formule Jiwei, qui signifie « succession au trône ». À part moi, qui suis leur ennemi, la dynastie rouge se perpétue avec une morne incompétence.
L’ancienne bibliothèque est restée exactement dans l’état où Mao l’a laissée. Elle ressemble à un antre tapissé de livres posés sur de vastes étagères qui montent pratiquement au plafond. Mao vivait hors du temps et des contraintes terrestres, comme bon lui semblait. De lourds rideaux fermaient les fenêtres et témoignaient de son refus de se soumettre au cycle des jours et des nuits qui rythment la vie des humains. En regardant mes collègues assis autour de la vaste table de bois noir où Mao accordait ses audiences, j’ai eu l’impression de nains qui s’invitaient à la table d’un géant. Leur porte-parole, Xi Jinping, président de la République et secrétaire général du Parti, s’est adressé à moi d’un ton inquiet.
— Les événements, camarade Wao Yen, prennent une tournure qui nous inquiète.
Je lui ai répondu :
— Ce qui se déroule en Occident est parfaitement conforme à nos plans. Moi, ce qui me préoccupe c’est la situation à l’intérieur du pays. Les tensions sociales s’accumulent parce que nous payons le prix de nos contradictions. Depuis des années, face à mes tentatives de réformes, vous opposez la nécessité du statu quo. La Chine ressemble à une bouilloire où la température de l’eau augmente lentement. Tant qu’elle restait tiède, personne parmi vous ne voyait la nécessité d’opérer des changements. Maintenant, l’eau est sur le point de devenir bouillante et dans peu de temps il sera trop tard.
J’ai ajouté dans un silence pesant :
— Nous sommes théoriquement au pouvoir pour dix ans, jusqu’en 2022, mais parviendrons-nous jusque-là ? Si nous ne réagissons pas rapidement, nous connaîtrons le même sort que les responsables politiques en Occident, qui vont être balayés par la crise qu’ils ont provoquée. Elle nous offre un répit, mais de courte durée…
Ils paraissaient embarrassés et contrariés. Ils sont si éloignés des réalités qu’ils ne pouvaient admettre l’idée que le pouvoir puisse leur être enlevé. Si les responsables occidentaux savaient de quelle trempe sont faits les dirigeants chinois, nul doute qu’ils utiliseraient la formule inventée autrefois par Mao pour qualifier les États-Unis : nous sommes nous aussi un « tigre de papier ».
La discussion s’est terminée sur des sujets anodins et futiles, comme s’ils voulaient à tout prix éviter de discuter à nouveau d’échéances importantes et dramatiques… Leurs priorités sont ailleurs : trois d’entre eux viennent d’acheter à New York des logements dans des résidences pour milliardaires. À des prix obscènes. Je connais le montant de chaque transaction. L’un a acquis pour sa fille un appartement de 1 000 mètres carrés dans un immeuble qui vient d’être achevé au 157 Ouest, 57 e Rue. Montant : 60 millions de dollars. Elle côtoiera la fille d’un oligarque russe et d’un magnat des casinos. Un autre est désormais propriétaire d’un dupleix payé 70 millions de dollars et offrant une vue superbe sur Central Park. Au 15 Central Park Ouest, un troisième a surenchéri à 88 millions de dollars pour 1 200 mètres carrés au sommet d’un immeuble qui offre une vue à 360° sur l’ensemble de la ville.
Bien entendu, leurs noms n’apparaissent nulle part. L’argent a été transféré de Hong Kong à Singapour puis aux îles Vierges. Ils se servent de sociétés écrans et de trusts. Je trouve très étrange que ces hommes dépourvus de tout courage fassent preuve d’une telle imprudence… Mais ils ont été élevés dans l’impunité et pensent probablement que leur fonction les protège. Ils n’ont pas tout à fait tort.
Je dois pour le moment tenir compte des rapports de force au sein de la direction et des bénéfices que je retire de l’alliance forcée que j’ai passée avec eux. Il règne dans la pièce une tension, lourde, presque palpable. Je les méprise, et ils le savent ; ils m’élimineraient dans l’instant s’ils le pouvaient.
À travers la baie vitrée, j’aperçois la piscine où Mao aimait flâner et où il m’avait reçu pour la seconde et dernière fois. Elle est vide, désormais, et les chaises longues disposées autour ont disparu.
Après trente minutes de discussion, où j’ai vu chacun s’enfermer dans ses contradictions, nous avons enfin abordé le principal sujet de cette rencontre. Le responsable des Affaires économiques, a pris la parole.
— Devant l’aggravation de la crise du capitalisme occidental, et notamment l’ampleur de son effondrement financier, nous ne pouvons plus rester sans réagir. Mais nous devons combiner gains politiques et avantages économiques…
Il a alors glissé un regard vers moi. Un regard empli de rancœur et de regret.
— … sur la suggestion du camarade Wao Yen, nous allons proposer à l’Europe, qui demeure notre premier marché à l’exportation, de recapitaliser ses banques. Nous proposerons la tenue immédiate d’un sommet qui réunira les seize chefs d’État membres de la zone euro, le gouverneur de la Banque centrale européenne et le président de la commission. Le camarade Xi Jinping présidera la délégation chinoise. Notre objectif : renflouer l’Europe, tout en la plaçant sous notre tutelle. Et obtenir ainsi le maximum de concessions de la part de dirigeants aux abois, pour faire en sorte que notre aide provoque une véritable rupture entre l’Europe et les États-Unis. Notre ministre des Finances est prêt à s’envoler pour Bruxelles afin de discuter avec les Européens des détails du projet. Un communiqué de la direction chinoise, exposant l’ensemble de nos propositions, sera diffusé immédiatement après la rencontre. Le camarade Wao Yen va vous remettre le plan qu’il a rédigé…
J’ai distribué six feuillets suffisamment précis pour piéger des dirigeants désespérés, mais sans entrer dans des détails qu’ils pourraient vouloir contester.
Je pense que cette fois nous avons toutes les armes en main. Pendant des années, patiemment, nous avons habillé trois cents millions d’Européens, fabriqué les jouets de leurs enfants et tous les biens qui agrémentaient leur vie, sans qu’ils comprennent que nous étions aussi en train de détruire leurs emplois. Tout cela est l’œuvre du Parti communiste chinois. Maintenant, nous sommes arrivés à la phase finale, celle que j’attendais patiemment : l’Europe, avec sa puissance industrielle et financière, va passer sous notre contrôle. Ce sera une tutelle dont elle ne pourra jamais se libérer.
Quand nous avons levé la réunion, personne n’a paru désireux de prolonger cette rencontre. Nous nous sommes salués courtoisement et tous ont regagné leurs résidences disséminées au sein de Zhongnanhai.
Xi Jinping et moi avons marché quelques centaines de mètres en longeant le lac du Milieu sur lequel nageaient quelques canards. Puisque je suis le seul à vivre au cœur de Pékin, il donnait l’impression d’un hôte poli raccompagnant son visiteur jusqu’à la porte de sa demeure. Nous étions à proximité de l’hôpital, spécialement aménagé pour les dirigeants, où mon père avait travaillé pendant des années. Une période dont je me souviens avec émotion. Mon silence pensif devait être insoutenable pour Xi Jinping. Il m’a demandé d’une voix altérée :
— Êtes-vous sûr d’avoir pensé à tout ?
Je l’ai fixé avec sévérité en prenant une mine contrariée.
— Bien sûr.
C’était faux. J’ai tout envisagé, mais je ne suis pas sûr pour autant d’avoir pensé à tout.
Il est maintenant 20 heures et je suis chez moi. Le communiqué offrant notre aide immédiate à l’Europe a été envoyé sur le continent européen et aux États-Unis. J’attends avec impatience de voir comment ces deux mondes aux abois vont réagir à notre proposition, humiliante et alléchante pour l’un, vexante et déconcertante pour celui à qui elle n’a pas été adressée.
OceanofPDF.com