La conspiration Wao Yen
Chapitre V
V
Le 28 février 2014, à 14 heures, Robert Wayne fut introduit dans le Bureau ovale. Le président des États-Unis se leva à son entrée et fut à sa hauteur en quelques foulées. Il l’invita à s’asseoir sur le canapé tendu de tissu beige, entouré de deux fauteuils et d’une table basse. Barack Obama s’avérait un homme impatient plutôt que pressé, et Wayne n’ignorait pas qu’il l’avait reçu rapidement parce qu’il n’appelait jamais sans posséder une bonne raison.
— Vous savez, je vous ai découvert en grandissant, à travers vos livres, et je me disais toujours : « Qu’est-ce que j’adorerais pouvoir discuter avec ce type ! » Or, voyez comme la vie est mal faite : quand je vous vois arriver maintenant c’est toujours avec appréhension…
Wayne le regarda en souriant, et tous deux éclatèrent d’un rire qui semblait à la fois souligner leur complicité et permettre d’évacuer la tension. Il aimait bien l’actuel locataire de la Maison Blanche : un amateur, qui s’était bonifié avec les années. Les chefs d’État détestent les imprévus, surtout quand ils proviennent de pays étrangers sur lesquels ils ne disposent d’aucune connaissance. En général, les présidents américains étaient entourés de collaborateurs aussi ignares qu’eux concernant l’international. Si bien que Wayne, déjà sollicité auparavant par quelques présidents, avait l’impression, au fil des années, d’être devenu une sorte de précepteur chargé d’enseigner des cours de rattrapage.
Alors que les défis internationaux venaient percuter toutes les présidences avec la puissance de météores, aucun candidat à la fonction suprême ne manifestait jamais le moindre intérêt envers les affaires étrangères… À l’université de Georgetown, Wayne commençait ses cours en citant la formule lumineuse du chancelier Bismarck : « De toutes les données de l’Histoire, la plus intangible est la géographie. » C’était si juste… La proximité où l’éloignement déterminait les comportements, les appétits, les ambitions, les tensions. « Le rêve américain », cette nouvelle Jérusalem imaginée par les pères fondateurs, n’aurait jamais pu croître en puissance et en prospérité sans ses côtes, aux deux extrémités du pays, bordées d’océans, qui constituaient autant de frontières infranchissables. L’Amérique avait l’insigne privilège de se penser l’« élue », et en même temps de pouvoir se retirer dans un splendide isolement vis-à-vis du reste du monde… Mais ce schéma, pensa Wayne, se révélait de moins en moins vrai. Les crises internationales venaient secouer le pays avec une violence sans cesse accrue, jusqu’à ébranler les fondements du système. Et nombre d’hôtes de la Maison Blanche en entrant dans le Bureau ovale, n’y connaissaient rien. Le vainqueur de Mitt Romney, lui, semblait désormais devenu d’une autre trempe.
*
— Monsieur le Président, quel est aujourd’hui votre principal souci ?
Obama le regarda avec une expression lasse. Il avait toujours une allure aussi svelte après plus de cinq ans de présidence, mais un détail révélait l’usure physique provoquée par l’exercice du pouvoir : le nombre croissant de ses cheveux blancs.
— C’est évidemment le refus des Saoudiens de continuer à acheter nos bons du Trésor. Personne n’est encore au courant, mais dès l’instant où la nouvelle filtrera, les marchés vont nous massacrer et nos alliés en tirer les leçons… C’est l’ensemble de notre système d’alliance qui risque d’être remis en question. Pourquoi rechercher l’appui des États-Unis quand on voit l’un de ses principaux protégés, qui – en théorie – dépend de son aide militaire pour sa sécurité, lui infliger un tel camouflet ? … Vous savez, Robert, nous reprochons parfois à certains de ne jamais savoir garder leurs amis ; eh bien, nous, nous ne savons pas conserver nos alliés. Nous avons commencé à sonder, discrètement, Riyad. Mais jusqu’ici sans succès. Leur ambassadeur chez nous affirme ne rien savoir et j’ai tenté à cinq reprises de joindre au téléphone le roi Abdallâh, sans succès… Il est clair qu’ils nous évitent. Donc, expliquez-moi, Robert – je pense que vous avez voulu me voir pour ça –, pourquoi se comportent-ils ainsi ?
Le ton était anxieux.
— Parce que, Monsieur le Président, nous cessons peu à peu d’être un acteur incontournable dans la région. Nous avons quitté l’Irak ; nous nous replions sans gloire d’Afghanistan ; le Pakistan, criblé de dettes, nous tient tête ; et nous ne sommes pas arrivés à faire plier Bachar el-Assad en Syrie. Le monde islamo-sunnite s’autonomise et, en plus, nous rejette. Regardez la situation en Égypte, dominée par les Frères musulmans ; le Soudan qui s’allie avec les chiites iraniens pour acheminer des armes au Hamas en prévision d’attaques contre Israël. La seule influence que nous conservons, même si elle n’est pas négligeable, réside dans le contrôle de la sécurité des lignes d’approvisionnement pétrolier en partance du golfe Persique. Nos troisième, cinquième et septième flottes sont des outils de domination essentiels.
— Robert, ce que vous me décrivez là, c’est un véritable chaos dans le monde musulman. Après un tel constat que dois-je faire avec les Saoudiens à propos des bons du Trésor ? Ils en détiennent 200 milliards de dollars et, chaque trimestre, en achetaient pour 1 milliard de dollars supplémentaires…
— Je n’ai qu’un seul conseil à vous donner : négociez, patiemment, en serrant les dents. Vous l’avez fait récemment avec le Pakistan, sur un dossier moins vital pour les États-Unis : la réouverture de leurs routes à nos convois acheminant toute la logistique nécessaire aux troupes en Afghanistan. Les Pakistanais voulaient utiliser leur pouvoir de nuisance en échange d’une aide. Je pense que les Saoudiens sont dans le même état d’esprit… Ils font pression sur nous. En revanche, j’ignore ce qu’ils veulent obtenir.
Obama hocha la tête puis eut une mimique résignée.
— Robert, cessez ce jeu. Quelle nouvelle épine allez-vous m’enfoncer en plus dans le pied ?
— Ce n’est pas encore un problème, mais une information qui mérite qu’on s’y attarde, parce qu’elle est, peut-être, lourde de conséquences…
Le chef de l’exécutif l’écoutait, plus attentif que jamais.
— Je viens d’apprendre que le dirigeant chinois Wao Yen a récemment effectué deux visites en Arabie Saoudite, et cela dans le plus grand secret. Vous savez qui est cet homme ?
— Évidemment. La CIA m’a dressé son profil lorsque la nouvelle direction chinoise est arrivée au pouvoir en novembre 2012, à Pékin. C’était juste après ma réélection. Mais livrez-moi votre point de vue sur celui-ci, dans le détail.
— Dans ce cas, Monsieur le Président, il faut que vous ayez la patience de m’écouter quelques minutes, afin de vous démontrer l’importance et le caractère de cet homme…
Obama fit signe à Wayne de continuer.
— … Depuis maintenant plus de dix ans, deux factions se livrent une lutte acharnée pour le contrôle du pouvoir à Pékin. En premier lieu, la faction de Shanghai, dont Deng Xiaoping a facilité l’essor et dont l’ancien président Jiang Zemin était le leader. La grande majorité des « princes rouges », la noblesse communiste, y appartient. Face à ces membres de la « Perle de l’Orient », le nom que l’on donne aussi à Shanghai, on trouve la faction dite de la Ligue de la jeunesse communiste. Elle regroupe des types sans quartiers de noblesse mais technocrates aguerris. Eux aussi veulent obtenir leur place au soleil. Hu Jintao, le président sortant, personnifie cette tendance. Il a dû son ascension à l’amitié qui le lie au fils d’Hu Yaobang, l’ancien secrétaire général du PC, limogé par Deng Xiaoping. Hu Jintao avait donc bénéficié à son tour de l’appui d’un prince rouge. Au fil des ans, le régime communiste chinois s’est mis, peu à peu, à ressembler au système féodal qui a dominé le pays pendant des siècles… Avant son retrait, chaque patriarche communiste désigne son successeur à la tête du clan. Une procédure essentielle dans un système qui repose sur la préférence accordée aux fils de dignitaires. Et pendant que ces familles, ces factions, se livraient aux délices des jeux de pouvoir et d’argent, un homme seul tenait réellement le pays, gravissant patiemment tous les échelons, sans soutien, ni réseaux autres que ceux qu’il mit en place. Les privilégiés du régime étaient enchantés de lui abandonner les tâches fastidieuses que représentait le fonctionnement quotidien du Parti… Tous le connaissaient, avaient grandi avec lui, parce que son père était le médecin de Mao. Mais ils ont perdu de vue deux vérités essentielles : Wao Yen n’a pas l’âme d’un serviteur ; et celui qui contrôle le Parti détient tous les pouvoirs. Actuellement, c’est bien lui, Wao Yen, qui le dirige. Autrefois, sans un pouvoir central et l’autorité de l’empereur, le pays aurait sombré dans le chaos. Aujourd’hui, le pouvoir de Wao Yen est tentaculaire… Il régit et contrôle les vies et les activités de 80 millions de membres du Parti. Qui, à tous les niveaux, quadrillent le pays. C’est un système opaque reposant sur la mise en condition, la surveillance, le jugement ou la promotion de ses membres… En d’autres termes, Wao Yen est un « Big Brother » qui surveille tout autant les dirigeants que les dissidents chinois. À son initiative, un certain nombre est passé en jugement, et d’autres ont été libérés. Chacun le craint et le déteste, mais aucun n’ose l’affronter. Le dernier à avoir eu cette témérité ? Bo xilai, qui rêvait de l’évincer du bureau politique. Mais sa femme a été condamnée à la prison à perpétuité et Bo, le fils d’un des huit Immortels, croupit aujourd’hui dans un camp de travail. Le message a été reçu par tous les autres : le statut et la naissance ne les protègent plus de rien. L’affaire Bo a eu le retentissement que l’on sait parce que Wao Yen l’a voulu ; et, à cette occasion, il a d’ailleurs fait diffuser par la presse chinoise un rectificatif historique assez osé : « La posture gauchiste et maoïste adoptée par Bo xilai est dépourvue de toute sincérité quand on sait qu’il a renié son père durant la Révolution culturelle… »
— Fascinant… murmura Obama, le menton calé sur ses mains croisées.
— Et il y a aussi un autre aspect qui peut faire de Wao Yen l’adversaire le plus dangereux des États-Unis… Ce n’est pas un apparatchik borné, obsédé par la répression. Mais un esprit remarquable au service de la vision qu’il a pour son pays. Il veut renforcer la puissance de la Chine sur le plan international, moraliser la vie interne du Parti, et abattre la chape de corruption qui s’étend à tous les secteurs d’activité. Savez-vous que, dans l’armée, des officiers supérieurs roulent en Porsche, Mercedes, BMW malgré des soldes qui se montent officiellement à 700 dollars ?
Obama le regardait et hocha de la tête.
— L’année même où la Chine devenait importatrice de pétrole, Wao Yen a insisté pour que le budget annuel de la Défense dépasse les 10 % avec une mission prioritaire : la protection des pipe-lines et des approvisionnements gaziers et pétroliers, notamment en provenance du Moyen-Orient. Il a également œuvré pour que la compagnie Pétrochina obtienne une concession importante en Irak. C’est un stratège redoutable, qui s’efforce d’anticiper les problèmes à venir… Il a été le premier à envisager l’effondrement du régime nord-coréen, miné par la faillite et la famine, et a suggéré d’y placer un gouvernement prochinois… Une annexion, de fait, qui simplifierait les problèmes susceptibles de se poser en Chine. Wao Yen a également fait classer la péninsule coréenne « zone d’intervention prioritaire », au même titre que Taïwan… Enfin, il faut souligner qu’il n’éprouve aucune sympathie pour l’Occident, les États-Unis et l’Europe, qu’il considérait, jusqu’à la crise, uniquement comme des débouchés indispensables à son pays. Je ne peux imaginer quelle analyse il fait de notre situation actuelle…
Le visage du président américain changeait et devenait plus soucieux au fur et à mesure que Wayne parlait.
— Charmant… conclut-il. Bon sang, pourquoi personne ne m’a prévenu que les dernières initiatives politico-militaires de la Chine émanaient de Wao Yen ?
— Probablement l’effet de la routine, Monsieur le Président.
— Robert, quel est votre point de vue sur ces deux visites en Arabie Saoudite ?
— Elles sont… plutôt insolites. D’après mes sources, il a voyagé très rarement en Europe et aux États-Unis. Jusqu’ici, la majorité de ses déplacements se déroulaient en Asie. Il s’agit donc de sa première visite dans le Golfe, à l’exception d’une rencontre avec Saddam Hussein. Le plus étrange est qu’il se soit déplacé à deux reprises en trois mois… C’est réellement exceptionnel. Pour vendre du matériel militaire ou des équipements de sécurité, pour contrôler leurs frontières ? Je ne sais. Je ne vois cependant pas un dirigeant de ce niveau accomplir une telle démarche… En revanche, l’Iran, le voisin de l’Arabie Saoudite, est l’allié de la Chine. J’imagine sans mal qu’il pourrait obtenir des dirigeants de Téhéran un engagement de non-agression à l’égard de l’Arabie Saoudite, et la promesse qu’ils ralentissent leur programme nucléaire… Deux mesures qui rassureraient les Saoudiens et permettraient à Wao Yen de se prévaloir d’une influence chinoise accrue dans les affaires du royaume. À notre détriment.
— Pas terrible, comme scénario, Robert.
— En effet, mais il est le plus probable.
Obama se leva lorsque le téléphone sonna et gagna son bureau où clignotait un bouton rouge. Il décrocha le combiné, la tête calée sur le dossier de son fauteuil pivotant en cuir noir.
— Bien. Demandez-leur d’attendre quelques minutes.
Il raccrocha et frotta lentement les paumes de ses mains, tout en réfléchissant.
— Robert, je voudrais vous demander une faveur.
— Bien sûr, Monsieur le Président.
— Pouvez-vous, dans les quinze prochains jours, vous libérer de tous vos engagements ?
— C’est possible. Pour quoi faire ?
— Pour creuser ce dossier. Je vais demander à Bernanke et Kerry d’en savoir plus auprès des Saoudiens ; et nous obtiendrons une réponse qui, je le sens, sera tout sauf sincère ou satisfaisante. Ce rapprochement entre l’Arabie Saoudite et la Chine est trop dangereux pour que nous ne fassions pas, dès maintenant, quelque chose. Je redoute que la décision prise par les Saoudiens de ne plus acheter nos bons du Trésor ait d’abord reçu l’aval de Pékin… Si tel était le cas, la Chine aurait franchi un nouveau pas dans l’escalade. Il faut nous en assurer. Et c’est là où je compte sur vous.
— De quelle manière ?
— Allez à Pékin, essayez de rencontrer à nouveau ce Wao Yen. Je vous donne carte blanche pour explorer toutes les pistes. Vous serez mon émissaire, de façon officieuse. Pas d’interface ou d’intermédiaire : nos rencontres se dérouleront ensuite en tête à tête, comme aujourd’hui. Cette affaire est sérieuse, je ne voudrais pas que nous lui laissions le temps de devenir… désastreuse.
*
Wei Jingsheng occupait une petite maison dans un lotissement situé à proximité de l’aéroport d’Heathrow. Les habitations semblaient s’être regroupées en un ensemble compact pour mieux se protéger du bruit des appareils qui survolaient l’agglomération. Avec l’allongement d’une des pistes d’envol, ces pavillons aux façades tristes, rêves modestes d’une classe moyenne, s’étaient transformés en cauchemar sonore. Pendant huit ans, Wei, l’un des meneurs de la rébellion étudiante sur la place Tian’anmen, était resté emprisonné. Deng Xiaoping, qui avait décidé de son arrestation, restait sourd à toutes les pressions internationales, au point qu’on surnommait Wei le « Prisonnier de Deng ». La volonté du vieux dirigeant communiste était comparée aux caprices des empereurs d’autrefois. Très jeune, Wei avait été à la tête d’un mouvement de gardes rouges réputé pour son comportement extrêmement radical. Ses membres avaient gravement frappé des cadres du Parti et des professeurs d’université, accusés, sans raison, d’être des contre-révolutionnaires… Certaines de leurs victimes étaient mortes, d’autres demeuraient handicapées. Le caractère énergique et autoritaire de Wei s’était pourtant converti avec la même virulence aux idées démocratiques, rejetant avec force le régime qu’il avait autrefois servi non sans outrance. En réalité, Wei le dissident et Deng le vieux dirigeant pragmatique et marxiste, qui continuait en coulisses de diriger la Chine bien qu’ayant abandonné tout poste officiel, semblaient l’un et l’autre taillés dans le même moule. Un alliage de détermination et d’intransigeance, qui avait conduit leur opposition à devenir un affrontement singulier.
En 1989, les tribunes de Wei dans les grands médias occidentaux, ses diatribes prononcées dans un mégaphone sur la place Tian’anmen et répercutées par les télévisions du monde entier avaient conduit Deng à précipiter les choses. Lorsqu’il décida d’écraser le soulèvement, il rassembla une Shenghuo hui, une « réunion de vie. » Instaurées par Mao, ces réunions internes au Parti constituaient des lieux d’échanges où s’exprimaient critiques et autocritiques. Ce jour-là, à la tribune, il sortit de son laconisme pour évoquer le cas de Wei, et déclarer : « Le système détruit ceux qui l’embarrassent. Le désastre, avait-il ajouté, surgit de notre propre bouche… »
À la mort de Deng, Wei était resté encore deux ans en prison, puis avait été libéré et autorisé à quitter le pays. La décision émanait de Wao Yen. Il partit d’abord aux États-Unis, en détesta très vite le mode de vie, et vint s’installer en Grande-Bretagne. Malgré les nuisances sonores, cette vie solitaire à l’écart de Londres lui convenait. Trois fois par semaine, il se rendait dans la capitale, aux locaux de China Transparency, une petite organisation qu’il avait créée grâce au financement d’un milliardaire britannique violemment anticommuniste. Logée modestement dans quatre bureaux de 70 mètres carrés, au 4e étage d’un immeuble de briques rouges autrefois dépôt frigorifique pour stocker de la viande, China Transparency était une énigme, et une pépite. Elle diffusait chaque mois un bulletin qui faisait les délices de ses adhérents, lesquels payaient très cher leur abonnement. Elle constituait en effet la meilleure mine d’informations sur les coulisses du pouvoir chinois. Les responsables de Whitehall, les hommes d’affaires et les cadres des services secrets formaient le noyau dur des lecteurs réguliers. L’un d’eux avait déclaré en privé : « Il existe des types doués pour récolter les fonds. Ce Chinois est un prodige pour récolter des informations… »
Robert Wayne, qui l’avait souvent rencontré, savait que Wei ne divulguait jamais ce qu’il apprenait de plus sensible.
En quittant la Maison Blanche, Wayne l’appela donc de son portable. Il marchait sur Pennsylvania Avenue et longeait les murs gris du Old Exécutive Building qui abritait une partie des services de la présidence.
La sonnerie retentit trois fois, puis Wei décrocha. Il semblait lui répondre de la carlingue d’un avion non insonorisé, que des réacteurs à pleine puissance s’efforçaient d’arracher au sol.
— Professeur ?
— Bonjour, Wei… Quand allez-vous donc enfin vous décider à déménager ?
— Probablement jamais ! Le plus absurde, savez-vous, c’est que j’éprouve une réelle phobie de l’avion. J’aurais dû m’installer à proximité d’un port ! Non, sérieusement… vous ne connaissez pas la raison pour laquelle je vis spécifiquement à cet endroit. ?
— Eh bien, non…
— La prison où j’étais enfermé se trouvait à l’ouest du pays, à l’écart de tous les grands axes routiers. Cependant les avions la survolaient. Je ne sais où ils se dirigeaient, mais le bruit qu’ils faisaient incarnait pour moi la liberté… Je rêvais d’être l’un des passagers. Quand j’ai visité cet endroit à mon arrivée en Angleterre, je me suis dit, naïvement, que ce serait l’aboutissement de mon rêve de captivité… Je crois que j’ai oublié un moment qu’entre le rêve et le cauchemar, la frontière est souvent ténue !
Wayne rit.
— C’est votre sens de l’humour qui vous permet de rester si stoïque ?
— Non. Ce sont les espoirs que je fonde sur les changements à l’intérieur de mon pays.
La voix était soudain redevenue grave.
— Wei, c’est justement ce dont je voudrais discuter avec vous. Je serais à Londres dans trois jours.
— C’est toujours un honneur de vous rencontrer, professeur Wayne.
— Jeudi ? 11 heures ?
— Parfait. Professeur…
La voix semblait embarrassée
— Oui ?
— Verriez-vous un inconvénient à venir à ma maison. Quand je quitte cet endroit, le bruit des avions me manque. C’est que…
Wayne sourit.
— Aucun problème.
Arrivé à son domicile il appela la secrétaire privée du gouverneur de la Banque d’Angleterre, lord Cedric Keane. Celle-ci lui expliqua avec un accent châtié que son vieil ami finissait une réunion, mais qu’elle lui communiquerait le message dès qu’il sortirait. Vingt-cinq minutes plus tard, Keane le rappela.
Pur produit du système dirigeant britannique, formé au moule d’Eton et de Cambridge, lord Keane, anobli par la reine il y a douze ans, veillait avec vigilance sur le principal secteur d’activité de la Grande-Bretagne : la finance. Un univers sensiblement sinistré depuis la crise de 2008, et les nombreux scandales qui avaient, ensuite, éclaté dans le secteur bancaire.
— Bonjour Robert. Que me vaut le plaisir de votre appel ?
— J’arrive à Londres pour deux jours, mercredi matin.
— Formidable. J’imagine que, selon vos habitudes, vous descendez au Savoy ?
— En effet.
— Très bien. Voulez-vous que nous y dînions mercredi soir ? Vous ne serez pas trop éprouvé par le jet lag ?
— Ne vous inquiétez pas pour ça.
— Mais si ! Je m’inquiète toujours du bien-être de mes amis… En revanche, si vous saviez le nombre de banquiers dont j’aimerais que l’état de santé se détériore rapidement…
Il éclata d’un rire jovial qui ressemblait étrangement à un hennissement. Keane se montrait le premier fan de ses plaisanteries. Hormis ce travers, il s’agissait d’un observateur dénué de la moindre indulgence pour les dérives de l’industrie financière. Il considérait que ce bijou d’efficacité que représentait la City était sur le point d’être détruit par des dirigeants incompétents, dont à ses yeux la vulgarité se révélait aussi dangereuse que la rapacité.
— À propos, Robert…
— Oui ?
Le gouverneur marqua un silence qui traduisait son hésitation à poursuivre.
— Non je ne crois pas que ce soit le moment d’en discuter. Nous en parlerons mercredi quand nous nous verrons. Au revoir, Robert.
— Au revoir Cedric.
Cette ébauche de question et le fait que Keane se soit ravisé intrigua Wayne. Lord Keane était un homme prudent et d’une réserve toute britannique. Quelle question pouvait lui brûler les lèvres ? Et pour quelle raison s’était-il subitement ravisé ?
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