La conspiration Wao Yen
Chapitre XIX
XIX
Robert Wayne constata amusé qu’il avait suffi de quelques heures à Nao Deng pour devenir une vedette en Occident. Elle faisait la une des journaux et des informations télévisées depuis qu’on l’avait vue débarquer à Bruxelles aux côtés du ministre des Finances, en tant que numéro deux de la délégation chinoise. Tout le monde s’interrogeait sur cette jeune femme, belle, élégante et mystérieuse, qui se servait de son sourire comme d’un pont-levis relevé pour maintenir la presse à distance.
Les médias retrouvèrent rapidement son passé de banquière, mais ce fut Wei, le dissident installé à Londres, qui révéla sa parenté avec l’homme fort de la Chine, Wao Yen. L’éditorialiste vedette de la chaîne de télévision ultraconservatrice Fox News commenta cette révélation : « La dame de fer chinoise a de qui tenir. Demain, réprimera-t-elle les Européens comme son père réprime sa population ? »
La capitulation européenne faisait monter, des deux côtés de l’Atlantique, une énorme rancœur envers ces responsables qui semblaient avoir abandonné tout honneur. L’envoyé spécial du New York Times publia un article qui frappa de stupeur les dirigeants, en Europe et à Washington : J’observe cette délégation chinoise entrer au siège de la Commission avec une assurance dont sont dépourvus leurs homologues européens. Et même si le scénario semble tout à fait différent, j’ai l’impression d’être ramené quatre-vingt-quinze ans en arrière, en 1918, après l’armistice, quand ont commencé les délicates négociations sur les dommages de guerre que l’Allemagne devait verser. En apparence, rien de tel, puisque la Chine propose une aide financière. Pourtant, c’est bien l’Europe qui se retrouve en position de vaincu et Pékin en position de dicter ses conditions…
L’ascension imprévue de Nao Deng au vedettariat était bien la seule nouvelle qui poussait Wayne à sourire. La démission surprise de Bernanke avait alourdi un climat déjà pesant. Le départ du directeur de la Federal Reserve était commenté avec sévérité : « L’homme qui fuit ses responsabilités », titrait le Wall Street Journal, tandis qu’il faisait la couverture du Time Magazine avec ce titre : « Il devra rendre des comptes à l’Histoire ».
Tous les experts s’accordaient à reconnaître que la situation était devenue pratiquement incontrôlable. Le baril de brut flirtait avec les 300 dollars et selon les rapports de la FDCI (Federal Deposit Insurance), près de 5 000 banques à travers le pays étaient en faillite et avaient dû fermer leurs portes. L’économie était doublement asphyxiée, par la disparition du crédit et le prix du pétrole « Et encore, avait confié Wayne à Obama, nous avons la chance dans notre malheur que le pétrole existe encore… Si vous attaquiez l’Arabie Saoudite, après les menaces d’Al-Saoud, il disparaîtrait complètement… »
Obama avait compris et ajourné le déclenchement des frappes. Les responsables du Congrès invités à la Maison Blanche n’avaient pas semblé convaincus par ces raisons. « C’est du bluff », avait lâché, méprisant, le leader de la majorité républicaine à la Chambre des représentants. Les parlementaires étaient soumis à la pression croissante de leurs électeurs. Les entreprises fermaient ou tournaient au ralenti ; et une clameur, jaillie des entrailles du pays, exigeait la guerre à tout prix…
À la télévision, une heure plus tôt, Wayne avait assisté à une nouvelle étape du drame en train de se nouer : les deux chambres du Congrès, Sénat et Chambre des représentants, venaient, à la majorité absolue, républicains et démocrates confondus, de voter une motion demandant au Président de prendre des mesures de représailles à l’encontre de la Chine…
Le pire des engrenages venait de s’enclencher.
*
Le 2 avril à 10 h 23, heure locale, le Hainan, un supertanker chinois transportant 350 000 tonnes de brut en provenance de l’Arabie Saoudite, fut arraisonné par deux navires de guerre américains alors qu’il avait franchi le détroit de Malacca, et naviguait au large des côtes philippines.
Le capitaine eut le temps de communiquer sa position exacte avant qu’un commando monté à bord neutralise ses transmissions. Les deux frégates ayant mené l’opération appartenaient à la 7e flotte américaine et leurs responsables avaient reçu l’ordre de se dérouter cinq heures auparavant pour effectuer cette interception. Le Hainan sortait tout juste des chantiers navals, et constituait le plus gros supertanker construit par la Chine.
Son arraisonnement était un véritable camouflet pour les autorités de Pékin. Le capitaine et les officiers du pétrolier, ayant refusé de coopérer, avaient été remplacés à la barre par des Américains et le navire étroitement escorté voguait maintenant en direction de la base navale de Subic Bay, aux Philippines, où l’US Navy disposait de facilités de mouillage.
John Kerry avait prévenu le président philippin, Aquino, juste après l’arraisonnement, et fait fléchir ses réticences. Il redoutait la colère chinoise et ses représailles, mais Kerry lui rappela l’ampleur des liens et des intérêts, financiers, immobiliers, qu’il possédait aux États-Unis. Il comprit rapidement que si son pays avait plus à redouter d’un affrontement avec la Chine, lui avait plus encore à perdre d’un conflit direct avec les États-Unis.
Deux heures plus tard, à 12 h 30, le Drapeau Rouge fut intercepté à 300 milles nord-est, au moment où il allait quitter les eaux territoriales philippines. Son capitaine refusa de répondre aux injonctions du croiseur américain qui lui ordonnait de couper les moteurs. Il continua sa route et tenta de forcer le passage lorsqu’un tir de semonce frappa la surface de l’eau à cent cinquante mètres de la proue. Là encore, des commandos de Navy Seals, venus en Zodiac, prirent possession du navire. Il transportait 300 000 tonnes de brut en provenance, à nouveau, d’Arabie Saoudite, et appartenait à PetroChina, le géant chinois qui avait détrôné Exxon Mobil en tant que première compagnie pétrolière mondiale.
Une donnée importante semblait cependant avoir échappé aux stratèges américains ayant planifié l’opération. PetroChina entretenait des liens étroits avec la direction militaire chinoise et lui servait également de caisse noire.
L’amiral Merter avait scrupuleusement exécuté les ordres transmis par Washington. Un troisième supertanker chinois qui approchait de la Malaisie était sur le point d’être à son tour intercepté. De son quartier général de la flotte du Pacifique, à Pearl Harbor, ce militaire régnait sur une armada de 170 navires, dont plusieurs porte-avions et sous-marins nucléaires, équipés de missiles. La plus puissante force navale qui ait jamais croisé dans le Pacifique, capable d’embarquer 2 000 avions et 40 000 hommes. Selon lui, les États-Unis mettaient en place un blocus pétrolier à l’encontre de la Chine.
Pékin faisait des efforts considérables pour renforcer rapidement sa puissance navale sur un océan Pacifique où se situaient, selon les termes officiels, ses « intérêts vitaux ». Et avait lancé un an plus tôt son premier porte-avions.
Face à une vaste carte lumineuse qui couvrait tout un mur de la salle de réunion attenante à son bureau, l’amiral Merter observait la position des navires et l’interception imminente du troisième supertanker. Il vérifiait qu’aucun navire de guerre chinois ne croisait dans les parages. Mais il ne se faisait aucune illusion : Pékin ne resterait pas sans réagir face à ce qu’il allait considérer comme une agression doublée d’une humiliation.
Depuis ce matin-là, la 7e flotte américaine avait été placée en état d’alerte maximum, prête à engager un combat naval. Merter, 62 ans, visage mince et buriné, était un stratège de la guerre maritime. Il présidait depuis deux ans aux destinées de la flotte du Pacifique, mais le dispositif militaire déployé depuis dix ans par les États-Unis dans cette zone était en grande partie son œuvre. Il avait un objectif : l’encerclement de la Chine. Un immense arc de cercle qui s’étendait du Japon et de la Corée jusqu’aux Philippines et à la Malaisie, en prenant appui sur un deuxième cercle concentrique de bases déployées à Guam, aux îles Mariannes, à Palau… Des confettis invisibles à l’œil nu et noyés au milieu du Pacifique, mais qui pouvaient servir de relais décisifs pour des bombardements aériens massifs, ou le stockage des munitions.
Quand, en fin d’après-midi, Merter regagna sa villa de fonction, située sur un promontoire en bordure de mer et entourée de palmiers, il ne put se défaire d’un certain malaise. Le Pentagone et la Maison Blanche avaient certainement de bonnes raisons pour agir ainsi, mais les trois interventions effectuées par la marine américaine ressemblaient assez clairement aux actes de piraterie accomplis au large de la Somalie ou dans le détroit de Malacca. Et ce constat lui déplaisait fortement.
La Chine n’avait accompli aucun acte hostile, alors pourquoi ces mesures de représailles ? Le seul lien qu’il pouvait établir était avec cette vente par la Chine de bons du Trésor américain, qui avait aggravé une situation déjà dramatique. Il eut la même pensée que John Kerry : « On n’entre pas en guerre pour des bons du Trésor » Ils se trompaient tous les deux.
*
La chaîne de commandement militaire chinoise, malgré les réformes opérées, restait lourde, lente et bureaucratique. Plus de six heures s’écoulèrent entre l’arraisonnement des trois navires et le moment où la nouvelle parvint à l’état-major. Il fallut encore compter quarante minutes pour joindre le chef d’état-major, en déplacement dans la province du Yunan, frontalière du Vietnam. En attendant le décollage de l’avion qui devait le ramener à Pékin, il appela le ministre de la Défense qui, à peine après avoir raccroché, téléphona à Wao Yen, dont il était l’un des protégés.
Le dirigeant chinois était blême de colère. Il semblait figé, debout devant la fenêtre de son bureau, alors que la nuit tombait sur Pékin. Le temps avait changé et le froid persistant des jours précédents faisait place à une douceur peu habituelle pour la saison. De sa fenêtre, il apercevait une série de bâtiments officiels. « Les bureaux occupés par les dirigeants chinois sont à l’image de leurs vies, pensa Wao Yen, ils sont coupés d’un peuple dont ils se défient… » Le quartier, ceinturé de postes de contrôles et de barrages, était interdit à la population et aucun Chinois sensé ne se risquait à approcher de cette zone où des policiers en civil patrouillaient en permanence.
En apprenant les agissements des Américains, il considéra immédiatement cette initiative militaire comme une insulte. C’en était une à l’encontre de la Chine, de son régime et de son peuple.
L’opération militaire était à la fois mesquine et disproportionnée ; mesquine parce que trois supertankers immobilisés provisoirement n’allaient pas compromettre l’approvisionnement pétrolier du pays ; disproportionnée parce que le déploiement de force engagé était hors de mesure avec le résultat obtenu. Un léger tic à l’œil gauche révélait son irritation. La Maison Blanche, il en était certain, avait déclenché cette opération en signe d’avertissement pour cacher son embarras de ne pouvoir intervenir en Arabie Saoudite… Mais, en même temps, elle déplaçait l’affrontement sur un terrain beaucoup plus sensible pour lui. Il allait devoir expliquer à ses collègues, au sein de la direction, pourquoi une Amérique, théoriquement exsangue et à genoux, avait encore suffisamment de force et d’arrogance pour frapper des intérêts chinois à proximité des côtes du pays…
Il décida de commencer par le plus simple : s’assurer l’appui des militaires. À 21 h 15, huit officiers supérieurs pénétrèrent dans son bureau et s’assirent respectueusement autour de la longue table rectangulaire qui servait de lieu de réunion. La plupart rencontraient Wao Yen pour la première fois. Ils dirigeaient la cellule 968, chargée de planifier les scénarios de riposte en cas d’attaque des côtes chinoises par les forces taïwanaises.
Ils détaillèrent à Wao Yen toutes les options retenues. Celui-ci posa des questions sur l’importance des forces qui pouvaient être engagées, ainsi que le temps nécessaire pour qu’elles deviennent opérationnelles. Ils répondirent avec application, tout en continuant d’éprouver une vive surprise : le régime de Taïwan avait tissé des liens économiques étroits avec le continent et ne constituait plus une menace militaire pour la Chine… Pourquoi cette convocation tardive, en urgence, par l’homme fort du pays, pour discuter d’un sujet en apparence hors d’actualité ?
À 23 heures, Wao Yen gagna l’état-major où l’attendaient le ministre de la Défense, le chef des armées et les responsables de l’armée de terre, de l’aviation et de la marine. Les dernières informations obtenues alourdissaient encore l’ambiance : deux des navires étaient retenus sur la base navale de Subic Bay aux Philippines. Les Américains s’employaient à pomper les cargaisons de brut contenues sur les bateaux…
— C’est parfait, déclara Wao Yen en écoutant le compte rendu de ses services secrets. Nos navires sont attaqués et notre pétrole est volé…
Sa voix tremblait de colère, mais il n’avait pas haussé le ton.
— Il y a des années, ajouta-t-il, que je mets en garde notre direction sur la menace que les États-Unis font peser sur cette zone et nos approvisionnements… Renforcer son contrôle sur toutes les sources énergétiques de la planète est un moyen pour Washington d’endiguer la concurrence d’autres pays, dont la Chine. Pour renforcer son contrôle sur la production pétrolière, la Maison Blanche a déclenché la guerre en Irak et affronté Moscou à propos des gisements en mer Caspienne. L’accord pétrolier que nous venons de signer avec l’Arabie Saoudite constitue donc pour eux une immense défaite qu’ils ne peuvent accepter. D’où cette réaction. Ce qui vient de se produire était prévisible et nous aurions dû avoir des forces déployées pour protéger nos pétroliers.
Le chef d’état-major était un homme ambitieux, âgé de 55 ans, qui savait que cet événement renforcerait sa position ou détruirait sa carrière.
— Malgré les augmentations considérables du budget militaire que la direction du Parti nous a accordées, nous n’avons pas encore les moyens de déployer suffisamment de navires pour garantir cette protection.
L’amiral Sang Qili, le chef de la marine, ajouta :
— Vingt nouveaux navires vont sortir des chantiers à la fin de l’année. Au milieu de 2015, nous disposerons d’un potentiel suffisant pour assurer ces missions…
C’était un homme de 62 ans, au visage soucieux et épais, qui ne voulait pas quitter son poste sur un échec. Il fixait Wao Yen d’un regard confiant, persuadé que les précisions apportées l’avaient rassuré. Elles avaient produit l’effet inverse. Le membre du bureau politique, impassible, lui adressa un mince sourire, tout en pensant : « 2015 ? Imbécile… C’est maintenant que tout se joue. »
Wao Yen savait que les nationalistes avaient déserté le Parti, trop occupés à faire des affaires, mais qu’ils existaient encore en grand nombre au sein de l’armée. Et il comptait s’appuyer sur eux. Mao avait décrété que le « Parti devait commander aux fusils ». Un principe appliqué par Deng Xiaoping, qui avait refusé toute fonction officielle, à l’exception de la direction de la commission militaire, qui permettait de contrôler l’armée. Jiang Zenmin puis Hu Jintao lui avaient succédé à ce poste. Poste qui était désormais entre les mains de Wao Yen.
Depuis sa nomination, celui-ci s’employait à donner des gages aux faucons, persuadés que l’étau américain dans cette zone ne pouvait être desserré que grâce à une armée chinoise puissante et moderne. En 1991, les responsables militaires avaient été impressionnés par la qualité des armements et la puissance de feu des Américains en Irak. La direction, à Pékin, avait alors entrepris de réformer une armée mal équipée et mal préparée. Dès le milieu des années quatre-vingt-dix, l’effort prioritaire avait été porté sur la marine et les missiles à longue portée. Destroyers, sous-marins, croiseurs et frégates commencèrent à être construits à un rythme accéléré. À l’époque, Wao Yen avait accueilli la nouvelle avec satisfaction : le tigre chinois sortait enfin de sa léthargie.
La réunion dura trois heures avec les dirigeants militaires. Lorsqu’elle prit fin, tous les visages étaient graves : la réplique serait à la hauteur de l’enjeu.
Il était plus de 0 h 30 lorsque Wao Yen quitta l’état-major. Il ne rentra pas chez lui. Sa voiture s’éloigna du centre-ville, roula jusqu’au 5e périphérique puis bifurqua au bout d’une dizaine de kilomètres pour s’engager dans une zone militaire, sur une route étroite, dont l’accès était barré par un poste de contrôle. Des projecteurs placés sur des miradors et au sommet de la clôture qui entourait le camp balayaient la zone alentour et la transformaient en un vaste no man’s land.
Un officier portant le grade de colonel attendait à l’entrée du poste de contrôle et adressa un impeccable salut militaire à Wao Yen.
— Mes respects, camarade Wao Yen. Je suis chargé de vous conduire jusqu’au général Niang Tsu.
Ils venaient de franchir l’enceinte du quartier général de la seconde artillerie, le corps le plus mystérieux de toute l’armée populaire chinoise. Celui-ci était doté de budgets considérables au service d’une politique ambitieuse : doter la Chine d’une force nucléaire suffisamment importante pour qu’elle devienne un facteur de menace et de dissuasion dans les relations avec les États-Unis.
La seconde artillerie avait la responsabilité de tous les missiles balistiques nucléaires détenus par la Chine et déployés pour la plupart à travers le pays. Des missiles intercontinentaux étaient capables de frapper la côte ouest des États-Unis, d’autres étaient embarqués sur des sous-marins nucléaires. Enfin, plus de neuf cents missiles à moyenne portée visaient l’île de Taïwan, et pouvaient aisément atteindre le Japon.
Le général Niang Tsu, commandant ce corps, homme au crâne dégarni et au visage sévère, était le fils d’un fidèle de l’ancien président Jiang Zemin, mais à ce poste qu’il occupait depuis dix ans, il témoignait d’un remarquable professionnalisme. Il se méfiait en général des politiques, trop tièdes à ses yeux, mais appréciait Wao Yen pour la fermeté de ses convictions.
Les deux hommes se saluèrent chaleureusement. Ils dressèrent un tableau de la situation, qui les fit aboutir à la même conclusion : l’Amérique, littéralement asphyxiée par la crise, était devenue un pays aux réactions dangereusement imprévisibles. Ce qui obligeait la Chine à renforcer sa vigilance et à se tenir prête à réagir. Le général était l’un des rares princes rouges militaires à vouloir venger la génération précédente en reconquérant Taïwan. En privé, il se montrait même favorable à l’usage d’armes nucléaires contre l’île rebelle.
Wao Yen accepta la cigarette qu’il lui offrait. La pièce où ils s’installèrent était un salon meublé de façon austère avec, au mur, un imposant portrait de Mao qui semblait écraser du regard celui beaucoup plus réduit de Xi Jinping, qui affichait un sourire béat.
— Le pétrole, déclara Wao Yen, n’est pas seulement au cœur de la ruine des États-Unis. Il est également la raison de leur nervosité actuelle… Vous savez à qui, paradoxalement, ils me font penser ? Au Japon, en 1941. J’ai lu les comptes rendus du pouvoir impérial à cette époque. Le Japon a senti que sa survie était en jeu quand les États-Unis ont décidé un embargo sur les ventes de pétrole. Ils réagirent en déclarant la guerre du Pacifique. Ils considéraient le pétrole comme une énergie dont dépendait leur vie ou leur mort… En signant avec l’Arabie Saoudite, nous nous sommes placés dans la position des États-Unis de cette époque, et eux ont glissé dans celle du Japon. C’est un jeu de rôle délicat qui peut à tout instant déraper…
Ce fut un échange simple entre deux hommes qui se comprenaient à demi-mot. Wao Yen obtint du général Niang Tsu les assurances qu’il était venu chercher. Pourtant, lorsqu’il regagna Pékin en plein milieu de la nuit, il eut l’intuition que le dispositif, si bien agencé, pouvait se dérégler d’un instant à l’autre.
Les événements commençaient à échapper à son contrôle. Rien ne se déroulait plus comme prévu. Les détails en attestant s’accumulaient.
Quand il traversa la cour carrée de son habitation, il entendit la sonnerie du téléphone retentir dans son bureau. Il pressa le pas et décrocha le combiné.
— Père, j’étais anxieuse. Pourquoi ne répondiez-vous pas ?
— Non, rassure-toi, tout va bien… J’ai eu des réunions importantes qui se sont prolongées, et je viens juste de rentrer.
— Importantes, si tard ?
Elle répéta ces trois mots, d’un ton presque incrédule, comme s’ils étaient de la part de son père un prétexte pour lui cacher des événements plus graves. Il rit…
— Tu sembles oublier que je n’ai jamais sur moi le moindre téléphone. Raconte-moi ta journée en Europe.
La ligne sur laquelle il parlait, grâce à un dispositif spécial, échappait à toute écoute ou interception.
— L’essentiel de nos exigences a été accepté par les Européens. Nous mettons à leur disposition 1 200 milliards de dollars pour la recapitalisation des banques, par tranches de 400 milliards. Nous avons également annoncé que nous prendrions des participations majoritaires dans la plupart d’entre elles. Nous mettons aussi à la disposition des États qui en feraient la demande, des lignes de crédit à hauteur de 800 milliards. L’accord sera négocié entre le ministre des Finances chinois et la BCE. Seul problème technique en train de se régler : nous sommes peut-être le premier créancier de la planète mais… notre monnaie n’est toujours pas convertible. Autre question délicate, qui va peut-être nous obliger à augmenter la pression : nous épluchons les comptes et le bilan des banques européennes et ils sont encore plus désastreux que nous ne pouvions le penser… C’est un élément qui fragilise davantage leurs positions, cela dit, et réduit toute marge de négociation pour eux… Père, nous avons réussi.
Elle avait une voix chaude, enthousiaste et juvénile. Il sourit. Elle avait raison, ils touchaient au but d’une opération magistralement menée. Pourtant, au lieu de savourer pleinement cette reddition européenne, lui voyait les échéances se télescoper, et risquer de compromettre l’ensemble de l’opération.
— Je suis fière de toi…
— Tu devrais plutôt penser à être fière de nous. Ce que tu as conçu et réalisé est impressionnant. Ton nom figurera pour toujours dans les manuels d’histoire de la Chine. Nous étions redevenus un grand pays ; grâce à toi nous sommes désormais la plus grande puissance du monde.
Quand il raccrocha, quelques minutes plus tard, la voix de sa fille retentissait encore dans son esprit ; la voix d’une jeune femme prête à gommer toutes les aspérités de sa personnalité pour devenir le reflet exact d’une mère disparue. Une tentative généreuse qui passait par un oubli complet d’elle-même.
Il marcha à travers sa maison, lentement, en détaillant chaque pièce comme s’il en découvrait le mobilier et la décoration. « Si j’étais arrogant, pensa-t-il, je devrais me réjouir : j’ai plié le cours des événements à ma volonté et ma propre fille s’est façonnée pour correspondre à mes attentes. Pendant des années j’ai vécu tendu comme la corde d’un arc, pour parvenir au résultat que j’atteins à cet instant et pourtant je ne peux me défaire de cette idée pernicieuse que les périls n’ont jamais été aussi grands ; et que tout ne tient qu’à un fil… »
*
Quelques heures plus tard, il était un peu plus de 4 h 40 du matin quand Wayne fut réveillé par la sonnerie du téléphone. Il décrocha maladroitement le combiné et entendit trois mots prononcés d’une voix altérée.
— Robert, venez immédiatement.
Obama venait de raccrocher. Wayne se glissa sous la douche, avala une tasse de café tout en s’habillant et choisit de prendre sa voiture. Il parcourut des rues désertes. Plongée ainsi au plus profond de la nuit, Washington ressemblait à une ville de province. La tension ne cessait de croître et depuis deux jours, il redoutait une catastrophe. Soumis aux pressions de l’opinion et du Congrès qui critiquaient son inaction, le président américain avait suivi les conseils des faucons de son entourage. Il avait fait le mauvais choix, ou plutôt parmi tous les mauvais choix qui s’offraient à lui, il avait opté pour le pire…
En arrivant à proximité de La Fayette Square, Wayne remarqua que le nombre de tentes installées par les manifestants sur la pelouse face à la Maison Blanche avait considérablement augmenté. Ces abris de fortune étaient surmontés de panneaux sur lesquels des slogans, écrits soit avec application, soit avec rage, exprimaient le désarroi et la colère face aux conséquences de la crise et aux risques de guerre.
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