La conspiration Wao Yen

Eric Laurent · Chapitre 4 sur 22

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La conspiration Wao Yen

Chapitre III

III

 

 

Dan Harper se tamponna discrètement le front avec la pochette qu’il arborait au revers de sa veste. Il faisait beaucoup trop chaud dans les salons du palais royal et l’air climatisé devait être défectueux. Il aperçut à quelques mètres Frank Cusak, l’ambassadeur américain, stoïque, un verre à la main. Il faisait semblant de prêter attention à la conversation futile et décousue du prince Hamid al-Saoud, qui partageait sa vie oisive entre New York et Genève, ou accessoirement Riyad et Djeddah pour les cérémonies officielles auxquelles il ne pouvait échapper.

Hamid, songea-t-il, était l’illustration saisissante des maux qui rongeaient et sapaient la monarchie saoudienne. Il appartenait à l’imposante tribu des huit mille princes, dans leur immense majorité des individus oisifs et cupides, qui vivaient des énormes revenus pétroliers dont une part importante leur était réservée. Pourtant, en montant sur le trône en 2005, le roi Abdallâh, aujourd’hui âgé de 90 ans, avait entretenu quelques velléités réformatrices. Par exemple, les princes, pour tromper leur ennui, téléphonaient pendant des heures à travers le monde et ne réglaient jamais leurs notes. Le ministère saoudien des Télécommunications se retrouvait ainsi chaque année avec plus de 800 millions de dollars d’impayés. Bien que décidé à assainir ces pratiques, le roi avait cependant dû battre en retraite devant l’opposition indignée de ses frères, cousins et neveux.

Harper parcourut du regard l’immense salon où se pressaient une centaine d’invités. Il remarqua quelques Occidentaux immergés au milieu d’une foule de dignitaires vêtus du costume traditionnel, brodé de fins liserés d’or, dans un cadre de marbre blanc et de meubles surchargés de dorures.

*

La famille royale aimait faire l’étalage de sa richesse alors que le fondateur du royaume, en 1932, Ibn Saoud, convaincu au début que son pays ne recelait pas de pétrole, confiait, amusé : « Le seul bien que je possède, c’est la pierre du désert sur laquelle je pose ma tête pour dormir. »

Les choses avaient changé. L’Amérique, avec 6 % de la population mondiale, consommait 25 % de l’énergie fossile de la planète. La relation entre la première puissance et le premier producteur de pétrole ressemblait cependant davantage à un « mariage arrangé » qu’à une union romantique.

En trois décennies, une dynastie de Bédouins s’était retrouvée à la tête de revenus pétroliers colossaux. Harper était bien placé pour le savoir puisqu’il dirigeait les bureaux saoudiens de la banque d’investissement Brown Dexter. « Ces types, avait-il pu observer avec mépris, aimaient tellement leur pays qu’ils n’investissaient pas un seul dollar à l’intérieur du royaume, préférant placer leurs fortunes en Suisse ou dans des banques américaines… Selon ses calculs, plus de 3 000 milliards de dollars d’argent privé saoudien avaient été placés à Wall Street. Et plus de 500 millions de dollars émanant des membres de la famille royale finançaient des organisations caritatives, qui servaient de relais au financement du terrorisme islamique… »

*

Ces chiffres détaillés et les listings de ses clients, Harper les communiquait discrètement au siège de la CIA à Langley, pour laquelle il travaillait. Ce grand type blond de 48 ans à l’allure sportive et au visage avenant avait toutes les apparences du parfait banquier. Mais il cumulait ce rôle avec celui d’agent secret. Bien que la coopération entre les agences de renseignement et le secteur financier fût une tradition aux États-Unis – le fondateur de l’OSS, l’ancêtre de la CIA, Donovan, un ancien avocat d’affaires, avait été le premier à recruter des banquiers pour l’épauler –, seul le directeur général de Brown Dexter était informé de cette activité.

Activité qui était d’ailleurs illégale, en violation des accords passés entre Washington et les responsables saoudiens. Riyad avait toujours exigé que la CIA n’opère jamais à l’intérieur du royaume, et prévenu qu’en cas de violation tout agent découvert ne bénéficierait d’aucune immunité, et risquerait la peine de mort devant les tribunaux locaux.

Travailler ici exigeait du sang-froid, de la virtuosité et une certaine dose de fatalisme. Par prudence, sa femme et ses deux enfants vivaient, eux, dans la banlieue de Washington. L’ambassadeur américain qui serrait des mains à quelques mètres tout en cherchant à se rapprocher de lui, aurait été pris d’effroi s’il avait connu sa véritable activité.

*

Quelques minutes plus tard, Frank Cusak fut à sa hauteur, un verre de jus d’orange à la main. C’était un petit homme tiré à quatre épingles au visage perpétuellement soucieux qui avait fait toute sa carrière dans l’industrie pétrolière. Tous deux saluèrent longuement le prince Turki al-Fayçal, l’ancien chef des services secrets qui avait financé autrefois l’envoi de Bin Laden en Afghanistan.

— Je suis sûr que, secrètement, il nous en veut d’avoir liquidé son protégé…

L’ambassadeur esquissa un sourire qui ressemblait davantage à un bref rictus.

— Vous rentrez ? Nous pourrions faire un bout de chemin ensemble et en profiter pour parler.

Ils attendirent au pied de l’escalier l’arrivée de la Cadillac blindée et de la voiture d’escorte qui s’arrêta devant eux.

— Nous allons à la résidence, mais d’abord nous déposons M. Harper chez lui. Vous connaissez le chemin ?

Le chauffeur, crâne rasé, nuque de marine, hocha la tête.

— Oui, Excellence.

Cusak releva la vitre intérieure qui les séparait du chauffeur. Il se cala contre le dossier en cuir en poussant un soupir de délivrance.

— Encore une corvée d’achevée. Je viens de recevoir un télégramme du secrétaire d’État qui me demande : « Que se passe-t-il de nouveau en Arabie Saoudite ? » On croit rêver. C’est la question la plus stupide et inappropriée que j’aie jamais lue, alors que c’est le bordel et l’hécatombe ici… Sultan, 89 ans, ministre de la Défense et prince héritier, meurt dans un de nos hôpitaux… Il est remplacé par son frère, le prince Nayef, 80 ans, ministre de l’Intérieur depuis vingt ans, et qui, lui, fait un rapide tour de piste avant de décéder quelques mois plus tard… Qui lui succède ? Son frère, le prince Salman, jusqu’ici gouverneur de Riyad, d’une santé si fragile qu’aucun médecin ne se hasarderait à prévoir s’il sera encore vivant l’année prochaine. Quand le roi Abdallâh disparaîtra, pratiquement toute la lignée des fils du fondateur du royaume aura disparu. Et je vous garantis qu’au sein de la génération suivante, où les prétendants sont nombreux, on doit déjà affûter les poignards pour liquider les rivaux. Jusqu’ici, le royaume était mal gouverné ; bientôt il n’y aura plus personne pour prendre une décision.

— Si, nous.

L’ambassadeur tourna la tête vers Harper et le dévisagea :

— Vous êtes sérieux ?

— Non… !

— J’aime mieux ça. Mais, bon sang, ils ne voient pas que le monde a commencé à chuter autour d’eux ? L’Iran et l’Irak les détestent, les révolutions arabes se rapprochent et ils pensent toujours qu’ils parviendront à préserver leur tranquillité en achetant des ennemis pour gagner du temps… Ils se fourrent le doigt dans l’œil. Avez-vous observé des signes de nervosité au niveau financier ?

— Rien que les réflexes de paranoïa habituels. Une rumeur se propage sur des réseaux terroristes infiltrés à l’intérieur du pays et immédiatement plusieurs milliards de dollars sont transférés à New York ou Zurich…

Si Harper lui avait dit la vérité, il aurait évoqué les écoutes effectuées par les satellites-espions de la NSA et les conversations dont il avait lu la transcription. Des dizaines de hauts dignitaires saoudiens révélaient dans ces conversations leur goût effréné pour les plaisirs et l’argent facile, ou les détournements de fonds publics auxquels ils se livraient. Cette voracité semblait, désormais, chez eux, étroitement liée à un sentiment d’urgence, proche de la panique. Ils paraissaient ne plus croire en l’avenir de la monarchie à laquelle ils appartenaient.

Leurs propos révélaient aussi une autre convergence de pensée : tous éprouvaient une hostilité viscérale envers l’allié américain. À travers leurs propos, les États-Unis apparaissaient au mieux comme un pays dirigé et gangrené par les Juifs. Quant au roi Abdallâh, les conversations captées montraient que le monarque était lucide au mieux deux heures par jour…

À l’arrière de la Cadillac parfaitement climatisée l’ambassadeur américain s’épanchait, évoquant sa lassitude. À l’entendre, ses rapports parvenaient parfois sur le bureau du secrétaire d’État, mais jamais jusqu’à la Maison Blanche.

— Quant aux responsables saoudiens, affirmait-il, il faut attendre si longtemps pour obtenir une audience que ça en devient humiliant.

— Évidemment, répondit Harper, votre sort est moins enviable que celui de votre homologue à Washington…

L’ex-ambassadeur saoudien dans la capitale fédérale, Bandar bin Sultan, fils du ministre de la Défense qui venait de mourir, était resté en poste plus de vingt-deux ans. Vaniteux, arrogant, snob, il avait transplanté la féerie des Mille et une Nuit sur les bords du Potomac. Sa somptueuse résidence était le cadre de fêtes inoubliables où se retrouvait toute l’élite politique, économique et financière des États-Unis. Bandar bin Sultan possédait également un chalet de 82 pièces dans la station de ski huppée d’Aspen, au Colorado, et un Boeing 747, avec lequel il sillonnait la planète.

Bandar bénéficiait d’un autre privilège, qui cette fois n’était pas lié à l’argent, et que lui enviaient ses homologues en poste dans la capitale américaine : il avait un accès direct et constant à tous les présidents américains. Il illustrait le principe énoncé par le prestigieux Robert Wayne, dont Harper avait été l’assistant subjugué, selon lequel « dans un pays accroc au pétrole comme l’Amérique, celui-ci représente 10 % d’économie et 90 % de politique ». En conséquence, la relation avec un royaume capable de produire 10 millions de barils par jour était si sensible et cruciale à Washington qu’elle ne souffrait aucun malentendu. Alors quand Bandar discutait avec le chef de l’exécutif américain, c’était au nom de la famille royale, pour évoquer et régler les dossiers sensibles. Une plaisanterie propagée dans l’élite politique de la capitale affirmait que le bureau ovale de la Maison Blanche était le second lieu de résidence de l’ambassadeur saoudien. Les Bush, autre famille régnante issue du pétrole, l’appréciaient tellement qu’on l’avait affublé à l’époque du sobriquet de « Bush Sultan ».

En tout cas, cette porte ouverte ne s’était jamais refermée après le départ de Bandar bin Sultan. Ses successeurs conservaient les mêmes facilités d’accès au chef de l’exécutif tandis que Cusak, lui, rédigeait des rapports qui, au mieux, parvenaient parfois sur le bureau de son ministre.

Pour Harper, en poste depuis maintenant trois ans, la belle entente affichée entre l’Arabie Saoudite et les États-Unis était en réalité trompeuse. Les malentendus entre les deux pays s’accumulaient, comme au sein d’un vieux couple exaspéré, où aucun partenaire n’ose rompre de peur des conséquences. La confidence de Cusak, qui devait longuement attendre avant d’obtenir un rendez-vous, illustrait cette détérioration.

*

La Cadillac s’était engagée dans un des quartiers résidentiels de Riyad où Harper occupait une villa de deux étages entourée d’un large jardin. Alors qu’il était presque arrivé, Frank Cusak se tourna vers lui, perplexe.

— J’ai une question à vous poser. Nous sommes au début de 2014 et l’élection présidentielle américaine remonte maintenant à plus d’un an. Est-ce que vous avez entendu en privé le roi, le prince héritier ou même les ministres des Affaires étrangères et du Pétrole, faire la moindre allusion au Président et à notre politique ? Non. Pas un seul commentaire, n’est-ce pas ? Depuis soixante-dix ans, nous assurons la sécurité de ce foutu royaume et de cette bande de Bédouins enrichis, et c’est comme si nous avions cessé d’être un sujet d’intérêt ou de préoccupation pour eux…

Lorsque la limousine s’immobilisa, l’ambassadeur prit la main de son interlocuteur comme un naufragé le ferait dans un dernier souffle, et murmura :

— Venez dîner bientôt à la résidence, que nous puissions poursuivre cette conversation…

« Une conversation qui n’a jamais eu lieu, pensa Harper, tu t’es contenté de monologuer, Cusak. »

*

Deux gardes armés, vêtus de gilet pare-balles, se trouvaient devant le portail. L’agent déverrouilla la serrure, pénétra dans le jardin et gagna la maison. La dernière remarque de l’ambassadeur était la seule qui présentait un intérêt : en effet les Saoudiens adoptaient un comportement curieux – et nouveau – envers les États-Unis, fait de distance et défiance. Il constatait depuis plusieurs mois d’étranges mouvements de retraits de fonds de la part de ses clients. Des montants colossaux quittaient les banques américaines pour être transférés à Hong Kong ou Singapour. Une tendance encore amplifiée par les médiocres indicateurs de l’économie américaine et les chiffres peu engageants en provenance de l’Europe.

Harper pénétra dans la maison désespérément vide qu’il regagnait chaque soir avec le sentiment de vivre comme un moine soldat. Il résidait seul dans cette vaste demeure. Au fond, les activités de renseignement auxquelles il se livrait étaient une forme de guerre à l’encontre du pays où il vivait…

La famille régnante d’Arabie Saoudite, malgré son goût du secret et les complots incessants qui se tramaient en son sein, avait été jusqu’ici aisément déchiffrable. Or de nouveaux éléments incompréhensibles, inexplicables, brouillaient brusquement le tableau. Harper avait besoin d’en parler avec quelqu’un de confiance susceptible de l’aider à interpréter ces données.

Dans trois jours, avec soulagement, il allait revenir à New York. Raison officielle : une série de meetings avec les responsables de Brown Dexter, suivis d’un séminaire qui se déroulerait en bord de mer, dans un hôtel luxueux du Massachusetts, à côté de Cape Cod. En réalité, après un bref arrêt à New York, pour préserver les apparences, il gagnerait Washington et y retrouverait sa famille pendant quinze jours.

Brusquement, ce fut une évidence, il sut qui il devait essayer de rencontrer. Le seul qui, encore aujourd’hui, l’intimidait : Robert Wayne. Il ne l’avait pas revu depuis plus de vingt ans.

*

En 1990-1991, Wayne était le principal conseiller de politique étrangère de George Bush, alors président. Et il avait géré de main de maître la réplique à l’invasion du Koweït par Saddam Hussein, avec notamment la mise sur pied de la coalition « Tempête du désert », réunissant 500 000 hommes appuyés par une puissance de feu impressionnante. Harper, alors jeune collaborateur au comité de planification du Pentagone, avait été détaché pour travailler à ses côtés. Et il était resté subjugué par l’esprit tout aussi brillant qu’iconoclaste de Wayne, un type capable de faire surgir du brouillard le plus épais évidences et solutions.

Harper se souvenait de leur première rencontre comme si c’était hier. Le 4 août 1990, les troupes d’élite irakiennes avaient pénétré dans la « zone neutre » située entre le Koweït et l’Arabie Saoudite. Le lendemain, Harper était détaché au Conseil de sécurité de la Maison Blanche, aux côtés de Robert Wayne. Le 6 au matin, il avait franchi tous les périmètres de sécurité filtrant l’accès au siège de la présidence, présenté son badge et descendu un petit escalier blanc conduisant vers un sous-sol. L’étroit couloir butait sur une porte d’acier. Le gardien avait appuyé sur un bouton fiché dans le mur qui ressemblait à une banale sonnette. Après quelques minutes d’attente, un homme était venu ouvrir. Il avait un regard pétillant d’intelligence et d’humour, et était légèrement empâté.

— Ah ! C’est vous le nouveau ? Venez.

Puis il avait refermé la porte au nez du gardien et regagné un vaste tableau mural où se découpaient en pointillés lumineux plusieurs cartes.

— J’ai hâte d’avoir votre avis.

Il s’exprimait avec un mélange déroutant de rigueur et d’ironie. C’est ainsi que Wayne lui avait fait découvrir la Situation Room, d’où étaient gérées toutes les crises majeures qu’avait connues le pays. En 1941, Roosevelt avait suivi de ce bureau les conséquences de l’attaque aérienne japonaise sur Pearl Harbour. En 1962, Kennedy y avait passé des jours et des nuits durant la crise des missiles de Cuba.

Wayne se retourna brièvement vers lui

— Je m’appelle Robert Wayne et vous allez travailler avec moi. Venez, nous allons tester sur-le-champ vos capacités de déduction…

Ils s’étaient dirigés vers des agrandissements accrochés au mur de photos prises par des satellites-espions. On apercevait d’importantes concentrations d’hommes et de blindés, à proximité d’une ligne noire tirée au cordeau.

— Jeune homme, vous avez le privilège d’observer 100 000 soldats de la garde républicaine irakienne et leurs blindés, massés à un kilomètre de la frontière saoudienne. Quel mot vous vient à l’esprit pour qualifier une telle situation ?

— Je dirais… « Grave » ?

Le rire de Wayne résonna à travers la pièce comme un rugissement où l’on décelait moquerie et indignation.

— Grave ! Pour quelqu’un qui travaille au Pentagone, vous avez toute la prudence d’un diplomate constipé du Département d’État. « Grave » ? Mais pourquoi pas « sérieux » ou « préoccupant », pendant que vous y êtes ! Bon Dieu, faites fonctionner vos méninges, pensez par vous-même. Ce que vous avez sous les yeux c’est un immense merdier. Si Saddam Hussein a l’idée lumineuse de pousser son avantage sur le terrain, il lui suffit de pénétrer de 300 kilomètres en territoire saoudien, en direction de Dhahran, pour prendre l’un des principaux centres pétroliers. Cette zone contient toutes les cibles économiques vitales possibles, ainsi que les ports et aéroports dont la capture fermerait l’accès des Saoudiens au golfe Persique, et entraverait l’arrivée des renforts américains… Je viens de faire un exposé au Président… Je vous livre ma conclusion : « Si Saddam prend le contrôle des champs pétrolifères saoudiens, il contrôlera plus de 40 % de l’approvisionnement mondial et pourra dicter sa loi à l’ensemble de la planète. États-Unis compris. »

Les mois passés aux côtés de Wayne avaient été pour Harper les plus enrichissants de sa vie. L’Irak n’avait pas investi les champs pétrolifères saoudiens. Ce qui prouvait, selon Wayne, qu’« il ne fallait jamais sous-estimer l’incroyable imbécillité de Saddam Hussein. Il avait la possibilité de mettre la main sur la majorité du pétrole du Golfe et de devenir intouchable. Qui aurait osé l’attaquer ? Il pouvait stopper les approvisionnements, détruire les champs pétrolifères, bref mettre à genoux l’économie mondiale… Mais non, il avait préféré se contenter du Koweït. C’était un petit braqueur ! Et qui, en plus, s’était rendu vulnérable… Tout est une question de rapports de force : contrôler l’Arabie Saoudite et le Koweït, c’est une invasion déplaisante mais réussie ; occuper le Koweït, c’est une violation du droit international ».

Robert Wayne avait découvert, à la lumière de la crise, que l’Amérique avait littéralement vécu au bord du gouffre. C’est pourquoi il s’était employé, avec succès, à réformer de fond en comble la politique de sécurité énergétique du pays ; un esprit opiniâtre qui ne se contentait jamais des réponses qu’on lui apportait.

Le chef d’état-major avait reconnu devant lui qu’en termes de priorités militaires pour le pays, le Golfe et ses ressources étaient relégués au même rang que l’Afrique. Wayne l’avait rencontré au siège du Centcom, le Central Command situé sur la base de MacDill, près de Tampa, en Floride. Les stratèges du Pentagone divisent le monde en zones d’intervention. Celle couverte par le Centcom s’étend sur 21 millions de kilomètres carrés, du Kenya au Pakistan – zone où 70 % de toutes les réserves mondiales de pétrole sont situées.

Six jours après l’invasion irakienne, Wayne demanda donc au général commandant le Centcom :

— De quelles forces disposez-vous immédiatement pour contrer les Irakiens ?

Le général avait baissé la tête, fixé légèrement ses chaussures soigneusement vernies, avant de répondre d’un ton gêné :

— En tout et pour tout, de 2 500 hommes.

— Eh bien, c’est parfait, avait rétorqué Wayne d’un ton jovial, nous allons tout reprendre à zéro.

Quand Robert Wayne quitta la Maison Blanche, en 1992, la nouvelle doctrine sécuritaire qu’il avait élaborée avec l’armée garantissait à une population américaine qui achète des véhicules de plus en plus gros et parcourt chaque année plus de vingt milliards de kilomètres de pouvoir continuer à vivre dans une torpeur satisfaite.

*

Aujourd’hui, Wayne enseignait les relations internationales à l’université de Georgetown, un quartier ultra-résidentiel de Washington, où il avait pris la suite d’Henry Kissinger. Il écrivait des livres qui recueillaient souvent un succès critique et public, conseillait quelques gouvernements étrangers, et accomplissait parfois des missions délicates à la demande de présidents américains qui, presque tous, le consultaient. « Oui, songea Harper, c’est à coup sûr l’homme dont j’ai besoin. »

Cette pensée eut sur lui un effet apaisant et, tandis qu’au dehors retentissait le bruit des criquets, il s’endormit paisiblement, pour une fois, sans penser aux menaces qui pesaient sur sa vie.

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