La conspiration Wao Yen
Chapitre II
II
Nous avons bâti un système qui reposait sur la foi et le mensonge. Puis nous avons jugé plus sûr de remplacer la foi par la peur, tout en conservant le mensonge.
Voilà le monde dont moi, Wao Yen, je suis le gardien. J’écris ces lignes pour qu’elles ne soient jamais lues et, dès que j’aurai terminé, ces pages rejoindront au fond de mon coffre le pacte que nous venons de signer.
Un homme d’affaires chinois, éduqué aux États-Unis mais devenu récemment membre du Parti, m’a dit : « Je peux justifier ce système maintenant que j’ai compris comment il fonctionne depuis mille ans. » Pauvre naïf. Tu ne comprendras jamais la réalité qui se dérobe aux regards. Ce régime est, depuis sa création, le royaume de l’imposture, dont je connais chaque secret, chaque recoin.
Mao a lui-même conçu le slogan « Au service du peuple ». Cette formule composée d’idéogrammes blancs sur fond rouge, calligraphiés de la main même du grand leader, est lisible à travers tout le pays.
« Au service du peuple »… Le communisme voulu par Mao a fait des millions de victimes de la famine ou de la répression, près de 50 millions de morts entre 1959 et 1961. Bien que le cynisme et l’imposture du Parti soient à l’origine de leur disparition, les paysans, à l’agonie, criaient : « Parti communiste, Président Mao, sauvez-nous ! »
Je me suis longtemps demandé comment le régime avait pu cacher les décès de dizaines de millions de personnes. Mais en devenant un des rouages du système, j’ai compris.
J’ai travaillé au Département central de la propagande dont les bureaux sont situés de l’autre côté de la Cité interdite. Il faut, pour y arriver, traverser la place Tian’anmen. Là, on sélectionnait les matériaux « historiquement corrects » destinés à l’éducation, mais aussi aux chercheurs et aux artistes. Le Parti, très habilement, a traité l’Histoire comme un objectif de propagande destiné à valoriser son pouvoir et son prestige. Mieux : nous avons créé de toutes pièces une étrange alchimie où la fierté patriotique se confond avec une adhésion passionnée au PC. Occulter, cacher à tout prix… des milliers d’esprits serviles, de fonctionnaires zélés, de cadres ambitieux s’y emploient en gommant, rabotant, falsifiant l’Histoire. Selon la version officielle, les grandes famines du « Bond en avant » deviennent ainsi, au choix : « une période difficile durant trois ans » ou « trois années de désastre naturel ». Et, quand des ouvrages occidentaux publiés en Chine évoquent les grands tyrans du XXe siècle, Lénine et Mao sont systématiquement retirés des textes pour ne laisser qu’Hitler et Staline.
Mais nous avons fait mieux : dans son zèle à contrôler l’Histoire, le Parti remonte désormais à 1840 et à la guerre de l’Opium pour expliquer l’avènement inéluctable du communisme. À force de la pétrir et de la déformer, nous avons donc façonné l’Histoire à notre volonté. Cependant elle continue de nous faire peur, car elle recèle le plus dangereux des poisons pour nous : la vérité. Comme tous les bourreaux, le Parti n’est pas en mesure de reconnaître les atrocités qu’il a commises ; toute révision de l’Histoire équivaudrait à un séisme menaçant les fondations du système.
Les « princes rouges », ces héritiers qui sont aujourd’hui mes alliés, ont un intérêt personnel à maintenir la version officielle. Pas moi. Même si je sais que la véritable histoire des États-Unis est, depuis ses débuts, elle aussi falsifiée, je ne crois pas que la Chine puisse devenir une superpuissance sans retrouver sa mémoire, autrement dit la vérité historique.
Le massacre de Tian’anmen, en 1989, se résume officiellement, aujourd’hui, à un « incident ». Mais perpétuer son souvenir constitue aussi une manière de sceller les fidélités. Les dirigeants qui se succèdent depuis vingt ans à tous les échelons du Parti et du pays ont dû faire l’éloge de cette répression. Une forme de serment à laquelle je me suis plié naturellement, avant de finir par incarner, à mon tour, le visage de cette répression.
*
« Au service du peuple. » Cette formule ne fleurissait pas seulement à travers le pays. Elle était inscrite en idéogrammes d’or sur le fronton de la
porte de Xinhua1, l’entrée sud de Zhongnanhai, la nouvelle Cité interdite où vivaient, à l’abri des regards, Mao et quelques autres hauts dirigeants du régime. J’ai franchi cette porte pour la première fois en 1969, à l’occasion de ma seconde et dernière visite au Grand Timonier.
En pénétrant dans ce lieu, je suis passé de l’autre côté du miroir. Au dehors, la Chine était en proie à la violence et au chaos de la Révolution culturelle ; et personne n’était épargné, sauf Mao qui l’avait déclenchée. Je portais moi-même l’uniforme des gardes rouges, et aux barrages de Wawei, les hommes de cette unité spéciale qui assurait la protection des hauts dirigeants examinèrent attentivement mon laissez-passer.
Deux grands lacs, le lac du Milieu et le lac du Sud, occupaient l’espace, entouré d’un paysage magnifique où j’apercevais d’élégantes résidences traditionnelles construites autour de cours et entourées de murs.
Mao Zedong occupait le plus bel emplacement du domaine édifié au XVIIIe siècle par l’empereur Qianlong, et qui était probablement l’endroit le plus secret et le mieux protégé au monde.
Le portail d’accès à son habitation était de style traditionnel et peint de couleurs vives. Au-dessus de l’entrée, une inscription en bois portait les idéogrammes Fengzeyuan, calligraphiés par l’empereur Quianlong lui-même. La formule signifie « Jardin de l’abondante bienfaisance ». Lorsque la porte s’ouvrit, je découvris une large cour avec, au fond, un bâtiment spacieux aux toits de vieilles tuiles appelé Yiniam Tang, la « Salle de la Longévité », où Mao recevait les délégations chinoises et étrangères. J’ai traversé cette pièce puis un autre édifice qui portait le nom de Hanhe Tang, la « Salle de l’Harmonie contenue », aux murs tapissés de livres. J’appris ensuite que le maître de la Chine et de nos destins y avait fait installer sa bibliothèque. Ses appartements privés se situaient dans une seconde cour reliée à la première par un passage couvert. Les tables et les fauteuils en osier étaient disposés à proximité de pins anciens et de cyprès plantés dans la cour. L’endroit portait le nom de Juxiang Shuwi, l’« Étude des senteurs de chrysanthèmes ».
En découvrant ces lieux et le fait que Mao Zedong n’avait pas effacé les calligraphies impériales, je fus profondément décontenancé. L’homme qui avait déclaré que la Révolution culturelle devait servir à démasquer les réactionnaires, les contre-révolutionnaires et qu’un grand chaos entraînerait un grand ordre, semblait vivre au milieu des privilèges d’un empereur détaché du monde.
J’attendis de longues minutes dans une pièce remplie de huit gardes chargés de sa protection personnelle, les neiwei. Tous paraissaient surpris de ma présence et aucun ne m’adressa la parole. L’un d’eux disparut puis revint quelques instants plus tard et me fit signe de le suivre. Nous avons pénétré dans un vaste salon qui donnait sur une piscine. Mao Zedong était étendu sur un transat de bois, vêtu d’un peignoir de bain négligemment ouvert sur son torse. Je remarquai qu’il paraissait moins robuste que lors de notre première rencontre. Il avait maigri et son visage perdu de sa rondeur. À mon arrivée, il posa le livre qu’il lisait et, d’un geste de la main, me fit signe de m’asseoir sur le lit de bois placé juste à côté de lui.
Nous étions en juin, et il était un peu plus de 16 heures. Un garde retirait avec soin les feuilles et autres débris qui flottaient à la surface de la piscine, tandis que j’entendais le bruit des grillons cachés dans la végétation. Le Président paraissait plongé dans ses pensées et moi, figé, je songeais : « Mais où suis-je ? C’est irréel… » À l’extérieur, en application des directives de Mao, des millions d’hommes, souvent accusés à tort, étaient « rééduqués par le travail forcé » tandis que lui vivait comme un « Fils du Ciel » à l’allure négligée.
— Il y a plus de trois semaines que je t’ai envoyé chercher, mais tu arrives seulement maintenant.
Le visage légèrement tourné vers moi, il s’exprimait lentement sur un ton de reproche.
— Je suis désolé, président Mao, mais ma brigade a changé plusieurs fois d’affectation et nous avons été déplacés à travers différentes régions du pays. On m’a transmis votre convocation voici quatre jours et j’ai voulu rentrer directement à Pékin, mais de nombreux trains ne circulent plus.
— Et quelle est la situation à l’extérieur ?
— Chaque minute de chaque journée, le peuple chinois vous manifeste sa dévotion et étudie votre pensée.
Il eut un bref sourire ; je perçus dans son regard une lueur de vanité.
— Donne-moi des détails.
— Tous les Chinois portent votre costume, tiennent à la main Le Petit Livre rouge et en récitent des extraits. Toute conversation, le moindre achat dans un magasin s’accompagnent de citations de votre pensée. Votre portrait est partout et le matin des dizaines de millions de personnes se prosternent devant lui en vous demandant des instructions. Le soir, elles s’inclinent à nouveau pour vous confesser leurs fautes.
Il hocha légèrement la tête et plissa les yeux sans émettre le moindre commentaire. Il semblait plus détendu qu’à mon arrivée, ressemblant à un gros chat satisfait ronronnant au soleil.
— Où es-tu affecté ?
— Actuellement dans une unité agricole au sud de la province du Yunan, président Mao. À quelques dizaines de kilomètres de la frontière du Vietnam.
— Es-tu satisfait de la manière dont se déroulent les choses ?
— Je suis fier, président Mao, du rôle que je peux jouer pour traquer les contre-révolutionnaires et édifier le socialisme.
Encore aujourd’hui, j’ai honte de cette réponse. Je mentais et j’avais pris l’habitude de dissimuler mes pensées et mes émotions. Probablement parce que j’étais encore l’un des rares à réfléchir lucidement et que j’aurais pu y perdre la vie. Mao Zedong avait cloné 700 millions de Chinois ; leurs attitudes mais aussi leurs pensées. Le pays s’était transformé en un immense temple voué à son culte. Le mouvement des gardes rouges dont je faisais partie me fit découvrir la folie mais aussi l’hypocrisie de cette « Révolution culturelle ». J’ai vu des fils de hauts dirigeants, devenus gardes rouges, accuser à tort des pauvres paysans sans terre d’être des propriétaires terriens, et les condamner à des travaux épuisants. Quand j’en avais fait la remarque à leur chef, il m’avait rétorqué avec morgue : « Les dragons engendrent les dragons, les phénix engendrent des phénix et les rats n’engendrent que des rats. » Pour eux, les paysans étaient des rats alors qu’ils estimaient appartenir aux espèces les plus sacrées de notre mythologie, les dragons et les phénix…
« Voilà, me suis-je pris à penser, le monde que Mao a créé, dominé par le mépris et l’arbitraire. » Dans cette province reculée, un vieux paysan s’était assis, un soir, à côté de moi et avait palpé ma veste avec ses doigts puis déclaré : « J’aimerais bien avoir la même ; ce jour-là je croirai vraiment que le communisme est arrivé. »
Mao, l’homme à côté duquel je m’étais assis, était un dieu vivant, dépourvu de toute bonté et totalement indifférent au sort de ses fidèles.
— Je voulais te rencontrer à nouveau. J’ai su par ton père que tu faisais des études brillantes à l’école numéro 101…
C’était un établissement réservé aux fils des dirigeants, où j’avais pu entrer grâce à des relations que mon père avait fait jouer.
— Merci, Président.
Il leva un bras, agacé.
— Quand je parle, ce n’est pas avec l’intention de recevoir des compliments. Lorsque l’agitation sera retombée, je vais avoir besoin de collaborateurs de confiance, et tu seras l’un d’eux.
Je le regardai, stupéfait.
— Je n’en suis pas digne.
Il referma les pans de son peignoir sur son ventre.
— Mais si. Tu vas travailler pour Deng Xiaoping et tu m’informeras de tout ce qu’il fait, ce qu’il dit, écrit et des gens qu’il voit.
Deng était alors secrétaire général du Parti, et un des proches compagnons de Mao. Mais les dazibaos, les journaux muraux, édités par les gardes rouges, l’avaient violemment critiqué.
— Quand devrai-je commencer ?
Ma question le fit glousser d’aise et ses yeux brillèrent de plaisir.
— Oh, pas tout de suite. Pour l’instant, il est en disgrâce et je l’ai expédié à l’autre bout du pays, dans une minuscule usine où je crois qu’il fabrique des pièces détachées pour les tracteurs et nettoie les poubelles.
Il s’interrompit, adressa un signe à son garde, lequel lui apporta une cigarette anglaise qu’il alluma avec une certaine volupté.
— Tu seras prévenu dès que je l’aurai fait revenir. Maintenant, continue de bien travailler pour la révolution.
Le Grand Timonier s’était tourné vers la pile de livres posée sur une petite table à côté et je perdis soudain toute réalité pour lui.
*
Je dus attendre plus de trois ans le retour en grâce de Deng Xiaoping pour devenir son collaborateur, et le mouchard de Mao Zedong. Ce fut en avril 1973. Le banni retrouva sa place au bureau politique, son poste de vice-premier ministre et fut nommé chef d’état-major de l’armée. Il était l’homme le plus puissant du régime après Mao, qui disait de lui : « C’est un organisateur exceptionnel, qui a fait 70 % de bonnes choses et 30 % de mauvaises. »
Originaire de la province du Sichuan, et de la minorité Akka, il mesurait un mètre cinquante mais s’avérait un dirigeant dont la rigueur et l’autorité impressionnaient. Il était dur, y compris pour lui-même, et affichait un fatalisme goguenard à propos de la disgrâce dont Mao l’avait frappé. « On ne peut pas empêcher la pluie de tomber et les veuves de se remarier », me confia-t-il un jour. Il refusait de résider à Zhongnanhai et habitait une maison traditionnelle située dans un hutong, une vieille rue calme du centre de Pékin.
Pendant trois ans, chaque semaine, j’allais faire un compte rendu détaillé de ses activités à l’âme damnée de Mao, chargé de sa sécurité, Wang Dongxing. La mort du Grand Timonier en 1976 me délivra de ce fardeau mais nullement de la honte que j’en éprouve encore. Connaissant le caractère de l’ancien président, je crois que c’était pour lui une intense jubilation d’avilir ceux qui gravitaient au sein du système.
Deng, tout comme Mao, exécrait la démocratie. En 1989, quand des étudiants se rassemblèrent sur la place Tian’anmen, il fut pris d’une colère froide devant plusieurs collaborateurs : « Je déteste les défilés, les pétitions, les gens qui manifestent et sèment le désordre… » Un peu plus tard lorsque les manifestations prirent de l’ampleur, il me confia : « Les choses sont allées trop loin, comme lorsqu’on enfourche un tigre et qu’on ne sait pas en descendre. »
Je l’accompagnais à Beidaihe où il vit en secret plusieurs vétérans fondateurs du régime, lesquels ressemblaient à un alignement de momies. « Il faut trancher le nœud avec un couteau, déclara-t-il ce jour-là, et réprimer par la force. » Autour de lui, chacun l’approuva de la tête et la répression fut impitoyable.
Deux ans plus tard, en décembre 1991, je reçus un appel chez moi me demandant de rejoindre immédiatement le domicile de Deng. Lorsque je suis arrivé, trois voitures officielles attendaient à l’intérieur, le moteur en marche.
Un vent glacial balayait la ville, s’insinuant jusqu’aux os. Deng s’engouffra dans le véhicule du milieu et je m’installai dans celui qui suivait. Il était plus de minuit et le cortège roulait à vive allure vers le centre de Pékin. Nous prenions la direction de Tian’anmen. Les rues étaient désertes, les arbres décharnés par l’hiver et les bourrasques de vent s’engouffraient dans les artères comme des esprits malfaisants avides de destruction. La plupart des lampadaires étaient éteints et l’allure funèbre de Pékin donnait l’impression que, deux ans après la répression, la cité continuait d’en porter le deuil.
Nous avons débouché sur Tian’anmen où les membres des unités déployées dans le périmètre se sont figés au garde-à-vous. Fugitivement éclairés par les phares, ils ressemblaient à une succession de silhouettes fantomatiques rendues à la vie un bref instant.
Les voitures ont longé le Palais du peuple puis tourné devant l’entrée du mausolée de Mao, aux portes déverrouillées. Construit en 1984 à l’autre extrémité de Tian’anmen, il faisait face au pavillon d’entrée de la Cité interdite dont la façade était dominée par un immense portrait du Grand Timonier arborant un regard énigmatique.
Tian’anmen symbolisait le cœur du pouvoir chinois, depuis des siècles, et, malgré sa mort, Mao semblait continuer à l’investir. Les ténèbres et le froid renforçaient cette sensation.
J’ai vu Deng et sa minuscule silhouette coiffée d’une chapka monter les marches, tandis que le directeur du mausolée l’attendait. Il tremblait et son regard paraissait inquiet.
— Quel honneur, camarade Deng ! Veuillez m’excuser mais je viens juste d’être prévenu.
Deng, sans un mot, pénétra dans le hall éclairé par le lustre de cristal accroché au plafond. Lentement, il alluma une cigarette qu’il fumait par petites bouffées, en la tenant entre le pouce et l’index. Les yeux mi-clos, il contemplait l’imposante statue de marbre blanc qui lui faisait face et dominait la salle. Elle représentait Mao assis avec majesté dans un fauteuil, les jambes croisées. Les traits de son visage marquaient une légère expression de supériorité. Pour renforcer la légende, l’artiste l’avait installé sur un véritable Olympe, en peignant sur les murs derrière la statue des sommets aux pics enneigés perçant une mer de nuages. Des gerbes de fleurs rouges entouraient le socle.
Nous étions deux collaborateurs à accompagner Deng. Debout, derrière lui, nous le vîmes soudain accomplir un geste incroyable : il expédia d’une pichenette le mégot de sa cigarette en direction du pied de la statue. Toujours silencieux, il traversa ensuite l’étroit couloir qui conduisait à la pièce où la dépouille était exposée au public. À cet emplacement, il n’y avait qu’un trou béant. Le directeur s’approcha, le visage rougi par l’angoisse.
— Par souci de conservation, nous redescendons le corps chaque soir afin d’évaluer les signes de détérioration.
— Eh bien, fais-le remonter immédiatement, puis disparais !
Le petit homme replet quitta la pièce et, quelques instants plus tard, nous entendîmes le ronronnement d’un moteur. Au bout de quelques minutes, la dépouille de Mao émergea des profondeurs, posée sur un monte-charge. Troublé, le directeur avait oublié d’allumer les lumières et, malgré le halo qui parvenait du hall d’entrée, la pièce restait plongée dans la pénombre. Dans ce cadre, privé de tout apparat, le cadavre sanglé dans un costume à vareuse bleue avait quelque chose de ridicule et pathétique. Son visage était outrageusement maquillé et ses paupières baissées faisaient penser à une poupée russe.
Deng marcha lentement autour du corps, les mains dans les poches de son pardessus, comme s’il recherchait un détail familier, trop soigneusement caché, puis soudain sa voix, au débit saccadé, brisa le silence, et résonna à travers la pièce. « Regarde où t’a conduit ta vanité. Tu voulais être un dieu, tu ressembles aujourd’hui à une vieille femme fardée. Tu m’avais confié un jour : “Plus le peuple aura peur de moi et plus dans l’avenir il me vénérera.” Ton objectif est atteint. Malgré le mépris que tu as toujours éprouvé pour lui, le peuple te voue un véritable culte. Grâce à moi. Quand je t’ai succédé, j’aurais pu démaoïser le pays, car tu n’as apporté que le chaos et la mort. La Chine ne t’intéressait pas, tu voulais seulement écraser, dominer, ne rien laisser debout derrière toi. Moi, je veux que ce pays devienne une grande puissance et j’ai besoin de stabilité. Alors j’ai choisi de faire de toi un dieu lointain et inoffensif. Désormais, tu es plus utile mort que vivant. »
En cette nuit, la minuscule silhouette de Deng, le visage concentré, légèrement penchée au-dessus du cadavre, professait des mots qui ressemblaient à une ultime mise au point, ou à une revanche enfin obtenue sur le passé. « Tu m’avais fait remarquer, poursuivit-il du même ton égal, que nous, Chinois, détestions notre passé mais que nous ne cessions de nous référer à lui. Eh bien, c’est exactement ce à quoi tu sers désormais. À un moment, tu t’efforçais de détruire le Parti. Je l’ai renforcé et je veux qu’il soit aussi omniprésent et invisible que toi tu es exposé aux regards et dérisoire. Le Parti contrôle déjà tous les rouages du pays et bientôt ceux de l’économie, car je vais attirer les capitalistes pour mieux nous renforcer et, à terme, les affaiblir. À ta mort la Chine était enfoncée dans la boue, sous-développée, exactement comme lorsque nous avions pris le pouvoir. À ma mort, je veux qu’elle soit en mesure de dominer le monde. Moi, je n’ai pas de vanité. Gouverner derrière le rideau me suffit pour organiser l’ouverture économique et l’enrichissement général de la population, qui renforcera le fonctionnement secret du Parti et son emprise sur ce pays… » Il marqua une pause avant de se redresser : « Adieu, camarade Mao, toi qui te décrivais comme un homme sans foi et sans loi. »
Il insista sur le dernier mot, wufa, qui signifiait aussi bien « sans loi » que « chauve ». Puis, manifestement satisfait, Deng Xiaoping gagna la sortie du mausolée, laissant la dépouille littéralement profanée.
*
Pour le petit homme au cœur d’acier, le « développement du pays » était devenu la seule vérité qui comptait. « Si nous ne nous développons pas, nous serons anéantis. » Jusqu’à sa mort, survenu en 1997, Deng ne revint jamais sur cet épisode dont il avait voulu que je sois le témoin. Humilier le souvenir d’un mort représente, dans la tradition chinoise, l’une des pires transgressions.
Au fond, désormais, tout était permis. La Révolution culturelle conjuguée avec la violence des méthodes de Mao avait fait disparaître tout principe moral, toute trace d’éducation traditionnelle. Deng, après Tian’anmen, avait réorganisé le Parti et renforcé son pouvoir. L’ouverture économique allait de pair avec une élite continuant de contrôler les masses. Il gouvernait entouré d’une vieille garde de dirigeants, survivants des années Mao. Tous avaient connu la disgrâce de la Révolution culturelle et, malgré leur retour au pouvoir, éprouvaient un sentiment d’inquiétude, de précarité. La peur de perdre à nouveau ces privilèges qu’ils avaient retrouvés les conduisit à effectuer la plus honteuse des manipulations : ils instaurèrent un système de transmission de la puissance par droit du sang, calqué sur le modèle impérial, qu’ils avaient si farouchement combattu. Ils quittèrent officiellement leur fonction en négociant l’avenir de leurs enfants, fils, filles, gendres, brus et nièces… Les princes et princesses rouges, les taizis, placés à des postes clés, commencèrent à régner au sommet du Parti. Puis l’imposture alla plus loin encore. Pendant des décennies ces hommes, fidèles relais des thèses de Mao, avaient combattu les idées confucéennes en les prétendant à l’origine du déclin de la Chine. Et, désormais, ils s’en servaient honteusement pour accroître leur emprise sur la population. La religion confucéenne affiche sa vénération pour huit saints ; le Parti communiste décréta l’existence de « huit immortels », des hommes proches de Deng et de Mao, que l’opinion se devait de vénérer.
Ces héritiers ont deux caractéristiques : leurs intérêts communs et la haine qu’ils se vouent. La trouvaille amusa Deng qui me confia, avec son sens unique de la formule : « Moi, ce qui m’importe c’est d’être la seule et unique belle-mère qui dirige le pays. » Comme tous ses compagnons, il se mit à favoriser l’enrichissement éhonté de sa famille. Un de ses fils contrôlait le marché des terres rares, ces matières premières stratégiques, et avait même ouvert un bureau aux États-Unis. La fortune de Deng, le révolutionnaire intransigeant, devint si considérable que, par prudence, il la fit convertir en devises placées à l’étranger, via Hong Kong et Singapour.
*
Je suis passionné depuis toujours par l’histoire de la Chine. Je sais que le pouvoir d’une dynastie passe par quatre phases : le zénith, le déclin, la résurrection éphémère et l’extinction complète. Cette « résurrection éphémère » est, je pense, la phase que nous visons aujourd’hui. Elle nous conduira bel et bien, si nous n’y prenons garde, à la dernière étape, à notre extinction.
Pendant cette période, Mao et Deng m’ont en fait aidé à comprendre l’imposture du système. Et, pourtant, en 1999, c’est moi qui ai été nommé à la tête des services de renseignements et des organes de sécurité. Pourquoi ce choix ? Peut-être pour les mêmes raisons que Mao lorsqu’il m’a demandé d’espionner Deng. Sachant que je me suis déjà renié, ils pensaient que je ne représentais pas un danger.
Le renseignement, à l’intérieur du pays et à l’étranger, est notre activité la plus performante, avant même l’essor de l’économie. Dans un pays privé de toute information libre, je sais tout. Lénine avait déclaré que le jour où nous voudrions pendre les capitalistes, ils nous vendraient eux-mêmes la corde pour le faire. C’est ce qui est en train de se produire. Les entreprises occidentales sont prêtes à tout pour s’installer ici. Alors j’ai créé des unités spéciales, formées dans les meilleures universités, pour dérober les technologies les plus avancées dont nous avons tant besoin. Nous comblons notre retard et peu à peu les mâchoires du dragon chinois se referment sur les Occidentaux. Mais de l’ensemble du pays montent d’autres nouvelles inquiétantes. La plus grande menace pour l’avenir du Parti, ce sont ses membres. On en compte 80 millions mais la majorité d’entre eux, à tous les niveaux, sont des voleurs et des corrompus qui chassent les paysans, puis spéculent sur leurs terrains, ou encore vendent au marché noir des postes à pourvoir quand les plus puissants ne transfèrent pas l’argent vers des paradis fiscaux… Le Parti pousse le peuple au désespoir.
En trente ans, l’économie a progressé de manière vertigineuse. Mais ni la politique, ni la société, ni les mentalités. Un poste acheté 5 000 yuans par un petit cadre du Parti lui rapporte 6 millions en deux ans ; soit un retour sur investissement proche de 1 500 %. C’est ce genre de performance économique qui peut détruire notre pays. Mon pessimisme se nourrit des informations que je reçois quotidiennement… Et les rares exemples d’intégrité que je perçois me font conclure : « Trois centimètres de glace ne reflètent pas le froid d’une journée. »
Le mal est si profond que dorénavant une croyance répandue affirme que « vous ne pouvez pas avoir de succès sans être corrompu ». Pis, le style de vie austère et le comportement honnête d’un fonctionnaire le transforment en pestiféré. Ses collègues sont furieux et ses administrés s’en méfient. Chaque responsable du Parti, dans une province, une ville, une administration ou une entreprise, dispose sur son bureau d’un téléphone rouge qui le relie au sommet de la direction, c’est-à-dire moi. La plupart du temps, ils reçoivent mes ordres, mais parfois je recueille leurs doléances et presque toutes relèvent de plaintes à l’encontre de fonctionnaires ou de cadres, formulées en ces termes : « C’est un homme, camarade, qui n’est pas raisonnable et qui n’a aucune sympathie pour ses collègues. Il n’accepte pas les invitations, même aux banquets. Et ne promet ni promotion ni cadeau… »
J’ai sévèrement réprimandé ceux qui osent formuler ce genre de remarque, mais je décèle leur incompréhension quand je leur explique que les hommes qu’ils critiquent représentent la fierté et l’honneur du Parti. La plupart de ces cadres ont perdu toute conviction et dignité. Je suis probablement le mieux placé pour observer avec tristesse et écœurement que l’exercice du pouvoir en Chine est devenu un jeu qui repose sur les pots-de-vin, la corruption, la tricherie et l’égoïsme.
Pourtant le monde et ses rapports de force changent avec une extraordinaire rapidité. Le Vieux Monde, jusqu’ici dominant, l’Europe et les États-Unis, décline, miné par des crises de plus en plus graves. De cette occasion historique, je veux profiter. Personne à l’étranger ne peut imaginer l’audace et la violence dont nous allons faire preuve. La guerre est comme un phénix. Elle ne disparaîtra jamais, mais je vais la faire renaître sous une nouvelle forme. Je considère désormais que sa conduite est un art semblable à celui d’un médecin ayant scrupuleusement ausculté son patient, ce que j’ai fait.
Même si aucune goutte de sang n’était versée, l’offensive que nous entreprenons sera bien plus destructrice qu’une bataille conventionnelle.
1- Xinhua est aussi le nom de l’« Agence Chine nouvelle », la plus grande et la plus ancienne des agences de presse nationales chinoises.
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