La conspiration Wao Yen

Eric Laurent · Chapitre 5 sur 22

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La conspiration Wao Yen

Chapitre IV

IV

 

Le siège de Brown Dexter se situait à l’angle de Times Square. La banque d’investissement, comme le quartier, avait fait peau neuve et abritait ses bureaux dans un immeuble de verre accolé à un théâtre, en face d’un hôtel bon marché qui accueillait des groupes de touristes venus des États reculés du pays. Avec une hypocrisie toute puritaine, la plupart des grands établissements financiers new-yorkais s’étaient rassemblés dans des ghettos à l’apparence respectable, comme Wall Street. Les dirigeants de Brown, eux, s’installèrent au cœur du plus grand lupanar new-yorkais, le royaume des putes, des camés, des bandes de voyous et des cinémas pornos. « Un univers, résumait avec ironie le patron de la banque au début des années quatre-vingt, peuplé de gens qui ne seront jamais nos clients… »

Cette géographie décalée résumait la philosophie de l’établissement – aussi âpre au gain et dépourvu de scrupules que ses concurrents, mais capable de gérer des situations « singulières ». C’était le cas avec Norbert Vansteen, le supérieur de Harper, vice-président chargé des opérations internationales. Vansteen appartenait à l’une des plus anciennes et honorables familles new-yorkaises, puisque, venant de Hollande, elle avait rejoint à la fin du XVIIe siècle la colonie néerlandaise de Stuyvesant installée sur l’emplacement de l’actuel Manhattan. « La guerre d’Indépendance nous a coûté cher ! avait-il déclaré un jour avec humour. Nous possédions Central Park et nous avons dû l’abandonner… » À 55 ans, Vansteen conservait un visage mince et rougeaud et une allure d’éternel étudiant, accentuée par la mèche blonde qui lui tombait sur le front. Il était grand, comme étiré, avec un regard perpétuellement en mouvement. Toute sa carrière ayant oscillé entre la finance et le renseignement, il avait gravi les échelons au sein d’une banque d’affaires de Boston, avant d’accepter l’offre – « insolite », selon lui –, faite par un camarade de régate étroitement lié aux cercles dirigeants de Washington : devenir le directeur adjoint de la CIA. Il avait accepté en posant une condition : que l’Agence mette à sa disposition les moyens nécessaires pour créer un département, sur lequel il aurait la haute main, chargé de la surveillance de tous les marchés financiers, que ce soient les bourses ou les marchés à terme des matières premières. Il avait alors conçu plusieurs logiciels chargés d’assurer un contrôle instantané des mouvements quotidiens sur les places financières de la planète puis mis en place un groupe d’experts dépouillant toutes les données suspectes. « Une seule transaction anormale ou insolite, affirmait-il, peut révéler la préparation d’une opération terroriste, ou une agression concertée sur un pays… »

Mais Vansteen avait démissionné au bout de six ans après avoir, selon ses termes, « scalpé quatre banquiers du Golfe qui abritaient ou faisaient transiter de l’argent destiné à Al Quaïda, deux dirigeants pakistanais qui finançaient l’assassinat du président afghan Hamid Karzaï, et quatre grands établissements bancaires, un en Suisse, un autre en Angleterre et deux aux États-Unis qui accueillaient l’argent des cartels de la drogue. En plus, avait-il conclu, de toutes les turpitudes habituelles auxquelles se livre la confrérie des banques »…

Il avait apporté à la CIA une culture financière qui lui faisait défaut et une nouvelle échelle de priorités. Son initiative reposait sur deux constats : les attentats du 11 septembre 2001 avaient été précédés de spéculations massives à la baisse sur les deux compagnies aériennes, American et United Airlines, dont les avions furent détournés. Une piste qui n’avait jamais pu être remontée et qui aurait pourtant permis de retrouver les commanditaires… Et il souligna également qu’à un moment où les secteurs traditionnels stagnaient ou déclinaient, l’explosion du secteur financier et l’ampleur des transactions rendaient indispensable une surveillance de chaque instant. « Écouter un homme, surveiller ses déplacements n’est plus suffisant au moment où l’argent provenant ou destiné à des activités criminelles représente plus de 20 % des sommes totales en circulation. »

Puis, soudainement, alors qu’ils s’étaient habitués à lui, Vansteen avait laissé les pontes de l’Agence orphelins. Il était parti sans raison et, surtout, sans explication. Il s’accorda six mois de voyage en Asie, avec une longue halte à Hong Kong, pour parfaire auprès d’un vieux maître du village de Clear Water Bay son goût pour les nuances infinies de la calligraphie. Une étape qui correspondait à ses goûts artistiques mais aussi à son sens de la provocation.

Car Hong Kong, malgré son statut spécial, appartenait désormais à la Chine. Aussi sa présence suscita l’émoi des autorités de Pékin. La surveillance renforcée mise en place autour de l’ancien dirigeant de la CIA ne provoqua que l’ennui et la perplexité chez ses anges gardiens. Vansteen quittait l’hôtel Péninsula chaque matin à 8 h 30, attrapait le bus à imperiale qui s’arrêtait à proximité et, vingt minutes plus tard, descendait à la station de Clear Water Bay, petit village de pêcheurs étonnamment préservé où les jonques se balancent paresseusement au rythme du roulis.

Le vieux peintre habitait un atelier en bois, en bord de plage, où Vansteen s’exerçait chaque jour durant six heures, en compagnie de huit autres élèves, au maniement du pinceau et au tracé des caractères. Il était le seul Occidental présent, mais voilà bien l’unique détail insolite que ses surveillants parvinrent à relever. Une absence de preuve qui constituait une humiliation supplémentaire pour les limiers chinois. Aussi quand l’Américain reprit l’avion neuf jours plus tard, accueillirent-ils son départ avec soulagement, mais également la certitude que l’Américain n’avait fait que les narguer…

Quand il revint à New York, Vansteen fut immédiatement engagé par Brown Dexter et les six années passées à la CIA s’évaporèrent de son curriculum vitæ, remplacées par une période d’exil à Singapour et Bombay. L’agence de renseignement américaine avait tissé depuis longtemps des liens étroits, « organiques » estimaient certains, avec de grands groupes industriels et financiers qui servaient à la fois de couverture et de relais. La CIA contournait ainsi la surveillance pointilleuse des commissions du Congrès qui l’avaient depuis des années dans leur collimateur. Au moindre prétexte, le directeur en poste devait venir s’expliquer, justifier la plus petite dépense, supplier sénateurs et membres de la Chambre des représentants de voter des crédits de fonctionnement et prouver que ceux-ci ne dissimulaient pas des fonds cachés destinés à des assassinats ciblés.

Depuis huit ans, le contexte avait radicalement changé. Lorsqu’il quittait son bureau pour gagner la capitale et affronter les parlementaires, le directeur de la CIA n’était plus envahi d’inquiétude mais plutôt d’un sentiment d’allégresse en songeant à tous ceux qu’il allait leurrer. Ses interventions publiques, la mine grave, ne servaient qu’à amuser la galerie et détourner l’attention des parlementaires.

Les sociétés avec lesquelles la CIA coopérait possédaient des comptes dans tous les paradis fiscaux, où l’Agence pouvait s’approvisionner afin de monter en toute quiétude des opérations clandestines dont le Congrès n’entendrait jamais parler. Le poste de Harper en Arabie Saoudite était l’une de ces extensions.

*

Quand il débarqua à New York, le 17 février 2014, Harper sut qu’une longue et épuisante journée l’attendait. L’avion de Delta Airlines se posa à 8 h 15 avec dix minutes de retard sur l’aéroport Kennedy encore plongé dans la nuit.

Des hommes d’affaires américains et quelques fils de famille saoudiens s’extirpèrent lentement de leurs sièges situés en première classe ou en business, et, d’un pas engourdi, empruntèrent les couloirs presque déserts. Harper récupéra rapidement son bagage et gagna la station de taxis.

Le jour commençait à percer mais des bourrasques d’air frais le cueillirent dès sa sortie. Le taxi était conduit par un Haïtien qui, avec ses lunettes et le béret insolite qu’il portait, ressemblait au jazzman Dizzy Gillepsie. Il le déposa sur la 44 e Rue, devant l’hôtel Algonquin, une entrée noire meublée avec élégance où il avait ses habitudes.

Le siège de Brown Dexter se trouvait à 200 mètres à pied. Il prit une longue douche et se reposa pendant une heure en ordonnant ses idées. Pendant les réunions qui allaient se succéder à la banque, Vansteen et lui conserveraient l’attitude irréprochable de deux businessmen en activité. C’est après, dans la soirée, que les choses se corseraient.

*

Parce qu’il était un homme avisé, capable d’anticiper les problèmes qu’il pourrait rencontrer, Harper arriva juste à l’heure au rendez-vous. Il avait hélé un taxi à 19 heures sur Broadway, s’était fait déposer, après un long embouteillage, dans Harlem, à proximité du métro de la 110e Rue. Une fois dans la station, il avait changé deux fois de ligne avant de parvenir à destination.

Il trouva rapidement la rue, le bâtiment, utilisa l’interphone où s’affichait un nom : Lester. L’ouverture de la porte d’entrée se déclencha sans qu’un mot soit prononcé. Il gravit l’escalier jusqu’au 3 e étage, gagna la porte de droite, appuya sur la sonnette. Immédiatement, la porte s’ouvrit. Vansteen se dressait devant lui, une expression grave peinte sur son visage. L’appartement aux murs blancs, totalement insonorisé, appartenait à la CIA. Il servait, notamment, au débriefing des agents.

En observant les vitres obstruées, la pièce plongée dans une semi-obscurité, Harper songea que l’Agence devait posséder un vaste parc immobilier étant donné le nombre de lieux aussi désespérément impersonnels où il avait déjà eu des rendez-vous de ce genre à New York.

— Pas trop fatigué ? demanda Vansteen, d’une voix absente, en indiquant de la main un fauteuil étroit recouvert d’une toile marron.

— Ça va, répondit-il d’un ton neutre.

— Alors, quelles nouvelles de nos Bédouins favoris ?

Harper remarqua immédiatement que, ce soir, malgré la formule, son interlocuteur était dépourvu du ton si naturellement ironique et acéré qui était sa marque de fabrique. On ne quittait jamais vraiment l’Agence. Vansteen en avait fait l’expérience ; une expérience amère, peut être. Il était chargé de « traiter » Harper, ses mouvements, ses rapports et les problèmes qu’il pouvait rencontrer. « Je suis votre nurse », lui avait-il lancé un jour. « Agent traitant suffira », avait rétorqué Harper, amusé, se demandant alors si la double vie de son patron chez Brown l’amenait à gérer d’autres « clients » que lui.

Revenant à la réalité, il évoqua les incertitudes qui pesaient sur la succession du royaume et détailla les transferts de fonds opérés par ses clients hors des États-Unis.

— Avez-vous des échos de la récente visite à Washington du gouverneur de la Banque centrale saoudienne ?

— Non. J’ai rencontré le gouverneur Al-Taleb a deux reprises après son retour, et il n’a pas dérogé à sa langue de bois habituelle. De toute façon, ce n’est qu’un exécutant, une personnalité de second plan.

— Ah oui ?

Il vit les sourcils blonds de Vansteen former deux accents circonflexes qui soulignaient son incrédulité.

— Je ne sais pas s’il s’agit d’un lampiste mais en tout cas, au siège de la Federal Reserve et au ministère des Finances, il s’est livré à un numéro désopilant.

— C’est-à-dire ?

— Il a purement et simplement déclaré que son pays allait réduire de plus de la moitié ses achats de bons du Trésor américain.

Harper le regarda, stupéfait.

— Il n’y a pas eu un seul écho, une seule rumeur en ce sens qui ait filtré en provenance du palais royal…

— Ici non plus, notez bien, rétorqua Vansteen qui semblait retrouver son énergie. Ce n’est pas le genre de nouvelles dont nous allons nous vanter. L’Amérique finance son endettement colossal grâce à la bienveillance constante de ses alliés… et adversaires, qui achètent ses bons du Trésor. En tête, la Chine ; en seconde position le Japon ; et au pied du podium, l’Arabie Saoudite. Ça va faire un sacré trou dans notre budget déjà mal en point… Comment expliquez-vous une telle annonce ?

— Quand cette décision devrait-elle prendre effet ?

— Dès la prochaine émission de bons, soit en avril 2014. Je peux vous assurer que Ben Bernanke ne s’en est toujours pas remis et que le ministre des Finances, lui, est encore sous sédatif. Mais ça ne répond toujours pas à cette foutue question : pourquoi cet acte de franche hostilité à notre égard ?

— Je pense qu’avec la disparition rapide de la vieille garde qui détenait le pouvoir, et qui nous était plutôt acquise, la relève va être assurée par une nouvelle génération n’ayant pas nécessairement grandi avec le souvenir du vieil accord passé entre nos deux pays, « ton pétrole en échange de ta sécurité »… J’ajouterai que ces hommes qui piaffent d’impatience à l’idée d’accéder aux plus hautes fonctions ne sont pas tous bien disposés à l’égard des États-Unis. Le sommet du pouvoir à Riyad était devenu un véritable mouroir, ils mettent à profit cette situation pour abattre leurs cartes.

— Et ils comptent aller jusqu’où ?

Harper s’accorda quelques instants de réflexion. Il savait que chaque mot de cette conversation était enregistré et serait soigneusement réécouté au siège, à Langley.

— Difficile à apprécier. Je pense qu’il faut prendre en compte deux paramètres. Le premier, à mes yeux, est qu’ils veulent enfin commencer à exister. Pendant des décennies nous leur avons dit : « Fournissez-nous votre pétrole et financez nos opérations clandestines avec votre argent, mais restez discret. En échange nous vous protégerons. » Nous l’avons fait en 1990-1991. Et, résultat : nous avons failli déclencher un soulèvement religieux. Nos troupes stationnées sur leur terre sainte relevaient du sacrilège et ont poussé Bin Laden à créer Al Qaïda. Bref, ils se sont aperçus à l’usage que l’aide de l’« allié américain » créait plus de problèmes qu’elle n’en réglait… Second paramètre ayant considérablement accentué cet état de fait : 2003 et l’invasion de l’Irak par George Bush et son équipe de zélotes néoconservateurs. Résultat : neuf ans plus tard, l’Irak est quasiment passée sous influence iranienne et chaque jour que Dieu fait, les Saoudiens maudissent les Américains d’avoir déstabilisé la région. Résultat, ils ont peur.

Vansteen le toisa, ses lunettes fixées sur le rebord du nez.

— Ce soir vous avez vraiment décidé de ne pas être réconfortant.

Harper eut un bref sourire.

— J’essaie seulement de décrypter ce que vous venez de m’annoncer. Le gouverneur est le messager idéal. Technocrate sans lien avec la famille royale, il ne l’implique pas par ses propos et peut facilement être désavoué.

— Mais s’ils mettent leur menace à exécution – et je ne vois pas comment nous pourrions les en empêcher –, cela créera un précédent fâcheux sur les marchés… Bien entendu l’information est remontée jusqu’au Président. S’il n’a pas encore téléphoné au roi, qui va sans doute apprendre la nouvelle, c’est parce que des conseillers l’ont supplié à genoux de prendre le temps de réfléchir… Ce qui, vous l’avez remarqué, est un exercice rarement pratiqué en politique. Nous sommes en train de passer en revue toutes les hypothèses, menaces ou sanctions possibles. Bien qu’aucune ne soit suffisamment crédible pour retenir notre attention…

— Si, il en existe une. Elle fut conçue par Robert Wayne, sous le nom de « richesse illusoire ».

— Ah ! Wayne… votre mentor, répondit Vansteen d’un ton pincé. Wayne, détesté par les imbéciles et porté aux nues par les plus brillants des analystes… Cette fois, le grand homme nous a concocté un cocktail à base de quoi ?

« Étrange, Vansteen, pensa Harper en l’écoutant. Tu t’exprimes sur un ton empreint de jalousie et d’amertume qui ne te ressemble pas du tout… »

— C’est juste, selon lui, le fruit d’un constat : les dirigeants saoudiens n’ont ni la volonté ni la capacité d’investir sur leur sol les gigantesques revenus du pétrole. Alors ils les transfèrent dans de grandes banques occidentales. Ce qui rend le régime extrêmement vulnérable à toute forme de pression. Or, demain, le gouvernement américain peut très bien décider, discrètement, de geler ces avoirs.

— Vous imaginez la crise politique et la défiance durable envers les banques américaines ? Pas de doute, la solution miracle de Wayne est encore une fois imparable…

Le ton de Harper demeura posé.

— Il avait prévu cette objection. Pour lui, il ne s’agissait pas de geler tous les avoirs saoudiens. Mais seulement ceux, déjà considérables, appartenant à la famille royale. Ils se monteraient à 2000 milliards de dollars, ce à quoi il faut ajouter tous les biens immobiliers répartis à travers le pays. Augmenter sa fortune est une obsession constante de cette famille. Alors imaginez si elle était amputée d’une part importante de ces montants…

— Ne m’avez-vous pas dit, au début de notre conversation, que vous constatiez une montée en flèche du nombre de vos clients infidèles, qui transfèrent leurs avoirs de votre banque vers d’autres cieux plus cléments ?

— Si. Et il s’agit d’une tendance nouvelle, qui concerne les plus grosses fortunes du royaume.

— Alors que devons-nous en conclure ? Que c’est une rébellion ouverte ? Que nous n’avons plus droit aux pourboires ?

Harper savait que Vansteen jouait son rôle en le relançant inlassablement ; une forme de balayage méticuleux pour éviter la présence de grains de poussière, en l’occurrence un indice, une information oubliée dans un recoin de la mémoire, voire occultée.

— Je ne crois pas que nous soyons face à une rébellion. Mais plutôt devant un signal fort. Désormais, ils paient mais veulent être considérés. Au FMI, par exemple, ils financent une part croissante du budget mais n’arrivent toujours pas à obtenir des droits de vote supplémentaires. Et vous savez qui s’y oppose ? Nous, en priorité. Alors que nous sommes leurs principaux alliés.

D’un ton pincé, le fils de famille new-yorkais répondit :

— Leur susceptibilité, on s’en fout. La seule chose importante est de savoir comment nous allons boucler nos fins de mois si ces fils de pute rejettent notre droit imprescriptible à faire la manche et à en vivre… À quoi pensez-vous ?

Vansteen paraissait surpris qu’Harper soit tout d’un coup plongé brutalement dans ses pensées.

— Rien… Je réfléchissais seulement à un paradoxe. Nous voyons le monde changer autour de nous, mais nous refusons d’opérer le moindre changement dans notre politique ou notre mode de vie, comme si les autres civilisations n’existaient que pour satisfaire les besoins de notre pays. Voire combler nos déficits.

— Eh bien voilà ! s’exclama, sardonique, Norbert. Vous avez enfin compris l’essence, la philosophie même, qui sous-tend la doctrine de sécurité nationale des États-Unis.

Quand Vansteen prononça ces derniers mots, Harper avait pris sa décision, qui violait toutes les règles auxquelles il s’était engagé : il ne confierait pas à son supérieur sa perplexité devant un événement insolite survenu à Riyad, mais en revanche en informerait Robert Wayne, s’il parvenait à le rencontrer.

*

Il appela Wayne deux jours après son arrivée à Washington, d’une cabine téléphonique adossée au mur de briques d’un supermarché qui se trouvait à trois minutes en voiture de sa maison de Bethesda. Harper tomba sur un répondeur où l’on entendait la voix au timbre chaud et aux termes décalés de Wayne : « Vous souhaitez me joindre, mais, moi, peut-être pas. Alors si vous voulez me féliciter, m’insulter, me demander d’intercéder pour une place à l’université ou tout autre service, soyez assez aimable pour oublier mon numéro. Quant aux autres, je les rappellerai par ordre de priorité dès mon retour. » Il savait que, comme pour tous les employés de l’Agence, son portable et son fixe se trouvaient sur écoute. Il ne laissa pas de message.

Un temps gris et pluvieux régnait sur la capitale fédérale en ce mois de février, comme si la ville maussade et malade subissait les miasmes de l’hiver. Joan l’accueillit avec la tendresse sensuelle et empreinte de réserve qui la caractérisait, et ses deux filles par des cris et autres effusions de joie. Les premiers moments de retrouvailles passés, alors qu’il aurait dû ressentir un sentiment de bonheur, ce fut au contraire un profond malaise qui l’envahit. Et surtout l’impression douloureuse d’être un imposteur.

Questionné par Joan, il ne pouvait rien dévoiler, juste évoquer un pan de sa vie. La solitude était le pire ennemi d’un agent secret, capable de le faire trébucher irrémédiablement. Il s’imaginait lui dire : « Ma chérie, il faut que je t’avoue que le poste que j’occupe est une couverture pour mieux espionner les Saoudiens. Si je suis démasqué, je risque de perdre la vie… » Ce à quoi elle ne lui répondrait certainement pas : « Mon chéri, je sais que tu fais comme toujours pour le mieux… » mais se sentirait trahie, humiliée et, jamais, il en était certain, ne lui pardonnerait. Il vivait cet amour condamné depuis le jour où il était entré à la CIA. Les années écoulées ponctuaient un compte à rebours qui s’achèverait sans doute bientôt. Aussi contempla-t-il la maison spacieuse, prolongée d’une vaste pelouse qui descendait en pente douce jusqu’à la rue calme, déjà comme si cette propriété ne lui appartenait plus.

*

Joindre Wayne devint une obsession. Chaque jour il composait son numéro d’une cabine différente et raccrochait sans laisser de message dès qu’il entendait le répondeur s’enclencher. Pendant neuf jours, il appela en vain et commençait à désespérer en calculant que, bientôt, il devrait repartir pour le Golfe.

Le dixième jour, à 11 heures du matin, alors qu’il faisait le plein d’essence dans une station située à proximité de l’autoroute qui conduisait à Baltimore, il introduisit 25 cents dans l’appareil qui côtoyait l’entrée des toilettes. La sonnerie retentit deux fois puis, au moment même où le téléphone fut décroché, un « Oui ? », sec, pressé, retentit au bout du fil.

— Robert Wayne ?

Après un bref silence, la voix répondit, neutre, empreinte de méfiance.

— Qui êtes-vous ?

— Je suis Dan Harper. J’ai travaillé à vos côtés durant…

— Je me souviens. Le jeune homme efficace qui avait fait du bon boulot.

La voix était d’un coup devenue chaude et chaleureuse et son timbre ramenait Harper vingt ans en arrière.

— J’aurais souhaité vous rencontrer.

De nouveau, un léger silence, qui, cette fois, n’exprimait aucune défiance. L’esprit de Wayne devait faire défiler toutes les éventualités qui poussaient Harper à l’appeler.

— Avec plaisir, mais je viens juste de rentrer de voyage. J’ai décroché le téléphone alors que je refermais à peine la porte d’entrée. Que diriez-vous de demain, à 18 heures ?

— Ce serait parfait.

— Bien, alors bonne journée. Je me réjouis de vous revoir.

Il parut sur le point de raccrocher, puis ajouta :

— Je présume qu’il est inutile que je vous donne mon adresse, vous la connaissez déjà.

— En effet.

— C’est bien ce que je pensais.

Ces derniers mots étaient teintés d’ironie.

*

Il regagna son 4 × 4 Dodge garé sur le parking et s’assit au volant. Il se sentait soulagé d’avoir enfin pu le joindre, mais également terriblement mal à l’aise. Pour évoquer ce qui le préoccupait, il devrait se découvrir et révéler la nature exacte de ses « activités ». Si Wayne ébruitait cette information, il lui resterait comme seule perspective une démission honteuse de la CIA, ou une fin de vie à croupir dans les geôles saoudiennes en attendant une grâce hypothétique après avoir été condamné à mort. Dans les deux cas, Joan l’apprendrait et, chômeur ou gracié, il n’échapperait assurément pas au couperet du divorce.

Les deux mains posées sur le bas du volant, comme s’il tenait le gouvernail d’un voilier, il se força à rationaliser ses émotions. Wayne était un professionnel qui ne parlerait pas. Ce bref moment d’angoisse ne révélait que l’état de tension dans lequel il vivait. Rien de plus, songea-t-il.

Pour aller à ce rendez-vous, il emprunta le métro, qui était l’opposé de celui de New York : dans la « Grosse Pomme », les rails ressemblaient à des tas de ferrailles grinçants, des passagers embarquaient sur des quais sales, mal éclairés pour s’engouffrer dans des tunnels qui ressemblaient à l’entrée de ces stands forains où des trains traversent des circuits peuplés de créatures monstrueuses ; ici, le métro était au contraire d’une propreté surréaliste, et les stations avaient une apparence à la fois pompeuse et provinciale.

Il descendit à Dupont Circle et marcha plus d’un kilomètre dans des rues résidentielles peuplées de maisons aux façades élégantes. Le quartier respirait l’aisance et le bon goût. De nombreux sénateurs, ministres, lobbyistes, banquiers habitaient Georgetown, qui accueillait ceux qui détenaient le pouvoir à Washington. La maison de Wayne se trouvait juste à côté d’un petit square où quatre bancs étaient protégés du soleil ou de la pluie par le feuillage épais de plusieurs arbustes persistants. Deux larges fenêtres se distinguaient sur la façade ocre de la bâtisse, et un escalier de cinq marches conduisait à la porte d’entrée en bois noir encadrée de colonnes discrètes.

Wayne lui-même ouvrit la porte au bout de quelques secondes. D’un geste cordial de la main, il invita Harper à entrer. Il avait vieilli, mais le passage du temps s’était montré singulièrement bienveillant. Il avait minci de corps et de visage, ce qui conférait désormais à ses traits une certaine fermeté. Cette apparence de rigueur était cependant atténuée par son regard ironique et insolent qui, lui, n’avait pas changé.

— Accrochez ici votre parka. Installons-nous au salon.

Wayne était vêtu d’un pantalon de velours marron, d’un pull en V et d’un polo Fred Perry. Il le précéda dans une vaste pièce lumineuse meublée avec goût et où trônaient plusieurs statuettes représentant des miniatures persanes.

Wayne capta son regard.

— C’est mon bonheur et mon calvaire. Je suis devenu collectionneur alors qu’il y a encore deux ans je ne m’intéressais pratiquement pas à la Perse…

Comme il se tenait debout face à Harper, son visage devint grave.

— Vous avez l’air soucieux. Asseyons-nous.

L’agent de la CIA s’installa dans un fauteuil et Wayne se plaça en face, la tête légèrement penchée vers lui, les mains croisées posées sur les genoux.

— Je suppose qu’en dehors du plaisir de me retrouver, vous n’êtes pas venu afin que nous évoquions avec nostalgie les temps passés.

— Non, en effet. Je suis là pour vous demander un avis et je pense que vous pourrez, mieux que quiconque, me conseiller. Mais d’abord, il y a un préalable essentiel à mes yeux…

— Rien de ce que vous me direz sur vous ne doit sortir de cette pièce ?

Harper le fixa. Wayne s’était exprimé d’un ton calme, égal :

— Comment saviez-vous que j’allais vous demander ça ?

Wayne sourit.

— En partie, par déduction. Vous m’avez appelé huit fois sans laisser le moindre message, j’en ai conclu que c’était important, du moins à vos yeux, et aussi extrêmement confidentiel, puisque vous passiez vos appels de cabines publiques…

Il marqua une pause et fit craquer les articulations de ses doigts tout en regardant son visiteur avec sympathie.

— Tout ceci serait assez logique pour un agent qui travaille sous couverture à l’étranger, et a choisi de me rencontrer sans, j’imagine, avoir demandé l’accord préalable de sa hiérarchie.

Voyant blêmir le visage de Harper, il agita la main en un geste apaisant.

— Ne vous faites aucun souci. Personne n’est au courant et rien ne filtrera. Vous pouvez seulement envisager que j’ai quelques contacts suffisamment bien placés pour me renseigner sur les secrets les mieux gardés du métier ; et j’ai pu ainsi vérifier que vous en faites partie. Mais, dites-moi : ce n’est pas vraiment un cadeau qu’ils vous ont fait en vous expédiant là-bas…

— En effet. C’est délicat.

— Mon garçon, je vois que vous êtes toujours aussi mesuré dans vos jugements… Je peux vous résumer l’évolution de la situation en quelques mots et de mon point de vue : la tribu des Saoud prend le pouvoir en 1932 dans cette contrée désertique et le consolide en s’alliant à la secte intégriste des Wahab. Le tranchant du sabre et la rigueur des commandements religieux permettent de régner sur une population peu évoluée. Quelques décennies s’écoulent, puis nous arrivons, nous, les mécréants les plus riches de la planète. Ils n’ont pas une passion pour notre civilisation et notre mode de vie mais ils pensent que nous pouvons leur servir. Hélas, quand nous passons à l’acte, en 1991, mais surtout en 2003, les Saoudiens découvrent que nous pouvons faire encore plus de dégâts que cent kamikazes lancés à l’assaut de La Mecque et de Médine. Ainsi arrivons-nous au terme d’une relation où, de toute façon, chacun a toujours détesté ce que représentait l’autre…

— Et que peut-il arriver à votre avis ?

Le visage de Wayne avait le teint légèrement hâlé, remarqua Harper. Les quelques rides qui couraient autour de ses yeux lui conféraient un charme renforcé par l’éclat de son sourire.

— Rien, à court terme. Ils continuent de nous vendre leur pétrole, par habitude et par confort, et nous, pour les mêmes raisons, leur fournissons des armes suffisamment coûteuses et sophistiquées pour contrebalancer notre facture pétrolière… La grande différence est que nous utilisons leur pétrole et qu’ils ne se servent jamais de nos armes.

— Il s’est produit récemment un épisode curieux…

Harper remarqua qu’il avait baissé la voix sans s’en rendre compte.

— … je voudrais avoir votre sentiment.

— Je vous écoute.

Il paraissait disponible, attentif et Harper se fit brusquement l’effet d’un élève reçu par un professeur d’université bienveillant.

— À deux reprises, au cours de ces trois derniers mois, le même responsable chinois, un membre du bureau politique, s’est rendu en visite en Arabie Saoudite. À chaque fois, il a été reçu brièvement par le roi mais surtout par les principaux dirigeants – ceux qui sont sur le point de mourir comme ceux qui vont leur succéder.

— Deux voyages si rapprochés sont inhabituels mais peuvent facilement s’expliquer.

Harper secoua la tête :

— Ce n’est pas l’élément le plus déconcertant.

Wayne fronça les sourcils, intrigué.

— Ah non ?

— Le plus étrange est que ces deux visites ont soigneusement été occultées par les Saoudiens. Pas une ligne dans la presse, aucun communiqué officiel. Les Saoudiens n’ont même pas eu à démentir ces séjours, tant ils les avaient escamotés. Tout le monde ignore qu’ils ont eu lieu.

— Comment l’avez-vous appris ?

— Par un contact qui me renseigne au sein du palais.

— Et comment s’appelait ce Chinois ?

— Si ma prononciation est bonne, « Wao Yen »…

Wayne était certainement un homme habitué à maîtriser ses émotions, mais Harper perçut une lueur de surprise traverser son regard.

— Vous le connaissez ?

Son hôte hocha la tête.

— Je l’ai rencontré il y a quatre ans. Lors d’une visite à Pékin, il a souhaité me rencontrer. Un homme étrange, très « vieille Chine » ; complexe et remarquablement intelligent. S’il avait été japonais, je l’aurais très bien vu adopter et suivre le code d’honneur des Samouraïs… Il mène une vie austère et, à la différence des autres dirigeants, ne traîne derrière lui aucun fumet de corruption ou d’affairisme. Il m’a paru être de loin le plus brillant de tous les membres de la direction actuelle. Le fait qu’il possède la haute main sur les services de sécurité et de renseignements lui confère un pouvoir considérable. En apparence, le patron de la Chine actuelle serait Xi Jinping, le secrétaire général du Parti et président de la République ; mais, en réalité, l’homme fort, c’est Wao Yen, j’en suis persuadé. Je ne suis donc pas étonné de ces visites discrètes chez les Saoudiens…

— Pourquoi ?

— Sur la forme, il déteste apparaître en public, et encore plus lors de voyages officiels. Sur le fond, s’il existe un dossier qui préoccupe les Saoudiens, c’est bien celui de l’Iran. Or, la Chine est l’alliée de Téhéran et personne n’est mieux à même que Pékin de pacifier les relations entre les deux pays. N’oubliez pas ce que disait Kissinger dès ses premières visites en Chine : « La géopolitique et la stratégie sont au cœur des pensées des dirigeants chinois. » Wao Yen partage cette analyse, j’ai pu le vérifier en discutant avec lui. Pour garantir la stabilité de ses approvisionnements pétroliers, notamment ceux en provenance de l’Iran, la Chine a tout intérêt à maintenir la stabilité dans cette zone. Wao Yen a dû juger, à raison, être le plus qualifié pour gérer ce dossier et permettre à la Chine de gagner en influence dans la région…

— Donc, pour vous, rien d’anormal ?

— Franchement, non… C’est en revanche plutôt contrariant pour les États-Unis… mais en même temps si prévisible…

Il leva les bras avec une moue résignée et se leva.

— Excusez-moi, Dan, mais je dois me préparer pour un rendez-vous à l’extérieur. Nous avions autre chose à voir ?

— Non, c’était tout.

Wayne lui posa une main sur l’épaule :

— Surtout, soyez prudent.

— Merci… Puis-je vous poser une dernière question ?

II se retourna vers lui, le visage affable, le regard encourageant.

— Bien sûr !

— De quoi avez-vous parlé avec ce Wao Yen lorsque vous l’avez rencontré ?

Wayne le fixa dans les yeux

— Demande étrange, car cela vous concerne. Il m’a longuement interrogé sur les préparatifs et le déroulement de la guerre menée en 1991 pour chasser Saddam du Koweït. Il m’a expliqué que, pour les responsables militaires chinois, c’était un événement considérable qui les avait poussés à réclamer une augmentation constante des budgets militaires. Mais, il a ajouté…

Wayne parut réfléchir tandis que les doigts de sa main droite caressaient machinalement le rebord de la table de marbre.

— … j’essaie de me souvenir de ses propos exacts. Voyons… Ah, oui ! Il a dit : « Je ne méprise pas la force militaire, loin de là, mais je pense qu’une culture comme la nôtre, qui revendique sa maturité et son intelligence, peut adopter des stratégies qui contrebalanceraient la supériorité purement militaire d’un adversaire. » Intéressant, non ? Dan, vraiment, repassez me voir quand vous voulez ; entendu ?

Harper eut la main broyée par la poignée de Wayne, qui, debout sur le perron, le regardait partir avec un sourire amical.

Puis il referma la porte, gagna son bureau et décrocha le téléphone. Il composa immédiatement un numéro qu’il connaissait par cœur. Il se tenait, debout, droit comme un point d’exclamation, le visage préoccupé :

— Karen, bonjour. Voulez-vous indiquer au Président que je souhaiterai le rencontrer le plus rapidement possible. Je vous remercie. Bonne journée.

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