La Faim

Knut Hamsun · Chapitre 3 sur 6 · partie 2/2

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La Faim

Première Partie

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

Je me percevais moi-même comme un insecte à l’agonie, saisi par l’anéantissement au milieu de cet univers prêt à s’endormir. En proie à d’étranges terreurs, je me levai et fis quelques pas rapides dans l’allée. Non ! criai-je, en serrant les poings, il faut que tout cela finisse ! Je me rassis, repris mon crayon, décidé à mettre à exécution mon idée d’article. Ce n’était pas le moment de s’abandonner, quand on avait devant les yeux l’image du terme impayé.

 

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Lentement mes pensées commencèrent à s’enchaîner. Je les suivais attentivement et j’écrivis paisiblement, avec pondéra-tion, quelques pages en manière d’introduction à quelque chose. Cela pouvait être le début de n’importe quoi, une relation de voyage, un article politique, ce que bon me semblerait. C’était un très excellent début pour bien des choses.

Je me mis ensuite à chercher une question déterminée que je pusse traiter, un homme, une chose sur quoi me jeter, mais je ne pus rien trouver. Au milieu de ces stériles efforts, le désordre commençait à revenir dans mes pensées, je sentais littéralement des ratés dans mon cerveau, ma tête se vidait et finalement elle était sur mes épaules légère et dépourvue de contenu. Je perce-vais avec tout mon corps ce vide béant de ma tête, je me faisais à moi-même l’effet d’être évidé du haut en bas.

« Seigneur, mon Dieu et mon père ! » criai-je dans ma dou-leur et je répétai cet appel plusieurs fois de suite sans rien ajou-ter.

Le vent bruissait dans les feuilles, un orage se préparait. Je restai encore un instant à fixer désespérément mes papiers, puis je les pliai et les mis lentement dans ma poche. Le temps fraî-chissait et je n’avais plus de gilet ; je boutonnai ma jaquette jusqu’au cou et fourrai les mains dans mes poches. Puis je me levai et partis.

Si j’avais seulement pu réussir cette fois, cette unique fois ! À deux reprises mon hôtesse m’avait réclamé du regard le paie-ment de mon terme et il m’avait fallu courber le dos et me défi-ler furtivement avec un salut embarrassé. Je ne pouvais pas re-commencer cet exercice ; la prochaine fois que je rencontrerais ce regard, je donnerais congé de ma chambre, avec d’honnêtes explications. Cela ne pouvait tout de même pas durer ainsi, à la longue.

En arrivant à la sortie du parc, je revis le vieux nain que dans ma fureur j’avais mis en fuite. Le mystérieux paquet de

– 36 – journal était ouvert à côté de lui sur le banc, il était plein de provisions de toutes sortes que l’homme était en train de gri-gnoter. J’eus aussitôt envie d’aller à lui et de m’excuser, de lui demander pardon de ma conduite, mais sa nourriture me fit re-culer. Les vieux doigts, pareils à dix griffes ridées, serraient les tartines grasses d’une manière dégoûtante. Cela me donna la nausée, et je passai devant lui sans lui adresser la parole. Il ne me reconnut pas, il me fixa de ses yeux de corne sèche sans que son visage changeât d’expression.

Et je continuai mon chemin.

Comme d’habitude je m’arrêtai à chaque journal affiché devant lequel je passais, pour étudier les « Offres d’emploi », et j’eus la chance d’en trouver une qui pouvait faire mon affaire. Un marchand, dans le faubourg de Grönland, cherchait un homme pour la tenue de livres, quelques heures chaque soir ! appointements à débattre. Je pris en note l’adresse de l’homme et mentalement j’implorai de Dieu cette place. Je serais moins exigeant que quiconque : cinquante öre pour ce travail, c’était richement payé, peut-être même quarante öre ; pour cela je m’en remettais au destin.

En rentrant chez moi je trouvai sur ma table un billet de mon hôtesse me priant de payer mon terme d’avance ou de dé-ménager le plus tôt possible. Je ne devais pas le prendre en mauvaise part, c’était purement et simplement un vœu qu’elle exprimait à contrecœur. Très amicalement, Madame Gunder-sen.

J’écrivis une demande à Christie, négociant, rue du Grönland, n° 31, la mis sous enveloppe et descendis la porter à la boîte aux lettres du coin. Puis je remontai à ma chambre et m’assis, pour réfléchir, dans mon fauteuil à bascule, tandis que l’obscurité s’épaississait de plus en plus. Ça commençait à deve-nir difficile de se maintenir à flot.

 

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Le lendemain matin je m’éveillai de très bonne heure. Il faisait encore assez sombre quand j’ouvris les yeux et longtemps après seulement j’entendis la pendule sonner cinq heures dans l’appartement au-dessous de moi. Je voulus me remettre à dormir, mais il me fut impossible de retrouver le sommeil, j’étais de plus en plus réveillé et je pensais à mille choses.

Soudain il me vint à l’esprit une ou deux bonnes phrases, appropriées à une esquisse, un feuilleton, de délicates trou-vailles de style dont je n’avais jamais encore rencontré les pa-reilles. Étendu dans mon lit, je me répète ces mots et je les trouve remarquables. Peu à peu d’autres viennent s’y ajouter ; tout à coup je suis complètement réveillé, je me mets sur mon séant et je prends mon papier et mon crayon sur la table der-rière mon lit. C’est comme si une veine avait éclaté en moi ; un mot suit l’autre, ils s’ordonnent, s’enchaînent, logiquement se forment en situations ; les scènes s’entassent les unes sur les autres, les actions et les répliques surgissent dans mon cerveau, et j’éprouve un étrange bien-être. J’écris comme un possédé et je remplis une page après l’autre sans un instant de répit. Les pensées tombent sur moi si soudainement et continuent d’affluer avec une telle abondance que je perds une foule de dé-tails accessoires : je ne parviens pas à les écrire assez vite, bien que je travaille de toutes mes forces. L’inspiration persiste à me presser, je suis tout plein de mon sujet et chaque mot que j’écris m’est comme dicté.

Cela dure, cela dure un temps délicieusement long avant que cesse ce moment étrange. J’ai quinze, vingt pages écrites devant moi, sur mes genoux, quand je m’arrête enfin et pose mon crayon. Si vraiment ces papiers avaient quelque valeur, j’étais sauvé ! Je saute du lit et je m’habille. Le jour grandit, je puis distinguer à demi l’AVIS du directeur des Phares, là-bas, près de la porte, et, devant la fenêtre, il fait déjà si clair qu’à la rigueur je pourrais y voir pour écrire. Et immédiatement je me mets en devoir de recopier mes feuillets.

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De ces fantaisies monte une vapeur singulièrement dense de lumière et de couleurs. Je me cabre de surprise devant de bonnes choses, l’une suivant l’autre, et je me dis à moi-même que jamais je n’ai rien lu de meilleur. La tête me tourne de con-tentement, la joie me gonfle et je me sens grandiosement remis à flot. Je soupèse mon écrit dans la main et, sur place, je le taxe à cinq couronnes, à première vue. Il ne viendrait à l’idée de per-sonne de marchander pour cinq couronnes. Bien au contraire, il fallait convenir que même à dix couronnes, c’eût été donné, compte tenu de la qualité de la matière. Je n’avais pas l’intention de faire gratis un travail aussi original. À ma con-naissance on ne trouvait pas des romans de ce calibre à tous les coins de rue. Et je m’arrêtai à dix couronnes.

Il faisait de plus en plus clair dans la chambre. Je jetai un regard vers la porte. Sans peine appréciable, je pouvais lire les fins caractères squelettiques de : Suaires, chez Demoiselle An-dersen, à droite sous la porte cochère. Du reste un bon moment s’était passé depuis que la pendule avait sonné sept heures.

Je me levai et vins me poster au milieu de la pièce. Tout bien pesé, le congé de Mme Gundersen tombait à propos. Au fond, ce n’était pas là une chambre digne de moi. Aux fenêtres pendaient des rideaux verts assez communs et aux murs il n’y avait pas surabondance de clous pour accrocher sa garde-robe. Le pauvre fauteuil à bascule, là-bas dans le coin, n’était au fond qu’une caricature de rocking-chair et vous aurait aisément fait mourir de rire. Il était beaucoup trop bas pour un homme fait, et au surplus si étroit qu’il fallait, pour ainsi dire, employer un tire-botte pour en sortir. En un mot, la chambre n’était pas ins-tallée en vue d’occupations intellectuelles, et je n’avais pas l’intention de la garder plus longtemps. Pour rien au monde je ne voudrais la garder ! Mon silence et ma patience n’avaient que trop duré, j’avais habité bien trop longtemps ce hangar.

Gonflé d’espoir et de contentement, préoccupé sans cesse de mon esquisse qu’à chaque instant je tirais de ma poche pour

– 39 – en lire des passages, je voulus aussitôt mettre mon projet à exé-cution et commencer mon déménagement. Je sortis mon ballu-chon : un mouchoir rouge contenant quelques faux cols propres et des journaux froissés dans lesquels j’avais rapporté mon pain ; je roulai ma couverture et mis dans ma poche ma provi-sion de papier blanc. Là-dessus, pour plus de sûreté, je passai l’inspection de tous les coins afin de m’assurer que je n’oubliais rien. N’ayant rien trouvé j’allai à la fenêtre et regardai dehors. C’était une matinée sombre et humide. Il n’y avait personne là-bas près de la forge incendiée. En bas, dans la cour, la corde à linge, contractée par l’humidité, se tendait, roide, d’un mur à l’autre. Je connaissais tout cela de longue date ; je m’éloignai donc de la fenêtre, pris la couverture sous mon bras, fis une ré-vérence à l’AVIS du directeur des Phares, une révérence aux Suaires chez Demoiselle Andersen et j’ouvris la porte.

Tout à coup je vins à penser à mon hôtesse. Il fallait pour-tant l’informer de mon déménagement pour lui faire voir qu’elle avait eu affaire à un homme convenable. Je voulais aussi la re-mercier par écrit des quelques jours pendant lesquels j’avais oc-cupé la chambre, passé le terme. La certitude d’être sauvé pour un temps assez long me pénétrait à tel point que je promis même à mon hôtesse de lui apporter cinq couronnes en passant par là un de ces jours. Je voulais lui démontrer surabondam-ment l’honnêteté de la personne qu’elle avait abritée sous son toit.

Je laissai le billet sur la table.

Je m’arrêtai encore une fois à la porte et me retournai. Ce sentiment rayonnant d’être remis à flot me transportait. J’étais plein de reconnaissance envers Dieu et l’Univers. Je m’agenouillai près du lit et à haute voix je remerciai Dieu de sa grande bonté pour moi, ce matin. Je le savais, oh ! je le savais bien : cet accès d’inspiration que je venais de vivre et de coucher par écrit était dû à l’action merveilleuse du Ciel sur mon esprit ; c’était une réponse à mon cri de détresse d’hier. C’est Dieu !

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C’est Dieu ! me criai-je à moi-même, et je pleurai d’enthousiasme à mes propres paroles. De temps à autre j’étais forcé de m’arrêter pour écouter s’il ne venait personne dans l’escalier. Enfin je me levai et partis. Je me glissai sans bruit le long de tous ces étages et gagnai la porte sans être vu.

Les rues étaient luisantes de la pluie qui était tombée le matin. Un ciel froid et mouillé pendait sur la ville et nulle part on n’apercevait un rayon de soleil. Quelle heure pouvait-il bien être ? J’allais comme d’habitude dans la direction du dépôt. Je vis qu’il était huit heures et demie. J’avais donc une couple d’heures devant moi. Cela ne servait à rien d’arriver au journal avant dix heures, peut-être onze. Je n’avais qu’à flâner en atten-dant et, entre-temps, réfléchir à un expédient pour déjeuner tant soit peu. Du reste, je n’avais pas à craindre de me coucher à jeûne ce jour-là. Grâce à Dieu, ces temps étaient passés ! C’était une période révolue, un mauvais rêve. À partir de maintenant, je remontais la pente !

Cependant, cette couverture verte m’embarrassait. D’autre part il n’était pas de ma dignité de porter sous le bras un pareil paquet, à la vue de tout le monde. Que penserait-on de moi ? Et j’allais, cherchant dans ma pensée un endroit où je pourrais le mettre en garde jusqu’à nouvel ordre. L’idée me vint que je pourrais entrer chez Semb et faire envelopper ma couverture dans du papier. Mon paquet aurait tout de suite meilleur air et il n’y aurait plus de honte à le porter. J’entrai dans la boutique et exposai mon affaire à l’un des employés.

Il regarda d’abord la couverture, puis ma personne. J’eus l’impression qu’il haussait les épaules à la dérobée, avec un lé-ger mépris, en prenant le paquet. Cela me froissa.

« Sacrebleu ! faites un peu attention ! criai-je. Il y a là-dedans deux vases de prix. Le paquet est pour Smyrne. »

Cela fit son effet, un effet grandiose ! Chacun des mouve-ments de l’homme me demandait pardon de n’avoir pas immé-

– 41 – diatement deviné la présence d’objets de valeur à l’intérieur de la couverture. Quand il eut terminé son emballage, je le remer-ciai du service rendu, avec la mine d’un homme qui avait déjà expédié d’autres choses précieuses à Smyrne, et, quand je par-tis, il alla m’ouvrir la porte.

Je me mis à me promener parmi les gens sur la place du Grand-Marché en me tenant de préférence dans le voisinage des femmes qui vendaient des fleurs en pots. Les lourdes roses rouges dont l’éclat sanglant et cru couvait sous la cendre mouil-lée de cette matinée me tentaient. J’avais une envie folle d’en chiper une. J’en demandai le prix rien que pour avoir le droit de m’en approcher le plus possible. Si j’avais de l’argent de reste, j’en achèterais une, advienne que pourrait. J’arriverais bien à faire quelques petites économies par-ci par-là sur ma nourri-ture, pour rattraper l’équilibre de mon budget.

Quand il fut dix heures je montai au journal. Le rédacteur en chef n’est pas encore arrivé. « Ciseaux » farfouille dans un tas de vieux journaux. Sur son invitation, je remets à l’homme mon gros manuscrit et lui fais entendre qu’il est d’une impor-tance plus qu’ordinaire. Je lui recommande instamment de le remettre en mains propres au rédacteur en chef, dès son arri-vée. Je viendrais moi-même chercher la réponse plus tard dans la journée.

« Bon ! » dit « Ciseaux » en se replongeant dans ses jour-naux.

Je trouvai qu’il prenait la chose avec un calme un peu exa-géré, mais je ne dis rien ; je lui fis simplement un petit signe de tête indifférent et m’en allai.

J’avais du temps devant moi. Si seulement le ciel voulait s’éclaircir ! Il faisait un temps vraiment pitoyable, sans vent et sans fraîcheur. Les dames tenaient leurs parapluies ouverts par précaution et les bonnets de laine des messieurs avaient un air comique et triste. Je fis encore un tour sur le marché en regar-

– 42 – dant les légumes et les roses. Alors je sens une main sur mon épaule et je me retourne. « La Demoiselle » me dit bonjour.

« Bonjour, ai-je répondu d’un ton interrogatif pour savoir tout de suite ce qu’il me voulait. Je n’avais pas grande sympa-thie pour « la Demoiselle ».

Il considère avec curiosité le gros paquet tout battant neuf sous mon bras et me demande :

« Qu’est-ce que vous portez là ?

— Je suis entré chez Semb et j’ai acheté de l’étoffe pour un costume, dis-je d’un ton indifférent. J’ai trouvé que je devais cesser d’être si râpé ; il ne faut pas non plus être trop chiche en-vers son corps. »

Il me regarde, interdit.

« Comment ça va, à part ça ? demande-t-il lentement.

— Au-delà de toute espérance.

— Vous avez donc trouvé quelque chose à faire ?

— Quelque chose à faire ? dis-je d’un air très étonné, mais je suis teneur de livres dans la maison de gros Christie.

— Ah ! bah, dit-il en s’écartant d’un pas. Dieu ! que j’en suis content pour vous ! Pourvu que vous ne vous laissiez pas gruger l’argent que vous gagnez. Bonjour. »

Un moment après il fait demi-tour et revient vers moi ; de sa canne il désigne mon paquet et dit :

« Je tiens à vous recommander mon tailleur pour ce cos-tume. Vous n’en trouverez pas de meilleur que Isaksen. Dites que vous venez de ma part. »

Qu’avait-il besoin de fourrer son nez dans mes affaires ? Est-ce que ça le regardait, quel tailleur je prenais ? Je devins fu-

– 43 – rieux. La vue de cet être vide et endimanché m’exaspérait et je lui rappelais assez brutalement les dix couronnes qu’il m’avait empruntées. Avant même qu’il eût pu répondre, je regrettais dé-jà ma réclamation. Je me sentais gêné et n’osais pas le regarder dans les yeux. Une dame passait au même moment ; je fis vive-ment un pas en arrière pour lui laisser la place et profitai de l’occasion pour m’en aller.

Que faire de ma personne durant ces heures d’attente ? Je ne pouvais pas aller au café le gousset vide, et je ne connaissais pas un ami à qui je pusse faire visite à ce moment de la journée. Instinctivement je remontai en ville, flânai quelque temps en chemin entre le marché et la rue Grænsen, lus l’Aftenposten qu’on venait d’afficher, fis un tour rue Karl-Johan, revins sur mes pas et montai jusqu’au cimetière de Notre-Sauveur où je me cherchai un coin tranquille sur la butte près de la chapelle.

Je m’assis là en plein silence et m’assoupis dans l’air hu-mide ; je songeais, sommeillant à demi, et j’avais froid. Le temps passait. Était-il bien certain que mon feuilleton fût un petit chef-d’œuvre d’art inspiré ? Qui sait s’il n’avait pas ici et là ses défauts ? Tout bien considéré il pouvait même être refusé, mais oui, tout simplement refusé ! Il était peut-être assez médiocre, peut-être franchement mauvais ; qui me garantissait qu’il n’était pas déjà au panier, en ce moment ?… Mon contentement était ébranlé. Je me levai d’un bond et me précipitai hors du cime-tière.

Rue de Aker je guignai la pendule à travers la vitrine d’une boutique et vis qu’il était seulement un peu plus de midi. Mon désespoir s’en accrut, car j’avais compté fermement que l’après-midi était déjà bien avancé, et avant quatre heures il était inutile de demander le rédacteur en chef. Le sort de mon feuilleton me remplissait de sombres pressentiments. Plus j’y réfléchissais, moins il me paraissait probable que j’eusse pu écrire quelque chose de sortable, comme ça, si subitement, presque en dor-mant, le cerveau plein de fièvre et de rêves. Naturellement je

– 44 – m’étais leurré moi-même et j’avais été joyeux toute la matinée… pour rien ! Naturellement !… Je remontai à grands pas la route de Ullevaal, passai la butte Saint-Jean, débouchai dans des es-paces libres, rentrai dans les étranges rues étroites du quartier des Scieries, traversai des terrains vagues et des champs et me trouvai finalement sur une route dont je n’apercevais pas le bout.

Là je m’arrêtai et résolus de retourner sur mes pas. Cette promenade m’avait réchauffé et je revins lentement, très abattu. Je rencontrai deux charrettes de foin ; les charretiers étaient étendus à plat ventre, tout au faîte de leur chargement, et chan-taient ; tous deux nu-tête, tous deux avec des faces rondes, in-souciantes. J’imaginai qu’ils allaient m’interpeller, me lancer une remarque ou une autre, me faire une farce. Quand je fus à leur hauteur, l’un d’eux m’appela et demanda ce que je portais sous le bras.

« Une couverture de lit, répondis-je.

— Quelle heure est-il ? demanda-t-il.

— Je ne sais pas au juste, dans les trois heures, j’imagine. »

Tous deux se mirent à rire. Ils me croisèrent. Au même moment je sentis le cinglement d’un fouet sur mon oreille et mon chapeau fut emporté. Ces jeunes gens n’avaient pas pu me laisser passer sans me jouer un tour. Furieux, je portai la main à mon oreille, ramassai mon chapeau dans le fossé et continuai ma route. Au pied de la butte Saint-Jean, je rencontrai un homme qui me raconta qu’il était quatre heures passées.

Quatre heures passées ! Il était déjà plus de quatre heures ! J’allongeai le pas pour arriver en ville et au journal. Peut-être que le rédacteur en chef était arrivé depuis longtemps et avait déjà quitté le bureau ! J’allais, tantôt marchant, tantôt courant, trébuchant, me cognant aux voitures, dépassant tous les pro-meneurs, luttant de vitesse avec les chevaux, me démenant

– 45 – comme un fou pour arriver à temps. Je me faufilai sous le por-tail, grimpai l’escalier en quatre enjambées et frappai.

Pas de réponse.

Il est parti ! Il est parti ! pensé-je. J’essaie d’ouvrir la porte : elle n’est pas fermée à clef. Je frappe encore une fois et j’entre.

Le rédacteur en chef est assis à sa table, le visage tourné vers la fenêtre et la plume à la main, prêt à écrire. En entendant mon salut essoufflé, il se tourne à demi, me regarde un instant, secoue la tête et dit :

« Je n’ai pas encore trouvé le temps de lire votre papier. »

Je suis si content qu’il ne l’ait pas déjà mis au panier que je réponds :

« Oh ! c’est bien compréhensible. Ça ne presse pas tant. Dans quelques jours peut-être, ou bien… ?

— Oui, je vais voir. Du reste j’ai votre adresse. »

Et j’oubliai de l’informer que je n’avais plus d’adresse.

L’audience est terminée ; je me retire en m’inclinant et je m’en vais. L’espoir se rallume dans mon cœur ; rien n’était per-du, au contraire, je pouvais encore tout gagner, quant à cela. Et mon cerveau commença à divaguer : un Grand Conseil là-haut dans le Ciel venait de décider que je devais gagner : un gain co-lossal, dix couronnes pour un feuilleton…

Si seulement j’avais un coin où me réfugier pour la nuit ! Je cherche où je pourrais le mieux me fourrer et je m’absorbe si profondément dans mes réflexions que je m’arrête au beau mi-lieu de la rue. J’oublie où je suis, je reste planté là comme un simple balai de bouleau en pleine mer, tandis que la houle dé-ferle et mugit autour de lui. Un gosse qui vend des journaux me

– 46 – tend Le Viking. « C’est si amusant ! » Je lève les yeux et je tres-saille : je me retrouve devant la boutique de Semb.

Vivement je fais demi-tour et, tenant mon paquet devant moi pour le cacher, je descends en toute hâte la rue de l’Église, penaud et anxieux, dans la crainte qu’on ne m’ait vu par la vi-trine. Je passe devant le restaurant Ingrebet et le théâtre, je tourne à la Loge et descends vers la mer et la forteresse. Je re-trouve un banc et me remets à réfléchir.

Où diable trouver un gîte pour la nuit ? Existait-il un trou où me glisser et me cacher jusqu’au matin ? Mon orgueil me dé-fendait de retourner à ma chambre. Jamais je ne pourrais m’arrêter à l’idée de revenir sur ma parole. Je repoussai cette pensée avec une grande indignation, et j’eus intérieurement un sourire dédaigneux pour le petit fauteuil à bascule rouge. Par une soudaine association d’idées, je me trouvai dans une grande chambre à deux fenêtres où j’avais habité autrefois, butte de Hægde. Je vis sur la table un plateau garni d’énormes tartines. Elles changèrent d’aspect, devinrent un bifteck, un bifteck sé-ducteur, une serviette d’une blancheur de neige, du pain en masse, une fourchette d’argent. La porte s’ouvrit : mon hôtesse vint m’offrir une seconde tasse de thé…

Visions de rêves ! Je me dis que si je mangeais maintenant, ma tête se dérangerait de nouveau, la même fièvre s’emparerait de mon cerveau et j’aurais à lutter contre une foule d’inventions insensées. Je ne supportais pas la nourriture, je n’étais pas or-ganisé pour cela ; c’était une singularité, une idiosyncrasie.

Peut-être y aurait-il moyen de trouver un gîte quand vien-drait le soir. Rien ne pressait. Au pis aller je chercherais une place dans le bois ; j’avais tous les environs de la ville à ma dis-position et le temps n’était pas au froid, il ne gèlerait pas.

Là-bas la mer se berçait, dans un calme lourd. Des navires et des allèges pataudes, au nez épaté, creusaient des sillons dans la surface de plomb fondu, y faisaient éclater des stries à droite

– 47 – et à gauche, et continuaient leur route. Des édredons de fumée tournoyaient en sortant des cheminées ; le coup de piston des machines traversait l’air moite avec un bruit mat. Pas de soleil et pas de vent ; les arbres derrière moi étaient mouillés et le banc où j’étais assis était froid et humide. Le temps passait. Je me mis à somnoler. J’étais fatigué et j’avais un peu froid dans le dos. Un instant après je sentis que mes yeux commençaient à se fermer. Et je les laissai se fermer…

Quand je m’éveillai il faisait sombre autour de moi. Je me levai d’un bond, étourdi et glacé, saisis mon paquet et me mis en marche. Je marchais de plus en plus vite pour me réchauffer, battant des bras, frottant mes jambes que je ne sentais plus. J’arrivai au poste d’incendie. Il était neuf heures. J’avais dormi plusieurs heures.

Qu’allais-je faire de ma personne ? Il faut bien que j’aille quelque part. Je regarde le poste d’incendie d’un œil hébété, me demandant si je ne réussirais pas à entrer dans un des couloirs en guettant le moment où le planton tournerait le dos. Je gravis le perron pour engager la conversation avec l’homme. Mais aus-sitôt il présente la hache pour me rendre les honneurs et attend ce que je veux dire. Cette hache levée, avec le tranchant tourné vers moi, me fait courir un frisson dans les nerfs, comme si j’en avais senti le choc glacé. Je deviens muet de terreur devant cet homme en armes et je recule involontairement. Sans rien dire je m’éloigne de lui par un glissement progressif. Pour sauver les apparences, je me passe la main sur le front comme si j’avais oublié une chose ou une autre et je m’éclipse. Quand je me re-trouvai sur le trottoir je me sentis sauvé, comme si je venais d’échapper à un grand danger. Et je m’éloignai rapidement.

Glacé et affamé, d’une humeur de plus en plus lugubre, je flânai le long de la rue Karl-Johan. Je me mis à jurer à haute voix sans me soucier si quelqu’un pouvait m’entendre. Vers le Storting, juste au premier lion, une nouvelle association d’idées me fit soudain penser à un peintre que je connaissais, un jeune

– 48 – homme que j’avais un jour sauvé d’une gifle à Tivoli et à qui j’avais plus tard été rendre visite. Je fis claquer mes doigts. Je me rendis rue Tordenskjold, trouvai une porte avec une carte de visite au nom de C. Zacharias Bartel et je frappai.

Il vint ouvrir lui-même. Il empestait la bière et le tabac, c’était affreux.

« Bonsoir ! dis-je.

— Bonsoir ! Ah ! c’est vous ? Pourquoi diable venez-vous si tard ? Ça ne fait pas du tout bien à la lumière de la lampe. De-puis la dernière fois, j’ai rajouté une meule de foin et fait quelques changements. Il faut regarder ça de jour, c’est inutile d’essayer maintenant.

— Faites-le-moi voir tout de même ! dis-je. D’ailleurs je ne me rappelais pas de quel tableau il voulait parler.

— Tout à fait impossible ! répondit-il. Tout devient jaune à la lumière ! Et puis, il y a autre chose – il s’approcha de moi et chuchota – j’ai une petite femme chez moi ce soir. Alors c’est absolument infaisable.

— Oh ! du moment qu’il en est ainsi, n’en parlons plus. »

Je fis un pas en arrière, dis bonsoir et m’en allai.

Décidément il n’y avait pas d’autre moyen que d’aller quelque part dans les bois. Si seulement la terre n’avait pas été si humide. Je caressais ma couverture, me familiarisant de plus en plus avec l’idée de coucher dehors. Je m’étais si longtemps tourmenté à chercher un logis en ville que j’en étais las et dé-goûté. C’était une vraie jouissance d’abandonner la partie, de me retirer du combat et de flâner par les rues sans une pensée en tête. Je fis un détour vers l’horloge de l’Université et vis qu’il était plus de dix heures ; de là je pris le chemin pour remonter en ville. Quelque part, butte de Hægde, je m’arrêtai devant un magasin de comestibles où des victuailles étaient exposées en

– 49 – montre. Un chat dormait, couché à côté d’un pain blanc tout rond ; derrière lui, il y avait une terrine de saindoux et quelques bocaux de semoule. Je restai un moment à regarder ces nourri-tures, mais comme je n’avais pas de quoi les acheter, je me dé-tournai et continuai d’aller. J’allais très lentement, je passai de-vant la station de Majorstuen, continuai, continuai toujours, marchai des heures et des heures et finis par arriver dans le bois de Bogstad.

Là, je quittai la route et m’assis pour me reposer. Puis je me mis en devoir de chercher un endroit propice. Je ramassai un peu de bruyère et des branches de genévrier et me fis un lit sur une petite pente à peu près sèche. J’ouvris mon paquet et sortis ma couverture. J’étais fatigué, éreinté de ma longue pro-menade et je me couchai tout de suite. Je m’agitai et tournai maintes fois avant de trouver enfin la bonne position. Mon oreille, blessée par le coup de fouet de l’homme à la charrette de foin, me faisait un peu mal ; elle était légèrement enflée et je ne pouvais me coucher dessus. Je retirai mes souliers et les mis sous ma tête, avec le grand papier d’emballage par-dessus.

L’obscurité régnait autour de moi, tout était tranquille, tout. Mais dans les hauteurs bruissait le chant éternel de l’atmosphère, ce bourdonnement lointain, sans modulation, qui jamais ne se tait. Je prêtai si longtemps l’oreille à ce murmure sans fin, ce murmure morbide, qu’il commença à me troubler. C’étaient certainement les symphonies des mondes tournant dans l’espace au-dessus de moi, les étoiles qui entonnaient un hymne…

« C’est plutôt le diable ! dis-je, en riant tout haut pour me donner de l’aplomb ; ce sont les hiboux qui huchent dans Cha-naan ! »

Je me levai, me recouchai, remis mes souliers et rôdai dans l’ombre, me recouchai encore une fois, luttai et me débattis dans la colère et l’effroi jusqu’à l’aurore. Alors enfin je m’endormis.

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Il faisait grand jour quand j’ouvris les yeux, et j’eus le sen-timent qu’il approchait de midi. Je mis mes souliers, rempaque-tai ma couverture et repris le chemin de la ville. Pas de soleil au-jourd’hui non plus, et je grelottais comme un chien. Mes jambes étaient mortes et mes yeux pleuraient comme s’ils ne pouvaient supporter la lumière.

Il était trois heures. La faim commençait à devenir un peu terrible. J’étais exténué, et j’avais des nausées. Tout en mar-chant je vomissais de temps à autre à la dérobée. Je descendis au restaurant populaire, lus le menu et haussai ostensiblement les épaules, comme si le petit salé et le lard fumé n’étaient pas du manger pour moi. De là je descendis à la place du Chemin-de-Fer.

Un singulier étourdissement me traversa soudain. Je con-tinuai, sans vouloir y prêter attention, mais cela allait de mal en pis et finalement je fus forcé de m’asseoir sur un perron. Toute mon âme subissait une transformation, comme si au fond de mon être un rideau s’était écarté, comme si un tissu s’était dé-chiré dans mon cerveau. Je fis quelques aspirations profondes et demeurai là frappé d’étonnement. Je n’avais pas perdu cons-cience, je sentais distinctement la petite douleur à mon oreille – la blessure d’hier – et, quand passa quelqu’un de mes relations, je le reconnus aussitôt, me levai et saluai.

Quelle était cette nouvelle sensation, cette nouvelle torture qui venait s’ajouter à toutes les autres ? Était-ce une suite de la nuit passée sur la terre humide ? Ou bien cela venait-il de ce que je n’avais pas encore déjeuné ? D’une manière générale, c’était simplement absurde de vivre ainsi. Par les saintes souffrances du Christ, je ne comprenais pas non plus comment j’avais méri-té cette persécution de choix ! Et l’idée me vint subitement que je pouvais tout aussi bien devenir une crapule sans plus at-tendre, et porter la couverture chez « Ma tante ». Je pouvais l’engager pour une couronne. C’étaient trois repas suffisants pour me faire subsister en attendant que j’aie trouvé autre

– 51 – chose. Je tirerais une carotte à Hans Pauli. J’étais déjà sur le chemin du sous-sol de « Ma tante », mais devant la porte, je m’arrêtai, secouai la tête dubitativement et m’en retournai.

À mesure que je m’éloignais, je me sentais de plus en plus content d’avoir vaincu cette forte tentation. La conscience de mon honnêteté me monta à la tête, me remplit du sentiment grandiose que j’étais un caractère, un phare tout blanc au milieu de la mer bourbeuse des hommes, parmi les épaves flottantes. Mettre en gage le bien d’autrui pour un repas, boire et manger sa propre damnation, se traiter soi-même de canaille en plein visage et baisser les yeux devant sa conscience… jamais ! ja-mais ! Je n’avais jamais eu sérieusement cette idée, tout au plus m’avait-elle effleuré. On ne pouvait vraiment pas être respon-sable de pensées vagues et fugitives, surtout quand on avait ter-riblement mal à la tête, quand on s’était à moitié tué de fatigue à traîner une couverture qui appartient à un autre homme.

Très certainement il se trouverait tout de même un moyen de salut, le moment venu ! Par exemple, ce marchand de Grönland, avais-je été l’importuner à chaque heure du jour de-puis que je lui avais adressé ma demande ? Avais-je été sonner à sa porte matin et soir ? M’avait-il éconduit ? Je ne m’étais même pas présenté pour chercher la réponse ! Rien ne prouvait que ce serait une tentative absolument vaine ; peut-être la chance m’avait-elle favorisé cette fois. Les voies de la fortune sont sou-vent si étrangement tortueuses. Et je me rendis faubourg du Grönland.

La dernière commotion qui avait ébranlé mon cerveau m’avait un peu abattu. Je marchais avec une lenteur extrême et réfléchissais à ce que j’allais dire à ce négociant. C’était peut-être une bonne âme. Si la fantaisie lui en prenait, il me donne-rait bien une couronne comme avance sur mon travail, sans que j’aie à le lui demander. Ces gens-là pouvaient avoir de temps à autre d’excellentes inspirations.

 

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Je me glissai sous une porte cochère, noircis les genoux de mon pantalon avec de la salive pour avoir l’air un peu conve-nable, déposai ma couverture dans un coin sombre, derrière une caisse, traversai la rue à grandes enjambées et entrai dans la pe-tite boutique.

Un homme est en train de coller des sacs fabriqués avec de vieux journaux.

« Je voudrais parler à M. Christie, dis-je.

— C’est moi-même », répondit l’homme.

Bon ! mon nom était tel et tel, j’avais pris la liberté de lui adresser une demande, je ne savais pas si le résultat était favo-rable.

Il répéta mon nom plusieurs fois et se mit à rire. « Vous al-lez voir ! » dit-il, en tirant ma lettre de sa poche. « Veuillez prendre la peine de voir comment vous traitez les chiffres, mon-sieur. Vous avez daté votre lettre de l’an 1848. » Et l’homme se mit à rire à gorge déployée.

« Sans doute, c’était un brin fâcheux, dis-je avec embarras. Une absence, une distraction. J’en convenais.

— Voyez-vous, il me faut un homme qui, d’une manière gé-nérale, ne se trompe pas dans les chiffres, dit-il. Je le regrette. Votre écriture est très distincte, et au surplus votre lettre aussi me plaisait, mais… »

J’attendis un moment ; cela ne pouvait pas être le dernier mot de cet homme. Il se remit à coller ses sacs.

« Oui, c’était ennuyeux, dis-je alors ; certes, c’était terri-blement ennuyeux ; mais, bien entendu, cela ne se reproduirait pas, et ce petit lapsus ne pouvait pas m’enlever toute capacité de tenir des livres, généralement parlant.

 

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— Je ne dis pas cela, répondit-il : cependant cela m’a paru d’un tel poids que je me suis décidé aussitôt pour un autre can-didat.

— Ainsi la place est prise ? demandai-je.

— Oui.

— Ah ! grand Dieu, alors il n’y a plus rien à y faire !

— Non. Je le regrette ; mais…

— Adieu », dis-je.

La fureur montait en moi, brutale et brûlante. J’allai cher-cher mon paquet sous la porte cochère. Je serrais les dents, et je bousculais les passants inoffensifs sur le trottoir sans leur de-mander pardon. Un monsieur s’arrêta et me réprimanda un peu vertement de ma conduite. Je me retournai et lui criai dans l’oreille un seul mot, un mot dépourvu de sens, je lui mis le poing sous le nez et je passai mon chemin, raidi dans une rage aveugle que je ne pouvais maîtriser. Il appela un agent. C’était mon plus cher désir de tenir un agent un instant entre mes mains ! Je ralentis le pas pour lui donner l’occasion de me rat-traper ; mais il ne vint pas. Aussi, cela avait-il la moindre appa-rence de raison, que mes tentatives, les plus énergiques et les plus acharnées, dussent absolument toutes échouer ? Par exemple, pourquoi avais-je écrit « 1848 » ? Qu’avais-je à faire à ce maudit millésime ? Maintenant j’avais si faim que mes boyaux se nouaient dans mon ventre comme des serpents et il n’était écrit nulle part que j’aurais un peu à manger avant la fin de la journée. À mesure que le temps passait je devenais de plus en plus vermoulu physiquement et moralement, je me laissais aller à des actions de jour en jour moins honnêtes. Pour me tirer d’affaire, je mentais sans vergogne, je filoutais leur loyer à de pauvres gens. Même j’avais à lutter contre les plus viles pensées. Par exemple cette idée de faire main basse sur les couvertures d’autrui. Tout cela sans regret, sans remords de conscience. Des

– 54 – taches de putréfaction commençaient à apparaître dans mon être intime, des moisissures noirâtres qui s’étendaient de plus en plus. Et du haut du Ciel Dieu me suivait d’un œil attentif et veillait à ce que ma déchéance s’accomplît selon toutes les règles de l’art, lentement et sûrement, sans rompre la cadence. Mais dans l’abîme de l’enfer, les méchants diables se hérissaient de fureur, parce que je tardais trop à commettre un péché mortel, un péché impardonnable pour lequel Dieu, dans son équité, se-rait forcé de me précipiter…

Je hâtai le pas, pris une allure de plus en plus rapide, tour-nai brusquement par le flanc gauche et entrai, échauffé et fu-rieux, sous un portail éclairé et ornementé. Je ne m’arrêtai pas, je ne fis pas une pause d’une seconde, et pourtant toute la sin-gulière décoration du portail pénétra instantanément dans ma conscience. Chaque détail insignifiant des portes, des moulures, du pavage, était présent et net à mon œil intérieur tandis que je grimpais les escaliers. Je sonnai violemment au premier étage. Pourquoi tirer précisément ce cordon de sonnette qui était le plus éloigné de l’escalier ?

Une jeune dame en costume gris, passementé de noir, vint m’ouvrir. Elle me regarda un court moment avec étonnement, puis elle secoua la tête et dit :

« Non, nous n’avons rien aujourd’hui. »

Et elle fit mine de fermer la porte. Pourquoi avais-je aussi échoué auprès de cette personne ? Elle me prenait d’emblée pour un mendiant et du coup je devins calme et froid. J’ôtai mon chapeau, m’inclinai respectueusement et, comme si je n’avais pas entendu ses paroles, je dis avec la plus extrême poli-tesse : « Je vous prie de m’excuser, mademoiselle, d’avoir sonné si fort, je ne connaissais pas la sonnette. Il doit y avoir ici un monsieur malade qui a mis une annonce dans les journaux ; il demande un homme pour le rouler dans une petite voiture. »

 

– 55 –

Elle demeura un moment à déguster cette invention men-songère. Il me sembla qu’elle devenait perplexe et ne savait que penser de ma personne.

« Non, dit-elle, finalement, il n’y a pas de monsieur malade ici.

— Non ? Un monsieur d’un certain âge, deux heures de promenade par jour, quarante öre de l’heure !

— Non.

— Alors, je vous prie encore une fois de m’excuser, dis-je, c’est peut-être au rez-de-chaussée. Je voulais simplement re-commander, le cas échéant, un homme que je connais et auquel je m’intéresse. Je m’appelle Wedel Jarlsberg. »

Je m’inclinai de nouveau et me retirai. La jeune dame rou-git jusqu’au blanc des yeux. Dans son embarras, elle resta clouée sur place et me suivit du regard, tandis que je descendais l’escalier.

Mon calme était revenu et ma tête était lucide. Les paroles de la dame – qu’elle n’avait rien à me donner aujourd’hui – m’avaient fait l’effet d’une douche froide. J’en étais arrivé à ce point que le premier venu pouvait, en pensée, me montrer du doigt et se dire : Voilà un mendiant, un de ceux à qui les gens « bien » tendent leur pitance, dans l’entrebâillement de la porte cochère.

Rue des Meuniers, je m’arrêtai devant un restaurant et re-niflai le fumet appétissant de la viande qu’on rôtissait à l’intérieur. J’avais déjà la main sur le bec-de-cane et j’allais en-trer sans but précis, mais je me ravisai à temps, et décampai. Arrivé place du Grand-Marché, je cherchai un endroit où il y au-rait moyen de me reposer un moment. Tous les bancs étaient occupés et ce fut en vain que je fis tout le tour de l’église, à la re-cherche d’un endroit tranquille où m’installer. Naturellement ! me dis-je avec amertume, naturellement, naturellement ! Et je

– 56 – me remis à marcher. Je fis un crochet vers la fontaine, au coin de la halle aux viandes, bus une gorgée d’eau, et repartis. Je me traînais pas à pas, m’attardant à de longues stations devant chaque vitrine, m’arrêtant pour suivre des yeux chaque voiture qui passait. Je sentais dans ma tête une chaleur intense et lumi-neuse, et un étrange battement dans mes tempes. Je me trou-vais fort mal de l’eau que j’avais bue et, en marchant, je vomis-sais de place en place dans la rue. J’arrivai ainsi au cimetière du Christ. Je m’assis, les coudes sur les genoux et la tête dans les mains. Dans cette position ramassée je me trouvais bien et je ne sentais plus ce grignotement dans ma poitrine.

Un tailleur de pierres était étendu à plat ventre sur une grande dalle de granit, à côté de moi, et gravait une inscription. Il avait des lunettes bleues et me rappela tout à coup une de mes connaissances que j’avais presque oubliée, un homme qui était employé dans une banque et que j’avais rencontré au café Oplandsk il y avait quelque temps.

Si seulement je pouvais mettre bas toute honte et m’adresser à lui ! Lui dire toute la vérité : que ça n’allait vrai-ment pas fort en ce moment, que j’avais bien du mal à me tenir en vie ! Je pouvais lui donner mon carnet de coiffeur… Sacre-bleu, mon carnet de coiffeur ! Des bons pour près d’une cou-ronne ! Nerveusement, je cherche ce précieux trésor. Ne le trou-vant pas assez vite à mon gré, je me mets sur pied d’un bond, cherche, une sueur d’angoisse au front, et finalement je le dé-couvre dans le fond de ma poche de devant, avec d’autres pa-piers, blancs ou écrits, sans valeur. Je compte et recompte ces six billets, tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre. Je n’en avais pas grand besoin. Ce pouvait être un caprice, une fantaisie qui m’avait pris, de ne plus me faire raser. Et j’étais à la tête d’une demi-couronne, une belle demi-couronne toute blanche, en ar-gent de Kongsberg ! La banque fermait à six heures, je pouvais guetter mon homme devant l’Oplandsk entre sept et huit.

 

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Pendant un long moment je me réjouis à cette idée. Le temps passait, le vent soufflait dru dans les marronniers autour de moi et le jour déclinait. N’était-ce pas un peu maigre aussi de venir tout de go offrir six bons de barbe à un jeune monsieur qui était employé dans une banque ? Il avait peut-être en poche deux carnets tout pleins de billets bien autrement chics et propres que les miens, on ne peut jamais savoir. Et je tâtai toutes mes poches, à la recherche de quelque autre chose à joindre au carnet, mais je ne trouvai rien. Si je pouvais seule-ment lui offrir ma cravate ? Je pouvais très bien m’en passer, à condition de boutonner jusqu’au cou ma jaquette, ce que j’étais malgré tout obligé de faire, puisque je n’avais plus de gilet. Je dénouai ma cravate, un grand plastron qui me cachait la moitié de la poitrine, l’époussetai avec soin et l’enveloppai dans une feuille de papier blanc avec le carnet du coiffeur. Puis je quittai le cimetière et descendis à l’Oplandsk.

Il était sept heures au dépôt. Je me promenai dans le voisi-nage du café, flânai de long en large devant la grille de fer en guettant avec attention, soumettant à un contrôle sévère les en-trants et les sortants. Enfin, vers huit heures, je vis le jeune homme, frais et élégant, monter la rue et traverser, se dirigeant vers la porte du café. En l’apercevant, mon cœur bondit dans ma poitrine comme un petit oiseau et je lui courus sus sans même le saluer.

« Une demi-couronne, vieil ami ! dis-je, et faisant l’effronté : voici les valeurs ! Et je lui fourrai le petit paquet dans la main.

— Je ne l’ai pas ! dit-il, Dieu m’est témoin que je ne l’ai pas ! » Et il retourna sa bourse sous mes yeux. « J’ai vadrouillé hier soir, et j’ai été lavé. Croyez-moi, je ne possède pas une de-mi-couronne.

— Oui, oui, c’est bien possible ! » répondis-je.

 

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Je le croyais sur parole. Il n’avait aucune raison de mentir pour si peu. Il me sembla du reste que ses yeux bleus étaient presque humides, cependant qu’il fouillait dans ses poches sans y rien trouver. Je me retirai.

« Excusez-moi ! dis-je, j’étais simplement un peu gêné. »

J’avais déjà descendu un bout de la rue quand il me rappe-la en me montrant le paquet.

« Gardez-le, gardez-le ! répondis-je ; je vous le donne de bon cœur. Ce ne sont que de petites choses, une bagatelle, à peu près tout ce que je possède sur terre. »

Je fus ému par mes propres paroles, tant leur ton était dé-solé dans la pénombre du crépuscule et je me mis à pleurer.

Le vent fraîchissait, les nuages couraient furieusement dans le ciel et il faisait de plus en plus froid à mesure que la nuit tombait. Je pleurai tout le long de la rue, j’avais de plus en plus pitié de moi-même et je répétais coup sur coup quelques mots, un appel qui me tirait de nouveau les larmes chaque fois qu’elles voulaient s’arrêter : « Mon Dieu, que je suis malheureux ! Mon Dieu, que je suis malheureux ! »

Une heure passa, se traîna avec une lenteur infinie. Je me tins un bon moment dans la rue du Marché, m’asseyant sur les perrons, me dissimulant sous les portes cochères, quand quelqu’un venait à passer, guettant, sans penser à rien, dans les petites boutiques éclairées où des gens s’affairaient autour des marchandises et de l’argent. Finalement, je trouvai un coin tiède derrière un tas de planches, entre l’église et la halle aux viandes.

Non, je ne pouvais pas aller dans le bois ce soir, advienne que pourrait ! Je n’en avais pas la force et la route était si infi-niment longue ! J’allais m’arranger de mon mieux pour la nuit et rester où j’étais. Si le froid devenait trop vif, je pouvais me promener un peu du côté de l’église, je n’avais pas l’intention

– 59 – d’en faire plus d’histoires que ça ! Je m’adossai au tas de planches et m’assoupis.

Autour de moi, le bruit diminuait, les boutiques fermaient, les pas des promeneurs résonnaient de moins en moins fré-quents et, peu à peu, l’obscurité se fit dans toutes les fenêtres.

J’ouvris les yeux et aperçus une silhouette devant moi. Les boutons polis dont le reflet luisait dans l’ombre me firent soup-çonner un agent. Je ne pouvais pas voir le visage de l’homme.

« Bonsoir ! dit-il.

— Bonsoir ! » répondis-je, et la peur me prit.

Je me levai, très embarrassé. Il resta un moment immobile.

« Où demeurez-vous ? » demanda-t-il.

Par vieille habitude et sans y réfléchir, je lui donnai mon ancienne adresse, la petite mansarde que je venais de quitter.

Il resta de nouveau un moment immobile.

« Ai-je fait quelque chose de mal ? demandai-je, plein d’anxiété.

— Pas le moins du monde ! répondit-il. Mais vous devriez rentrer chez vous, il fait trop froid pour coucher ici.

— Oui, il fait frais, je m’en aperçois. »

Je lui dis bonsoir et pris instinctivement le chemin de mon ancien domicile. En marchant avec précaution, je pourrais très bien y monter sans être entendu ; l’escalier n’avait en tout que huit volées et les marches ne craquaient que dans les deux plus élevées.

Sous la porte, j’enlevai mes souliers. Et je montai. Tout était tranquille. Au premier étage, j’entendis le lent tic-tac d’une pendule et un enfant qui pleurnichait ; puis je n’entendis plus

– 60 – rien. Je trouvai ma porte, la soulevai un peu sur les gonds et l’ouvris sans clef, comme j’en avais l’habitude. J’entrai dans la chambre et refermai la porte sans bruit.

Tout était dans l’état où je l’avais laissé ; aux fenêtres, les rideaux étaient tirés de côté et le lit était vide. Là-bas, sur la table, j’aperçus un papier, c’était peut-être mon billet pour l’hôtesse. Ainsi elle n’était même pas montée depuis que j’étais parti. J’avançai vers la tache blanche une main tâtonnante et je sentis à ma stupéfaction que c’était une lettre. Une lettre ? Je la prends et m’approche de la fenêtre, j’étudie, autant que faire se peut dans l’obscurité, ces caractères mal formés et je déchiffre finalement mon propre nom. Aha ! pensé-je, une réponse de l’hôtesse, une défense de remettre les pieds dans la chambre au cas où j’aurais l’intention d’y revenir chercher abri.

Et lentement, très lentement, je ressors de la chambre, por-tant mes souliers d’une main, la lettre de l’autre et la couverture sous mon bras. Sur les marches qui craquent, je me fais léger, je serre les dents et, finalement, j’arrive sans encombre au bas de tous les étages et me revoilà sous le porche.

Je remets mes souliers, en prenant mon temps pour les la-cer, je reste même un moment tranquille après avoir fini, les yeux dans le vague, sans penser à rien, en tenant la lettre à la main.

Puis, je me lève et m’en vais.

L’éclat vacillant d’un bec de gaz clignote en haut de la rue, je vais me poster droit sous la lumière, pose mon paquet contre le réverbère, et j’ouvre la lettre, le tout avec une lenteur ex-trême.

Comme un torrent de lumière traverse ma poitrine et je m’entends pousser un petit cri, une note absurde de joie : la lettre venait du rédacteur en chef, mon feuilleton était accepté, envoyé d’emblée à la composition immédiatement. « Quelques

– 61 – petites modifications… Corrigé quelques erreurs de plume… plein de talent… imprimé demain… dix couronnes. »

Je riais et je pleurais, je me mis à courir en grimpant la rue, puis je m’arrêtai, me tapai les cuisses, jurai mes grands dieux, en l’air, comme ça, pour rien. Et le temps passait.

Toute la nuit, jusqu’au grand jour, je chantais dans les rues, abruti de joie, et je répétais : plein de talent. Ainsi un petit chef-d’œuvre, un trait de génie. Et dix couronnes !

 

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