La Guerre des océans
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Il faut le dire, ni l’amirauté anglaise, ni l’amirauté améri-caine ne se doutèrent de rien lorsqu’elles apprirent les ter-ribles sinistres. Elles crurent d’abord à la fatalité : la fatalité a bon dos pour expliquer ce qu’on ne peut élucider !
Puis elles incriminèrent les communistes, les bolcheviks, les I.W.W. « International Workers of the World », association à qui les Américains reprochent des tendances anarchistes.
Ce fut le Maya, un croiseur léger britannique qui inaugu-ra la série des catastrophes. Le Maya était en réserve dans l’arsenal de Singapore. Par une nuit pluvieuse, une explosion sourde fut entendue. Les hommes de garde sur les quais et à bord des navires voisins virent le Maya s’incliner sur le flanc et s’enfoncer dans l’eau noire.
Les journaux ont publié les détails du désastre. Le Maya fut difficilement renfloué. Plus de cent hommes avaient péri noyés, enfermés dans ses flancs.
Depuis, l’on ne parle plus du Maya. A-t-il été démoli ? A-t-il été réparé ? L’amirauté anglaise est discrète.
Le sinistre fut attribué – par les journaux – à une explo-sion de soute. Il n’en était rien. Bien des marins anglais le savent : le « Maya » avait débarqué toutes ses munitions plu-sieurs jours auparavant !
Cinq jours – très exactement ! – après le coulage du Maya, le grand dock flottant, long de trois cents mètres et capable de recevoir les plus gros cuirassés du monde, qui se
– 4 – trouvait dans l’arsenal de Singapore, sombra. (Il n’est pas encore réparé !)
Cette fois, l’amirauté britannique s’émut. Singapore fut mis en état de siège, ou peu s’en faut.
Mais les coupables – s’il y en avait ! – ne furent pas dé-couverts. L’« accident » du dock flottant fut attribué à une vanne mal fermée qui avait – soi-disant – laissé pénétrer l’eau dans les caissons. Une drôle de vanne, en effet, car le dock flottant avait une déchirure de plusieurs mètres dans ses tôles !…
Mais cela, seuls les gens de l’arsenal le surent. Un jour-nal de Singapore, le Straits Herald, qui voulut publier la véri-té, fut bel et bien saisi et supprimé.
Et l’on parla d’autre chose.
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Mais la série des catastrophes était loin d’être close !
Dans le même mois, trois sous-marins britanniques dis-parurent : le A-7, le C-115 et le C-119.
Le A-7 partit pour exécuter des exercices au large des îles Bermudes. Il ne revint jamais.
Le C-115, qui appartenait au Pacific-Squadron, quitta Vancouver pour se rendre à Victoria – une petite traversée de quelques dizaines de milles – et n’arriva pas.
Le C-119 avait quitté Sydney pour se rendre à Brisbane. On l’y attend encore. On l’y attendra toujours.
Ces disparitions, qui ne purent être tenues cachées, émurent fortement l’opinion publique, tant en Angleterre qu’ailleurs.
On les attribua à des abordages, à des fausses ma-nœuvres, à des défauts de construction. Les journaux an-glais, soutenus par l’opinion publique, réclamèrent énergi-quement des enquêtes sérieuses. Des commissions furent nommées. On attend encore leurs conclusions.
D’ailleurs, l’Angleterre n’allait pas être seule frappée !
Quelques jours après la disparition « officielle » du C-119, l’on apprit qu’une poudrière importante de l’arsenal de San Diego (Californie), avait sauté, ensevelissant 57 hommes et 11 officiers sous ses décombres.
Cette catastrophe fut suivie, cinq jours plus tard, de l’échouage du navire porte-avions Tuskeegee, lequel, au dire de ses officiers, heurta, en plein Pacifique, un haut-fond ro-cheux qui déchira sa coque sur plusieurs mètres et faillit le faire sombrer.
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Ce haut-fond n’était pas porté sur les cartes. L’on en-voya un bâtiment hydrographe, le Fulton, le rechercher et en déterminer la position.
Le Fulton reconnut qu’à la place indiquée comme étant celle du gisement du haut-fond, l’océan était profond de 3 756 mètres. Exactement.
Des journaux chuchotèrent que ce haut-fond devait s’appeler épave, ou mine flottante…
Mais l’attention se détourna aussitôt du Tuskeegee, car une dépêche de Manille apprit aux Yankees que le transport Saratoga, qui amenait 1.600 hommes aux Philippines, avait coulé au large du cap Engano. En plein jour !
Le navire s’était empli avec une telle rapidité que quelques hommes à peine avaient pu être sauvés.
Les Américains qui avaient accablé les Anglais de leurs sarcasmes en apprenant les désastres survenus à leur ma-rine, s’émurent à leur tour. Ils nommèrent des commissions d’enquête.
Des bruits coururent que les sinistres avaient été causés par des espions japonais. Les journaux s’en firent l’écho. Le gouvernement japonais protesta.
Les Anglais, eux, avaient incriminé la Russie. Les Russes protestèrent…
En Angleterre et en Amérique, des détectives, choisis parmi les plus habiles, furent mélangés aux équipages des navires de guerre ; d’autres « travaillèrent » dans les forts, dans les arsenaux. Ils ne devaient rien découvrir.
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Mais, à Singapore, des scaphandriers qui avaient été en-voyés pour aveugler la brèche du dock flottant remontèrent à la surface une petite ventouse de caoutchouc, à laquelle adhéraient des fils de cuivre. Des chimistes examinèrent la ventouse. Ils découvrirent que, sur une de ses faces – la face interne – des fragments de peinture adhéraient. Cette pein-ture était identique à celle qui enduisait la carène du dock flot-tant !
Des gens bien informés affirmèrent que la ventouse avait dû servir à fixer une bombe, une machine infernale quelconque, le long des flancs du dock. Oui, mais qui l’avait fixée ?
L’énigme restait entière.
… Les enquêtes continuaient, lorsqu’un soir, à sept heures, un grand nombre d’amateurs de T.S.F. anglais et continentaux, qui écoutaient les différentes émissions musi-cales, eurent la désagréable surprise d’entendre soudain des claquements et des aboiements qui brouillèrent tout.
Et, dans le silence qui suivit, ils purent distinguer nette-ment ces paroles, articulées en anglais, avec un soupçon d’accent étranger :
Qu’on écoute avec la plus grande attention ! Ce message, de la plus haute importance, est destiné aux légations de la Ré-publique du Chili à Londres et dans les différentes capitales eu-ropéennes.
Attention ! Je déclare que le sous-marin Arauco, actuelle-ment en essais à Barrow-in-Furness, Angleterre, où il vient d’être construit pour le compte de la République chilienne, doit être laissé pour compte à ses constructeurs !
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Ce sous-marin doit partir dans cinq jours pour Valparaiso. S’il part, il n’arrivera pas. Il subira le sort du A-7 et du C-1 15 et du C-119. Rien ne pourra l’en préserver !
Cet avis ne sera pas renouvelé. Il a été également radiodif-fusé dans l’hémisphère austral, de façon à ce que le public et le gouvernement chiliens ne puissent arguer de leur ignorance.
Mon message est terminé.
Des sifflements, des « chuintements » suivirent… Et, de nouveau, les émissions en cours se firent entendre.
Tous les journaux du lendemain, et spécialement ceux du Royaume Uni, mentionnèrent la mystérieuse communica-tion.
Beaucoup furent d’avis qu’il s’agissait d’une plaisanterie, d’une fumisterie. Quelques-uns opinèrent pourtant que « ce-la » pouvait être sérieux…
Des experts en radiophonie furent consultés. D’après les témoignages de plusieurs amateurs, le menaçant radio-gramme paraissait avoir été envoyé par un poste émetteur situé à l’ouest de l’Europe, en plein océan.
Sur la longueur d’onde, les « amateurs » n’étaient pas d’accord. Les uns affirmaient qu’il s’agissait de petites ondes : c’étaient les amateurs dont le poste était réglé pour en recevoir de telles. D’autres – ceux qui étaient en train de recevoir des émissions à grandes ondes au moment de l’étrange message – assuraient, naturellement, qu’il s’agissait de grandes ondes. Et les experts, comme toujours, con-cluaient en sens opposés…
La légation chilienne, à Londres, fut interviewée par des nuées de journalistes.
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Le ministre chilien, prudent, se refusa à toute déclara-tion. Il ne savait rien. Il n’avait pas d’ordres de son gouver-nement. Pour lui, jusqu’à plus ample informé, l’affaire n’existait pas.
D’autres journalistes allèrent demander à M. Thomas Flanagan, directeur des chantiers Oceania, à Barrow-in-Furness, ce qu’il pensait de la mystérieuse communication.
— Je ne perds pas mon temps à réfléchir sur des plai-santeries aussi stupides que celles dont vous me parlez ! fut la réponse de M. Flanagan.
Le commodore Dario Esteban Osorio, officier de la ma-rine chilienne, qui était venu à Barrow pour prendre livrai-son du sous-marin, fut catégorique :
— Cette communication radiotélégraphique me paraît une farce ! déclara-t-il. Dans tous les cas, les essais du Arau-co sont terminés, et, à moins de contre-ordre formel de mes chefs, j’appareillerai à la date prévue ! Qu’on ne me parle plus de ce misérable incident !
Les journaux publièrent ces rudes paroles. Tout le monde les approuva.
Pendant les journées qui suivirent, les experts radiopho-niques de toute l’Angleterre s’efforcèrent en vain de décou-vrir l’origine de la menaçante communication. Les éléments dont ils disposaient étaient tellement vagues qu’ils ne de-vaient aboutir à aucun résultat…
Entre temps, des télégrammes chiffrés – par câble – étaient échangés entre la légation du Chili à Londres et le gouvernement de Valparaiso. Un attaché diplomatique se rendait à Barrow-in-Furness et avait une longue entrevue
– 10 – avec le directeur des chantiers navals qui avaient construit l’Arauco.
Les chantiers, en effet, devaient effectuer la livraison du sous-marin à Valparaiso, à leurs risques et périls. L’équipage était composé de marins chiliens, mais des ingénieurs du chantier devaient accompagner le navire.
Or, à la suite de l’étrange menace radiotélégraphique, il apparaissait que les risques de la traversée étaient beaucoup augmentés, à tel point que les assureurs avaient aussitôt éle-vé de soixante pour cent le taux de la prime ! Et le chantier ne voulait pas supporter cette augmentation. Il avait aussitôt notifié cette décision à la légation chilienne…
Que se passa-t-il entre l’attaché diplomatique chilien et le directeur des chantiers ? Il n’en transpira rien. Mais bien-tôt, le bruit circula à Barrow que le départ de l’Arauco était retardé.
Les hommes du sous-marin, interrogés à leur sortie en ville, déclarèrent qu’ils ne savaient rien. Le lendemain, l’on apprit qu’ils étaient consignés à bord.
Or, le départ devait avoir lieu le jour suivant. Les nom-breux journalistes accourus à Barrow, levés dès l’aube, ten-tèrent en vain de savoir quelque chose. Ils purent cependant constater que la journée se passait sans que le sous-marin appareillât.
Une semaine passa encore. L’énigmatique envoyeur de message restait inconnu. Il n’avait plus, d’ailleurs, donné signe de vie.
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L’Arauco, cependant, était toujours amarré à quai, à quelques centaines de mètres de la cale d’où il avait été lan-cé.
De nombreux détectives, payés par le chantier Oceania, le surveillaient jour et nuit. L’équipage, consigné à bord, ne mettait plus les pieds à terre. L’on savait que le plein d’essence et d’huile avait été fait, que les vivres étaient au complet. Le sous-marin était prêt à appareiller. Il n’appareillait pas. Qu’attendait-il ?
Toutes sortes de bruits circulèrent, plus absurdes les uns que les autres. L’on connut enfin la vérité : l’Arauco allait être convoyé, et convoyé par un bâtiment de guerre de la marine chilienne : le destroyer San-Pedro, qui venait d’être achevé aux chantiers de La Spezzia (Italie).
Le San-Pedro, un beau navire de cent trente mètres de longueur, capable de donner trente cinq nœuds, soit plus de soixante kilomètres à l’heure, était armé, en plus de mitrail-leuses et de pièces de petit calibre, de quatre canons de 138 millimètres, qui le rendaient redoutable. Ainsi escorté, l’Arauco ne risquait pas d’être attaqué par un pirate, quel qu’il fût !
La prime d’assurance demandée aux constructeurs fut ramenée à son prix antérieur.
Et, à l’improviste, le sous-marin, convoyé par le des-troyer, quitta Barrow-in-Furness. Un matin, les journalistes venus aux nouvelles apprirent que les deux navires étaient partis…
En Angleterre, en Amérique, des paris furent engagés. Les menaces du sans-filiste inconnu allaient-elles se réaliser, ou bien les deux navires arriveraient-ils à bon port ?
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L’opinion générale fut que la traversée de l’Arauco se terminerait heureusement. L’émotion causée par la série de sinistres s’était calmée. On oublie vite… En peu de jours, l’on ne parla plus de l’Arauco.
Des radios expédiés par le sous-marin apprirent au pu-blic qu’il avait successivement touché La Corogne, puis Las Palmas (îles Canaries), et Dakar.
D’autres radiogrammes permirent de savoir que l’Arauco et le San-Pedro poursuivaient heureusement leur traversée de l’Atlantique. Ils passèrent au large de l’îlot de Fernando Noronha, et, deux jours plus tard, entrèrent dans le port de Pernambuco.
À bord, tout s’était bien passé. Pas la moindre avarie. La discipline s’était maintenue stricte.
Les deux détectives anglais Charles Jackson et Alfred Smith, qui avaient été embarqués secrètement à bord du sous-marin où ils remplissaient les fonctions d’électriciens, allèrent déposer leur rapport au consulat du Chili. Un rap-port optimiste et rassurant. Les commandants des deux na-vires se montrèrent également satisfaits.
Au cours d’un bal donné en l’honneur des officiers de l’Arauco et du San-Pedro par le gouverneur de l’état de Per-nambuco, les capitaines du sous-marin et du destroyer, in-terrogés par des journalistes, répondirent qu’ils n’avaient jamais pris au sérieux la menace du radiotélégraphiste in-connu… et que si le sous-marin avait été convoyé, ç’avait simplement été pour rassurer les familles des hommes de son équipage.
L’Arauco et le San-Pedro, après trois jours passés à Per-nambuco, reprirent leur voyage.
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Ils firent successivement escale à Bahia, à Rio-de-Janeiro, à Montevideo, où ils restèrent une semaine, pen-dant laquelle ils furent les héros de multiples réjouissances…
Ils quittèrent Montevideo pour Bahia-Blanca, où ils arri-vèrent heureusement.
De Bahia-Blanca, les deux navires gagnèrent Port-Stanley, dans les îles Falkland, où ils restèrent quarante-huit heures, le temps de renouveler leur provision de mazout et de procéder à quelques serrages dans les machines. Tout al-lait bien à bord…
Vingt-quatre heures après le départ du San-Pedro et de l’Arauco de Port-Stanley, la station de T.S.F. de cette ville capta un message envoyé par l’Arauco et signalant que tout allait bien à bord…
Ce fut la dernière manifestation de vie des deux bâti-ments. On les attendit en vain à l’île des États à l’entrée du détroit de Magellan, où ils auraient dû s’arrêter.
On crut à quelque avarie… Des avisos chiliens et argen-tins furent envoyés à leur recherche… Ils durent revenir sans avoir trouvé trace du sous-marin et du destroyer. Rien ne subsistait plus d’eux.
Le radiotélégraphiste inconnu avait exécuté sa menace !
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