La Guerre des océans
VI ............................................................................................. 61
VI
Douglas Sgorp avait été devancé !
Trois jours avant qu’il n’arrivât à Talcahuano, une goé-lette de deux cents tonneaux environ, dont le tableau arrière s’ornait de ces noms, peints en lettres jaunes sur la coque noire :
VIGILANCIA
Coronel
avait mouillé ses ancres en rade.
La Vigilancia, bien que battant pavillon chilien, était commandée par un Français : Jacques d’Harteaux, un an-cien officier de notre marine.
Âgé de vingt-neuf ans, Jacques d’Harteaux était le fils de Ludovic d’Harteaux, un des grands magnats du pétrole caucasien, un financier dont on chiffrait la fortune par cen-taines de millions. Mais la guerre avait passé. Les puits de pétrole appartenant à Ludovic d’Harteaux avaient été con-fisqués – ainsi que bien d’autres – par les soviets. Lui-même avait été tué au cours d’une émeute, dans les rues de Bakou.
Jacques d’Harteaux avait reçu la fatale nouvelle à bord du sous-marin où il était officier en second.
Toute sa vie était changée.
Domptant sa douleur, il avait demandé et obtenu une permission et était parti pour l’Écosse.
– 61 –
Depuis toujours, il était fiancé à Annie Montagu, fille de lord Thornsdale, un vieil ami de son père. Les deux jeunes gens, qui se connaissaient depuis l’enfance, avaient échangé leurs anneaux quelques semaines auparavant. Maintenant, Jacques d’Harteaux, réduit à sa seule et maigre solde de lieutenant de vaisseau, ne pouvait plus prétendre à la main d’une des plus riches héritières du Royaume-Uni.
Annie Montagu l’avait reçu en habits de deuil : le vieux lord Thornsdale venait de mourir, et elle était seule au ma-noir, son frère Wilfrid chassant en Afrique australe.
Jacques d’Harteaux lui avait aussitôt fait connaître le malheur qui l’accablait lui-même. Et, après les funérailles, il s’était expliqué sur sa nouvelle situation et sa décision de rendre sa parole à sa fiancée.
La fille des Thornsdale avait refusé noblement, nette-ment, de renoncer à épouser le jeune officier :
— Je n’ai pas vingt ans. Notre mariage ne presse pas, avait-elle précisé. Je comprends votre délicatesse : vous êtes pauvre, je suis riche. Je ne discuterai pas vos sentiments.
– 62 –
Mais un homme comme vous, s’il le veut, ne reste pas pauvre. Agissez, j’attendrai, et je suis certaine que je n’attendrai pas longtemps !
Jacques d’Harteaux avait vainement tenté de faire com-prendre à la jeune fille combien la conquête de la fortune est aléatoire et incertaine. Annie Montagu n’avait rien voulu en-tendre.
Jacques d’Harteaux avait quitté l’Écosse quelques jours après son arrivée.
Sa démission d’officier acceptée, il s’était mis en quête. Il voulait arriver, et vite ! Et il était prêt à payer le prix du succès.
Un ami de son père, Victor Brotteaux, un des rares qui se rappelassent le défunt, lui avait offert une position lui permettant d’entrevoir une réussite rapide :
— Je possède, sur les côtes du Chili, plusieurs îles où l’on fabrique de l’huile de pingouins, avait-il expliqué. Sur chaque île ou îlot, il y a des chasseurs qui abattent les pin-gouins, les font bouillir et en extraient la graisse ou huile qu’ils contiennent. Un de mes neveux dirigeait l’exploitation.
« Il s’agit d’aller d’une île à l’autre, de voir ce qui se passe, de calmer les mécontents, de tenir tête aux mauvais coucheurs, de surveiller les résultats ; il faut aussi embarquer l’huile, la transporter à Valparaiso, l’y faire partir pour l’Europe.
« C’est une vie rude et dangereuse : dans les archipels chiliens du Sud, la température est rigoureuse, les ouragans fréquents, les écueils redoutables ; les cartes ne sont pas très bien faites.
– 63 –
« Ils sont nombreux, ceux qui exploitaient les îles et qui ont péri d’une façon ou d’une autre !… Mon neveu, que je vous offre de remplacer, est mort d’une pneumonie fou-droyante. Je ne vous cache pas les périls… Et il y a l’ennui…
« Mais l’on vit, et l’on s’enrichit. J’ai fait les frais de premier établissement. Ils sont assez importants. Je vous donnerai d’autres détails si ma proposition vous sourit. Quant aux avantages, un seul : l’argent. Vous partagerez avec moi les bénéfices, comme le faisait mon neveu. Ils se montent à plusieurs centaines de mille pesos chaque an-née… Et un peso vaut une douzaine de francs !…
Jacques d’Harteaux avait accepté. Quelques jours plus tard, il était parti pour le Chili et avait rejoint, à Coronel, la goélette Vigilancia, qu’il allait désormais commander.
Des mois avaient passé. Jacques d’Harteaux s’était fait à sa nouvelle vie, tantôt séjournant dans les îlots stériles et ro-cheux de la Patagonie, tantôt naviguant à travers les récifs ou surveillant à Coronel ou à Valparaiso l’embarquement des cargaisons d’huile de pingouins.
Entre temps, il fondait de nouvelles exploitations dans les îles concédées à M. Brotteaux.
Les résultats, d’ailleurs, récompensaient son activité. Les bénéficies croissaient rapidement.
Jacques d’Harteaux se rendait compte qu’il pourrait, en quelques brèves années, être à la tête sinon d’une fortune comparable à celle de son père, du moins de revenus presque princiers.
– 64 –
En véritable Écossaise, aimant le péril et l’aventure, An-nie Montagu encourageait son fiancé et envisageait, une fois mariée, de partager son existence.
Jacques d’Harteaux était donc parfaitement heureux.
Il était loin de se douter de ce qui l’attendait à Talca-huano !…
L’ancre à peine au fond, il avait interpellé son second, l’homme qui le remplaçait au commandement de la goélette lorsqu’il séjournait dans les îles :
— Tout est paré ?… Je descends à terre, Moreno… Nous devons embarquer plusieurs centaines de fûts démon-tés, pour l’archipel des Chinchas, où nos hommes manquent de récipients. Mais ces tonneliers chiliens ne sont jamais pressés ! Je vais les secouer un peu : il faut que nous par-tions dans trois ou quatre jours au plus !
Luciano Moreno, un gros homme de quarante ans, à la physionomie rude et ouverte – grands yeux bruns, longues moustaches noires, « pattes de lapin » de même teinte – avait pour Jacques d’Harteaux le dévouement d’un chien.
Trois mois auparavant, alors que la goélette naviguait à travers l’archipel des Chiloé, une lame de fond avait balayé son pont. Luciano Moreno, qui se trouvait sur le gaillard, oc-cupé à examiner la draille du foc, avait été projeté contre le guindeau, d’où, à demi assommé, il avait rebondi à la mer.
Les requins étaient nombreux, les vagues violentes. Jacques d’Harteaux, qui avait tout vu, n’avait pas hésité. Il avait crié un ordre à l’homme de barre et s’était jeté à la mer, où il avait pu saisir Moreno au moment où celui-ci cou-lait définitivement.
– 65 –
Il l’avait, non sans peine, ramené à bord.
Depuis, Luciano Moreno regardait d’Harteaux un peu comme un croyant regarde son Dieu.
— Je vais faire le nécessaire, capitaine ! répondit-il. Les hommes s’occupent à amener le canot. Quand faudra-t-il venir vous reprendre à quai ?
— Il est huit heures… Je déjeunerai à terre. Qu’on m’attende à cinq heures devant le muelle (quai) ! Et donnez-moi Pololo !
Pololo était le mousse de la Vigilancia, un jeune Patagon de quatorze ans, qui parlait un baragouin mi-français mi-espagnol, incompréhensible à tout le monde, sauf à Jacques d’Harteaux.
L’ancien officier de marine s’était pris d’affection pour le mousse et, lorsqu’il descendait à terre, l’emmenait presque toujours, lui faisant porter ses paquets ou exécuter de me-nues commissions.
Pololo était plutôt petit pour son âge. Maigre, dégingan-dé, il avait un visage triangulaire qui le faisait vaguement ressembler à une souris : nez pointu, lèvres minces, petits yeux en trous de vrille. Et, avec cela, une peau couleur de chaudron.
Pololo marchait toujours pieds nus. Il n’avait jamais de sa vie porté des souliers. Sur sa tête, il enfonçait un bonnet inévitablement percé d’une ouverture d’où jaillissait une touffe de cheveux d’un noir d’encre. Plusieurs fois, Jacques d’Harteaux avait acheté un nouveau bonnet à son mousse. Le lendemain, le bonnet neuf était troué !
– 66 –
— J’ai trop chaud à la tête, avait expliqué Pololo. Et mes cheveux me démangent quand ils ne sortent pas !
Jacques d’Harteaux, ainsi renseigné, n’avait plus insisté.
Ayant sifflé le mousse, il descendit avec lui dans le petit canot que les marins de la goélette venaient d’amener.
La Vigilancia avait mouillé à environ trois cents mètres du quai. Une bise aigre soufflait, creusant l’océan de petites vagues qui venaient s’écraser rageusement contre le navire. Dans le ciel, des lourds nuages gris passaient, filant vers le large.
Les deux matelots qui armaient l’embarcation tirèrent sur leurs avirons. En quelques instants, ils eurent amené l’embarcation le long du muelle, un appontement de bois dont les pilotis étaient recouverts de grappes d’énormes moules.
Jacques d’Harteaux débarqua, suivi de Pololo, et se di-rigea vers la poste, pour jeter à la boîte la lettre qu’il avait écrite la veille à sa fiancée.
Il n’était plus qu’à quelques mètres du bureau, lorsqu’il s’entendit appeler :
— Mister d’Harteaux !
Il se retourna et reconnut le consignataire de la Pacific Steam Navigation Company, l’Écossais Edwards Mac-Clure, avec qui il était en relations d’affaires.
— Comment allez-vous, mister d’Harteaux ? dit-il, la main tendue. Je ne pensais vraiment pas avoir le plaisir de vous voir sitôt !… Mais… c’est vrai… vous êtes… le… Vous
– 67 – venez voir George Stuart !… Quelle affaire, hein ! C’est in-concevable !
— George Stuart ? fit d’Harteaux, surpris. Je ne connais personne de ce nom !
— Vous ne connaissez personne ?… Voyons ! Il me semble que… vous… êtes fiancé avec miss Annie Monta-gu… de Thornsdale… Vous m’avez même prié d’expédier un câblogramme à son adresse lors de votre dernier séjour ici !…
— En effet !… Et alors ?… Je ne vois pas ce que vient faire ce George Stuart dans tout cela…
Mister Edwards Mac-Clure, un colosse au visage aussi rouge que ses cheveux, regarda Jacques d’Harteaux comme on regarde quelqu’un qui tomberait de la lune :
— Alors ? Vous ne savez pas ?… C’est vrai !… Vous ar-rivez des îles de la Patagonie… Il y a longtemps que vous étiez en mer ?
— Une semaine… J’arrive des îles Chonos !… Mais je suppose que vous allez m’expliquer ce que vous voulez dire !
— Oui, oui… mister d’Harteaux !… Il vous arrive un malheur… un grand malheur !… Je sais que vous êtes un homme ! Les journaux ne parlent que de cela !
— Quoi ? De quoi, parlent-ils, les journaux ? fit d’Harteaux, en s’efforçant de garder son calme.
— Ils parlent… Eh bien ! je… crois… pouvoir vous dire sans me tromper… que miss Annie Montagu… votre fian-cée… qui résidait au manoir de Thornsdale… a été captu-rée !
– 68 –
— Capturée ?… Par ce George Stuart ?… s’écria l’ancien officier de marine, le cœur subitement serré.
— Non… Par Feodor Sarraskine !… Un bandit de quatre-vingt-dix-neuf ans !… Il veut se venger !
— Se venger ? Sarraskine ? George Stuart ?… Qu’est-ce que c’est que cette histoire stupide ? gronda d’Harteaux qui se contenait à grand’peine.
— Je vous la raconte stupidement, parce que je ne me rends pas bien compte que vous n’êtes pas au courant, mis-ter d’Harteaux, fit l’Écossais. Vous lirez les journaux !… Laissez-moi vous résumer l’affaire !… Vous avez entendu parler, naturellement, des navires britanniques et américains qui ont été mystérieusement coulés il y a quelque temps ?
— Oui ! Eh bien ?
— Eh bien ! ces navires ont été détruits par un certain Feodor Sarraskine, un ingénieur russe, qui avait été envoyé au bagne, en Californie, il y a soixante ans, qui s’est évadé, qui s’est réfugié en Angleterre et qui a été livré à l’Amérique et extradé par les autorités britanniques.
« Ce Sarraskine se venge !… Vous comprenez ? Il se venge de l’Angleterre et des États-Unis !
— Et ma fiancée ? Que vient-elle faire dans cette his-toire ? interrompit d’Harteaux.
— Votre fiancée est la petite-fille d’Elmer Watson, qui était attorney général en 1865… Elmer Watson a fait con-damner Sarraskine par le jury américain et a ensuite réclamé et obtenu son extradition… Les journaux ne parlent que de cela !
– 69 –
« Ce Sarraskine a écrit une lettre au gouvernement an-glais et une autre au gouvernement américain, pour récla-mer je ne sais combien de millions de dollars et de livres sterling comme indemnité. Il paraît qu’il voudrait être roi des Bermudes !…
« Et M. William-Arthur Feist, vous savez, le grand jour-naliste américain ?… Il a réussi à avoir le texte de la lettre que le Secretary of State américain et le Foreign Office avaient reçu !… Il l’a publié !…
« Vous pensez le bruit que cela a produit !… Les jour-naux ne parlent que de cela !… Ici, à Talcahuano, il y a plu-sieurs centaines d’étrangers qui sont arrivés… sans compter les juges et les policiers… mais George Stuart n’a pu encore parler !
— À la fin, vous me direz ce qu’est ce George Stuart ! s’écria d’Harteaux, qui bouillait.
— C’est vrai ! Je ne vous l’ai pas dit !… George Stuart est un survivant, l’unique survivant du destroyer San-Pedro
– 70 – qui escortait le sous-marin chilien Arauco… Tous deux ont disparu !… Ils…
— Je sais, je sais… Et alors ?
— Alors, George Stuart a été recueilli bizarrement par un quatre-mâts allemand qui l’a débarqué ici ! Il est à l’hôpital depuis plusieurs jours… Mais il ne parle pas… Il somnole, comme un homme ivre ! On a essayé plusieurs fois en vain de l’interroger… C’est stupéfiant !
— Vous êtes certain de ce que vous dites ?… Que miss Montagu a été capturée ? insista Jacques d’Harteaux, dont la voix tremblait un peu.
— Les journaux vous renseigneront ! Lisez-les !… On voit que vous arrivez de la Patagonie ! observa mister Mac-Clure. Et même les bandits ont incendié le manoir !…
— Et on a des nouvelles de lord Wilfrid Thornsdale ? Il a été prévenu ?
— Lord Thornsdale !… C’est vrai ! Vous ignorez !… Lord Thornsdale a été sauvagement assassiné à bord de son yacht, au large de Palm-Beach !
– 71 –