La Guerre des océans

José Moselli · Chapitre 24 sur 41

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La Guerre des océans

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XXIV

 

 

Sgorp, depuis qu’il avait vu le prodigieux amoncelle-ment de pépites dans la cave, n’était plus le même homme. Il était comme un chien qu’une chaîne empêche de s’emparer d’une cargaison d’os à moelle.

Sarraskine ne l’épouvantait plus. Du moins, il avait ou-blié son épouvante. Il ne pensait plus qu’aux pépites.

Les imprécations de Sarraskine ne l’émurent pas, il ne songeait qu’à l’or…

— Je vous comprends, mister Sarraskine, dit-il, en ho-chant la tête. Je connais les Américains… des bandits sans scrupules !… Des rien-du-tout !…

« Moi-même, je ne suis Américain que depuis la guerre !… Mes ancêtres sont norvégiens… (Sgorp mentait effrontément.)

« Ah ! j’ai eu, comme vous… pas tant que vous… mais beaucoup… à souffrir des Yankees !… Je les connais… Je vous dis cela pour que vous ne vous trompiez pas sur mon compte !…

« Votre personnalité m’a, de prime abord, inspiré la plus grande sympathie… Je suis sincère… Vous êtes un homme, vous !… Vous avez compris comment il fallait agir avec ces chiens… ces porcs !… Et moi, je ne demande qu’à vous se-conder… Vous pouvez compter sur moi… Que penseriez-vous d’un homme comme moi… qui vous serait tout dé-

 

– 267 – voué… qui vous tiendrait au courant de tout ?… J’ai mes en-trées un peu partout !…

« Tenez !… Je peux bien vous le dire, la lettre que vous avez adressée au Secrétaire d’État à Washington, je l’ai con-nue quelques heures plus tard !… C’est moi qui l’ai commu-niquée à mon patron, William-Arthur Feist, qui l’a pu-bliée !…

« Vous comprenez ? Hein ? Quelle force pour vous, ce serait d’avoir un homme dans la place, un homme comme moi !…

Sgorp parlait toujours.

Sarraskine s’était immobilisé. Il l’écoutait, mais sans manifester ses sentiments.

Sgorp essayait vainement de scruter le visage du vieil-lard. Impossible de deviner ce qu’il pensait…

— Je correspondrais avec vous par T.S.F., poursuivit Sgorp. Nous conviendrions d’un code, d’une longueur d’ondes ! C’est facile !… Hein ?

Il s’interrompit. Sarraskine ne bougeait toujours pas.

— D’ailleurs, reprit Sgorp, je correspondrais avec vous, bien entendu, de la façon que vous jugeriez la plus conve-nable ! Je suis à vos ordres en tout !…

Sgorp s’arrêta. Malgré son aplomb, il ne trouvait plus rien à dire.

— Les Américains me dégoûtent ! fit Sarraskine. Et les espions davantage !… Et les imbéciles encore plus ! Vous êtes un imbécile, Sgorp !…

 

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Le chef des informations de l’American Evening News eut un petit tremblement de dépit et de rage, mais il resta coi.

Sans qu’il eût vu Sarraskine faire un geste pour sonner, la porte s’ouvrit.

Deux hommes bleus apparurent :

— Mettez cet homme au secret. Vous recevrez des ordres à son sujet ! dit-il en anglais.

Les deux hommes saisirent Sgorp par le bras.

— Mais… on ne me reconduit pas… dehors ? bafouilla l’Américain, repris soudain d’épouvante.

Sarraskine ne lui répondit pas. Les deux hommes bleus l’entraînèrent. Il ne songea même pas à opposer la plus pe-tite résistance.

Par plusieurs couloirs, il fut emmené dans une sorte de cellule où on l’enferma.

 

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— Me voilà beau !… J’ai trop parlé ! réfléchit-il, après s’être assis sur le sol, car le cachot ne comportait aucun meuble.

« J’aurais dû me taire ! Maintenant, il va me prendre pour un espion !… Il ne croit plus que je suis un journa-liste… Il voulait se servir de moi, comme messager… Il va en choisir un autre, et moi… Moi ? Il est capable de m’utiliser pour ses expériences, comme cobaye !… On parle toujours trop !…

« Ils m’ont laissé « ma » pépite. C’est toujours ça !… Ça allait trop bien !

Pendant plusieurs heures, Sgorp fut laissé ainsi dans le cachot. À mesure que le temps passait, son inquiétude crois-sait. Ce qui ne l’empêchait pas d’avoir faim et soif, de souf-frir du froid, car la température, dans la cellule, ne dépassait certainement pas dix degrés…

Enfin, il entendit la porte s’ouvrir. Précipitamment, il se mit debout. Deux hommes bleus s’approchèrent de lui :

— Sortez ! ordonna l’un d’eux.

— Où… me… me menez-vous ? questionna Sgorp, d’une voix mal assurée.

— Silence ! fit l’homme bleu.

Sgorp n’insista pas. Il fut ramené dans la grande crypte au centre de laquelle il avait vu le sous-marin. Ce qui lui pa-rut de bon augure.

Ses gardes du corps l’entraînèrent dans la galerie qui conduisait à la première crypte, celle par laquelle il était ar-rivé dans le repaire de Sarraskine.

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Les trois hommes n’avaient pas encore atteint le milieu du souterrain, lorsque, soudain, un son puissant retentit, as-sez semblable au tintement d’une gigantesque cloche.

Les deux hommes bleus s’immobilisèrent. Le tintement recommença, et ne cessa plus, résonnant lugubrement, comme un glas.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Sgorp.

Les deux hommes ne lui répondirent pas, mais échangè-rent quelques mots qu’il ne put comprendre. Et, de nouveau, ils l’entraînèrent, mais vers la grande crypte, d’où ils ve-naient.

Là, le grondement était assourdissant. Sgorp, brusque-ment, comprit : le son était produit par le gigantesque gong suspendu à la voûte…

Que se passait-il ?

Il vit des hommes bleus qui couraient de tous côtés.

Ses gardiens, sans consentir à lui fournir la moindre ex-plication, le ramenèrent dans sa cellule.

Une fois enfermé, il demeura immobile, ahuri, stupide… Il ne comprenait pas ! Pourquoi le gong résonnait-il ? Quelque navire bombardait-il Diego-Ramirez ? Exécutait-on un débarquement ?

Sgorp n’ignorait pas que George Stuart avait fait des confidences à un autre que lui, à l’hôpital de Talcahuano. Cet autre devait les avoir utilisées ! Quoi qu’il en fût, si une escadre ou un navire de guerre attaquait Diego-Ramirez, sa peau à lui, Sgorp, ne vaudrait pas lourd !… Il le compre-nait !…

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À travers la porte de son cachot, il entendait toujours le gong tinter…

Il cessa enfin.

Et le temps passa…

Deux hommes bleus vinrent enfin chercher Sgorp. On le conduisit dans une pièce carrée, garnie de quelques esca-beaux de bois. Contre la muraille, il vit un grand tableau noir, qu’il jugea être en ébonite, et sur lequel plusieurs commutateurs et manipulateurs voisinaient avec des ca-drans enregistreurs, en cuivre.

Deux hommes-bleus étaient là. Ils obligèrent Sgorp à s’asseoir sur un des escabeaux ; ils lui attachèrent les pieds à deux boucles scellées dans le sol et les poignets à l’extrémité d’un petit palan accroché à la voûte.

— Est-ce qu’ils vont me faire subir la torture ? se de-manda l’Américain, blêmissant.

Il regarda les quatre hommes. Leurs visages étaient im-passibles, fermés, murés. Des visages de statues.

Sans mot dire, ils sortirent. La porte se referma sur eux. Sgorp resta seul dans la pièce.

Une dizaine de minutes s’écoulèrent. Malgré le froid ambiant, Sgorp suait à grosses gouttes. Ses bras, que le pa-lan obligeait à rester levés, commençaient à s’engourdir.

La porte se rouvrit. Sarraskine parut. Son visage n’avait pas changé. Nul n’eût pu y lire un sentiment dominant. Il re-ferma la porte et demanda :

 

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— Pourquoi ne m’aviez-vous pas révélé que vous aviez des intelligences avec certains de mes hommes ? Je vous avais prévenu qu’il était de votre intérêt de me faire con-naître toute la vérité !… Parlez !

— Mais… je ne sais rien d’autre que ce que je vous ai dit !… Je vous le jure !…

— Secret professionnel, hein ? Vous n’en êtes pas à un faux serment près !… Parlez !

— Je ne sais rien ! Je vous le… Oh !…

Un courant électrique à haute tension venait de parcou-rir soudain le corps du misérable.

Sgorp se mit à trembler. Il eut la sensation qu’il se noyait, qu’il était paralysé. Sa langue s’immobilisa dans sa bouche…

Et le courant continua de passer à travers ses muscles et ses nerfs, le faisant souffrir comme si des milliards d’aiguilles se fussent, de toutes parts, enfoncées dans sa chair.

Ses yeux s’étaient arrondis. Son visage, tiré, tordu, avait pris une expression à la fois horrible et grotesque.

Le courant cessa de passer. La tête de Sgorp retomba sur sa poitrine. Il crut qu’il allait s’évanouir. Mais ses forces, presque aussitôt, revinrent :

— Maintenant, parlez, ou je recommence ! l’avertit Sar-raskine. Et ce n’est qu’un commencement !… Vous n’avez pas encore souffert !

Sgorp avala une forte gorgée d’air. La salive manquait à sa bouche sèche : il réussit à murmurer d’une voix changée :

 

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— Je suis prêt à vous dire ce que vous voudrez !

— Rien que la vérité !… Vous aviez des intelligences, ici. J’en ai la preuve !… Expliquez-vous !

En un éclair, Sgorp comprit : Stuart !… C’était à cause de ce gueux de nègre qu’on venait de le torturer !…

— C’est ce damné cuisinier, dont vous parlez ? gronda-t-il. Je vous l’avais dit qu’il avait un ami ici, qui l’avait fait évader la première fois !… Qu’est-ce que j’y peux, moi ?

— Pas de questions ! C’est moi qui interroge, ici !…

« Le nègre dont vous parlez s’est enfui, en effet.

« Mais, auparavant, nous l’avions interrogé ! Il résulte de ses réponses que vous vouliez vous emparer de moi !… C’est pour capter ma confiance, l’Américain, que, hier, vous m’aviez proposé de devenir mon espion !…

— Je… j’avais changé mes projets !… Je ne tenais pas essentiellement… à m’emparer de vous… Je voulais éclair-cir le… le mystère… de… du… de… de la…

— Assez !… Stuart est recherché. Il ne va pas tarder à retomber entre nos mains avec ses complices.

« Vous, vous allez repartir avec votre sloop. Vous vous rendrez aux États-Unis par les voies les plus rapides et rap-pellerez mes conditions au Secrétaire d’État.

« Vous vous rendrez à Puntas-Arenas avec votre bateau. Vous pouvez y être en quarante-huit heures, au plus. Vous vous embarquerez sur le premier paquebot qui passera, al-lant vers le Pacifique. Vous irez jusqu’à Panama et gagnerez Washington aussi vite que possible.

 

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« Dans vingt jours, vous devez être à destination ! Dans vingt-cinq, j’agirai si je n’ai pas satisfaction !

— Vous pouvez être sûr, sir, que… je… que… je ferai ce que vous m’avez dit !… Je ferai… bafouilla Sgorp.

— Je sais que vous obéirez ! fit paisiblement Sarraskine.

Il sortit sur ces mots. Sgorp resta sur son escabeau, pieds liés, bras en l’air.

Moins d’une demi-heure plus tard, deux hommes bleus vinrent enfin le libérer et l’entraînèrent dans la première crique, où ils l’affublèrent d’un casque pareil à celui dont il avait été muni à son arrivée dans le repaire. Des semelles de plomb furent fixées à ses pieds. Et les deux « peaux-bleues » le poussèrent vers le petit bassin.

Il sentit qu’il entrait dans l’eau… qu’il plongeait, qu’on le tirait…

 

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La traversée sous-marine lui parut longue. Ses pieds, en-fin, reposèrent sur le sol. Il fit quelques pas et, progressive-ment, émergea. On le débarrassa de son casque.

Il était sur une plage, qu’il ne reconnaissait pas.

Aucune trace du tunnel sous-marin par lequel il venait d’arriver n’était visible. C’était la nuit. La neige tombait, à flocons épais.

— Le jour ne va pas tarder à venir ! fit un des deux hommes bleus. Votre navire est derrière cette pointe !

Ils s’éloignèrent, en suivant une direction opposée à celle qu’ils, venaient d’indiquer.

En quelques secondes, ils se furent fondus dans les té-nèbres ambiantes.

Sgorp s’était mis à claquer des dents. Une bise aigre soufflait, lui projetant au visage les paquets de neige ; déjà ses vêtements ruisselants se figeaient, se glaçaient.

Il se mit à courir vers la pointe derrière laquelle son sloop devait être. Elle était distante d’environ un kilomètre. Ce kilomètre, Sgorp, malgré son épuisement, malgré ses vê-tements imbibés d’eau, le franchit à une allure de record. La pointe atteinte, il dut, pour la contourner, sauter d’un roc à l’autre et s’enfoncer dans l’eau jusqu’aux cuisses. Et le vent fraîchissait de seconde en seconde…

Enfin, il eut doublé l’éperon de roc. Des yeux, il chercha El-Garron.

Il reconnaissait l’endroit, maintenant ! C’était bien de-vant cette plage, au large de ces bancs de goémons, mainte-nant recouverts par la marée, qu’il avait laissé son sloop. Le

– 276 – canot qui l’avait amené à terre avait été tiré sur le sable, entre ces deux blocs de roc. L’empreinte de sa coque subsis-tait encore sur le sol. Mais il n’était plus là. On l’avait tiré vers le large et renfloué !… Qui ?

Sgorp eut un frisson plus violent, un frisson qui n’était pas provoqué par le froid.

Il y avait bien un navire, au large, un navire qui, tous feux éteints, « tanguait sur sa bosse », à moins d’un demi-mille du rivage. Mais ce navire, ce n’était pas un sloop, c’était un schooner ! Il était beaucoup plus grand qu’El-Garron. Il avait deux mâts. El-Garron n’en avait qu’un !

Sgorp, immobile, regardait, essayant de ne pas en croire ses yeux.

— Mais il marche ! s’écria-t-il tout à coup.

Oui. Le navire marchait. Lentement, il progressait, dans la direction du large. Ses agrès, ses espars, s’éloignaient, se rapetissaient.

Et le sloop ? Où était-il ? Et qui était ce schooner ?

Sgorp se sentit devenir fou. Il se mit à courir furieuse-ment le long de la plage, dans l’espoir d’apercevoir El-Garron.

Mais, rien. Rien que l’Océan noir, taché par l’écume li-vide des vagues.

Il rebroussa chemin et galopa dans la direction de la pointe de roc qu’il avait eu tant de peine à doubler quelques minutes auparavant.

 

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Appelant toutes ses forces à lui, il bondit parmi les ro-chers, se retrouva sur la plage où les hommes bleus l’avaient laissé, et, au jugé, revint à l’endroit où ils s’étaient séparés de lui.

Machinalement, il regarda vers l’océan. Il ne vit rien.

Alors, comme un fou, comme une bête aux abois, il se mit à hurler…

 

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