La Guerre des océans

José Moselli · Chapitre 2 sur 41

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La Guerre des océans

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II

 

 

Un mois s’était écoulé depuis la mystérieuse disparition de l’Arauco et du San-Pedro. Les journaux anglais et améri-cains – sans compter les journaux chiliens – après avoir pu-blié les opinions de plusieurs experts navals – lesquels ex-perts n’en avaient pas, d’opinion ! – avaient, peu à peu, parlé d’autre chose, des grèves, des menaces de guerre, des élec-tions, des incendies…

Nul ne se souvenait plus des deux navires perdus – sauf les familles des marins de leurs équipages – lorsqu’un crime étrange vint de nouveau secouer l’opinion publique.

Les côtes de la Floride, situées sous un merveilleux cli-mat, réchauffées l’hiver par le gulf-stream, rafraîchies l’été par les vents alizés, constituent, si l’on peut dire, la Côte d’azur américaine. Il n’est pas de milliardaire, voire de simple millionnaire américain qui ne possède en Floride une « résidence » plus ou moins luxueuse, depuis le simple bun-galow jusqu’au château princier. Quant aux hôtels, aux pa-laces, ils sont formidables, et leurs prix le sont également.

Palm-Beach est la véritable capitale mondaine de la côte floridienne. C’est à Palm-Beach que se réunit ce que les Yankees, appellent la « Society », la société de ceux qui pos-sèdent au moins plusieurs millions de dollars.

À Palm-Beach, l’on joue au polo, au tennis ; l’on dispute des régates à la voile, en canots automobiles ; on excur-sionne en hydroplanes, l’on pêche les gigantesques poissons du golfe du Mexique.

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Cette pêche, qui s’effectue avec de grands canots auto-mobiles munis d’engins perfectionnés, est la grande attrac-tion des côtes floridiennes ; c’est à qui ramènera le poisson le plus étrange, le plus formidable : certains de ces poissons, les tarpons, des raies énormes qui pèsent parfois une tonne et plus, et les sea-bats, chauves-souris de mer, mettent sou-vent en péril leurs chasseurs. Mais ce n’en est que plus exci-tant, exciting, comme disent les Yankees.

Parmi les pêcheurs de tarpons en villégiature à Palm-Beach, se trouvait le jeune lord Montagu Thornsdale, un ri-chissime Anglais à demi Américain par sa mère, laquelle était née Jane Watson, et était fille de l’ancien attorney-general, Elmer Watson.

Wilfrid Montagu Thornsdale, un aimable garçon de vingt-quatre ans, était très populaire à Palm-Beach. Sportsman accompli, de polo, il s’était octroyé plusieurs coupes et avait gagné d’innombrables matches grâce à son

 

– 16 – racer, le Daredevil (Téméraire), un long canot automobile de plus de six cents chevaux de force.

Wilfrid Thornsdale était parti de nuit sur son Daredevil, pour aller pourchasser le tarpon. Il était accompagné de trois « hommes de couleur » – façon polie de dire des nègres – : Jabez Montgomery, le patron du canot, Matthews White, matelot, et Jim Carruthers, mécanicien.

Lorsque lord Thornsdale partait ainsi à la pêche, il ne restait jamais plus de vingt-quatre heures absent.

Aussi ses amis commencèrent-ils à s’inquiéter lorsque, après quarante-huit heures d’absence, le Daredevil ne donna pas encore signe de vie.

Des télégrammes furent envoyés dans les principales villes de la côte, dans les îlots avoisinants où le canot auto-mobile avait été susceptible de relâcher. Nul ne l’y avait vu. Or, le racer, on le savait, était muni d’un puissant appareil de T.S.F., et, de plus, le temps était resté beau dans toute la ré-gion depuis son départ.

De nombreux sportsmen partirent à la recherche du ca-not disparu.

Parmi eux se trouvait M. Johnson Petersen, un gros fa-bricant de conserves de Chicago, qui avait pris le jeune lord en amitié.

M. Johnson Petersen se trouvait à environ soixante milles au nord-est de Palm-Beach, à bord de son yacht auxi-liaire Fortuna, lorsque le matelot perché dans les barres de flèches signala une embarcation immobile dans l’Est.

 

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Le Fortuna se dirigea vers elle. Un quart d’heure ne s’était pas écoulé que M. Petersen abaissait ses jumelles qu’il n’avait plus cessé de tenir devant ses yeux, et s’écriait :

— Mais… c’est le Daredevil !

Le moteur du Fortuna fut lancé à toute puissance. Bien-tôt le yacht de M. Petersen ne fut plus qu’à quelques di-zaines de mètres de l’embarcation. Il stoppa.

M. Petersen ne s’était pas trompé. C’était bien le Dare-devil, immobile comme une épave sur l’océan calme.

— Hello ! Montagu !… Cheer up, my boy ! lança M. Petersen qui essayait d’être jovial.

Sur le pont étroit du racer, personne. Tout paraissait en ordre, à bord…

Un canot, dans lequel avaient pris place le premier offi-cier du Fortuna, deux matelots et M. Petersen, se détacha du yacht et vogua vers le Daredevil.

Impossible d’imaginer un temps plus beau ! Le ciel était d’un bleu clair, sans tache. Pas un souffle de vent ne ridait l’océan dont la surface unie et luisante avait la couleur de l’opale.

Le Daredevil, tout blanc, ses cuivres bien vernis, son pont sans une souillure, semblait attendre des invités.

Le canot du Fortuna n’en était plus qu’à trois mètres à peine, lorsqu’un énorme vautour jaillit littéralement du ra-cer. Il partit obliquement, comme une flèche, en agitant ses longues ailes avec vigueur. En quelques secondes, il se fut élevé dans le ciel clair.

 

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M. Petersen, malgré lui, eut un petit frisson. Mais le ca-not, habilement manœuvré, accostait déjà le Daredevil.

M. Petersen, un gros homme de cinquante ans, au vi-sage rond et rouge comme un fromage de Hollande, tint à grimper le premier à bord du racer.

Soufflant un peu, il se dirigea vers le cockpit de l’embarcation, placé à l’arrière et d’où s’était envolé le vau-tour.

Il poussa une exclamation rauque et recula avec une telle violence qu’il serait tombé si l’officier du Fortuna, qui l’avait suivi, ne l’eût retenu.

Dans le cockpit, un homme était assis, affalé, plutôt : lord Montagu Thornsdale. Il était vêtu de l’élégant costume de flanelle blanche qu’il portait en quittant Palm-Beach l’avant-veille, mais un des côtés du veston était teint en rouge brun, par le sang jailli d’une blessure à la place du cœur. Au centre de la tache rouge, le manche en cuivre d’un poignard brillait…

Le malheureux sportsman était mort, et, détail affreux, le vautour qu’avaient vu les gens du Fortuna lui avait rongé les orbites et les lèvres.

— Lord Thornsdale a été assassiné ! murmura l’officier du Fortuna. Ce doivent être ses nègres qui ont fait le coup ! Ces noirs, il faut s’en méfier ! On ne s’en méfiera jamais as-sez !

— Voyons le reste ! fit M. Petersen, qui s’était déjà res-saisi.

 

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Il marcha vers la petite porte donnant dans le compar-timent du moteur, lequel compartiment occupait les deux tiers de l’embarcation.

Elle était fermée. M. Petersen l’ouvrit. À l’intérieur, il y avait trois cadavres : un en travers du moteur, les deux autres placés à droite et à gauche de la double rangée des trente-deux cylindres.

— Ce ne sont pas les nègres ! fit M. Petersen.

L’officier du Fortuna ne répondit pas. Ce ne pouvaient être les nègres, puisqu’ils étaient là tous trois, et bien morts.

L’officier, passant devant M. Petersen, se pencha sur les cadavres et constata qu’ils ne portaient aucune blessure ap-parente, mais que leurs traits révulsés exprimaient une hor-reur, une épouvante, une souffrance sans nom. Tous trois avaient encore les yeux largement ouverts. Leurs prunelles éteintes semblaient contempler une vision d’enfer. Des filets d’une bave verdâtre avaient coulé des commissures de leurs lèvres. Les mains étaient crispées, recroquevillées par les spasmes.

Autour des malheureux, rien ne semblait avoir été tou-ché. Le moteur paraissait intact, ses cuivres et ses nickels brillant comme des miroirs.

M. Petersen, cependant, y découvrit des taches, des taches de bave.

Les petits placards de tôle placés de chaque côté du mo-teur, entre les réservoirs d’essence, n’avaient pas été ou-verts. Aucune trace de lutte ne se voyait. Mais l’officier du Fortuna constata que les réservoirs étaient absolument vides, que plus une goutte d’essence ne restait à bord.

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— Il y a eu crime ! fit le fabricant de conserves. Nous al-lons remorquer le Daredevil à Palm-Beach !… Il n’y a qu’à laisser les noirs où ils sont… Quant à lord Montagu, vous al-lez le faire envelopper décemment dans un suaire et le faire transporter à bord, dans le fumoir… Poor boy !

He was a jolly good fellow, indeed ! (c’était vraiment un gentil garçon.)

Les deux hommes ressortirent du compartiment du mo-teur.

M. Johnson Petersen, qui avait repris tout son calme, al-la revoir le malheureux lord.

 

Il retint une exclamation : autour du cou du mort, une chaînette de cuivre avait été passée, entre la chemise de soie molle et le veston de flanelle. À cette chaînette était accro-

– 21 – chée une médaille ovale, en cuivre également, assez sem-blable, comme dimension, aux plaques d’identité dont étaient munis les combattants pendant la guerre.

M. Johnson Petersen, domptant sa répugnance, saisit la chaînette et approcha la plaque de ses yeux. Il y lut ces mots, gravés avec un burin grossier :

A-7, Saratoga, Arauco… et cætera

Feodor Ivanovitch Sarraskine

1865. England and America : remember !

La stupéfaction, la stupeur de M. Johnson Petersen fu-rent si immenses que, pendant plusieurs secondes, il resta immobile, penché sur le cadavre, tenant dans sa main la pe-tite plaque de cuivre.

Il s’attendait à tout, mais pas à lire sur cette plaque une allusion au mystère de l’Arauco !

Il reposa doucement la plaque sur la poitrine du mort et se redressa. Derrière lui, l’officier du Fortuna, qui ignorait la découverte de son patron, attendait.

M. Petersen eut une petite hésitation. Il ouvrit la bouche pour parler, mais se tut. Et, se penchant de nouveau sur le corps inerte du jeune lord, il détacha la chaînette, la prit et la fourra dans sa poche.

— Prenez le Daredevil en remorque ! ordonna-t-il à l’officier. Et amenez-le le long du Fortuna, qu’on puisse em-barquer le corps de lord Montagu !… Allons !

Titubant un peu, M. Johnson Petersen regagna le canot qui l’avait amené. Celui-ci, peu après, entraîna le racer vers le Fortuna…

 

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Six heures plus tard, le yacht du fabricant de conserves, remorquant le Daredevil, accostait un des appontements de Palm-Beach.

La nuit tombait. La plage était déserte.

M. Johnson Petersen, laissant les corps à la garde de ses marins, débarqua seul et bondit vers le poste de police le plus proche.

Il y fit aussitôt le récit de sa rencontre et remit aux poli-ciers la chaînette de cuivre et la plaque qu’il avait retirées du cou de lord Montagu Thornsdale.

L’affaire était d’importance ! Le chef du poste, sans perdre une seconde, prévint téléphoniquement M. Higginbotham, le directeur de la police de Palm-Beach.

Dix minutes ne s’étaient pas écoulées que le fonction-naire rejoignait M. Petersen dans le poste.

Le fabricant de conserves dut répéter son récit.

— Étrange ! apprécia M. Higginbotham, après avoir lon-guement examiné chaîne et plaque. Je ne pense pas que lord Montagu ait jamais porté de son vivant un pareil bijou au-tour de son cou ! Non !…

D’autre part, l’inscription est bizarre : A-7, Saratoga, Arauco sont des noms qui paraissent se rapporter aux na-vires récemment disparus…

« Mais qui est ce Feodor Ivanovitch Sarraskine ? Un Russe qui en veut à l’Angleterre et aux États-Unis ? Cela peut se concevoir : tous les navires si mystérieusement détruits sont anglais ou américains !…

 

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« Mais que signifie ce numéro 1865 ? Est-ce un millé-sime ?… Nous allons voir cela, et, pas un mot aux journa-listes, monsieur Petersen !

— Les journalistes ? Des voyous et des rascals ! Je les hais ! déclara le fabricant de conserves. « Ils » ont publié que, dans mes fabriques, quand un ouvrier tombait par acci-dent dans les malaxeuses de viandes pour pâtés, on n’arrêtait pas les machines !… Ce qui est faux, je n’ai pas be-soin de vous le dire ! Si on n’arrêtait pas les machines, on trouverait des débris d’os et de boutons de culotte dans mes pâtés, et cela me ferait du tort !…

— Je comprends cela ! admit M. Higginbotham. Enfin, nous sommes d’accord !… Pour le reste, je vais donner des ordres pour qu’on vienne prendre les corps demain matin… En attendant, qu’on n’y touche pas ! Il faut que le médecin légiste les voie !… Peut-être y aura-t-il des empreintes à prendre ? Et recommandez à vos marins de tenir leurs langues !

— Je vais faire pour le mieux ! assura M. Johnson Peter-sen. Quant à ces gueux de journalistes, s’il s’en montre un, je le fais boxer par mes marins.

Il serra la main du directeur de la police et regagna le Fortuna.

Plusieurs marins du yacht malheureusement, étaient dé-jà descendus à terre. Ils avaient dû parler, car une foule épaisse se pressait sur l’appontement, devant le navire du fabricant de conserves.

À la clarté des lampadaires électriques, M. Petersen re-connut plusieurs de ses amis du Palm-Beach Impérial Yacht

 

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Club, lesquels, aussitôt, se précipitèrent à sa rencontre, pour avoir des détails.

M. Petersen tenta en vain de se dégager. Il réussit à re-monter à bord de son yacht, mais suivi de plusieurs dou-zaines d’amis ou simples curieux.

Force lui fut de raconter comment il avait découvert au large le racer de lord Montagu Thornsdale. Mais il s’abstint de mentionner l’existence de la mystérieuse chaînette de cuivre et de la plaquette qui y était suspendue.

Il put enfin faire refouler les curieux et sauter dans son auto qui, entre temps, était arrivée sur l’appontement.

Le véhicule fila aussitôt dans la direction de la résidence du fabricant de conserves.

— Un gentleman vous attend, sir, et désirerait vous voir pour une affaire urgente ! lui déclara son valet de chambre, à peine eut-il franchi le seuil de sa villa :

— Un gentleman ? Qui ça ? Je ne reçois que des amis et dont je sais le nom !… Je n’attends personne ce soir ! Faites sortir cet homme ! D’abord a-t-il dit son nom ?

— Je n’ai pas cru devoir le faire, mister Petersen ! fit un gros homme jaune en surgissant du salon voisin. Je suis M. Douglas Sgorp… chef des informations de l’American Evening News, de New-York !… Je viens vous parler… hum… du… (Douglas Sgorp, de sa main épaisse et courte, fit le tour de son cou) et de la… (le doigt de Douglas Sgorp des-sina les contours de la plaque ovale trouvée par M. Petersen sur le cadavre de lord Montagu Thornsdale).

 

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