La Guerre des océans

José Moselli · Chapitre 4 sur 41

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La Guerre des océans

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IV

 

 

Un jeune homme, paraissant environ vingt-huit à trente ans, mince, svelte, attendait, debout au milieu de la pièce. Son visage, soigneusement rasé, avait une expression à la fois calme, froide et digne, légèrement insolente. Ses che-veux, d’un blond filasse, étaient nettement partagés par une raie qui descendait jusqu’à la nuque. Un monocle s’enchâssait dans son œil gauche. Tout, en lui, attestait l’élégance la plus raffinée, depuis les fins souliers de che-vreau glacé jusqu’à la pochette de crêpe de Chine pendant négligemment de la poche de son veston en drap bleu ma-rine.

 

— Et alors ? Du nouveau ? demanda brutalement Sgorp, sans même tendre la main à son visiteur.

 

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— Oui, du nouveau, mister Sgorp ! Quelque chose de très important !… De gros !… De sensat…

— Oui, oui… Au Secretary of State (ministère des Af-faires étrangères américain) tout ce qui sort de la routine est qualifié sensationnel !… Je parie que vous allez m’apprendre que le shah de Perse s’est fait limer les cors de ses pieds ?

— Vous plaisantez toujours, mister Sgorp !… fit le jeune homme avec une exquise bonne grâce. Mais vous savez bien que je ne me permets de vous déranger que pour vous communiquer des – documents indiscutablement intéres-sants !

Et le visiteur appuya sur le mot « indiscutablement ».

Douglas Sgorp eut un haussement d’épaules qu’il n’essaya même pas de dissimuler :

— Il y en a, oui ! admit-il. Vous les faites, d’ailleurs, payer assez cher, Mittheim !… Qu’est-ce que c’est ? Je vous préviens qu’il me faut du sérieux, pas des broutilles ! Nous en avons assez d’acheter des ragots et des racontars !

— Je me permettrai de vous faire observer, monsieur Sgorp, que vous exagérez, du moins quant à moi ! Je ne pense pas vous avoir jamais communiqué des pièces sans…

— Au fait ! Qu’avez-vous à m’offrir, cette fois ? coupa le chef des informations de l’American Evening News.

— Je suis ici pour vous le dire, naturellement, monsieur Sgorp ! remarqua le jeune homme, toujours poli et courtois. Je vous apporte la copie d’une lettre qui est parvenue hier soir au Secretary of State !…

 

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« D’après M. Mitchell, le secrétaire particulier du mi-nistre, qui l’a ouverte et lue, elle est authentique. Elle porte toutes les traces de l’authenticité ! C’est une pièce qui va ré-volutionner l’Amérique et même l’Europe, je peux le dire !

— Vous pouvez dire ça et autre chose, Mittheim ! Mais cela ne prouvera rien, vous autres, diplomates et bureau-crates, vous êtes de fieffés blagueurs !… Voyons, qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Déboutonnez-vous : vous ne vous croyez pas, je pense, à la Conférence des Ambassa-deurs ?

— C’est une lettre – une lettre que j’ai pu lire et que je viens vous communiquer – moyennant vingt-cinq mille dol-lars, monsieur Sgorp ! précisa tranquillement M. Mittheim.

Sgorp ne répondit pas.

Depuis longtemps, il « employait » M. Archibald Mit-theim, un sous-chef de bureau au Secretary of State. M. Mittheim lui fournissait des renseignements qu’il grappil-lait un peu partout dans les bureaux du ministère et, même, au besoin, se procurait par des moyens à lui, que Sgorp ne tenait pas à approfondir.

Sgorp payait les documents qui lui étaient soumis, et ces documents paraissaient ensuite dans l’American Evening News, ou ne paraissaient pas, suivant les besoins de la cause.

M. Archibald Mittheim augmentait ainsi ses émolu-ments… Mais, jamais, il n’avait – de loin ! – émis des préten-tions pareilles. Jamais il n’avait vendu aucune pièce plus de mille dollars.

Et voilà qu’il en réclamait vingt-cinq mille ! Il fallait, vraiment, qu’elle en valût la peine !

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— C’est une lettre se rapportant à la disparition des sous-marins, du Tuskeegee et de l’Arauco ! expliqua M. Mittheim, voyant que Douglas Sgorp attendait la suite.

— Vous l’avez sur vous ? s’enquit simplement Sgorp.

— Non. Mais je la sais par cœur. Je n’ai pas voulu en conserver la copie… J’aurais pu la perdre, ou on aurait pu me l’enlever !…

Un silence suivit ces paroles. Douglas Sgorp, les yeux mi-clos, observait son visiteur.

— Oui… oui… murmura-t-il. Vous êtes homme de pré-caution, Mittheim, quoique je n’aie jamais eu l’idée de rien vous enlever !… Well ! Récitez-moi votre petite histoire, puisque vous la savez par cœur, et, si, réellement, elle vaut les vingt-cinq mille dollars, je vous signe immédiatement un chèque de cette somme !

— Il va être huit heures, monsieur Sgorp ! Je n’ai pas beaucoup de temps à moi !… J’ai pris un congé jusqu’à de-main matin. Il faut que je reprenne le train pour Washing-ton !… Nous discutons pour rien !… Donnez-moi le chèque de vingt-cinq mille dollars et je vous récite ma leçon, sinon, j’ai encore le temps d’aller la réciter à un autre journal !… Je le regretterais beaucoup, étant donné l’excellence et l’ancienneté de nos relations, cher monsieur Sgorp !

Ces quelques phrases avaient été prononcées du même ton doux et aimable, habituel à M. Mittheim.

Douglas Sgorp, entre ses lourdes paupières, lança au fonctionnaire un regard atone.

— Vous êtes un peu dur aujourd’hui, Mittheim ! dit-il. N’oubliez pas que nous pourrions – si nous le voulions –

– 40 – vous faire du tort !… Il y en a qui sont à Sing-Sing (prison de l’État de New-York) et qui en ont moins à se reprocher que vous !… Les preuves sont entre nos mains !

— Oh ! monsieur Sgorp !… Vous m’affligez !… Vous voulez peut-être m’intimider ?… C’est de bonne guerre, quand on discute, mais vous savez bien que je vous suis trop utile pour que vous vous laissiez jamais aller à des actes aussi regrettables !

« Par qui me remplaceriez-vous, d’autant plus que je sais les noms de tous les camarades qui… vous rendent les mêmes services que moi !… Il y a MM. Montgomery, Halsward, Gathway…

— Ça va !… Voilà le chèque ! coupa Douglas Sgorp, ru-dement.

Il avait compris que – pour le moment – Mittheim était le plus fort. Alors, inutile de discuter davantage.

Tirant de sa poche un carnet de chèques, il en libella un au porteur et le tendit au fonctionnaire du Secretary of State.

M. Mittheim l’examina, le plia soigneusement et le four-ra dans le petit portefeuille de maroquin écrasé qu’il portait dans sa poche.

— Alors ? fit Sgorp.

— Écoutez-moi : je récite !

… À Monsieur le Secretary of State, à Washington.

Veuillez lire et méditer cette lettre avec attention. Une copie identique vous en sera envoyée dans un délai que je me réserve d’apprécier, mais qui sera assez bref.

 

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C’est moi qui ai coulé le croiseur britannique Maya, le dock flottant de Singapore, les sous-marins A-7, C-115 et C-119. C’est moi qui ai fait sauter le Fort Sumter, à San Diego et ava-rié le Tuskeegee. C’est moi qui ai coulé le transport Saratoga, et, en dernier lieu, ai fait disparaître le destroyer chilien San-Pedro et le sous-marin Arauco, après avoir averti les autorités anglaises et chiliennes.

On ne m’a cru qu’à demi. Le résultat a démontré que je sa-vais tenir mes promesses.

La flotte britannique et la flotte américaine iront par le fond, quand il me plaira. Mais je n’y tiens pas. Je ne suis pas un barbare. Je fais ce qu’il faut et rien de plus.

L’Angleterre et les États-Unis m’ont causé un tort considé-rable. Ces deux nations ont failli ruiner ma vie, et, en tout cas, ont été cause qu’une partie de mon existence a été irrémédia-blement gâchée. Les exécutions de navires auxquelles j’ai dû procéder me suffisent, comme vengeance.

À présent, il ne me reste plus qu’a obtenir les dédommage-ments auxquels j’ai droit en stricte justice et équité. Moi seul sais ce que j’ai souffert. Moi seul peux le savoir. Moi seul peux évaluer le tort immense qui m’a été fait.

Ce tort, je l’ai évalué. Je l’évalue à cinquante millions de dollars, qui devront m’être versés en or. Ils seront embarqués sur un navire que je désignerai. Ce navire sera évacué, au large, en un point que je préciserai, par son équipage. L’or sera ensuite recueilli par mes soins et le navire qui l’aura transporté, coulé.

J’exige, de plus, une reconnaissance solennelle, de mon in-nocence par le gouvernement des États-Unis et la promesse, en-registrée par le Sénat, que je ne serai en rien inquiété.

 

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Le 1 Foreign Office est également en possession d’une lettre de moi semblable à celle-ci. Je lui réclame une indemnité et la possession paisible de l’archipel des Bermudes. Plus, la recon-naissance de mon innocence et la promesse, enregistrée par la Chambre des Communes et de l’Assemblée des Lords, que je ne serai en rien inquiété.

Je n’ai point voulu faire connaître mes exigences à l’opinion publique mondiale, ce qui m’eût été facile au moyen de la T.S.F., mais j’ai estimé ce procédé inutile.

Pour la cession des Bermudes, je tiens à vous faire con-naître que j’ai simplement demandé à ce qu’elle me soit faite en qualité de compagnie à charte, chartered, pour 99 ans.

Les autorités américaines verront certainement ce change-ment d’un bon œil, attendu que la base navale anglaise d’Hamilton devra disparaître.

L’amirauté britannique aura à s’entendre avec le Naval Secretary2 américain pour que les 50 millions de dollars, ainsi que les 10 millions de livres sterling, que je réclame à l’Angleterre, soient chargés sur le même navire. Cela réduira les frais, simplifiera et accélérera les choses.

 

1 Ministère des Affaires étrangères britanniques.

2 Ministre de la Marine.

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Ledit navire devra être rendu dans un délai de soixante jours à dater d’aujourd’hui dans l’océan Pacifique : latitude Sud : 10°, longitude Ouest : 120° 30’ 30”.

Un accusé de réception de la présente devra m’être fait au moyen d’une annonce dans l ’American Evening News et le New-York Herald, de New-York. Annonce ainsi conçue :

« F.I.S. Accepté. Jonathan. »

Cette annonce devra être insérée dans un délai de deux se-maines. Faute de quoi, je considérerai que vous n’avez pas jugé mes arguments dignes d’attention, et qu’il me faut vous en four-nir d’autres, ce à quoi je ne manquerai pas.

Pour éclairer votre religion, veuillez, avant tout, consulter les Annales criminelles de Washington, volume XXI, juillet 1865. Affaire Feodor Ivanovitch Sarraskine.

Feodor Ivanovitch Sarraskine, c’est moi.

Je m’efforce, monsieur le Secretary of State, de vous saluer avec considération.

 

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Feodor Ivanovitch Sarraskine.

 

M. Mittheim, qui avait récité tout d’une haleine la lettre du mystérieux Sarraskine, se tut.

Toujours souriant, il passa un fin mouchoir parfumé sur son front où des gouttes de sueur avaient perlé.

— C’est tout ? demanda Douglas Sgorp, qui avait écouté avec une scrupuleuse attention.

— C’est tout, mister Sgorp ! Il me semble, n’est-ce pas, que c’est suffisant ?

— Oui… c’est « assez » intéressant ! admit le chef des informations de l’American Evening News. Vous avez une ex-cellente mémoire, monsieur Mittheim !

— On me l’a toujours dit, monsieur Sgorp !… Je m’en félicite aujourd’hui plus que jamais, puisqu’elle m’a permis de vous rendre service et, je pense, de vous être agréable !

— Vous êtes certain de n’avoir rien oublié, de n’avoir rien changé dans le texte en question ?

— Rien. Mémoire photographique, telle est la mienne !

— Oui… Et comment avez-vous réussi à connaître cette lettre ?

— Vous me permettrez, monsieur Sgorp, de garder pour moi les sources de mes informations. Mon devoir est de ne pas découvrir mes… amis !… J’ajoute que, sur les vingt-cinq mille dollars que vous m’avez si aimablement remis, une forte partie est destinée à rémunérer ces concours !

 

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— Oui, le moins possible, hé ? ricana Sgorp. Et savez-vous ce que compte faire le secrétaire d’État ?… Quelles ont été ses réactions en lisant cette lettre ?

— Il est resté impassible, autant que je sache ! Mister Wilbur Royce est peu communicatif !… Je sais qu’il a or-donné de faire des recherches à Washington pour savoir qui est cet homme Sarraskine !

La lettre, d’ailleurs, n’est arrivée qu’hier ! Je suis immé-diatement venu ici… Si vous n’aviez pas été absent, vous l’auriez depuis hier soir !

— Il fallait l’apporter à M. Hobbey, mon secrétaire !

— Oh !… Une pièce de cette importance ! Ce n’était pas possible, pas prudent, monsieur Sgorp !…

— Well !… Je suppose que la lettre n’est pas apocryphe, sinon, je me verrais obligé à vous inviter à me restituer les dollars !…

Pour le reste, tenez-moi au courant. Si je ne suis pas ici, vous ferez tenir les renseignements à mon secrétaire, à mots couverts. Code 7. Compris ?

— Entendu, monsieur Sgorp ! Comptez sur moi ! Et mes très sincères remerciements pour votre si aimable accueil !…

M. Mittheim s’inclina :

— Adieu, jeune crapule ! fit Douglas Sgorp, bonasse.

M. Mittheim ne broncha pas. Il n’avait pas entendu… ou il n’avait pas voulu entendre.

— Vais-je à Washington, ou n’y vais-je pas ? murmura Sgorp, une fois seul. Si je vais là-bas et que je demande à

– 46 – consulter les archives criminelles, on se doutera que je suis au courant. Il ne le faut pas.

Quelle affaire ! La plus formidable affaire du siècle !… Je vais demander une augmentation de cent pour cent au pa-tron !…

— … Oh ! Mais, il y avait des journaux, en 1865 ! S’il est advenu une « affaire Sarraskine », ils ont dû en parler !… Quel malheur que l’American Evening News n’existait pas en-core !

Douglas Sgorp, pendant quelques instants mâchonna son cigare refroidi.

Il se fit servir un « petit » déjeuner, omelette de trois œufs, quelques tranches de jambon, biscuits, et un pot de confiture, avala le tout et ressortit.

Un taxi le déposa devant l’immeuble de la New-York So-ciety Library, une des plus vieilles bibliothèques de New-York, dont les portes venaient de s’ouvrir.

Il demanda les collections de plusieurs journaux, pour l’année 1865. On les lui apporta. Il se plongea dans sa lec-ture…

Une heure plus tard. Douglas Sgorp ressortait de la Bi-bliothèque.

Il pénétrait dans la boutique la plus proche, lançait quelques coups de téléphone et sautait dans un taxi qui le conduisait au ferry boat de New-Jersey.

À New-Jersey, le chef des Informations de l’American Evening News s’engouffrait dans le premier rapide partant pour la Floride.

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M. William-Arthur Feist était encore couché, lorsqu’à cinq heures du matin, trois jours plus tard. Douglas Sgorp fit irruption dans sa somptueuse villa.

Averti par un domestique, le directeur-président de l’American Evening News fit entrer Sgorp dans sa chambre à coucher :

— Eh bien ? Vous avez quelque chose ? lui demanda-t-il aussitôt.

— Quelque chose de grand, patron ! déclara le gros homme.

 

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