La Guerre des océans
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L’amiral Castellano manifesta quelque étonnement en apprenant que ce capitaine de goélette n’était rien moins que le fiancé de la fille d’un lord.
Jacques d’Harteaux, tranquillement, lui expliqua qui il était : un ancien officier de la marine française. L’amiral, aussitôt, changea de manière et traita d’Harteaux avec la considération qui lui était due.
L’ancien lieutenant de vaisseau, en réponse aux ques-tions de l’officier général, ne put que lui répéter, point par point, les déclarations qu’il avait, en quelque sorte, « arra-chées » à George Stuart.
— En effet, dit l’amiral, vous ne m’apprenez rien de bien nouveau !… D’après la description de ce Stuart – s’il n’a pas menti et s’il n’a pas parlé uniquement pour vous induire en erreur – l’endroit désigné par lui ressemble beaucoup à l’îlot de Diego-Ramirez, que l’on appelle vulgairement le Cap Horn… J’en avais l’idée !
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« Mais, étant donné que la tempête règne, pour ainsi dire, perpétuellement dans ces parages, je me demande comment des hommes, même munis d’appareils de sca-phandriers, peuvent nager !…
« Examinons d’abord si la description donnée par Stuart correspond dans ses grandes lignes à celle que donnent les Instructions Nautiques françaises et le Pacific Directory an-glais !… Voyons…
L’amiral atteignit deux volumes brochés dans une bi-bliothèque voisine :
— Nous y sommes ! dit-il. Le Cap Horn… Îlot rocheux, falaises à pic… dont le sommet atteint 580 mètres… et est presque continuellement couvert de neige… À la base et au-tour de l’îlot, des récifs – sur lesquels de nombreux navires se sont jetés… Ne pas confondre avec le faux Cap Horn qui se trouve à quelques milles dans le nord-ouest et est consti-tué par une pointe de la presqu’île Hardy… Cette pointe est un peu moins haute.
« Vraiment, la description de George Stuart s’appliquerait bien au Cap Horn !… Comme c’est un matelot, il a dû passer plusieurs fois le Cap et, naturellement, il lui a été facile de le décrire… Enfin, nous ne savons rien !
« D’après les radiotélégraphistes, le message de Sarras-kine, que nous avons entendu tout à l’heure, proviendrait du sud-ouest, d’une distance de plusieurs centaines de milles, d’un point que l’on croit être voisin de l’archipel des Fal-klands. Mais cela ne signifie rien : si le message a été envoyé d’un navire, comme on le croit, nous ne pouvons rien en in-férer par rapport à la position du repaire de Sarraskine.
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— Un détail qui pourrait me faire croire que George Stuart n’a pas entièrement menti, amiral, objecta Jacques d’Harteaux, c’est que tout nous fait croire que le San-Pedro et l’Arauco devaient être à très peu de distance du Cap Horn, si l’on s’en rapporte à leurs derniers messages, lorsque la ca-tastrophe s’est produite.
— C’est juste !… Ah ! Pourquoi n’ont-ils pas passé par le détroit de Magellan, comme je l’avais demandé ?… C’eût, d’abord, été beaucoup plus direct, et, sans doute, n’eussent-ils pas été anéantis. Mais le ministre de la Marine a craint justement que les deux navires ne fussent attaqués dans le détroit ! Il les a fait passer par le Cap, afin de dérouter Sar-raskine !…
— Rien ne dit, amiral, que les deux navires sont perdus ! Nous n’avons que le témoignage de George Stuart à ce sujet et Sarraskine n’a pas manqué, dans son dernier message, d’affirmer qu’il avait des otages, parmi lesquels des officiers de marine…
— … Anglais et américains ! Ceux de l’Arauco et du San-Pedro étaient chiliens !… Nous verrons cela…
« Le ministre de la Marine a dû recevoir, naturellement, le dernier message de Sarraskine. J’attends ses ordres. J’ai ici deux grands torpilleurs qui sont sous pression… Je ne se-rais pas étonné qu’ils fussent envoyés « là-bas » !
— En ce cas, je vous demanderais, amiral, de m’autoriser à les accompagner avec mon navire !… Je ne pense pas que miss Montagu soit au Cap Horn, ni dans les environs ; mais s’il faut attaquer le repaire de Sarraskine, j’aimerais être là !… Et puis, pour l’interroger, une fois qu’il sera pris !
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— Je comprends cela, mon cher camarade… Je pren-drai sur moi de vous donner l’autorisation en question si le ministre décide l’envoi des torpilleurs… Et je vous remercie de votre intervention… Il n’a pas tenu à vous que nous soyons mieux renseignés !… »
Jacques d’Harteaux serra la main que l’amiral Castella-no lui tendait et se retira.
Il revint aussitôt à bord de la Vigilancia. Luciano More-no était sur le pont. Jacques d’Harteaux échangea quelques mots avec lui et descendit se coucher dans sa cabine.
L’amiral Castellano ne s’était pas trompé dans ses pré-visions. Le lendemain, une vedette automobile rallia la Vigi-lancia. Elle apportait un pli invitant Jacques d’Harteaux à se présenter aux bureaux de la Majorité. Il s’y rendit sur-le-champ et fut reçu par l’aide de camp de l’amiral qui lui an-nonça qu’en exécution des ordres reçus de Santiago, les deux torpilleurs mouillés en rade, Delfin et Dorado, allaient partir pour le Cap Horn, afin de tenter de découvrir le re-paire de l’insaisissable Sarraskine.
— Le Delfin et le Dorado partent, officiellement, pour Valdivia, expliqua l’aide de camp. Il faut que personne ne connaisse leur destination véritable. Vous quitterez vous-même Talcahuano cette nuit et rejoindrez les deux torpil-leurs par 50°de latitude sud et 78° 30’ de longitude ouest, soit en vue de la pointe nord-ouest de l’île de la Madre de Dios. Voilà la carte !
« Et pas un mot à votre équipage, qui ne devra connaître la vérité qu’une fois au rendez-vous !… L’amiral, qui a pleine confiance en vous, insiste sur ce point !
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« Pour le surplus, vous aurez à vous entendre avec le commodore Antonio Lavalle, capitaine du Delfin et com-mandant du groupe. Combien file votre navire ?
— Jusqu’à quinze nœuds par beau temps ! précisa Jacques d’Harteaux.
— C’est suffisant ! Vous avez du combustible ?
— Je vais le faire embarquer tout à l’heure, ainsi que des vivres !
— Inutile d’en prendre trop, cela pourrait donner lieu à des soupçons !… Sarraskine peut avoir des affiliés à Talca-huano. Tout fait croire, même, qu’il en a. La preuve : l’évasion de George Stuart ! Donc de la prudence.
— J’en aurai ! assura l’ancien lieutenant de vaisseau qui, après avoir conversé encore quelques instants avec l’aide de camp de l’amiral Castellano, le quitta et s’en fut prendre ses dispositions pour le départ.
Il commanda plusieurs tonnes de mazout, pour alimen-ter le moteur de la Vigilancia, ainsi que des vivres, le tout devant être rendu à bord dans la journée.
Négligemment, Jacques d’Harteaux parla de sa pro-chaine tournée dans les Îles où il devait recueillir un impor-tant chargement d’huile de pingouins.
Un peu avant midi, il fut de retour à bord de la goélette.
— Je viens de recevoir un câblogramme de Valdivia, dit-il tout haut à Luciano Moreno, de façon à être entendu des marins. Nous partirons ce soir… Il y a eu une tempête dans les îles Taytao qui fait craindre que plusieurs de nos chasseurs aient péri !… En tout cas, ils vont avoir besoin de
– 109 – ravitaillement !… Faites arrêter l’embarquement… Nous re-viendrons dans quelques jours prendre le complément du chargement. Les hommes d’abord !…
« Et faites tout préparer pour que nous puissions partir dès que le mazout et les vivres seront embarqués : ils vont arriver d’un moment à l’autre.
Moreno, sans faire de commentaire, répondit que le né-cessaire allait être fait.
Déjà, plusieurs chalands de charbon avaient accosté le Delfin et le Dorado dans les soutes desquels des journaliers s’activaient à transborder le combustible.
Vers deux heures de l’après-midi, un chaland-citerne rempli de mazout vint se placer le long de la Vigilancia. Ses pompes furent immédiatement mises en action. En moins de deux heures, le liquide qu’il contenait fut transvasé dans les réservoirs de la goélette.
Deux bateaux chargés de quartiers de viande sèche, de légumes secs et verts, de riz et de farine, arrivèrent peu après, avec un second chaland-citerne rempli d’eau douce. À cinq heures du soir, le tout fut embarqué à bord du petit na-vire.
Jacques d’Harteaux avait présidé lui-même au ravitail-lement de son bâtiment.
Vers six heures, il put voir appareiller les deux torpil-leurs qui, leurs ancres dérapées, s’éloignèrent l’un derrière l’autre, dans la direction du sud-ouest.
D’Harteaux, par prudence – il voulait, autant que pos-sible, que son départ passât inaperçu – ne fit virer son ancre qu’à neuf heures du soir.
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Le vent était bon ; il soufflait du nord-ouest. Jacques d’Harteaux fit établir les voiles. Le petit navire, incliné, à la lame, prit rapidement de la vitesse. D’Harteaux, dès qu’il fut hors de vue de Talcahuano, mit le moteur en marche.
La Vigilancia, à près de seize nœuds de vitesse, fendit les flots houleux, dans la direction du sud.
Jacques d’Harteaux avait retrouvé tout son « allant ». La pensée qu’il allait – peut-être ! – se mesurer avec Sarraskine, lui faisait supporter ses angoisses. Il s’efforçait d’être opti-miste.
Quelle que fût la diabolique astuce de l’extraordinaire bandit, il devait, finalement, être réduit à merci !
Bien que la mer fût gonflée par une forte houle et que le vent soufflât avec une certaine force, le temps restait beau. Jacques d’Harteaux, après avoir donné ses ordres à Luciano Moreno, dont le tour de quart était venu, alla se coucher.
Le lendemain, un peu avant midi, la petite île Mocha, qui surgit de l’Océan à une trentaine de kilomètres au large de la côte chilienne, fut dépassée. Le vent ayant tourné,
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Jacques d’Harteaux, qui ne voulait pas perdre de temps à ti-rer des bordées, fit amener les voiles. La Vigilancia n’avança plus que poussée par son hélice.
Dans la soirée, les lumières de Valdivia furent en vue. La goélette les laissa derrière elle.
Jacques d’Harteaux, qui avait presque continuellement aux oreilles les écouteurs de son poste de T.S.F., ne surprit pas de nouvelles communications du mystérieux Sarraskine. Les informations lancées par les principaux postes d’Amérique ne mentionnèrent en rien le bandit.
Trois jours et demi après son départ de Talcahuano, vers six heures du matin, la Vigilancia stoppa au milieu de l’océan.
D’après la direction suivie par son navire pendant les dernières vingt-quatre heures et la vitesse réalisée, Jacques d’Harteaux avait estimé qu’il ne devait pas être loin du point indiqué par l’aide de camp de l’amiral Castellano.
Cependant, aucun bâtiment n’était en vue…
Mais impossible de faire le point : d’épais nuages ca-chaient entièrement la voûte céleste !
Vers dix heures du matin, le soleil apparut enfin. Jacques d’Harteaux se hâta de prendre une « hauteur ». Ses calculs, rapidement faits, lui révélèrent qu’il se trouvait exac-tement à 50° 0’ 15” de latitude sud, et à 79° 15’ de longitude ouest, soit à quelques milles à peine de l’endroit désigné. Il s’y dirigea. Mais, là aussi, la mer était déserte.
Que faire, sinon attendre ?
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L’équipage, qui ne savait encore rien, se demandait ce qui se passait. Mais d’Harteaux ne voulait pas prévenir ses marins avant d’avoir conféré avec le commandant de l’escadrille chilienne. Il connaissait ses hommes, de rudes pêcheurs patagons, incapables de trahison, et qui le sui-vraient au bout du monde. De ce côté, il n’avait donc pas à s’inquiéter.
Vers quatre heures de l’après-midi, deux colonnes de fumée apparurent dans le nord. Elles se rapprochèrent. Des points noirs se silhouettèrent sur l’horizon. C’étaient le Delfin et le Dorado.
Ils avaient aperçu la Vigilancia car ils se dirigèrent vers elle.
Ils stoppèrent à moins de cent cinquante mètres de la goélette. Des pavillons de signaux du Code international montèrent le long du mât du Delfin. Ils invitaient le capitaine de la Vigilancia à venir à bord du torpilleur. Jacques d’Harteaux fit amener une embarcation et vogua vers le petit navire de guerre.
Le capitaine de corvette Antonio Lavalle, qui comman-dait la flottille, était un homme de haute stature, au visage encadré de barbe noire. Sans doute savait-il qui était Jacques d’Harteaux, car il l’accueillit avec égard et l’emmena dans sa cabine :
— Rien de neuf ? demanda-t-il. Non ? Tant mieux !…
« Nous aurions dû être ici depuis plusieurs heures, mais nous avons eu des avaries dans la machine : une tête de bielle qui chauffait… Cela nous a fait perdre pas mal de temps ! Il a fallu stopper, refaire les serrages… Enfin, nous sommes ici.
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« Vous avez la T.S.F. à bord de votre navire ? Il me semble que j’ai vu une antenne…
— En effet, commandant !
— Bon ! Eh bien, vous allez démonter vos appareils. J’y tiens ! Je sais que nous pouvons nous fier à vous… mais vous n’êtes pas seul… vous dormez… Tout est à craindre !… Après ce qu’a fait ce Sarraskine, nous pouvons tout appré-hender, même d’apprendre qu’il a des complices à bord de mes torpilleurs ou sur votre goélette !
« Ceci dit, nous allons repartir à douze nœuds, de façon à être là-bas dans deux jours et demi… au lever du soleil. Nous sommes à la fin de l’été, les jours sont encore très longs… Nous ferons en sorte d’être devant le Cap Horn vers deux heures et demie, du matin. Si l’état de la mer le permet, nous amènerons des vedettes, après nous être rapprochés de terre le plus possible, et nous tenterons de découvrir la gale-rie que vous a décrite George Stuart.
« Il faut nous hâter ! D’après les bruits qui sont arrivés à mes oreilles, l’Angleterre et l’Amérique se sont déjà mises d’accord avec notre ministre de la Marine. Un aviso anglais va partir des Falklands et un petit croiseur américain ne va pas tarder à le rejoindre devant le Cap Horn…
« Si nous pouvions en avoir terminé avant leur arri-vée !… Mes hommes seront munis de grenades et de bombes. Nous avons également des scaphandres, mais je ne pense pas qu’il soit possible de s’en servir… On verra !… Vous êtes prêt à appareiller ?
— Tout de suite s’il le faut, commandant !
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— Bien ! Nous allons naviguer en ligne de front. Vous vous tiendrez sur mi gauche, à cent cinquante mètres. Et démontez-moi votre appareil de T.S.F. J’y tiens !…
Jacques d’Harteaux déclara qu’il obéirait et, peu après, regagna son navire.
Les trois bâtiments, aussitôt, repartirent.
Jacques d’Harteaux, après avoir démonté son appareil, fit connaître la vérité à ses hommes. Il leur raconta ce qu’avait fait Sarraskine, ce que l’on savait de lui et leur de-manda s’ils acceptaient de se joindre aux marins des torpil-leurs chiliens pour essayer de découvrir le repaire du bandit et d’en finir avec lui.
Ainsi qu’il s’y attendait, les hommes furent unanimes à déclarer qu’ils étaient prêts à le suivre où il voudrait les con-duire…
Jacques d’Harteaux, ému, les remercia, et leur annonça qu’il doublait leur solde, ce qui augmenta leur enthousiasme.
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